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Violences feutrées

De
224 pages

1970. New York est vaste, immense même. L'agence de détectives privés est toujours installée dans le Queens. Depuis la mort tragique de son associé Greg lors d'une enquête, Alan a un nouvel adjoint, son ami Jordan, ancien capitaine de la police new-yorkaise. Avec l'aide de leur secrétaire Kitty, ils vont tenter de mener à bien une enquête encore plus difficile que les précédentes.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-72709-1

 

© Edilivre, 2014

Violences feutrées

 

 

Œuvre de fiction

Toute ressemblance avec des événements existants ou ayant existés serait fortuite.

Tous droits réservés.

Copyright by Géraud de MURAT

 

 

Kitty avait accepté de fixer ce rendez-vous à 12 h 30 parce que cet homme, insistant en parlant d’une affaire de vie ou de mort, ne pouvait se libérer qu’à l’heure du déjeuner.

En m’en informant, elle avait ajouté que ce correspondant paraissait être en proie à une peur susceptible de régler définitivement son problème avant que j’aie le temps de m’y intéresser. Je connais trop la valeur de ses impressions pour les négliger… A manier avec délicatesse…

– Asseyez-vous…

De taille moyenne, un peu trop mince, il fait un peu étriqué et ceci ne s’accorde pas avec un visage intelligent devant même être énergique en temps normal…

Mais Kitty avait pensé juste : il est au bord de l’effondrement.

– … Je suis Sydney Alprust, de la Hordan Junior Company…

– Je sais…

Je le sais, en effet, parce que Kitty m’a communiqué son nom et fait passer à l’écran de notre ordinateur la fiche de la General Chemistry Hordan Junior pour le compte de laquelle, quelques années plus tôt, Greg Shelton, mon ancien associé malheureusement décédé, avait résolu une histoire de documents égarés.

– En quoi, Mr Alprust, pouvons-nous aujourd’hui vous aider ?

Comme s’il fonctionnait à l’oxygène, il prend le temps de plusieurs inspirations et finit par triompher d’une nervosité sans doute inhabituelle :

– Voici : votre Agence étant répertoriée à notre Société, j’ai cru bon de venir vous parler de mes ennuis personnels pour vous demander de me protéger.

– Mr Alprust, vous avez très bien fait. D’après ce que vous avez déjà expliqué à Miss Dollen, ma secrétaire, vos ennuis sont sérieux ?

– D’autant plus sérieux, Monsieur, que c’est ma vie qui est en jeu !

– Eh bien, sans vous affoler, racontez-moi.

Un clapet a sauté, libérant la pression… Les mots se précipitent sans se bousculer, précis… 40 ans, marié sans enfant, Ingénieur Chimiste à la Hordan depuis quinze années, les cinq dernières au titre de Chef du Laboratoire de Recherches Top Secret.

A ce rapide curriculum vitae, j’ajoute l’impression retirée de l’expertise à laquelle je me suis livré par habitude : très Cadre supérieur, soigné, paraît au plus 35 ans, cheveux châtains, front haut, yeux gris, l’arête du nez en coupe-vent, le visage mince, l’ensemble est peu attirant.

Il en émane une sorte de sécheresse technique peut-être dûe à sa formation. En bref, il est loin d’irradier la sympathie mais le motif de sa visite mérite attention et l’intérêt de ce dont il me fait part ne m’échappe pas.

Celui qui, voici deux mois, a troublé la tranquillité d’une existence parfaitement ordonnée se nomme Howard Stirner. Il est Canadien et demeure à l’Hôtel Astor.

Il l’a abordé dans la Rue en l’appelant par son nom, s’est présenté, lui a dit être au courant des Recherches poursuivies à la Hordan sous sa direction et a fini par lui offrir un million de dollars pour que le résultat de ces Recherches, qu’il savait imminent, lui soit communiqué.

Sur son refus, le Canadien s’est éloigné en promettant de le revoir dans deux semaines.

