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VOUS CONNAISSEZ RAZLAMOUL ?

De
314 pages
Quand Jes Cortes, flic épicurien et surfeur, s'intéresse à une guerre entre dealers dans le sud de l'Espagne, il découvre une affaire dangereuse dans laquelle il va jouer sa vie, celles de ses proches et ses vacances qu'il attend avec impatience. Maintenant qu'il dirige une cellule en charge de l'analyse des données informatiques privées, il doit composer avec les humeurs de son équipe et celles de sa hiérarchie qui fluctuent au rythme des contradictions du pouvoir alors que des systèmes sensibles sont piratés et que des ministres sont enlevés.
Si la capitale lui permet de satisfaire son gout pour la chasse et lui offre son lot de rencontres improbables, il sait compter sur ses talents de passeur de frontières, sur son amour pour Germaine et sa lucidité pour démasquer les coupables, garder une chance de partir en vacances, sauvegarder la paix civile sans céder à la violence qui se déchaine autour de lui.
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Razlamoul ?
Les enquêtes de Jes Cortes
Cet ebook a été publié sur www.bookelis.com


© Jules Donat, 2017

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle
réservés pour tous pays.
L’auteur est seul propriétaire des droits et responsable du contenu de cet ebook.

Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages et les événements sont
le fruit de l’imagination de l’auteur et toute ressemblance avec des personnes vivantes
ou ayant existé serait pure coïncidence.


Table des matières
Préface 1
Préface 2
Préface 3
Lundi 3 juillet 2017 : la chute du poireau
PERCHE E IMPORTANTE RICORDARE
Séville, mercredi 12 juillet : une odeur de roussi
Paris-Ci, lundi 17 juillet, 7 h 45 : le facteur poulet
Paris-Phigénie, lundi 17 juillet, 13 h 50 : Belle gueule et gros QI
Versouilles, lundi 17 juillet, 15 h 30 : Albert Kahin, psychanalyste du zob
Paris-Lala, mardi 18 juillet, 7 h 40 : du gravier dans la purée
Parsi-Moni, mardi 18juillet, 12 h 38 : le cake aux fruits pas secs
Versouilles, mardi 18 juillet, 14 h 32 : Albert Kahin, psychanalyste du zob et du foie
Paris-Zadora, mercredi 19 juillet, 7 h 32 : coup de mou farci pour le facteur poulet
Paris-Cota 8e, mercredi 19 juillet, 9 h 40, 8 rue de la Fente-aux-Pisseux : le gauchiste
contrarié
Munbay, mardi 18 juillet, 14 heures, heure locale
Autour d’Hébé-Court, mercredi 19 juillet, 11 h 33 et 8 secondes : the lascars en barre
Jouy-en-Bonnasse, mercredi 19 juillet, 12 h 32, 17 rue de l’Église : Max le taxi
Paris-Nocent 9e, mercredi 19 juillet, 16 h 40, 17 rue Blaise-de-Labaise : au bar de la
pucelle assidue
Marne-la-Coquillette, mercredi 19 juillet, 19 h 45, maison des Saint-Max : Grokiki
Paris-Vonne, ministère de l’Intérieur, jeudi 20 juillet, 7 h 45 : le poulet du placard
Paris-Golo 12e, jeudi 20 juillet, 8 h 25, 17 quai de la Moule-Rappée : suicide aux
croissants
Paris-Paille 12e, jeudi 20 juillet, 15 h 30, quai de la Moule-Trempée : le gut de l’amur
Paris-de-Veau, jeudi 20 juillet, 19 h 30, ministère de l’Intérieur, salle Amazone, aile D,
dernier étage : en ligne avec un zombi
Charme-la-Quiquette, vendredi 21 juillet, maison des Saint-Max, 9 h 30 : chokikiVersouilles, vendredi 21 juillet, 10 heures, cabinet du docteur Albert Kahin,
psychanalyste du cul et du réchauffement climatique
Paris-Diote, vendredi 21 juillet, 10 h 30, quai de la Moule-en-Miettes : le papou blanc
Paris-Ton, Vendredi 21 juillet, 13 h 45 : pour finir, Sahira pas du tout
Paris-Cuicui, vendredi 21 juillet, 14 h 30 : le cri du Papou au-dessus des aquariums
Paris-Ad, Vendredi 21 juillet, 15 h 38 : tant que la santé va
Paris-Gnace, Vendredi 21 juillet, 16 h 44 : tiens, voilà du boudin !
Moisi-le-Gland, Vendredi 21 juillet, 17 h 58 : Thierry, artisan financier du néant tétanique
Moisi-le-Gland, vendredi 21 juillet, 18 h 30 : maintenant, week-end
UN DEBUT DE FISSURE SUR LE JOINT
Carne-la-Chiquette, vendredi 21 juillet, 19 h 40 : le retour de Jésus
Bande-la-Kiquette, vendredi 21 juillet, 22 h 40 : fais quelque chose ou je crie
Borde-la-Collerette, samedi 23 juillet, 6 h 40 : en suspension
MLC, samedi 22 juillet, 7 h 13 : rappels sur le rôle des fusibles et les surtensions
Fourre-la-Coquette, samedi 22 juillet, 7 h 48 : en attendant que ça revienne
Glande-la-Coquillette, samedi 22 juillet, 9 h 02 : retour sur Terre
Tarde-la-Baguette, 10 h 22 : en fait, nous avons dû nous gourer de planète
Garde-les-Piécettes, 11 h 50 : des pavés en réserve
Farde-la-minette, 13 h 30 : sous les pavés, la grâce
Quelque part, samedi 22 juillet, 20 h 30 : Albert Kahin, psychanalyste du refroidissement
Larme-la-Georgette, dimanche 23 juillet, 0 h 10 : après la fête
Jouy-en-Bonnasse, dimanche 23 juillet, 1 h 40, rue de l’Église : un max de larmes
Aéroport de Paray-Vieille-Poste, lundi 24 juillet, 6 h 45 : au hasard des terminaux
Paris-Paton, lundi 24 juillet, 7 h 45, quai de la Lime : seul
Paris-Is, lundi 24 juillet, 11 h 15, ministère de l’Environnement et de la Transformation
socio-énergétique : rendez-vous avec VGMParis-Nature, lundi 24 juillet, 12 h 30 : la solitude du flic de ministère
Paris-Zette, lundi 24 juillet, 13h58, quai de la Franche-Rapouille : cinoche
Paris-Dicule, lundi 24 juillet, 14 h 57, quai du Lard-Happé : duo de bœuf-carottes
Paris-Cane, lundi 24 juillet, 15 h 22, quai du Lard-Fumé : mille troufions, quatre-vingt-dix
tonnes de matos, et moi, et moi, et moi
Paris-Yette, lundi 24 juillet, 16 h 30, un fémur de mammouth dans le pâté d’alouettes
Paris-Fifi, lundi 24 juillet, 17 h 12 : Finistère pour Bruno Lhermitte, sinistre crustacé de
ministère
Paris-Sidore, lundi 24 juillet, 17 h 35 : rapace, le temps passe
Paris-Brest, lundi 24 juillet, 18 h 25, quai de l’Art-Frappé : summer camp
Paris-au-Lait, lundi 24 juillet, 20 h 58, rive droite 1er, bistrot de l’arrondissement : à
quelque chose, bonheur est bon
Paris-Dule, mardi 25 juillet, 6 h 38 : juste un au revoir
N’djamena mardi 25 juillet, 7 h 30 : courants faibles à l’ambassade
Paris-Ogé, mardi 25 juillet, 9 h 15 : karma maudit
Paris-Ri, mardi 25 juillet, 10 h 05 : le nez dedans
Paris-Nite, mardi 25 juillet, 10 h 30 : une odeur connue
Ailleurs, mardi 25 juillet, 10 h 35 : Albert Kahin, psychanalyste de la trique tendue au
whiskaï cuir
Paris-Tote, mardi 25 juillet, 10h40 : taïaut !
Paris-0n-Ice, mardi 25 juillet, 11 h 05 : sous contrôle ?
Paris-Manol, mardi 25 juillet, 12 h 05 : au bord de l’enfer
Bamako, mardi 25 juillet, 14 h 00 : magie au point G
Paris-Goberte, mardi 25 juillet, 13 h 25 : avant la battue
Trop près, mardi 25 juillet 13 h 30 : les chiottes de l’enfer
ET SOUDAIN, LE PAPIER VINT A MANQUER
Proche banlieue Sud, mardi 25 juillet, 15 heures : un autre monde parallèle
Paris-Valité, mardi 25 juillet, 16 h 25 : vertiges et diarrhées
Garde-la-Paulette, mardi 25 juillet, 17 h 30 : sous l’aile de l’angeParis-Gor, mercredi 26 juillet, 6 h 10 : mouillé jusqu’à la moelle
Paris-Pilaf, mercredi 26 juillet, 7 h 35 : sur les murs aussi
Paris-Talia, mercredi 26 juillet, 12 h 15 : comme si de rien n’était
Paris-Papris, mercredi 26 juillet, 14 h 35 : pire, c’est même facile
Paris-Cochet, mercredi 26 juillet, 15 h 02 : encore des fuites
Paris-Mini, mercredi 26 juillet, 15 h 42 : fermeture de la parenthèse
Paris-Nes, mercredi 26 juillet, 16 h 37 : ne pas respirer par le nez
Paris-Nocéros, mercredi 26 juillet, 17 h 47 : un pas en avant
Paris-Stochat, mercredi 26 juillet, 18 h 20 : la déclaration
Vers la mer, mercredi 26 juillet, 20 h 30 : un parfum de vacances
Paris-Kiki, jeudi 27 juillet, 7 h 30 : c’est un beau matin
Paris-Tournelle, jeudi 27 juillet, 8 h 10 : au bonheur des animaux de compagnie
Proche banlieue Sud-Ouest, jeudi 27 juillet, 10 h 20 : un double pour nous, Axel
Paris-Gatoni, jeudi 27 juillet, 13 h 20 : pas partout !
Paris-Baude, jeudi 27 juillet, 14 h 28 : tu fais tourner les pommes ?
Paris-Cide, jeudi 27 juillet, 14 h 45 : le bout du pâté
Paris-Tmétique, jeudi 27 juillet, 14 h 45 : et maintenant, la semoule !
Paris-Polin, jeudi 27 juillet, 15 h 32 : presque que pouic
Paris-Chardson, jeudi 27 juillet, 16 h 22 : curieuse accalmie
Paris-Secousse, jeudi 27 juillet, 16 h 44 : ça se réchauffe encore
Paris-Care, jeudi 27 juillet, 17 h 22 : le soutien de Georges
Autour de Bitoc-le-Vicomte, jeudi 27 juillet, 18 h 17 : vanité de campagne
Paris-Vrogne, jeudi 27 juillet, 19 h 30 : jeudi, c’est Pouilly
Déjà ailleurs, vendredi 28 juillet, 00 h 06 : enfin le 28 !
Au pays, vendredi 28 juillet, 6 h 50 : la chanson de Laurent
Vue sur l’Adour, vendredi 28 juillet, 10 h 32 : gagalandLa mémoire-source, vendredi 28 juillet, 11 h 17 : merci pour les chocolats
Trop loin de la mer, vendredi 28 juillet, 12 h 15 : les crocs
Commissariat de Bayonne, vendredi 28 juillet, 15 heures : sur un air de pipeau
Épilogue 1 – Saint-Sébastien, 2 août, sainte Germaine
Épilogue 2 – Arcangues, vendredi 25 août, 17 h 30, les dernières nouvelles
Épilogue 3 – Mundaka, samedi 7 octobre 2017, 13 h 50, face aux vagues
Préface 1

