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Vulnérables et prédateurs

De
330 pages

Délocalisation. Le service de l’inspecteur Maximilien Robach a été transféré à Auxerre. Une vie lisse, monotone, soudain perturbée par la découverte d’un cadavre flottant dans l’Yonne...
Dans la campagne proche, dans les caves serpentant sous les ruelles médiévales, on lutte contre l’ennui, oubliant les commandements de l'enfance pour des jeux tristement invariables. Rien de très nouveau !

Poussé par un jeune collègue, Maximilien mènera une enquête où disparitions et retrouvailles le ramèneront vers sa propre jeunesse...


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-332-87734-5
© Edilivre, 2015
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Délocalisation. Le service de l’inspecteur Maximilien ROBACH a été transféré à Auxerre. Une vie lisse, monotone, soudain perturbée par la découverte d’un cadavre flottant dans l’Yonne. Dans la campagne proche, dans les caves serpentant sous les ruelles médiévales, on lutte contre l’ennui, oubliant les commandements de son enfance pour des jeux tristement invariables. Rien de très nouveau. Poussé par un jeune collègue, Maximilien mènera une enquête où disparitions et retrouvailles le ramèneront vers sa propre jeunesse.
Avertissement au lecteur : cette histoire est une œuvre de pure fiction. En conséquence, toute ressemblance, ou similitude avec des personnages et des faits existants ou ayant existé, ne saurait être que coïncidence fortuite.
Chapitre I Laïka
1 Alice désherbait les carottes et les radis plantés à l’est du potager, souriant discrètement, perdue dans un ravissement où la douceur des éléments estompait en partie la fatigue du jour. Le crépuscule, l’enfant, le jardin, tout se conjuguait harmonieusement. Une seule planche, non démariée, était entièrement dédiée aux carottes : la planche du petit Justin. Demain, oui, demain. Alice se promit d’ébouillanter le soir même les bocaux nécessaires à la mise en conserve de sa prochaine récolte. Le soleil descendait sur l’horizon, la transparence fluide du ciel atténuant progressivement le contour des choses. Alice s’était redressée. Un point lumineux approchait rapidement vers le sol, laissant derrière lui une fine traînée blanche. Deux corneilles s’envolèrent sans un cri du chaume voisin, pendant qu’Alice, frissonnante, cherchait des yeux le petit Justin. Il courait après Margot, la vieille poule rousse, qui protestait par un caquetage désordonné, et tentait vainement de franchir la distance qui la séparait du poulailler. Prestement, Alice se saisit de Justin et le poussa à l’intérieur de la maison, tout en surveillant la boule de feu, maintenant toute proche Elle referma la porte, et se précipita à l’unique fenêtre, pour observer le ciel. L’embrasement s’éteignit soudain, et seule demeura une large ligne grisâtre, rapidement hachurée par la brise du soir. Une cendre fine, presque imperceptible, tomba un court instant devant la maison. Laïka mourut le 3 novembre 1957, son cœur s’étant arrêté de battre par manque d’oxygène. Le satellite qui l’emportait entra dans les couches denses de l’atmosphère quelques mois plus tard, et se consuma entièrement. Le samedi suivant, Alice se rendit chez le cousin René. Il tenait l’unique Maison de la Presse du bourg, qui faisait aussi fonction de bureau de tabac, de dépôt de pain, de station-service… Elle salua son parent, et se dirigea sans un mot vers les deux tourniquets métalliques, qui avaient récemment remplacé les antiques tablettes en chêne. Aucun titre n’échappait à l’événement.