Exactement quinze jours plus tard, il l’a à nouveau abordé par surprise, s’est fait pressant pour obtenir son acceptation. Ensuite, par deux fois, il a insisté et, ceci ne devant sans doute rien au hasard, ce fut chaque fois que son équipe faisait un pas décisif vers la solution.

– Enfin, hier, il n’a plus offert, il a menacé : si je ne lui remets pas ce qu’il désire avant le délai qu’il m’impose, je ne vivrai pas plus de 72 heures… c’est-à-dire échéance après-demain soir !

Sydney Alprust s’est tu. Image de la peur, il me regarde comme un nageur à bout de souffle doit regarder une bouée…

– Ne nous alarmons pas… Pour pouvoir vous aider efficacement, il est nécessaire que j’en sache un peu plus. Où vous abordait-il ?

– La première fois sur Broadway, dans le bas…

Quand il fait beau, je me rends à pied à la Hordan. Ce n’est pas très loin. J’habite la 8Rue, au 14. Ma femme s’y plaît… le Village, Washington Square, Fifth Avenue…

– A quelle heure ?

– Tôt. Je suis toujours au Laboratoire avant 9 heures.

– Et les autres fois ?

– A peu près au même endroit et à la même heure et, parfois, le soir à ma sortie, après 17 heures.

– Vous ne rentrez pas chez vous pour déjeuner ?

– Non. Journée continue, pause de midi à 13 heures.

– Ce Howard Stirner est donc parfaitement au courant de vos habitudes… et de la façon dont vous avancez dans vos Recherches…

Combien de Chercheurs dans votre équipe ?

– Huit. Six sont plus anciens que moi, les deux autres ont déjà dix ans de présence.

– Des hommes sûrs ?

– Tous des passionnés.

– Mr Alprust… Si je ne me trompe pas, vous n’avez pas eu l’idée d’aviser votre Direction de tout cela… Pourquoi ?

– Je l’ai eue, l’idée, dans l’instant ! Mais qu’auriez-vous fait quand, en évoquant lui-même cette possibilité dès le premier contact, cet homme vous assurait fermement que votre femme subirait aussitôt les conséquences de votre initiative ?

Il est vexé et l’a fait remarquer. Son réflexe est normal mais il n’est pas nécessaire de lui dire qu’à sa place je n’aurais pas provoqué cette question en oubliant de relater un détail de cette importance.

– Peut-être aurais-je tenté de soustraire ma femme à ce danger afin de mieux affronter…

Il m’interrompt sur un ton condescendant, un peu vengeur :

– Mr Stabritt… ! C’est évidemment ce que j’ai essayé de faire…

Un léger temps de réflexion me laisse percevoir une gêne rapidement surmontée :

– La difficulté, voyez-vous, c’était que ma femme est du genre possessif. Malgré la menace la concernant, elle n’acceptait pas de me laisser seul face à cette situation.

Hier, après l’ultimatum dont je l’ai informée, je me suis fâché pour qu’elle parte. Sans succès.

Mais quand je lui ai donné le choix entre son départ et mon acceptation de communiquer le résultat de nos Recherches, c’est elle qui s’est irritée au point de parler de lâcheté, de trahison.

Ce que je voulais.

J’ai finalement gagné en lui promettant de demander la protection d’un Détective Privé.

Il fouille dans une poche, dépose une enveloppe sur la table :

– A propos… dans l’espoir que vous acceptiez, je me suis muni d’une avance pour quelques jours…

Je néglige son à propos :

– Alors ?… votre femme ?

– … Partie en Floride, chez sa sœur.

Je l’ai accompagnée la nuit dernière jusqu’au « Greyhound »1.

C’est long mais c’est bien le moyen le plus anonyme de voyager.

– Bien. Vous protéger se résume donc à vous tenir compagnie dès que vous n’êtes plus ni au Laboratoire ni chez vous ?