Cette fiction s’inscrit dans un contexte qui n’existe pas puisqu’elle a été écrite entre
décembre 2015 et le 15 février 2017, et qu’elle se situe en juillet 2017. Toute
ressemblance avec certains faits réels devient une coïncidence. De plus, le cadre n’est
pas toujours marqué géographiquement, et l’auteur a pris soin de renommer certains
endroits. Là encore, toute ressemblance reste fortuite. Pour finir, l’auteur vit avec des
gens, utilise les transports, fait encore ses courses, sort son chien (non, c’est une
blague), a une télé éteinte et internet, lit encore des journaux, travaille aussi, n’est ni
sourd, ni muet, ni aveugle. Bref, toute ressemblance avec des individus, des animaux,
des végétaux, des calamars, n’est pas nécessairement fortuite même si les personnages
que vous allez rencontrer au fil de cette histoire sont totalement issus de son imagination
altérée par l’air marin et des errements diététiques qu’il partage avec ses personnages.
En résumé, si vous pensez reconnaître quelqu’un, vous avez peut-être raison, mais il est
peu probable que ce soit le même que celui décrit dans l’histoire, parce que ce dernier
n’existe nulle part ailleurs que dans ces pages et l’imagination de Jules Donat. Pour finir,
s’il advenait que certains personnages virtuels décident soudainement d’exister, nous
vous saurions gré de noter que ce sera définitivement indépendant de la volonté de
l’auteur.Préface 2

D’après nos sources, Jes Cortes s’affirme comme le premier flic charnègue de
l’histoire du polar mondial.
1Le pays charnègue existe : il correspond vaguement aux rives de l’Adour entre
Bidache et l’embouchure de l’Adour en passant par Bayonne. L’appellation fut péjorative
et qualifiait ceux qui n’appartenaient pas aux franches catégories des Basques, Landais,
Béarnais et plus généralement tous les étrangers au village qui ont fini par coloniser
paisiblement cette belle région au nom du droit à leur part de bonheur terrestre. Si l’âme
charnègue existe, elle pourrait se différencier par la capacité de bien vivre aux frontières,
celle imposée par le fleuve et celle imposée avec le reste du Pays basque ou de
l’Espagne, un peu plus au sud. Cette âme s’imprègne d’une certitude : comme les
fleuves, les frontières sont faites pour être franchies. Cela fait leur charme et c’est
beaucoup plus sympathique, Frédéric, que se branler la nouille à Biarritz.Préface 3

L’auteur aime les personnages et les lecteurs peuvent lire de façon discontinue. Pour
les aider à rester dans l’action, voici quelques repères :

Le clan charnègue autour de Jes Cortes

- Germaine : née dans les iles et charnègue par alliance, c’est l’amour, la maitresse, la
bouée de Jes qui ne peut pas s’en passer. Elle est institutrice en maternelle et pratique
encore la planche à voile, à un très bon niveau.
- Victor Saint-Max : bayonnais, ami de Jes, ils se sont adoptés comme frangins depuis
le collège. Victor a fondé App
- Continuity, une société de services informatiques qui héberge des applications
sensibles et fournit une expertise en sécurité à ses clients.
- Rebeka : connue sous le nom de Dana Ashera, elle fait partie des top models les
mieux payés de la planète, a grandi à Bayonne où elle conserve un appartement à
SaintEsprit. Elle est diplômée en Histoire des civilisations. C’est la compagne de Victor.
- Christian Saint-Max : bayonnais, frère ainée de Victor, militaire, haut gradé, froid et
inquiétant. Sa part d’ombre ne rassure personne malgré son gout pour le piano et la
bonne bouffe. Son compagnon, Pathy Satish Pa qui est aussi militaire, parle dix-sept
langues et s’intéresse à tout ce qui lui permet de comprendre le monde.
- Diane Saint-Max : fille de Victor qui lui a confié la présidence d’App Continuity à la
sortie de l’école. Elle fait éclater les résultats de la société, mais se plaint de trop
travailler.
- Henri Saint-Max : fils de Victor, malgré un sens inné des affaires, il a opté pour les
beaux-arts et voit la vie du bon côté.
- Elisabeth Franchesi, ou Xexe : bayonnaise, elle habite Biarritz et Paris. Elle était au
lycée avec Jes et Victor. C’est une avocate célèbre qui assume sa bisexualité et une
réputation de professionnelle impitoyable hors de prix.

L’environnement professionnel

- Olivier Paolini : dans l’organisation compliquée à laquelle il est rattaché, c’est celui
que Jes reconnait et respecte comme patron.
- Noémie Rochambeau : la première adjointe de Jes est une jeune et très jolie métisse
aux yeux verts. Dévouée et bosseuse, elle n’aime pas se faire marcher sur les pieds.
- Jean Marc Barzier : le deuxième adjoint de Jes est un flemmard, mais il est
méticuleux et se charge de la paperasse.
- Geoffroy Harfan : capitaine de l’armée, en convalescence. Christian Saint-Max l’a fait
affecter auprès de Jes comme officier de liaison pour les affaires de terrorisme
international. Capable de tirer et de réfléchir en même temps, il s’est vite intégré dans
l’équipe.
- Jocelyne Durand : docteur en biologie, c’est une experte de la police scientifique
avec laquelle Jes entretient une amitié professionnelle de longue date.
- Jessica : la dernière recrue du service, elle s’avère efficace et attachante tout en
complétant la brochette de jeunes et jolies filles qui entoure notre flic préféré.

Quelques personnages récurrents
- Fymo (Fuck Your Mom) : expert en réseau et sécurité, employé chez App Continuity,
c’est aussi un hacker qui est resté du bon côté.
- Edwige (Edgar) : experte en réseau et sécurité, employée aussi chez App Continuity,
elle n’a pas toujours été du bon côté.













A ceux que j’aimeLundi 3 juillet 2017 : la chute du poireau

Il se maudissait de souffrir. Un déplacement de vertèbre avec des nouvelles
complications. Au mauvais moment. Une jambe coincée, un kyste intervertébral à
enlever. Un mois d’immobilisation, puis, deux autres de rééducation à l’institut
héliomarin de Lapeine, dans les Landes. L’endroit n’est pas plus désagréable qu’un autre
établissement du même type. Il y a juste trop de vieux. Des vieux usés, fripés, qui
n’attendent plus rien dans une odeur insupportable de clinique et d’eau de Cologne
mélangée à celle de la soupe et trop souvent à celle de la pisse. Même le vent de l’océan
n’y fait rien. L’odeur s’accroche à tout, surtout aux narines. Lui, il a des problèmes de
vertèbres depuis toujours. À son échelle, toujours, c’est soixante-huit ans. Il ne se sent
pas vieux. Ni physiquement, ni intellectuellement. Il compte pour d’autres qui apprécient
sa présence. Il a des choses à faire et il a cru avoir le temps, pour une fois. Cela fait déjà
dix jours qu’il balance à l’évier le cocktail de cachets qui l’assomme et qu’ils veulent lui
faire prendre. Ils auraient déjà dû arrêter de lui en donner depuis trois semaines. Il s’est
renseigné. Ce n’est pas comme s’il ne savait pas communiquer avec un téléphone. Ce
n’est plus qu’un détail, et il se sent mieux. D’ailleurs, il recommence à bander. L’idée le
fait sourire. « Comme les poireaux, la tête blanche et la queue verte ! », disait sa
grandmère. Carlota, son épouse, sera contente de le retrouver, avec son gros quiqui. Il
repousse l’éclat de rire qui monte aussi : s’il ne s’échappe pas, ils le garderont encore,
mais le temps manque et il faut bouger parce que la confirmation doit être arrivée depuis
longtemps.