« Une chienne abandonnée dans l’espace »
La photo de l’animal, en tenue spatiale, apparaissait sur toutes les premières pages, mais l’un des hebdomadaires la reproduisait en couleur, et sur la totalité de sa une. Alice acheta la revue, et sortit sans avoir perturbé la moindre conversation. Elle traversa à la hâte le petit bourg, et récupéra Justin chez sa voisine Honorine. Ils regagnèrent main dans la main, la modeste maison d’Alice, et entrèrent dans la grande pièce qui occupait tout le rez-de-chaussée de l’habitation. – Assieds-toi. Tiens, cela explique la boule de feu d’avant-hier soir dit-elle à Justin, en posant l’hebdomadaire devant lui. Justin prit place les mains sur ses genoux, et demeura un long moment bouche bée, sans le moindre geste. Il détaillait ce chien habillé étrangement, d’où jaillissaient des tuyaux et des fils électriques, et qui ressemblait tant à l’animal qu’il souhaitait avoir. Un faible sourire s’afficha sur ses lèvres. – Est-ce que je peux prendre les petits ciseaux dorés, Mamie ? – Bien sûr mon chéri. Il se leva, et ouvrit la boîte à couture qui était posée sur le bahut contenant la vaisselle. Puis il étala la revue en la lissant soigneusement, et entreprit de découper la photo de la première page. Son ouvrage terminé, il se dirigea vers l’alcôve aménagée sous l’escalier. Un petit lit était là, surmonté d’une longue étagère de bois, où reposaient les « Contes de 2 PERRAULT », « Histoire d’une Âme », une automobile miniature, trois soldats de plomb, et une ancienne boîte à biscuits en fer blanc accueillant les petits objets qu’il souhaitait
conserver. Justin en sortit quatre punaises, et fixa la photo à côté d’une autre couverture, relatant le drame survenu deux ans auparavant, sur la route de Sementron.
« Une voiture percute un engin agricole : deux morts » Le juge des enfants avait pris une décision de placement auprès de sa grand-mère paternelle.
1. Radis, Pour alléger la semence on mélange les graines de carottes et de radis avec du sable sec. Les radis poussant plus vite que les carottes, leur récolte donne de l’espace à celles-ci, évitant ainsi d’avoir à les éclaircir. 2. Contes de Perrault Charles Perrault, Histoire d’une Âme Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus.
Chapitre II Auxerre les 11 & 12 avril
Onze avril. Neuf heures trente – Hôpital militaire.
Hocine pestait contre cette inscription qui ne voulait pas disparaître. Le ciel était d’un gris de ferblantier, et un air lourd et immobile, voilait en partie la rive droite de la ville. Couvert d’une fine poussière blanche, Hocine suait abondamment. Il œuvrait depuis sept heures trente après avoir, comme chaque matin, pris un premier café chez son cousin Djamel. Djamel occupait un appartement rue Charles P ÉGUY, une voie étroite, coincée entre l’avenue Jean JAURÈS et la gare de marchandise. Hocine passait la rivière, garait le fourgon au pied de l’escalier, et regardait la deuxième fenêtre à droite de l’entrée commune. Le voilage orangé se relevait à demi, et Djamel, comme chaque matin, lui faisait un petit signe de la main. Trente ans de chantiers. Travailleur handicapé employable sur le marché ordinaire. Pas de port de charges, pas de station debout prolongée. Demande de réorientation demeurée sans réponse. Trop vieux. Quatre cent soixante-dix euros de pension mensuelle, avec l’obligation de faire semblant de chercher un emploi. Djamel avait hébergé Hocine lors de son arrivée cinq ans auparavant. La porte s’était ouverte sans réticence ni question. Comme beaucoup, l’employeur de Djamel recrutait en cercles restreints. Avant de s’adresser au Service Public de l’Emploi, ou à l’une des officines opérant sur ce marché, on questionnait les compagnons. Un frère, un cousin, un fils peut-être… Une même filiation, un comportement identique. Hocine admirait ce grand frère dont la tolérance tranchait avec l’impatience de leurs cadets. Le café était fort et chaud. Un café africain, éthiopien ou ivoirien, unique luxe de Djamel. Hocine ne le sucrait pas, laissant l’amertume dissoudre les dernières traces de la nuit. Il posait la tasse sur l’évier, et s’asseyait aux côtés de son cousin, muet, immobile. Djamel commentait l’actualité, les résultats sportifs. Hocine écoutait. Socialement invisibles, mais vivants. Un quart d’heure, vingt minutes. Les deux cousins se saluaient affectueusement, puis Hocine attrapait son blouson et partait sans se retourner.
Abbaye Saint Germain.