– C’est, je crois, la meilleure dissuasion.

– Soit. Où allez-vous maintenant ?

– Au Laboratoire.

– En voiture ?

– Non, je m’en sers peu.

– Eh bien, on commence… je vous accompagne.

*
*       *

Je lui ai recommandé de bien tout observer, durant le trajet, afin de me signaler ce Howard Stirner s’il l’aperçoit.

Plus tard, à 17 heures, je reviens le chercher. A peine ai-je arrêté ma voiture après le Building des Douanes, le long de Battery Park à la hauteur de Bridge Street, mon client sort de la Hordan et me rejoint rapidement. Nous faisons pour lui quelques achats et je l’aide à les transporter devant la porte de son appartement où il ne m’invite pas à entrer.

Le lendemain, à 8 h 30, je l’attends devant chez lui. A 17 heures, je l’y ramène.

Le surlendemain, mêmes heures, même itinéraire. Toujours pas de Howard Stirner, nous commençons à manquer de sujet de conversation.

Aujourd’hui, l’inquiétude me gagne après 15 minutes d’attente.

A 8 h 45 je bondis à l’étage, sonne à l’appartement. Rien.

Pressentant le pire, j’agis comme tous les Détectives devant un obstacle mineur. En moins de soixante secondes, la porte discrètement ouverte et refermée, je suis dans la place.

Le temps de traverser un petit vestibule, je retrouve Sydney Alprust assis et solidement ligoté sur une chaise en plein centre d’une pièce peu encombrée. Il est tout nu. Il est tout froid.

*
*       *

Mort, Sydney Alprust me pose soudain un problème autrement ardu que celui de lui servir de chauffeur.

Tout d’abord, je m’efforce de repousser le flot de questions qui m’assaille et se transforme peu à peu en un gigantesque pourquoi rouge sang.

Ensuite, je ne tarde pas à convenir que son état me dispense de me préoccuper pour sa santé et je souffle sur des impressions ambiguës nées du simple hasard d’avoir fait sa connaissance.

Enfin, conscience professionnelle exige, je me décide à essayer de trouver une explication à cette fin tragique.

J’enfile donc les gants souples et fins faisant partie de l’habituel contenu de mes poches puis, méthodique, m’assure d’un coup d’œil que la moquette recouvrant entièrement le sol m’évite de me déchausser pour ne pas risquer d’y semer une empreinte.

Revenant sur mes pas, je commence mon examen par le vestibule : armoire électrique dissimulant compteur et fusibles sans mystère, portemanteau à patères fixes soudé au mur, éclairage au plafond par tube instantané. Terminé.

En exceptant sa macabre présence, la première pièce est vraiment peu encombrée : une table basse, dessus verre, avec des journaux, cendrier, cigarettes, est accompagnée de deux petits sièges en skaï et d’un pouf en tissu de la même couleur brun triste.

Non loin, un troisième petit siège en skaï voisine avec une petite table comportant un tiroir et supportant un appareil téléphonique.

Le long du mur, de l’autre côté de la fenêtre, une commode en merisier, trois tiroirs, dont le dessus en marbre brun veiné de rouge est garni de quelques livres et revues et d’un vase en cristal aussi inattendu que vide et poussiéreux. Le tout ne pouvant être éclairé que par un antique lampadaire au chromé terni relié à une prise de courant.

Je sais n’avoir pas envie de chercher quoi que ce soit dans ce désert. Je ne comprends la raison qui, cependant m’y pousse, qu’en admettant le besoin subconscient d’une occupation offrant un dérivatif à un nombre grandissant de pensées indéfinies.

Je m’approche de la commode, furète… Premier tiroir : du linge de corps sous l’emballage tranparent du Laundry2 du coin. Deuxième tiroir : une cartouche de Lucky Strike king size entamée, deux paquets de pop corn, une bouteille vierge de Chivas 12 ans d’âge. Troisième tiroir : une aire de transit sur le chemin de la poubelle pour une quantité de revues et de magazines.