Une fois rhabillé, c’est facile de piquer le scooter du kiné pendant qu’il drague la
nouvelle directrice ou une infirmière sortie de l’école. C’est un scooter agile et puissant,
capable de vous faire avancer à cent-cinquante kilomètres heure. Avec le blouson et le
casque du propriétaire, personne n’a rien vu. Même le parfum dégueu qui tire sur le vomi
vaut mieux que l’odeur de la soupe au pipi. Arrivé à la gare de Bayonne, il se traîne au
guichet, en s’évitant de grimacer, pour acheter un billet pour Paris, mais prend ensuite un
taxi pour Biarritz. Dans la voiture, il envoie un SMS au kiné pour lui dire où retrouver son
engin. Il a laissé deux cents balles dans le casque sous le siège. Pas la peine d’ameuter
la police. Ciao !

À Biarritz, il va directement rue Gambetta, derrière les halles. C’est une petite maison
qu’ils ont achetée peu avant son départ à la retraite. Le pli est au courrier dans la boîte
au milieu des publicités. Qui dit encore « les publicités » ? Son côté désuet lui arrache un
sourire. Les difficultés pour s’extraire du taxi qui l’a déposé devant le parking Bellevue
ont été une épreuve. En se massant le dos à l’endroit de la vertèbre récalcitrante, il arrive
à la replacer et souffre moins en marchant. C’est à pied qu’il se rend rue de la Poste pour
réexpédier le pli en mode rapide, sans suivi. Maintenant c’est fait, mais il ne faut pas
traîner quand même. Il prend le temps d’une douche pour tenter de chasser l’odeur de
l’institut, et l’eau brûlante calme ses douleurs. Sans vérifier le contenu, il récupère son
sac balinais. Un kilo et demi de tee-shirts, de shorts et de slips avec un passeport et une
Visa Platinum.
Encore trop lourd pour son dos. Dans le garage, il délaisse le Scrambler acheté six
mois plus tôt. Pour faire ce qu’il a à faire, le VanVan suffira, et il espère qu’il ne se le fera
pas tirer à la gare d’Hendaye. Juste avant de partir, il envoie le même SMS à deux
personnes : « Je suis en route ». Comme la batterie de la moto est trop faible pour lancer
le démarreur, il se laisse glisser au point mort en sens interdit jusqu’à la rue Mazagranavant d’enclencher la troisième et de s’échapper vers une autre vie. Pas de douleurs
particulières pour passer les vitesses et freiner. C’était le bon choix, le VanVan. Il faut
juste éviter les trous et les bosses pour ne pas se faire botter le cul malgré les gros
pneus. Il sourit et respire un peu d’air du large en passant au-dessus de la villa Belza et
la plage des Basques : belle visibilité aujourd’hui jusqu’à Saint-Sébastien. Le monde
serait plus fréquentable sans tous ces enfoirés.

C’est en faisant le plein à Saint-Jean-de-Luz qu’il repère le Q9 noir mat. Au lieu de
suivre la mer par Ciboure, il reprend la route d’Urrugne à gauche devant le port. Le 4x4
prend le même chemin tranquillement trois cents mètres derrière. Au risque de sauter sur
les ralentisseurs, il accélère sur la route nationale jusqu’au feu tricolore devant le
supermarché. Il a l’impression de se faire désosser par ces merdes de ralentisseurs. Par
chance, le feu bascule au rouge derrière lui, et il pense continuer vers Urrugne sans être
vu. Il entre dans le village, tourne à droite après l’église, vers la chapelle de
Notre-Damede-Sokorri, pour reprendre la route de la corniche vers Bordaberry par le chemin
d’Anziola, après le passage à niveau vers Hendaye. Par les petits chemins, aucune
chance qu’il soit rattrapé.

Il s’explique d’autant moins que le Q9 le percute à l’arrière, au croisement des
chemins d’Handiabaïta et d’Etzan Borda, juste après la centrale d’épuration ou le
château d’eau. Il ne saura jamais à quoi sert ce foutu bâtiment. Quand il heurte le sol,
son dos se déchire dans une longue décharge électrique avant que sa tête rencontre le
pare-chocs du monstre qui stoppe brutalement dix mètres plus loin. Une femme descend
du côté passager et s’approche du corps qu’elle devine sans vie. Elle domine avec
agacement le visage qui esquisse un sourire sanglant et figé dans le casque défoncé.

En remontant dans la voiture et avant de refermer la porte, elle prend trente secondes
pour regarder le paysage qui s’étend au-dessus de la corniche et de la mer, entre
SaintJean-de-Luz et la baie d’Hendaye. Le soleil est haut, la mer est magnifique, un peu de
houle casse sur les récifs au loin. Elle respire avant d’annoncer :
— C’est fait, mais il n’y a que du linge dans le sac.
— Merde, ils vont criser…
— Qu’ils crisent ! J’en ai ras le cul de ces conneries.
— Tu crois pouvoir arrêter ?
— Un peu, mon neveu !
— C’est moi qui suis passé dessus.
— Et moi, je n’étais pas dans la bagnole ?
— Au moins, il n’a pas souffert.
— Et en plus, la vue était belle ! Tu l’as vue, la vue ? Tu te souviens que tu es un être
humain ? Te souviens-tu, Laurent ?
— Tu devrais prendre les choses moins à cœur, ce n’est que du boulot.
— Putain, Laurent ! Ce n’est pas qu’un boulot. Tu n’en parles pas à tes amis, à ta
femme, à tes gosses… C’était un retraité.
— Tu sais bien que je n’ai personne, Adèle. Mes seuls amis travaillent avec moi.
Pourquoi s’est-il barré de la clinique, sans rien dire ? Il était pénard à la clinique…
— Il s’est peut-être dit qu’il ne repartirait jamais de sa chambre avec la came qu’ils lui
filaient. Eh bien, je te le dis en amie, Laurent : ce n’est pas qu’un boulot et c’est une
putain de merde.
— Et s’il a balancé quelque chose à la poste ?— Eh bien, c’est parti dans le tas à 10 heures, et il fallait qu’ils pensent à faire les
poubelles du vieux ! En plus, pourquoi, on ne sait pas qu’il a un garage à Biarritz avec
une meule qui l’attend. Elle est à son nom, cette meule ! Et ça nous aurait sans doute
permis de ne pas l’écraser ! Parce que nous l’avons écrasé, Laurent, et nous ne savons
même pas pourquoi.
— Tu laisses le téléphone ?
— Oui. On sait ce qu’il y a dedans et maintenant nous n’avons plus besoin de le
suivre.
— Gérard Hook ! Je sais son nom, Adèle. Je sais quand même son nom…
— Moi aussi, Laurent, mais Gérard Hook n’en a rien à foutre d’avoir un nom sur le
monument de tes remords et des miens. Rien à foutre ! Essaie de ne plus me parler
maintenant, j’ai besoin de silence.PERCHE E IMPORTANTE RICORDARESéville, mercredi 12 juillet : une odeur de roussi

En passant devant le point presse de l’aéroport, je conclus que les journaleux se sont
mis d’accord pour pousser les lecteurs à acheter les deux canards, puisqu’il faut
combiner les titres d’ABC et d’El Mundo, pour résumer la situation : « Quarante-trois
morts dans le milieu de la drogue ! » et « Deux jours de massacre chez les dealers :
pourquoi ?». Jtldmand !
D’un point de vue économique, c’est la question : pourquoi quarante-trois
commerçants établis dans des activités prospères en viennent-ils à se flinguer, alors que
leur marché se porte à merveille, que la demande est soutenue et que les offres se
multiplient ? D’un point de vue social, certains iront jusqu’à s’inquiéter de l’impact sur
l’approvisionnement ou sur les emplois de la police. En ce qui me concerne, même si
quarante-trois macchabés lourdement plombés continuent de représenter un gâchis, et si
je ne vais pas pleurer sur la désorganisation de la distribution de cette merde, ce sont les
causes qui m’intéressent. Pour savoir si ça va s’arrêter, mais surtout pour identifier les
enjeux du massacre et comprendre les interactions avec le reste du monde.

