//img.uscri.be/pth/1d5b1af8e09e2c0a46becc449fc656416721dd83
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

Un crime (a)moral suivi de Bruce Willis n'est pas n'importe qui et Oscar m'a tuée

De
12 pages

3 nouvelles policières :



Un crime (a)moral
Bruce Willis n'est pas n'importe qui
Oscar m'a tuée







Voir plus Voir moins
couverture
Sophie Loubière

Un crime (a)moral
suivi de
Bruce Willis n’est pas n’importe qui
et
Oscar m’a tuée

images

Un crime (a)moral

En hommage à Fernando Pessoa

Je ne suis rien, je ne suis même pas née, et pourtant je porte en moi tous les rêves du monde.

Tarana est si jeune, elle a si froid. Elles sont trois, réunies dans la même cellule. Les deux autres détenues lui ont abandonné le lit. Sur le sol en terre battue, elles s’allongent pour dormir, dos à dos. Elles portent les mêmes habits que le jour où des gardiens les ont poussées là, du canon de leur arme. La marque invisible d’un déshonneur orne leur front, une faute commise par un homme est à expier. En ce pays, la femme est conçue pour le pécher, écrin de déchéance, coupable de crime moral dès lors qu’un regard sur elle se pose.

Le matin, l’une après l’autre, les prisonnières vont agripper les barreaux de la fenêtre et regarder le jour se lever, questionner le ciel. Elles adresseront ensuite une prière à la montagne blanche comme on dit un poème, pour apaiser les colères du destin.

Le vent bat le rideau fabriqué avec un morceau de chiffon, freine les ardeurs d’un soleil lorsqu’il chasse la nuit de son souffle brutal.

À son tour, Tarana s’éveille.

Son ventre lui fait mal.

Je souffre de ces contractions.

Parce qu’elle n’entend pas mon appétit, l’élan de mon impatience. Je brûle d’aller vers la lumière, mais elle veut me garder en elle, protéger la vie, jusqu’à l’étouffement.

 

Je ne suis rien, pas même désirée, conséquence impromptue d’une terrible violence, stigmate d’un pays qui craint tant des femmes qu’il les voile de la tête aux pieds, leur interdit l’accès au savoir, frappe leur âme de ses lois comme on enfonce un clou dans un mur pour y crucifier une image rassurante et morne. Devenue chose, citoyenne de seconde catégorie, tolérée parce que nécessaire par sa chair, la femme se sait en sursis depuis le jour de sa naissance, cible écarlate d’un hymen à ouvrir.

 

Parfois, Tarana rêve. De ces songes qui me font peur, où un homme surgit, ombre grise, un cousin marié qui pénètre dans une maison où Tarana est seule. L’homme referme la porte, elle veut appeler au secours, mais une main referme sa bouche. Alors le cri s’écoule à l’intérieur, se répand comme un poison dans le sang et vient embraser ses entrailles, m’envelopper de terreur. Et je rue dans le ventre étroit.

*

Les deux femmes rajustent le drapé de leurs tenues, des parfums intimes, chauds et piquants, montent des replis de leurs bras et du creux de leurs cheveux. L’une se maquille, l’autre allume une cigarette et fait monter la nausée de Tarana, au comble de la douleur.

L’enfant s’annonce.

Elle offre l’ovale de son ventre à leur regard, puis aux regards de ses geôliers, jambes écartées. Tarana va se libérer de ce fœtus bouée, car c’est à moi qu’elle doit d’être encore là, de ne pas s’être laissée mourir de faim dans cette prison. De ce viol dont je suis à naître, elle doit acquitter douze années de sa vie. Mais le pire est à venir. Elle ignore encore que je porte sur le front la même marque. Si je nais fils, je peux prétendre à exister quelque part. Fille, je la condamne au chagrin.

Je ne suis rien, je ne serai jamais rien, à quoi bon porter en soi les rêves dans un monde injuste ? Faite de la même glaise, à son image, je vais pousser mon cri. Puisse-t-elle me pardonner.

*

Je suis contre sa peau, à boire un lait de jouvence, et je me réjouis encore. Les rires étouffés des femmes, le sourire attendri de ma mère et l’espoir insensé que je fais germer en elle, me donnent des forces de petite guerrière. Je grandis vite. Comme ils poussent, mes membres malingres. Mes yeux sont trop grands pour mon visage, avides d’autres climats que ce silence dépouillé. Drapée dans sa maternité, fragile déesse, cernée de hauts murs hérissés de barbelés, Tarana ne s’est jamais sentie aussi libre qu’en ce lieu de privation. Je ne suis rien, insignifiante et ignorante, et pourtant, je porte en moi le plus précieux trésor : le souffle de la vie.