En remuant cette littérature, je déplace un papier marquant une page d’un magazine. L’article ainsi distingué s’adresse aux lectrices et concerne les mesures à appliquer pour lutter contre l’embonpoint. Le papier, c’est une enveloppe vide. La destinataire était Mrs. Susan Alprust ; l’expéditrice, Patsy Collier, Selection Hotel, Boca Raton, Floride.

Je repousse le tiroir, empoche l’enveloppe. Trois pas en avant, trois en arrière, je me retrouve par réflexe devant le troisième tiroir que j’ouvre à nouveau… Le magazine est vieux de 4 ans et le cachet de la Poste sur l’enveloppe remonte à la même époque.

Devant la petite table ronde, j’ausculte par habitude le téléphone. La tonalité est normale et, démonté avec précaution, le récepteur ne révèle aucune présence d’espion électronique.

Le tiroir, assez étroit mais plutôt long et profond d’une trentaine de centimètres, est une sorte de bricus abracum où se côtoient, autour d’une pipe dont l’âge avoué inspire le respect et l’état délabré une certaine répulsion, divers objets absolument inutiles… Ces objets en nombre croissant dont, dans tous les foyers, on ne se résoud pas à se séparer parce qu’ils se rattachent, de près ou de loin, à un moment d’existence ayant pris place dans les souvenirs…

Les murs sont nus. Seules, deux portes forment le décor de celui du fond. L’une est fermée. L’autre entrouverte, m’invite à passer. Je la pousse sur une obscurité totale. Le commutateur déclenche une lumière de sanstuaire rosie par l’abat-jour d’une lampe de chevet tressautante, hésitant à se réveiller.

Une réaction compréhensible dans cette chambre laide dont la fenêtre est obturée par d’épais rideaux de reps autrefois vert Empire. Une couleur qui a pour toujours viré au réséda et s’assortit à celle d’un dessus-de-lit ramené en boule sur des draps plus gris que blancs.

Triste indication, la froissure de l’ensemble ne laisse pas ignorer le mépris affirmé de l’habitant des lieux pour le ménage et la propreté.

Un coup d’œil circulaire me fait découvrir le mobilier complet de cette pièce un peu moins vaste que la première : une commode semblable à l’autre, une armoire également en mérisier, une chaise pliante de style camping. Sans plus de conviction, je m’astreins à une vérification sans but…

A l’exception de la poussière couvrant son dessus de marbre brun veiné de rouge, la commode ne révèle que trois tiroirs vides.

A l’intérieur de l’armoire, rien. Même pas un tiroir béant…

Par contre, celui de la table de chevet, minuscule, cachait un secret : un tube de ce barbiturique à faible dose délivré aux insomniaques occasionnels…

J’en déduis aussitôt que Sydney Alprust était peut-être plus nerveux ou inquiet qu’il ne voulait le paraître.

Plaquée à la limite de l’angle sur le mur de gauche, la porte d’un placard est mon dernier objectif dans ce local. Erreur, cette porte n’est pas celle d’un placard. Elle donne accès à une Salle d’eau qui ne doit pas être loin du record de miniaturisation.

A droite, presque au ras du chambranle, le mur du fond, un vrai mur de séparation des appartements, se prolonge de trois pas pour s’arrêter à une cloison légère recouverte de carreaux d’un bleu terni ornés de quatre patères dans l’attente.

Cette cloison ne dépasse pas le mètre cinquante pour rejoindre celle de même nature qui revient vers la porte. Là, dans cet angle, une baignoire sabot est fixée. L’émail usé, plutôt sale, elle est cependant habillée des mêmes carreaux bleus et, au-dessus, un miroir plat renvoie une image trouble.

Collé à la suite, un modeste lavabo paraît énorme dans ce couloir.

Il est surmonté d’une étagère et d’une petite armoire-toilette identiquement vides.