Ah oui ! Pour ceux qui ne m’ont pas reconnu, je suis Jes Cortes. Qu’est-ce que je fous
dans la vie ? Accrochez-vous, le passage va être compliqué : je suis le patron de la
Cellule de recoupement des informations opérationnelles granulaires, cellule rattachée à
la direction nationale de la Police judiciaire et à la Direction de la Coopération
Internationale qui est, elle-même, dirigée par un général de gendarmerie et un directeur
de la police. L’unité est également placée sous la coordination transversale du
renseignement extérieur et s’interface avec l’Unité de coordination de la lutte
antiterroriste. Ne me demandez pas ce que les granulés font là-dedans, je n’ai pas participé
au baptême. Sur ma carte bleu blanc rouge, on lit « Jes Cortes, CRIOG Directeur des
Opérations ». On dit : « CRIOGé ». Il y a suffisamment de déclinaisons pour ne pas
échapper aux moqueurs, et je n’ai encore fait aucune allusion à mon prénom. Aux
avantdernières nouvelles, j’étais commandant. Aux dernières nouvelles, ce n’est plus très
clair même si je suis au moins commandant : je suis rattaché à un mec que je ne vois
jamais, mais qui signe la paperasse, je fais un topo hebdo au sous-directeur de la
maison et j’interface avec la DGSI, la DGSE, parfois l’armée en direct et une coordination
européenne, rattachée à un autre truc qui organise deux ou trois réunions par an. Je suis
un nœud de réseau, mais j’évite d’en être une tête, de nœud.
Comme tout est fait pour ne pas dire ce que je glande, je vais essayer de compléter en
accéléré : la CRIOG exploite les données collectées dans tous les échanges
électroniques captés entre individus, groupes ou sociétés, suspectés d’en vouloir aux
intérêts de la France et de ces alliés. C’est donc la frangine de Big Brother, mais
personne ne l’appelle Petite Sœur. Nous sommes douze, dont à peine quelques
salopards. C’est une très petite sœur. Il y a trois collaborateurs qui font des analyses de
données, qui heureusement ne touchent jamais à un flingue et qui ne quittent pas leurs
écrans. J’ai deux adjoints qui se farcissent toute la paperasse, les rapports, les
présentations, le protocole. Je m’éclate avec la coordination et le reste de l’équipe sur la
qualification opérationnelle de ce que nous détectons avant de le transmettre pour
traitement à des unités plus opérationnelles et plus équipées. J’ai un treizième mec, un
officier de liaison avec les forces spéciales. C’est une option récente, un capitaine en fin
de convalescence que mon ami le général Saint-Max m’a refilé parce qu’il le trouve plus
utile avec moi qu’à gratter du papier quelque part dans un bureau. C’est donc temporaire,
mais du coup, j’ai mes apôtres. Pour mémoire, Jes, c’est pour Jésus, mais je préféreraisque cela reste entre nous. Si vous me demandez si je m’en sors, je vous répondrai oui,
sans réserve. Je bouge là-dedans comme un calamar en eaux profondes. J’avoue les
mêmes difficultés que n’importe quel cadre efficace avec le taux habituel de cons et de
flemmards abrités par ce genre de structure compliquée. Mais je m’en sors. Voilà, je
vous avais prévenu. J’espère que vous vous en remettez.

Des cellules identiques existent aux impôts et dans les différents services de
renseignement. Ils utilisent les mêmes données. Aux impôts, la cellule s’appelle le
Groupe de Recherche Informatisée de Fuites Fiscales Établies. C’est le GRIFFE. Sans
commentaires. Ils sont soixante-douze. On les croise aux réunions techniques, puisqu’ils
utilisent les mêmes outils que nous. Les suspects doivent être plus nombreux ou plus
solvables. Ou alors, c’est une sacrée bande de branleurs. Chaque cellule a ses
spécificités et son terrain de chasse. Pour la CRIOG, nous restons sur le terrain de la
police avec des extensions logiques vers la lutte contre le terrorisme.

Pour avoir commencé aux Stups, j’ai un petit faible pour la chasse aux trafiquants, les
petits et les gros. Avec le trafiquant, t’es jamais limité ; il y a toujours des armes, du fric,
des filles, des blanchisseries, des voitures, de la logistique. C’est un vrai écosystème, on
ne s’ennuie jamais avec ces cons-là. Cela pourrait être une raison, mais ce n’est pas la
seule.
Nous, le capitaine des Forces Spéciales Geoffroy Harfan, Matias Forque, un de mes
analystes, et Bibi-moi-même, avons rendez-vous avec Almudena Cortez et Rémi Sotchz,
dit Rémi la Seringue ou encore Mimi le Castor parce qu’il a peut-être la queue plate. Va
savoir !
Rémi est une de mes vieilles connaissances, mais pas un ami. En matière de variétés
de compétences délictueuses, Rémi a battu des records et atteint des sommets. Il ne
manquait pas d’ambitions contrariées, puisque je l’ai envoyé au trou à six reprises sans
passer par la case départ. Je suis assez fier d’être celui qui l’a ramené au bas de
l’échelle et même au-dessous. La dernière fois, il a ramassé douze ans et n’a pas réussi
à en faire moins de neuf : trafic de drogues, détention d’armes, recel, racket, vols,
détention de faux papiers, proxénétisme en bande organisée, viols, mise en danger de la
vie d’autrui, non-assistance à personne en danger, cruauté vis-à-vis des animaux,
tapages nocturnes, détournements de mineurs, insultes à agents, dégradations de
matériels publics, fraudes fiscales, exhibitionnisme, infraction à la loi sur les transactions
de gros montants. Son frangin Etienne y est encore, puisqu’il a ramassé en plus pour
assassinats, mutilations, vols à main armée et effractions. Rémi est sorti il y a six ans et
s’est cassé en Espagne entre Cadix et Séville. Etienne devrait être encore au frais au
moins pour cinq ans. Rémi aligne quarante balais. Etienne, deux de moins. Je ne compte
pas sur eux pour prier pour le salut de mon âme, et cela m’étonnerait qu’ils aillent au
paradis.
J’ai croisé Almudena Cortez en septembre 2014 quand la CRIOG a été créée en
faisant le tour des confrères européens. Elle dirige un groupe avec des objectifs
identiques aux miens pour l’Espagne et avec une organisation différente. Moins
bordélique que la nôtre, juste ibérique : en Espagne, seul le cochon est ibérique…
d’habitude. Heureusement, quand les gars sont bons, on se fout de l’organisation. S’ils
sont mauvais, aussi.
C’est une ancienne gymnaste qui a représenté l’Espagne aux J.O. Elle a un regard
bleuté plein de sérénité, de ceux ou celles qui sont allés au bout d’eux-mêmes. Notre
homonymie phonétique nous a rapprochés et le contact est facile. J’aimerais bien avoirle même regard de sérénité. Comme elle est originaire de Bilbao et que j’ai une maison à
Bayonne, on fait des échanges d’appartements. Elle a un petit garçon qu’elle élève
seule. Elle connaît ma Germaine et nous sommes devenus amis. Pas la peine de croire
que je lorgne sur le cul d’Almud. Pour tout vous dire, son regard me fait penser à celui de
ma mère. Ce n’est donc pas la deuxième raison pour laquelle je me suis déplacé à
Séville.
Mon analyste de données, Matias, a détecté une probabilité de relation financière
entre Rémi et une association soupçonnée d’alimenter une filière djihadiste à Lunéville.
Lunéville, n’importe quoi ! Voilà LA raison. Pour en finir avec les doutes et pour effacer
quelques sourires idiots, je vais préciser qu’elle est morte quand j’avais cinq ans, ma
mère. Un truc s’est mal passé pendant qu’elle me préparait un petit frère qui n’a pas
survécu non plus. J’ai eu le temps de passer à autre chose, mais Almudena a le même
regard de sérénité bleuté qui me regardait il y a longtemps.
Le plus souvent, nous, la CRIOG, n’intervenons pas sur le terrain. Quand les données
parlent, nous obtenons un lien direct entre un froid résultat et des activités qui vont
intéresser une direction opérationnelle. Matias vous dirait : « Ouais, c’est ça, on sait tout
sur tous, alors, il suffit de recouper, mon pote et là, t’as intérêt à ne rien avoir à te
reprocher ». Ça fout les jetons, merde ! Et encore, vous ne le connaissez pas.
Heureusement, de temps en temps, le lien n’est pas direct, la corrélation entre les
données est faiblarde, et on se retrouve à qualifier des coïncidences. C’est uniquement
dans ce cas que nous retrouvons un métier de vrais flics. Vous aurez compris pourquoi je
me réserve la gestion des coïncidences. Je vais finir par aimer les coïncidences,
puisqu’elles me font sortir de la routine et de mon bureau.

Nous avons rencard dans un petit commissariat du quartier Calle Betis, à Triana sur la
rive droite du Guadalquivir. Les flics qu’elle nous a envoyés pour nous escorter à la
descente d’avion nous ont à peine laissé le temps de respirer l’air chaud et sec avant de
nous pousser dans un fourgon réfrigéré. Sur la route, l’enseigne d’une pharmacie affiche
déjà 29°C. Le commissariat est sécurisé. La rue de devant est filtrée, et il y a deux
tireurs d’élite à peine planqués autour.
À la sortie du fourgon, Geoffroy prend le temps de respirer. Au loin au nord, son regard
s’attarde sur un nuage de poussière poussé par le vent au-dessus d’étendues
desséchées. De l’autre côté du fleuve s’étend la partie de la ville que nous aimons avec
Germaine. Chacun sa seconde de nostalgie. Matias est entré au frais, sa chemise tâchée
de transpiration.