L’affectation du jour obligeait à regagner la rive gauche de la ville. La rivière bouillonnait, et une écume blanche, sortant de l’un des collecteurs d’eaux usées du boulevard Vaulabelle, s’accrochait aux vieilles arches du pont Paul BERT. L’un des deux ponts du centre-ville, chacun accueillant une gloire locale, bronzes lourds et gras, dont les hauts faits, scientifiques ou politiques, semblaient aller de pair avec un appétit inextinguible de jouissances… Hocine laissa le fourgon sur les quais, traversa la place Saint-Nicolas, et remonta le bas de la rue MICHELET, pour emprunter l’étroite venelle qui débouchait à l’arrière de la rue des « Belles femmes ». Instinctivement, il avait marché au centre des ruelles, à mi-distance de maisons qui se penchaient sur lui, comme pour l’ensevelir. Elles étaient là depuis des siècles, mais s’étaient peu à peu inclinées vers les rues sombres qui les bordaient, sans offrir pour autant, une clarté autre que sépulcrale à leurs propriétaires temporaires. Beaucoup de volets ne s’ouvraient jamais, sans que l’on sache si c’était une conséquence de leur vétusté ou une volonté de dissimulation des habitants du lieu.
« Auxerre aux volets clos… »
Les maisons à pan de bois étaient encore nombreuses, et depuis peu, paraient de couleurs vives leurs ossatures ancestrales. Celles qui demeuraient dans le brun sombre, avaient, avec la saillie du premier étage, le profil d’un gibet. Après avoir acheté du pain pour la pause de dix heures, Hocine se hissa sur l’échafaudage, non sans un regard chargé d’ironie, vers le clocher et le transept de l’abbaye Saint-Germain. Là aussi des tubes et des tôles entouraient l’édifice, sans que l’on puisse y déceler, la moindre
activité. « Échafaudage d’époque » disait Marek ! 3 Sa mission était simple : il devait passer au « chemin de fer » l’inscription faite en 1915, et redonner à la pierre sa couleur virginale. Simple ? Simple ! Deux heures qu’Hocine lissait la pierre dans un long mouvement de va et vient sans qu’une seule lettre se soit totalement effacée. Il s’arrêta, descendit de l’échafaudage, et sortit son portable pour appeler l’entreprise MJ Constructions. A l’autre bout de la ligne, Carla se saisit du combiné tout en tirant sur une jupe, qui visiblement était désormais trop petite. – Tu n’as pas fini ! Attends, je te passe Marek. Le ton était celui de la punition. Marek haussa les sourcils, tout en regardant Carla d’un air désabusé.
[N’est plus à sa place.]
Il s’assit sur l’angle du bureau, émit un grognement, et écouta l’explication de son ouvrier. – Ce n’est pas de la pierre de Courson comme tu l’as dit, se défendit Hocine. Elle est beaucoup plus dure. – Bon, bon. Arrête, et rejoins-moi au dépôt avec le fourgon.
Marek avait confiance en Hocine. Dix-huit mois d’intérim puis un contrat à durée déterminée qui se poursuivait sans aucun incident, avaient fait du petit Marocain un élément sûr de l’entreprise. – Alors ? Demanda Carla. – Rien, répondit Marek. Nous en reparlerons.
Carla le regarda s’éloigner, tout en cherchant le sens à donner à sa dernière réponse.
Visiblement le travail était sous-évalué, le prix mal négocié n’incluant pas la sableuse nécessaire, au nettoyage souhaité. Ni surprise, ni étonnement. Marek agissait souvent ainsi, espérant que ses ouvriers arriveraient quand même à réaliser la tâche, à moindre coût. Huit fois sur dix la méthode fonctionnait ; mais parfois la marge d’erreur était trop grande, comme aujourd’hui. Il traversa la cour et se dirigea vers le dépôt. Il allait devoir fournir le surcroît de travail créé par ce mauvais calcul. L’argent gagné lui revenait ; quant à l’argent qui pouvait être perdu… Les devis relevaient en partie du virtuel.
Hocine n’avait pas tardé. Sept minutes. Le fourgon entra dans la cour, et Hocine manœuvra pour mener l’arrière du véhicule devant la porte de l’entrepôt. – Tu ne retournes pas à Saint-Germain. Prends quatre boites de faïence bleue, deux sacs de colle et rejoins José à Vallan. Il t’attend au pavillon BERTIN. Le client a changé d’avis. Tu fais sauter ce qui est déjà en place et tu aides José pour que ce soit fini ce soir. Pas question d’y retourner demain.