Enfin, comme pour terminer l’occupation de ce panneau gauche, une cuvette et un radiateur électrique justifient la présence, presque au plafond, d’un trou d’aération m’incitant à penser que cette surface a dû être prise sur le fond de la pièce que je dois encore visiter.

Exact, la porte fermée de la première pièce débouche sur une cuisine. Elle complète un logis dans lequel je ne suis pas tellement surpris de ne pas trouver ce que je ne sais pas y chercher.

J’ai déjà vu bien des endroits sordides mais je savais qu’il ne pouvait guère en être autrement. Ici, cela me choque parce que la raison m’en échappe et je commence à me demander sérieusement à quoi peut ressembler Mrs. Susan Alprust.

Je vais refermer la porte sur cette désolation lorsque… lorsque je ressens la sensation de me réveiller en sursaut en voyant, parmi quelques balais rassemblés dans un coin, un étrange instrument composé d’un demi manche en bois ayant en bout une planchette en forme de rateau sans dents d’environ 8 à 10 centimètres de hauteur…

Le sol étant carrelé, j’ôte prestement mes chaussures et vais, sans risque d’y laisser une empreinte, m’emparer de l’étrange instrument au sujet duquel une lancinante question « A quoi cela sert-il ? » m’oblige à essayer d’en comprendre l’utilisation…

Ne serait-ce pas un objet fabriqué pour pousser et ramener à la manière des croupiers ? Si oui, quoi et où ? Je regarde partout et formule mentalement une dernière question « Où y a-t-il une trappe de visite ?… »

Ma mémoire fonctionne instantanément. Je saute dans la première pièce, traverse la chambre, ouvre la porte de la Salle d’eau… la trappe de visite est là, tout près de l’huisserie, pratiquée dans les carreaux bleu terni du tablier de la baignoire, presque au ras du tapis de bain…

Je l’ouvre sans difficulté avec la lame d’un canif… le rateau passe facilement… à la condition que je le manie de la main gauche, le corps entier à plat ventre dans la chambre… Peu commode mais profitable.

Très vite, ratissant avec méthode tout le dessous de la baignoire sabot, je n’ai plus qu’à passer la main pour recueillir ma trouvaille : un passeport, un billet Panam, des dollars soigneusement réunis par un large élastique.

Changeant de position avec soulagement, je place le rateau sous la baignoire et referme la trappe. Ce n’est qu’après avoir remis tout en place dans la chambre et retrouvé mes chaussures que je prends connaissance de mon butin : les dollars sont au nombre de 9.800. Le billet Panam concerne un certain Jérôme Galtier pour un Aller simple, Première Classe, à destination de Paris-Roissy par le Vol 724 décollant aujourd’hui à 8 heures 10.

Du passeport, il tombe une clef plate : Consigne Kennedy-Airport. Mais ce qui est le plus inattendu, c’est que si ce passeport, français, est également délivré au nom de Jérôme Galtier, la photographie soit celle de Sydney Alprust… Brusquement, des hypothèses s’affrontent, des idées s’entrechoquent, des considérations se succèdent…

Je souhaiterais pouvoir me convaincre que ma mission a pris fin dès le décès de celui qui me l’avait confiée… mais sa mort confère à ce Chercheur – à ce Savant peut-être – une dimension balayant des réticences nées du peu d’élément dont il m’avait gratifié pour me permettre de cerner sa véritable personnalité.

Et puis, il y a ce singulier pincement de doute… comme un sens supplémentaire m’avertissant parfois d’une incapacité momentanée à voir ce qui devrait normalement m’aveugler…

Alors, je refais mentalement mon périple à l’envers… J’essaie de définir pour quelle obscure raison cet homme, minutieux par profession, a choisi de placer son rateau à la cuisine dans un endroit où sa présence avait toute chance d’apparaître insolite.