Almud ne change pas. Elle dit qu’elle ne fait pas assez de sport. Qu’elle n’a plus le
temps. Elle nous emmène au fond du bâtiment dans lequel se trouve Rémi Sotchz. Il est
menotté à sa chaise, les mains dans le dos et regarde ses pieds, alors qu’il pourrait
profiter de la vue sur le fleuve si la fenêtre n’était pas condamnée pour éviter qu’il se
fasse tirer comme un con. Je ne l’aime pas et par principe, je ne lui accorde aucune
excuse. Un flic qui ne le lâche pas du regard profite de notre arrivée pour aller faire une
pause pipi ou juste changer de paysage :
— Bien le bonjour, monsieur Sotchz.
— Vous êtes donc venu en personne ?
— Pas parce que tu le vaux bien.
— Il faut que je remercie ? C’est ça ?
— Ce serait poli, mais je n’attends rien.
— Merci quand même.— C’est un premier pas.
— …
— …
— Vous n’avez pas de questions ?
— J’attends que tu racontes. Il paraît que tu m’as demandé.
— On pourrait parler entre hommes ?
— Tu connais la chanson. Les murs ont des oreilles, et nous sommes filmés de toute
façon. Ils sont avec moi et je n’aurai pas de secrets pour eux.
— Elle est belle, la meuf. Je reste de la vermine pour vous, c’est ça ?
— Ne nous dispersons pas. Envoie ce que tu as à dire.
— Vous m’avez toujours tutoyé…
— Tu étais mineur la première fois que je t’ai serré, et j’espérais que tu ne
recommencerais pas quand je t’ai laissé chez tes parents. Si j’avais su, j’aurais évité de
te ramener et le méchant loup t’aurait mangé. Tu racontes, ou pas ?
— C’est bon. Je veux être extradé au pays... Je veux coopérer. Je n’ai pas voulu que
ça merde comme ça. J’étais bien ici. J’avais une nouvelle vie. J’étais connu.
Honorablement connu.
— Quarante-trois morts en deux jours, t’es certain que ce soit bien honorable ?
— Je n’ai pas buté quarante-trois mecs, putain !
— On fera les comptes plus tard. J’écoute.
— J’avais arrêté le trafic direct. Lors de mon dernier séjour, j’ai fini mon BTS compta et
j’ai réfléchi. J’étais connu, même ici. Il y avait de la fraîche partout. J’ai monté une affaire.
J’ai même un bureau avec des clients honnêtes. Ils ont investi dans des tas d’activités.
Des activités légales. J’étais leur banquier. Je faisais aussi courtier en sécurisant les
transactions et en payant à chaque étape. J’étais en train de m’inscrire à une
spécialisation…
— Tu t’es tiré avec la caisse ou tu as investi chez Madoff ?
— Même pas. Le problème, c’est de stocker le liquide, et du liquide, il y en a des
caisses tant qu’il n’est pas investi.
— Tu t’es fait braquer, c’est ça ?
— Oui et trop lourd pour rembourser. J’ai essayé de ne rien dire pour gagner du
temps. Ensuite, quelqu’un a été indiscret ou s’est douté. Et puis, vous savez comment ça
tourne, un mec devient trop nerveux et ça part en couille.
— Et là, tu te dis que tu préfères être à l’isolement dans une prison française que dans
la nature avec les monstres au cul ?
— C’est ça. J’avoue, c’est ça.
— Les quarante-trois mecs représentent quelle part de ta clientèle ?
— Que dalle ! J’ai six gars qui y sont restés dans le tas. Je ne sais pas comment j’y ai
échappé. Putain. Il me reste trente mecs au Maroc, mais ils sont trop tendres, et je ne
peux plus faire confiance.
— Quelle part de ta clientèle ?
— J’ai cent vingt-deux clients. Je leur ai géré huit cent-cinquante-trois millions d’euros
d’investissements en cinq ans et en ne prenant pas plus cher qu’un banquier établi. Les
mecs sur le carreau, c’est à peine quatre clients et leurs laquais. Ce sont des petits, des
épiciers locaux.
— Combien tu t’es fait tirer ?
— Cent quatre-vingt-dix-huit millions. D’euros, putain !
— Tu t’es fait braquer cent quatre-vingt-dix-huit millions d’euros ?
— Eh bien oui, j’ai fait mon chemin. Du bon boulot ! J’ai bossé pour y arriver.— Sauf que l’argent que tu as placé, il pue et c’est à cause de ça que tu as besoin de
faire appel à la police. À ton air penaud, tu as d’ailleurs autre chose à nous dire.
— Ouais. Dans les clients, il n’y a pas que des gens du métier… il y a des gens qui ne
trafiquent pas seulement de la schnouffe.
— C’est le problème avec la croissance. Tu t’es diversifié dans quoi ?
— Juste le liquide, sans s’occuper de son usage. Le transfert de fonds en liquide.
Dans les cent quatre-vingt-dix-huit patates, il y en avait cent qui devait être récupérées
plus tard et cinquante qui remontaient en France. Je prenais seulement trois pour cent,
rendez-vous compte !
— Tu as fait des progrès en français, dis-donc !
— Mon espagnol est nickel. J’ai fait mon chemin, je vous dis.
— Que sais-tu de l’utilisation du fric ?
— Quarante-huit patates, c’est la marchandise habituelle. Les cent, c’est pour des
armes et les cinquante supplémentaires financent quelqu’un en France.
— Tu as donc des monstres et des affreux au cul. Aie, aie ! Comment c’est arrivé ?
Raconte.
— J’ai une maison à Razlamoul, à côté de Teuchensout, dans le Rif. Vous connaissez
Razlamoul ?
— Par cœur, je connais par cœur comme tous les flics qui sont passés aux Stups.
— Une super baraque avec piscine. J’ai fait des travaux pour installer un coffre lourd.
Six gardes y sont en permanence et deux douzaines de gars sont autour prêts à
intervenir. En plus de l’électronique qui marche au solaire et sur un groupe électrogène,
j’ai pris six mecs de plus pour tourner autour de cette maison. Des durs, des mercenaires
sudafs. Ça m’a coûté un paquet, putain !... Vous vous en foutez, d’accord ! Un
commando a attaqué à l’aube. Le dimanche 9 juillet. Je n’ai même pas pu aller à la
messe... Les six gardes et les six mercenaires ont été neutralisés, ils n’ont servi à rien.
Vu ce qu’ils coûtaient, ces enfoirés, j’ai mal au cul. L’alarme a été donnée aussitôt et les
autres, ceux qui sont autour en deuxième cercle, ont rappliqué vers la chambre forte. Ils
ont été arrêtés à un kilomètre par des tirs qui ont troué les pick-up. Avant qu’ils essaient
de riposter, ils ont entendu un hélico arriver qui a tout embarqué en trois minutes.
— Tu as perdu combien de gars dans le coup ?
— Personne. Quatre pick-up troués, pas un blessé. Ils n’ont pris que le fric.
— Ils ont embarqué le coffre avec l’hélico ?
— Même pas. Le coffre est trop lourd et il est enfoncé dans le béton, il a été ouvert et
vidé. J’étais le seul à avoir la combinaison.
— Et tout le monde croit que tu as fait le coup et que tu t’es trouvé un hôtel sécurisé.
Gratuit en plus.
— Quand je vous donnerai la liste des clients, vous verrez que ce n’est pas moi. Ils
sont trop dangereux. Je me suis fait niquer et j’ai trop mal au cul pour aller me faire
défoncer dans les prisons espagnoles.
— Avec ce que tu traînes, t’aurais de la chance si tu ne te faisais découper que les
roustons. Tu vas nous filer la liste, et on va regarder. Il faudra nous dire ce qui a déjà
transité et ce qui est en cours. Tu sais que je n’ai aucune envie de te rendre service.
— C’est pour ça que je vous le demande, à vous. Je sais que vous êtes réglo, que si
c’est oui, c’est oui, et sinon ce sera merde. Je n’ai pas piqué ce fric. Je ne veux pas
crever, j’étais trop bien. Si j’avais l’impression d’être devenu utile, je sais qu’à vos yeux je
reste une merde qui profite de la came, mais vous, vous m’amènerez devant les juges.
Je suis niqué, je ferai tout ce que vous voudrez, je répondrai à toutes les questions.
Même si vous m’avez fait mal, vous avez été réglo…— Et tu penseras à toutes les vies que tu as foutues en l’air en vendant cette merde
jusqu’à la sortie des écoles ? Aux mineurs que tu as mis sur le trottoir, à celles qui ont
accouché dans des taudis et ceux qui sont morts dans les poubelles, avant, pendant.
Juste pour que tu puisses rouler dans une belle caisse et t’acheter des sapes chères et
moches ?
— Vous me jetez ça à la tête sans même vous énerver. Pourtant, vous ne m’avez pas
flingué quand vous êtes venu me chercher la dernière fois, que tout le fric était sur la
table, qu’il aurait suffi de tirer et de prendre le fric pour me nettoyer du monde. Pourquoi
vous n’avez pas tiré ? Il ne manquait pas un rond dans les sommes d’argent qui ont été
mentionnées au procès. Si vous m’aviez flingué, je ne serais pas là aujourd’hui à vous
dégoûter froidement. Aidez-moi, je promets de penser au mal que j’ai fait. Tous les jours,
je me demande déjà pourquoi vous ne m’avez pas descendu en prenant le fric, la
dernière fois.
— Continue de te le demander. Tu connais Sahira Bénhard ?
— Vous allez toujours droit au but. C’est une cliente. Enfin, pas n’importe laquelle.
C’est à elle, les cent patates.
— Tu sais comment on l’appelle ?
— La colère de Dieu… c’est ça ?
— Dans le mille, monsieur Sotchz, dans le mille. Tu sais qui la finance, ta copine ?
— Ce n’est pas ma copine. Je dirai tout ce que je sais. C’est la pire de toute.
— De mon côté, je n’ai pas à craindre la colère de Dieu. Je vais me casser d’ici, aller
bouffer avec ces jeunes gens avant de rentrer faire mon rapport et poser la question de
ton rapatriement éventuel. En attendant, tu fileras la liste de tes clients à la dame et à
mes deux collaborateurs que je vais laisser ici deux jours pour discuter et voir ce qu’ils
peuvent tirer de ta liste et de toi. Vous commencerez par Sahira. Je ne te salue pas.
— Et un avocat qui peut intervenir ici et en France, vous pouvez m’en indiquer un
bon ?
— Tu ne manques pas encore d’air ?
— Il y a un chargement qui va passer à Biriatou après-demain. Je vous dirai comment
le reconnaître. Je ne serai pas ingrat…
— Je vais t’indiquer une avocate qui te prendra la peau des couilles. Ça t’aidera à te
sentir vivant en attendant des heures peut-être funestes.