Hocine entra dans l’entrepôt, prit le diable, et se dirigea vers la gauche du bâtiment. Les boites étaient là. Il chargea rapidement et démarra, tout en abaissant la vitre du fourgon. Mais Marek demeura muet, se contentant d’un simple signe de tête.
[Une pierre dure ?]
Marek avait été tâcheron. Quinze ans durant. Travertin, grès, marbre, granit… Il connaissait les pierres, leur grain, leur odeur, le bruit qu’elles émettaient sous la morsure de la 4 boucharde . L’heure du déjeuner approchait. Il regagna le bureau. – J’y vais. – Bon appétit. Marek monta dans un énorme 4x4 gris, et se dirigea vers le centre-ville. Rue de Douaumont, avenue JOFFRE, avenue F OCH, boulevard de la Marne. La ville quittait
lentement le deuil imposé par les tueries du siècle. La circulation était fluide. Marek roulait prudemment.
[Un recyclage, une pierre ancienne ?]
Il stoppa place Saint-Germain, soucieux de revoir le linteau portant l’inscription. Il monta sur l’échafaudage et passa lentement la main sur la pierre blanche.
[L’ancienne muraille ? Arrachée à un temple romain ?]
Marek entretenait un rapport fusionnel avec l’univers minéral. Sous la main, certaines pierres avaient le même velouté que la chair, et parfois une vibration assez proche. Il caressa de nouveau la pierre, tout en fermant les yeux. Hocine avait dit vrai. Le temps avait masqué un très vieux marbre blanc.
[Deuxième, troisième siècle. Pyrénées orientales ?]
Un frère dans l’effort, carrier, esclave sans doute, maniant le chante-perce, la barre à mine, la masse. Une époque achevée depuis peu. Hocine avait raison, d’autres outils s’imposaient.
« Hôpital Militaire » Rues des Belles femmes, rue du Puits des dames, rue des Secrets… La cité avait longtemps été une ville de garnison, où la bagatelle faisait bon ménage avec les défilés. « Ah ! Que j’aime les militaires, j’aime les militaires… » Le quatrième régiment d’infanterie avait animé le commerce et les soirées locales avant son départ pour la guerre au matin du cinq août 1914. Quatre années de souffrance et d’héroïsme. Un chemin de croix dont les stations avaient nom Meuse, Argonne, Verdun, Marne. Des années de progrès techniques et médicaux ininterrompus. Shrapnels, balles dum-dum… antiseptiques ; leur propre magie agissait sans nuance. Chacun son tour, la salle d’attente pour l’au-delà ne désemplissait pas. Les moins chanceux, ceux dont seules quelques excroissances avaient été hachées par la mitraille, partaient vers l’arrière. L’abbaye était devenue un hôpital militaire. Des estropiés en rééducation claudiquaient dans les rues ; de nouvelles figures étaient apparues. La chirurgie n’avait pas seulement soustrait une partie de l’anatomie de ces malheureux, elle avait aussi fabriqué de nouveaux et terrifiants faciès. L’atmosphère s’était assombrie. Silhouettes incomplètes, visages déchirés. Une difformité créée de toutes pièces, dont personne ne souhaitait assumer la responsabilité. On ne voulait ni voir, ni pardonner leur survie à ces demi-ressuscités. Et puis, quoi, le Royaume des Cieux devait-il demeurer la propriété insaisissable des seuls simples d’esprit ? D’autres avaient le devoir d’y prétendre ! L’épouvante le disputait à la lâcheté. L’anormalité était le fait de Dieu ; la prothèse vous rendait au monde des hommes. Les saignées du vingtième siècle avaient affaibli le nombre, mais, plus subtilement, elles avaient accentué le poids de la moyenne. Un effet durable. La densité du feu avait emporté les hommes de fortes convictions. Les extrêmes avaient été massivement éliminés. Une conséquence rapidement atténuée dans les grandes métropoles, mais qui ici, était encore perceptible plusieurs décennies après les premières hécatombes. A Auxerre, aucun flux migratoire n’avait compensé les disparitions. Dix heures quinze – Cimetière des Conches. Le contenu de la penderie (un meuble des années soixante) n’évoluait pas. Le bois massif avait pratiquement disparu de ses assemblages, mais ses panneaux étaient faits de contre-plaqué, et non d’un matériau compacté revêtu d’une feuille de papier imprimé prétendant imiter le chêne ou le merisier. Maximilien assortissait ses vêtements sans hésiter. Chaque ensemble avait son double, ou ce qui existait de plus approchant. Les harmonies étaient préétablies, les choix limités. Les