Pourquoi ne pas l’avoir dissimulé comme je l’ai fait, invisible et tout près du lieu de son utilisation ? Evidemment, je ne manque pas de le penser, s’il avait fait comme moi… je n’aurais rien découvert ! D’accord.

Mais de là à imaginer que son désordre pouvait cacher un message…

Or, tout à coup, cette simple divagation spirituelle replaçant l’image du rateau dans le coin à balais, un autre désordre s’impose tel un reproche…

En quelques pas rapides, je suis auprès de la petite table ronde… juste au moment où la sonnerie du téléphone semble vouloir soudain arrêter mon geste vers le tiroir…

Il est 9 heures 25 minutes et il s’agit peut-être d’une manifestation d’inquiétude de la Hordan Jr Company… Sydney Alprust n’était-il pas l’exactitude même ? Quoiqu’il en soit, ce sonore rappel de la réalité provoque immédiatement un réflexe de contradiction : rapidement, j’ouvre le tiroir et en retire la pipe, l’examine avec attention, dévisse le tuyau…

… C’était là !… Le temps presse. Le tuyau vite revissé, la pipe est dans ma poche, le tiroir est refermé. Un dernier coup d’œil par acquit de conscience, quelques enjambées… je suis déjà sur le palier.

Je tire doucement la porte vers moi et la sonnerie répétée du téléphone me fait l’effet d’une musique triomphale saluant ma sortie.

*
*       *

Je saute de voiture, les clefs au bout d’un bras tendu vers le planton du District qui se précipite déjà vers moi. Il les prend en souriant, plaque sur le pare-brise un badge officiel…

– Merci Terry… le boss est là-haut ?

– Oui Alan, et toujours de bonne humeur !

En grimpant par quatre les marches de l’escalier, je pense à l’inaltérable bonne humeur de Dick… C’est vrai, le Capitaine Richard Jordan, de la Criminelle, arbore toujours une humeur égale… Il était Lieutenant lorsque nous avons fait connaissance et, ami de Greg Shelton3, il ne pouvait manquer de devenir aussi le mien.

D’emblée, les fréquents rapports professionnels dûs à mon association avec Greg m’avaient permis de l’apprécier. Depuis, nous avons évolué pratiquement à la même cadence et j’ai pu admirer non seulement sa droiture, sa faculté d’adaptation, sa compétence, mais encore ses merveilleuses qualités humaines.

S’il est aimé jusqu’au dévouement total par tous ceux qui dépendent de lui, c’est notamment parce qu’il est juste et a su prendre la responsabilité de donner une certaine flexibilité à des Règlements parfois très rigides pour, sans le faire remarquer, les adapter au cas de chacun…

Mais c’est aussi parce que sa Brigade atteint le plus fort pourcentage de réussite… Des réussites dans lesquelles je suis cordialement heureux d’avoir eu une part aussi active qu’occulte pour la raison à la fois la plus simple et la plus forte que, depuis la mort de Greg, peu à peu, nous sommes devenus amis intimes.

Je frappe, entre sans attendre d’y être invité. Dick est au téléphone, met sa main en écran et, très calme :

– Tiens !… Tu n’as pas téléphoné…

– Ça ne s’y prêtait pas… Et puis, pas de temps à perdre…

Bonjour Sergent.

Ce Sergent adore son Chef et il m’aime bien. Le temps que je lâche sa main et que son sourire s’efface au même instant que le mien, Dick raccroche son appareil sur un aimable « Je vous rappellerai » propre néanmoins à dissuader son correspondant d’insister.

– Je t’écoute…

– … Une Affaire énorme, Dick.

Tu ne la garderas sans doute pas longtemps, mais je crois qu’il serait bon que tu la fasses démarrer.

Ce qui est très particulier entre nous, c’est notre mutuelle compréhension. Il n’ignore pas que je modère une excitation motivée dont personne ne s’apercevrait et je sais parfaitement qu’il est en proie à une impatience que nul ne saurait déceler.