Je préfère les amener à la Brunilda, de l’autre côté du pont plutôt qu’au kiosque de las
flores avec vue sur le fleuve. J’y ai un excellent souvenir de poulpe grillé et de foie gras
aux poires au vin. En plus, je propose d’y aller à pied. Après un instant d’hésitation,
Almudena a accepté. Nous avons droit à une petite escorte de quatre porte-flingues
déployés en trèfle autour de nous. Elle amène aussi son adjoint Pedro Martinez : un
grand sec chauve qui a passé une veste légère pour cacher un Glock et deux chargeurs
qu’il porte à la ceinture. Il parle français, presque sans accent : sa maman est suisse. Il
ne fait que 37°C. Harfan fait bonne figure en essayant de ne pas traîner la jambe et de
ne pas s’enivrer de l’air chaud qui monte du Sahara. En sortant du commissariat, il m’a
glissé : « Quelle belle femme ! ». Elle lui a jeté quelques regards en coin. Un homme va
peut-être la vénérer à sa mesure, au moins pendant deux jours, et la changera des
ringards qu’elle collectionne. Almud n’a pas de chance en amour. Pas de chance.

Matias ne me regarde plus avec le même regard depuis l’entrevue avec le sinistre
Rémi, mais il transpire et semble au bord de l’asphyxie. Juste avant d’arriver au resto, je
rentre dans une épicerie locale acheter des oranges qu’ils gardent au frigo. J’en pelleune à la main, lui en tend un morceau pour l’aider à tenir les cent derniers mètres. Il me
dit :
— C’est bon, ça a le goût d’orange.
Fait chier, tu ne trouves pas ?
Il n’y a que quelques touristes qui attendent l’ouverture. En été, la ville se vide de ses
habitants et il reste ceux qui ne craignent pas la chaleur. Il est possible de dépasser
cinquante degrés en température ressentie, mais l’air n’est pas brûlant. Et puis, on peut
s’arrêter pour une bière ou un mojito.
Après un moment de panique intense devant la carte, Matias se raccroche aux mini
burgers. D’accord, ils sont bons, mais sait-il que la vraie bouffe existe ? Almud
commande une bouteille de blanc. Matias sourit, puisqu’il y a aussi du Coca pour les
enfants. Nous papotons un instant, surtout de beau temps et de bouffe, avant de vider
une première bouteille. La serveuse lutte avec acharnement contre la porte que les
touristes ne ferment pas derrière eux. La bâtisse ancienne est fraîche, mais il n’y a pas la
clim.

Comme il faudra bien parler boulot, c’est moi qui relance :
— Cela ne vous gêne pas de nous laisser le chargement de Biriatou ? Nous le
marquerons et on verra où il nous mène. En garantie, je peux intégrer quelqu’un de ton
équipe pour que les informations soient partagées. Nous les coincerons à l’arrivée en
saluant la coopération entre nos deux pays.
— Pas de problème pour moi, tu sais bien, mais il faut que je demande quand même.
C’est une bonne idée de croiser un peu nos personnels. Je peux te laisser Pedro s’il veut
bien. Tu vas faire extrader Rémi ?
— Oui, même si je n’en ai pas envie. Comme toi, il faut que j’en discute, mais tu auras
une réponse avant les dix-huit jours. Autant faire vite. J’ai quand même cru comprendre
que vous ne le remettrez pas en liberté.
— Aucun danger. Nous faisons même attention à sa santé.
— J’ai vu. Geoffroy, tu assureras la liaison avec la douane à Biriatou pour éviter qu’ils
2coincent le chargement à l’instinct et tu refileras les infos à Entity pour qu’ils reprennent
à la volée. Ensuite, je te laisse en otage dans l’équipe d’Almudena en échange de Pedro.
Si tu es d’accord…
— Je ne vois aucune raison de refuser.
— C’est bien. Maintenant, Almudena, il faut que nous parlions aussi d’un gros détail…
— Sahira ?
— C’est bien ça et il est préférable de craindre, nous aussi, la colère de la dame, si ce
n’est celle du Créateur. Elle est déjà dans le top dix du hit-parade. Il faut la passer en
numéro un. Nous savons qu’elle est en Europe depuis deux jours. Elle est rentrée par la
Turquie. Elle est probablement entre Berlin, Bruxelles ou Paris. Il faut que Rémi nous
déballe tout ce qu’il sait sur la frangine. Cent patates, c’est sûrement pour payer un solde
à livraison. Une livraison ou plusieurs. En tout cas, c’est un gros volume et c’est trop pour
tirer les pigeons.
— Des gros pigeons…
— En attendant, elle ne va pas pouvoir payer. Celui ou ceux qui ont piqué ce fric ont
rendu service à la collectivité, mais ont balancé un méchant pavé dans le bouillon. De
notre côté, nous allons très vite refiler sa piste à des gens plus nombreux et mieux
équipés pour la chasse à courre. Nous, nous allons essayer de chercher qui a piqué les
petits sous de Rémi. Geoffroy, tu vas commencer à chercher du côté des militaires. De
mémoire, Razlamoul, c’est au milieu de nulle part, au moins à quarante bornes de la mer.Il faut être sacrément couillus et bien organisés pour réussir un coup pareil.
— Un café avant d’y retourner ?
— Solo, por favor.Paris-Ci, lundi 17 juillet, 7 h 45 : le facteur poulet

Il y a peu de temps encore, Olivier Paolini occupait le poste de directeur adjoint de la
direction centrale du Poulailler. Depuis que les organisations ont commencé à flotter,
depuis les attentats, depuis deux ans, depuis les élections, je ne sais plus dire son titre
exact, et encore moins décrire ses activités. Pour tout vous dire, je ne sais pas s’il saurait
le dire lui-même, mais il reste celui à qui je rends les comptes. Contrairement aux autres,
ce n’est pas un incompétent nommé parce qu’il tiendrait suffisamment à son poste pour
éviter toute initiative. Parce que je pense le connaître, je sens comme une gêne pesante,
voire une odeur d’embarras dès que je passe le seuil du burlingue à la moquette
massive :
— Bonjour, Jes. Un café ? Il est tôt.
— Bonjour, c’est souvent tôt quand nous nous voyons, Olivier. Avec plaisir pour le
café.
— On va le prendre dehors. Prenez cette enveloppe. Vous la lirez quand vous
arriverez à votre bureau.

Nous ne prenons jamais le café, et encore moins dehors. D’habitude, nous avons vingt
minutes avant qu’il enchaîne à 8 heures sur ses autres rendez-vous.
— Je vous demande d’enquêter en personne sur le sujet dans l’enveloppe.
Rencontrez-là vite. Rien de très habituel. En cas de questions, vous avez mon numéro
de portable.
— Et ce que j’ai sur le feu ?
— J’ai lu votre ordre du jour. C’est d’accord pour tout. La demande pour votre dealer
sera validée en début de matinée. C’est un beau boulot. Je me suis assuré que le
dossier soit géré au meilleur niveau. Rien ne sera perdu.
— Je sais que c’est parti. Je voulais parler de la recherche du trésor des malfrats…
— Si vous enquêtez sur les deux sujets, je ne peux pas en entendre parler. La priorité
est…
— …dans l’enveloppe. Ce sera discret, Olivier.
— Vous pensez toujours que j’aurais pu vous éviter de revenir ici ?
— Je ne l’ai jamais pensé, mais je serais bien resté en bas à gauche.
— Vous êtes indispensable. Ta loyauté m’est indispensable, Jes. Je ne tutoie pas pour
éviter d’attirer l’attention encore davantage.