dépenses vestimentaires de Maximilien concernaient des articles de renouvellement, non une quelconque nouveauté. Il aimait être propre, habillé sans ostentation, et surtout ne pas être remarqué. Les circonstances les plus probables avaient chacune deux ensembles dédiés. Mariages, décès (désormais les achats de remplacement les plus fréquents), départs à la retraite, réunions syndicales ; la vie sociale prenait ici la forme des quelques marques hexagonales qui avaient échappé à la quasi-disparition de l’industrie textile. Maximilien achetait français, non sous l’effet d’une lubie nationaliste, mais par une adhésion trentenaire à l’idée que « nos achats conditionnent nos emplois » Maximilien était prêt. Il mit son portefeuille dans la poche intérieure de sa veste et marqua un temps d’arrêt, avant de tendre la main et de se saisir de l’unique photo posée sur son bureau, devant les dictionnaires. Une photo de petit format, en noir et blanc, avec un cadre recouvert de moleskine rouge, lui aussi de dimension modeste. Il entendait soudain le timbre de sa mère : [Une dépense raisonnable hum ! Nous ne sommes que le huit du mois. Enfin…] Usés par un demi-siècle de voyage, les angles du cadre laissent apparaître la fine trame d’une toile grise. Sur la photo l’ordre va croissant, de gauche à droite, quatre enfants propres et fiers, se serrant face à l’objectif. Aucun sourire, mais des yeux grands ouverts, curieux de tout, pour qui l’avenir présente son profil aimable. L’aîné, l’enfant le plus à droite dans le cadre, semble se détacher du groupe. Le photographe, et surtout l’appareil de celui-ci, l’intéresse bien plus que cette fratrie avec qui il ne partage plus aucun jeu. Il souhaite appartenir à l’autre groupe ; celui qu’on ne voit pas, qui est de l’autre côté. Le groupe des grands. Bientôt, trop tôt, il partira vers d’autres jeux, où des avions frappés d’une étrange croix noire, coucheront dans le blé tendre, ses nouveaux compagnons. Le puîné hésite, admirant un frère qui se désintéresse de lui, exclu du cercle des filles. Trop vite sa mère le créditera d’une maturité qu’il n’aura peut-être jamais. Le verbe, l’attitude masqueront carences et incertitudes. A gauche, le pré carré des filles. La benjamine décolle légèrement les talons du sol. Durant l’instant précédant le déclenchement de l’appareil, elle a jaugé la taille de sa sœur. Elle opte pour une forme extravagante, de gémellité volontaire. La cadette rêve, hors de tous conflits, sereine, confiante. Pourtant le départ de la course a été donné ; et ce que la cadette fera, l’autre l’imitera ; ce que la cadette aura, l’autre le voudra. Maximilien reposa la photo. Martha L ETY, sa mère, était la plus à gauche. Il sortit, ferma la serrure principale et le verrou, puis descendit l’escalier. Des centaines de martinets noirs se regroupaient dans le parc Roscoff, offrant un spectacle et un tumulte presque inquiétants. Maximilien hâta le pas. Il s’engagea sur le mince ruban de béton qui permettait aux piétons de 5 traverser la rivière, pour se retrouver au pied de la vieille ville . L’air était chaud, le vent tourbillonnant, et franchir la Passerelle donnait des sensations proches de celles du bord de mer. De nombreux bateaux étaient à quai, pénichettes de croisières ou bâtiments plus imposants, proposant excursions et découverte de la gastronomie locale. Une nouvelle activité animait la rivière, justifiant le maintien en l’état, des multiples écluses au gabarit FREYCINET qui s’égrenaient du Morvan jusqu’à la rencontre de la Seine, à Montereau-Fault-Yonne. Maximilien marchait vite. Quai de la Marine, avenue des Clairions, avenue Pierre SCHERRER ; le cimetière des Conches s’étendait à présent sur sa droite, curieusement rehaussé des aplats de couleurs que formaient les bâtiments réhabilités, du collège Albert CAMUS. Maximilien avait l’aspect et l’expression obligés ; il portait une veste grise, un pantalon noir, une chemise blanche et l’une des deux cravates sombres où alternaient rayures bordeaux et fins lisérés d’argent, mais il ruisselait. Onze heures, et une température qui devait déjà approcher les vingt-sept degrés. Nul faire-part n’avait été adressé. La famille ignorait le décès, et aucun voisin n’avait souhaité faire le voyage à Auxerre.