Je ne le fais pas languir, il ne répèterait pas son invitation. En moins de quinze minutes, j’ai glissé mes impressions dans le récit complet de ce qui concerne feu Sydney Alprust.

Dick a sténographié le tout sans s’essouffler, sans m’interrompre.

– … Tu es mandaté par le défunt, ton action est donc normale et, puisqu’il y a crime, mon intervention est nécessaire.

Aucun problème. Sinon d’avancer sur la pointe des pieds.

Tu a raison, ça va rapidement se transformer en Affaire d’Etat et nous serons priés sans ménagement d’aller jouer ailleurs… !

– On commence ?…

*
*       *

Il a téléphoné, donné des instructions pour les Affaires en cours, mobilisé le Service de l’Identité qui nous attendra discrètement dans une heure devant le 14 de la 8Rue.

Maintenant, il pousse la feuille sténographiée vers le Sergent :

– … A transformer en Déposition…

Puis il lui remet l’enveloppe :

– … Pour ça, vous alertez immédiatement la Police de Boca Raton.

J’aimerais connaître tout ce qui peut avoir trait à cette Susan Alprust à laquelle écrivait Patsy Collier…

Si possible en urgence… par télex…

Sur un signe, nous avons commencé. Par la pipe. En rejoignant à toute vitesse le nouveau Laboratoire de la Police où je ne cache pas mon étonnement admiratif devant les abracadabrantes possibilités d’une bonne vingtaine de Spécialistes convaincants…

Ne viennent-ils pas, en voyant l’objet, de nous assurer le plus sérieusement du monde, qu’ils pouvaient en quelques heures nous indiquer la marque du dernier tabac ayant grillé dans ce vieux fourneau ?…

Nous n’en doutons évidemment pas et, lorsque Dick précise ce qu’il attend en insistant sur l’importance de l’obtenir très vite, l’un des sorciers se désigne lui-même pour lui donner satisfaction.

Aussitôt, il accapare toute notre attention en manipulant la pipe avec des gestes de prestidigitateur. Un peu comme s’il la tenait pas des fils invisibles. En un temps record il en a relevé les empreintes et tiré plusieurs photographies instantanées.

Après un tel prélude, nous ne nous étonnons plus. Le tuyau dévissé, le microfilm est extrait à l’aide d’une minuscule paire de pinces, tendu, photographié.

Sèche en quelques secondes, l’épreuve est agrandie en double exemplaire… De la magie… Le tirage lisible remis à Dick est incompréhensible. Intrigué, l’opérateur avance une explication à laquelle nous étions déjà parvenus :

– Il s’agit de deux formules chimiques séparées par un trait vertical.

Apparemment codées…

Pour répondre à sa discrète interrogation, Dick l’assure que nous ne serons jamais intéressés par un décodage. En le remerciant, il lui dit préférer que tout cela soit immédiatement mis sous scellés, enregistré et placé au fond du coffre le plus sûr jusqu’à ce que lui-même ou la Hordan Jr. Company en demande la restitution.

Nantis du tirage, nous prenons congé. Il est 10 heures 30.

*
*       *

Poussés par le rythme qu’imposent la gravité de la situation et son possible développement, nous bondissons vers le District à coups répétés d’accélérateur. Durant le trajet, Dick ne parle qu’une fois. Entre ses dents :

– Tu réalises… coder des formules chimiques !

Comme si ce n’était pas assez difficile à comprendre sans cette complication… Le fin du fin dans la précaution…

Jamais vu ça !

A quoi bon lui répondre… il sait fort bien que je réagis comme lui.

Dans son bureau, ça ne traîne pas davantage. Tout en indiquant que Boca Raton passera un télex dès le début de l’après-midi, le Sergent me fait signer ma Déposition.

Visiblement soucieux de sa sécurité, Dick s’en empare et va la déposer dans son coffre-fort avec la photographie des formules et celles des empreintes...