Il fait déjà 23°C vers le rond-point des Champs-Élysées. C’est chouette, l’été à
ParisLa. Manquent juste la plage et les vagues. On annonce trente-cinq dans la journée. Je
me console en me disant que j’aurais été dérangé en vacances. Olivier voulait me voir.
Je ne suis même pas pressé de savoir ce qu’il y a dans l’enveloppe. Je réfléchis à la
reconnaissance de mes compétences qui m’amène ici. Mes compétences et ma loyauté.
Depuis quand faut-il se poser la question de la loyauté de ses collaborateurs ? Trop
longtemps déjà, trop d’enfoirés qui ne marchent pas droit, trop de merdes sur les trottoirs.
Au titre des bénéfices de ma deuxième vie parisienne, ma Germaine m’a suivi, et je la
vois tous les soirs et les week-ends quand il n’y a pas d’heures supplémentaires. Nous
nous sommes mariés. Je vous le dis au passage. Je craignais que cela change notre
relation, mais c’est resté une formalité administrative d’autant que nous étions divorcés
tous les deux et qu’elle n’est pas baptisée. Je ne pense pas du tout ce que je viens de
vous dire : même si nous n’avons pas invité plus de dix personnes, nous nous sommes
dit que nous étions ensemble devant nos invités et nos témoins, et ça change beaucoup.Nos enfants respectifs n’étaient pas présents, pour des bonnes et des mauvaises
raisons. Du coup, il y a des ombres sur la photo. D’accord, vous vous en foutez ! Comme
nous squattons la maison de gardien du pavillon de mon ami Victor Saint-Max, je ne me
plains pas du coût des loyers. Et comme le pavillon est à Marne-la-Croquette, en bordure
du parc de Saint-Nuage et à côté de l’autoroute de l’Ouest, le confort ne manque pas. La
mer est juste à deux cents bornes : ce n’est pas l’océan non plus, mais Germaine est une
bête de planche à voile, et le vent souffle bien sur la côte normande. Je reste en forme
en nageant dans la piscine, en courant dans le parc et je me suis mis au kitesurf. Cela ne
vaut pas une séance de longboard à Biarritz, mais faut pas chialer d’autant qu’il y a ma
Germaine. C’est mon paradis.
Au chapitre des fâcheuses contraintes, j’ai une équipe à gérer. J’en ai eu beaucoup
des équipes à gérer. Pour une fois, je n’ai choisi aucun de mes sbires, et je le paie cash.
Il y a déjà les analystes de données qui sont des techniciens qui pourraient être mes
gosses. S’y ajoute une bande de résidus de ministère qui n’a quasiment pas foutu les
pieds sur le terrain et qui aurait pu bosser dans n’importe quelle administration pépère.
La cellule gère beaucoup de procédures, et ce n’est pas complètement idiot. Sauf que
ces cocos prennent leur temps et n’arrêtent pas de se plaindre de tout. Putain, je navigue
entre la crèche et le mur des lamentations ! Je m’en sors avec trois zozos qui font la
différence. C’est Noémie Rochambeau, ma première adjointe, qui gère la boutique, qui se
coltine les autres enclumes et fait tourner le quotidien. Nous passons une heure par jour
à éplucher les demandes quand elles proviennent d’autres services et toutes les
réponses qui sortent de nos analyses. Entre les deux, Noémie fait le contrôle de
cohérence et assure la coordination avec Jean-Marc Barzier, mon second adjoint : une
demande arrive sur un gars ou un événement, on cherche, un gars connaît un gars qui
n’est encore ni suspect, ni coupable, alors on fouille ses données et on régularise ensuite
auprès du juge qui valide que la vie privée des innocents n’est pas abusivement
analysée. Comme Barzier est un flémard, on ne prévient qu’une fois que nous trouvons
les suspects. Je cautionne parce que j’ai découvert que c’était le meilleur moyen de ne
pas faire basculer un honnête citoyen dans la liste de ceux qui ont été soupçonnés et
cela économise notre bon juge. Noémie et moi veillons à ce que les requêtes soient
détruites et qu’une loyauté suffisante soit maintenue. Ce dernier point n’est pas une
mince affaire et s’avère compliqué avec l’équipe de commères dont nous sommes
affligés. Noémie a les yeux vert post-it quasi fluo : c’est une anomalie génétique, paraît-il,
qui va bien à son teint de métis viet-lorraine-antillaise taille mannequin de trente-trois
ans. Je pense arrêter de filer du fric au Téléthon, ou alors il faudrait qu’ils développent
certaines anomalies. Ses sapes serrées et élégantes, ses jambes kilométriques, ses
seins pamplemousse associés aux yeux d’extraterrestres et à une lingerie coûteuse qui
dépasse d’un peu partout, donnent des torticolis à ceux et celles qui la croisent et
m’interpellent sur les raisons pour lesquelles elle ne bosse pas chez Vogue ou L’Oréal.
Pour finaliser le camouflage intégral, elle est rousse mais devrait changer de coiffeur. En
plus d’être efficace et agréable, c’est une copine sympa. Sa compagne Julie est aussi
une bonne copine. Un peu moins classe, genre cuir et clous, mais il faut lui pardonner
parce qu’elle bosse à la Caisse des Vieilles Peaux, de l’autre côté du fleuve.