[L’éloignement… ou peut-être aussi la confrontation un peu rude, avec un avenir qui serait bientôt le leur]
Maximilien respectait la promesse qu’il s’était fait deux ans auparavant, lors des obsèques de sa tante. Malgré une aisance tardive, celle-ci avait conservé l’habitude d’acheter à moindre coût. La maison était envahie de meubles et d’ustensiles sans grande valeur, qui avaient donné lieu à de pitoyables négociations avec les enfants du frère aîné de sa tante, la veille de son enterrement. Une journée pleine de délicatesse. – L’armoire en chêne pour l’arrière cousin Jacques ; – La pendule pour la cousine Christiane ; – Les draps usagés pour le cousin Bernard ; – La vaisselle pour le cousin André…
Chacun semblait avoir préparé un plaidoyer particulier en faveur de l’objet désiré ; Maximilien avait laissé faire. Propos convenus, considérations adaptées aux circonstances présentes. Divers travaux avaient partiellement occupé son esprit tout en lui permettant de se tenir à l’écart du groupe durant la plus grande part de la journée : – Destruction des papiers inutiles, classement des photographies, mise en sacs à destination du Secours Populaire des vêtements peu usagés… Il avait pris soin, dès la veille, de retirer de la bibliothèque les quelques ouvrages qui l’intéressaient ainsi que la collection de timbres de l’oncle Claude. Quatre ou cinq fois au cours des dernières années il avait partagé avec son cousin Roger, fils du puîné, le café tiède de la tante, et supporté un tabac qui avait coloré en brun tous les objets de la maison. Les timbres, quelques livres d’Histoire, et le briquet Flaminaire de la tante pour le cousin. Une petite justice. Affliction. Un temps récurrent où la douleur physique est encore prégnante. Un temps qui ne se chiffre pas, mais… Maximilien esquissait un sourire.
[1 enterrement = 2 jours de trajets et de démarches administratives + 1 jour de bienséance forcée]
Ensuite… Ensuite, quelques actes notariés et l’oubli progressif des importuns. Un enchaînement aussi certain que le non-retour des défunts. De tous les petits-enfants de sa grand-mère maternelle il était le dernier en activité, un avantage indéniable pour les plaisirs futurs.
Le rendez-vous avec les pompes funèbres du Kremlin-Bicêtre avait été fixé à dix heures quarante-cinq ; mais le temps s’étirait, et le soleil avait depuis longtemps débuté son lent travail de cuisson. Maximilien stationnait autant qu’il le pouvait, dans l’ombre restreinte fournie par les deux grands fûts de pierre marquant l’entrée du cimetière des Conches. Il avait observé les deux colonnes, s’interrogeant sur la nécessité d’une telle hauteur, avant de conclure que les corbillards à chevaux de jadis en étaient peut-être la cause, à moins que la culpabilité (non pour un sordide assassinat, mais pour le soulagement si souvent ressenti après le décès d’un proche) n’ait poussé le constructeur à exprimer ainsi, une étrange forme de repentance. Deux pavillons mausolées se dressaient de part et d’autre de l’entrée, l’un abritant le logement du gardien, l’autre le service de places du cimetière.
[Vivre dans un habitat en forme de caveau. Une forme d’usufruit avant terme…]
Le cimetière des Conches était vaste et allait pouvoir accueillir encore deux, trois, peut-être cinq générations d’Auxerrois. Ses dimensions reflétaient un optimisme sans rapport avec une courbe démographique désespérément plate. Les Auxerrois de souche se raréfiaient. On rendait l’âme à Auxerre, mais on prenait possession de son lopin d’éternité sous d’autres cieux. Le chemin de fer à voie unique qui raccordait la ville à l’axe Paris Lyon, n’était toujours pas électrifié. Observer, réfléchir. Maximilien avait sa propre stratégie d’évitement de la douleur. Une