Ce n’est pas la première fois qu’il me fait le coup de l’enveloppe : quelqu’un voulait
s’assurer de la trahison politique d’un de ses proches collaborateurs sous couvert de
fausses factures et de pots-de-vin. Les pots-de-vin étaient réels et pas assez discrets
pour que nos analystes ne détectent pas des écarts de niveau de vie évidents dans les
données disponibles. La proximité était bien trop avantageuse pour une trahisonpolitique. La trahison économique avait suffi. Le dossier aurait pu être traité par le fisc,
mais avec moins de tact et de discrétion dans la communication.
Vous vous en foutez encore ? D’accord, l’enveloppe : une photo, un post-it. Ça vient !
La photo, c’est celle de la ministre, jeune, belle et compétente du ministère de la Santé et
de la condition de la femme et des minorités. Elle n’a pas eu le temps de faire de
conneries, puisqu’elle a été nommée récemment par Ferdinand Gamache, le Premier
ministre tout neuf aussi, je vous le rappelle, parce que les élections présidentielles se
sont terminées au mois de mai. Le post-it : un numéro de portable et trois mots « elle
démissionne, pourquoi ? »
Ouais, ouais, ouais ! Vu comme ça, ils pourraient le lui demander. Ils ne parlent pas
aux jeunes femmes, je viens d’être nommé DRH du gouvernement, ils ont une extinction
de voix, elle est sourde et ils ne parlent pas assez fort, ils viennent de se rendre compte
qu’elle ne parle que le norvégien. Pourquoi me demander ça à moi ? Pourquoi ?
Je ne me souviens même pas du nom de la plus belle fille du gouvernement : j’allume
le PC.
Noémie passe une tête :
— Il va comment le boss ?
— Je te rejoins dans dix minutes.
Dix minutes pour savoir : Hermine de Grove, née le 25 octobre 1985 à Albertville, soit
3trente et un ans et des poussières, diplômée du MIT , nommée ministre de la Recherche
et de l’Industrie. Ah, ce n’est plus avec l’enseignement et non ce n’est pas la santé : je
suis comme vous, je m’en cogne du nom des ministres tant que j’ai autre chose à faire.
Qu’a-t-elle fait pour mériter ça ? Elle s’occupait en étant directrice générale de BioIn
avant d’être vice-présidente en charge de la recherche, vice-présidente du réseau des
industriels européens en biotechnologie. Le père est cardiologue, la mère, ex-chanteuse
d’un groupe de heavy metal et fille d’un réalisateur anglais, s’est reconvertie dans
l’événementiel. Voilà, c’est fait. Ce n’est donc ni une fille de, ni une poupée Barbie.
— Ton café t’attend dans mon bureau, j’ai mis un sucre.
— Merci, je verrouille mon PC et je suis là. Bonne idée, ton bureau.
— J’ai des trucs à te dire…
— Moi aussi. Tu commences ?
— Merci. Ils sont d’accord pour demander l’extradition de Remi Sotchz. J’ai demandé
qu’ils attendent notre feu vert.
— Tu as bien fait. Passe le message à Geoffroy et Almudena. Qu’ils se dépêchent de
monter la pression avant que son avocate soit au courant.
— J’ai cru comprendre que tu connaissais l’avocate. J’ai regardé : c’est un poison,
cette nana.
— Élisabeth Franchesi. Nous étions au lycée ensemble. C’est moi qui les ai mis en
contact. Ton diagnostic est en dessous de la vérité. Elle ne sera tendre avec personne.
Si Sotchz a entamé sa rédemption comme il le prétend, elle l’aidera à coup de pompes
dans le cul. Il le mérite.
— Et nous ?
— Non, nous ne la méritons pas, mais elle ne laissera rien passer, et je trouve que ce
n’est pas plus mal. Fais gaffe à toi si tu la croises, elle drague tout ce qui passe et n’est
fidèle qu’un ou deux ans.
— Si elle a le même âge que toi…
— Merci de me rappeler que je suis un croûton. Elle s’en fout de son âge et sait
visiblement trouver les arguments. Tu as autre chose ?
— Ensuite, c’est perso, alors nous verrons après que tu m’aies raconté.— Juste pour vérifier : qui reprend l’exploitation du dossier Sotchz ?
— Ils ont nommé un coordinateur, un ancien de la BRI, Pierre Machin Chose, de ton
pays.
— Pierre Irribarne. Je le connais aussi. C’est bon, c’est du lourd. Pour revenir à Olivier,
il nous confie ses courses à traiter en priorité et en laissant tomber tout le reste. Je ne
vais pas m’en occuper seul et vous laisser les affaires courantes comme la dernière fois.
Tu seras sur le sujet avec moi parce que je veux avoir le temps de garder un œil sur la
recherche du trésor de Sotchz : tout le monde croit que c’est un de ses affreux clients qui
a fait le coup, et je ne suis pas d’accord. Je veux aussi que tu sois là-dessus avec
Geoffroy. En plus, je trouve que tu as besoin d’air et que l’été t’ira bien.
— Qui surveillera les boulets ?
— J’ai réfléchi. J’ai l’intention de moins les surveiller et de les laisser faire quelques
méchancetés. J’ai besoin de renouveler cette équipe. Matias devrait être le premier qui
va se barrer.
— Mais je pensais que tu l’appréciais… tu l’as amené en Espagne.
— Il fricote avec les gars de la financière, me prend pour un con, ne me répond jamais
en temps et en heure, me dit que c’est compliqué quand c’est simple et que c’est simple
quand c’est compliqué. Il fait ce qu’il veut quand il veut et sort de temps en temps un truc
qui peut m’intéresser. Il me prend pour un nul, me les brise et en plus, il est mal élevé. Si
je dis que c’est un trou du cul, personne n’en voudra, alors je fais croire que je l’apprécie.
D’ici trois semaines, il demandera sa mutation. En attendant, file-lui le maximum de
boulot sans relation avec nos deux affaires.
— La vache !
— Eh bien oui, tu en fais partie aussi des vaches, c’est même une spécialité maison.
Mais toi, je veux te garder. Rassure-toi, je ne dis pas de mal.
— Tu donnes juste l’impression de me supporter, c’est ça ?
— Je dis que tu es une extraterrestre et que tu lis dans les pensées.
— À part ça, tu ne dis pas de mal !
— Revenons au dossier : il semble qu’Hermine de Grove soit en train de
démissionner. ON veut savoir pourquoi ?
— C’est qui ON ?
— Quelqu’un qui peut le demander à Olivier Paolini qui semble avoir besoin de loyauté
et de discrétion sur ce sujet comme dans sa vie professionnelle qui paraît lui peser
davantage que d’habitude, puisque nous sommes sortis prendre un café.
— Waouh ! C’est un tournant dans votre relation. La fois d’après, il te tutoie et vous
partagez un joint ?
— Il me tutoiera quand il se fera virer. Et ce n’est pas son genre d’herbes.
— Donc, nous avons Hermine de Grove qui veut se barrer et ON n’est pas satisfait des
explications qu’elle donne, ON n’aime pas enregistrer une première démission de son
nouveau cabinet et ON veut vérifier que ce n’est pas à cause de la couleur du papier
toilette. Super mission, chef !
— Supposer que « ON » s’appelle Ferdinand ne nous aide pas pour le moment. Elle a
été nommée il y a un mois. Avant d’aller la voir, je veux un résumé de ce qui s’est passé
pour elle depuis qu’elle a été nommée. Tu passes tout en revue.
— Si j’ai bien compris, je m’en charge en personne.
— Oui. Et change ton mot de passe, je soupçonne quelqu’un de consulter les analyses
de ses collègues pour être au courant de tout et se faire mousser. Je demanderai une
enquête interne quand il sera muté.
— C’est plus facile quand le gars ne fait plus partie de l’équipe.— Et cela nous donnera l’occasion de nettoyer.
— Pourquoi tu me le dis maintenant ?
— Parce que je te fais confiance et qu’il faudra que tu me remplaces un jour. Il est
temps que je commence la formation. Tu avais un autre sujet.
— Après ça, ce n’est pas facile…
— Tu digéreras plus tard. Envoie maintenant, la journée sera longue.
— Avec Julie, nous voulons des enfants…
— Vous êtes mariées ou pas ? Ce n’est pas plus simple pour les adoptions après le
mariage ?
— Ça reste compliqué, mais ce n’est pas le sujet. On peut se marier en étant enceinte.
Ce qui nous gêne, c’est de ne pas connaître le donneur. Nous nous demandions si tu
n’aurais pas été d’accord pour…
— C’est flatteur, mais tu m’as rappelé que j’étais un croûton, et tu as raison. En plus,
tu ne connais pas mes gosses. Demandez à Geoffroy. C’est un beau mec, jeune et en
bonne santé en dehors de sa blessure.
— Il est catho et ils sont militaires de génération en génération.
— Moi aussi, je suis catho et je te rappelle que tu bosses dans la police. Il t’aime bien
et il m’a été confié par son général qui est homo. Il semble que le monde change,
Noémie. Nous prendrons le temps d’en reparler.
— OK, je fonce.
— Merci, je vais prendre rendez-vous avec Hermine de Grove.
— Tu l’as sautée ?
— Hermine de Grove ?
— Élisabeth Franchesi, l’avocate.
— Si tu étais dans mon bureau, je t’inviterais à te casser. Comme ce n’est pas le cas,
je te laisse.

Non, mais ! Quoi ? Vous aussi vous voulez savoir. La réponse est non et mes regrets
sont passés. Faut tout dire aujourd’hui. Difficile de se protéger, et je ne parle pas de
capotes.Paris-Phigénie, lundi 17 juillet, 13 h 50 : Belle gueule et gros QI

Hermine de Grove habite Quai de l’Hôtel-de-Ville, un appartement lumineux avec vue
sur la Seine et Notre-Dame. Malgré les fenêtres ouvertes, l’endroit semble protégé du
bruit extérieur. Un courant d’air passe autour d’une jarre d’eau qui rafraîchit la pièce en
transpirant : ça date des Romains et c’est écolo malin en matière de climatisation. Ce
n’est pas immense, les meubles en bois clair sont modernes, il y a des tirages en noir et
blanc accrochés au mur, des photos de famille et des trucs plus artistiques. Rien ne
semble donné, mais rien n’est hors de portée des revenus d’un jeune cadre supérieur.
Elle nous a accueillis sans joie, comme on reçoit son relevé de compte à la fin du mois
ou sa facture d’électricité, puis, s’est assise sur le coin de son bureau en chêne clair
après nous avoir indiqué un canapé en cuir chocolat qui vire au bordeaux dans la lumière
du sud, et sur lequel trône un panda géant en peluche. Il semble qu’elle aime bien le noir
et blanc. Nous savons qu’elle est propriétaire de l’appartement et qu’elle n’a pas fini de le
payer malgré un salaire élevé qui continue de progresser rapidement. Elle a hérité de son
grand-père maternel d’une petite maison à Soury dans la Manche. Elle ne vit pas
audessus de ses moyens et il n’y a pas de trace apparente de compagnon domestique,
animal ou humain, dans le paysage. L’appartement et les sapes confirment une
personnalité efficace et organisée qui ne recherche pas l’ostentatoire, mais se contente
de choses simples et élégantes. Nous savons qu’elle a viré son jules hier et qu’ils
n’habitaient pas ensemble. Nous savons des tas de choses que nous ne devrions pas
savoir, mais nous ne savons pas tout. Encore heureux.
— Merci de nous avoir reçus aussi vite. Comme je vous l’ai annoncé, nous venons
vous rencontrer dans le cadre de votre démission.
— Quand un de mes collaborateurs démissionne, je me contente de l’entretien que j’ai
avec lui. Je suppose l’exercice du pouvoir indissociable d’un degré de paranoïa, alors j’ai
accepté de rencontrer la police.
— C’est inhabituel pour nous aussi et je pense que les raisons de votre décision n’ont
pas convaincu votre interlocuteur ou qu’il a douté de leur sincérité…
— En tout cas, vous êtes là, aussi incroyables qu’en soient les raisons. Un ami que j’ai
appelé après notre conversation téléphonique m’a prévenue que vous sauriez beaucoup
de choses sur mon compte, monsieur Jésus Cortes et mademoiselle Noémie
Rochambeau, de la CRIOG, dit-elle en esquissant un sourire fataliste.

Cela est dit sans provocation, juste pour nous dire qu’elle a encore des amis après sa
démission et qu’il ne faut pas la prendre pour une pomme. Elle prononce « l a CRIOGé »
comme quelqu’un de la maison. Les journalistes disent « le CRIOG » ou « le CRIOGé »,
mais personne ne dit « la » en dehors du poulailler et des voisins très immédiats.
— Nous sommes aussi infiniment discrets.
— C’est ce que j’ai compris. J’ai déjà tout dit : je me suis trompée en acceptant, j’ai eu
une faiblesse en croyant que je serais plus utile en servant mon pays qu’en continuant
mes recherches et en assurant mes responsabilités. C’est faux, j’ai été influencée, c’est
un choix dans lequel je ne me retrouve pas. Je pense que ma mission n’est pas de servir
un pays, mon dessein est plus vaste et le costume de ministre est trop étroit pour moi.
Ce n’est pas modeste, mais c’est ce que je ressens. N’est-ce pas suffisant ?
— Imparable. Et vous ne parlez même pas d’argent, répond Noémie en souriant.
— Même pas, mon enrichissement matériel n’est pas une priorité. J’ai déjà assez
d’argent.
— Vous conviendrez que cette erreur ne semble pas cadrer avec vos habitudes, votre