Aldo

Aldo

-

Livres
328 pages

Description

Enfant adopté, Aldo fait une fugue à l’adolescence et est recueilli par une femme en mal d'enfant. Après quinze ans dans les commandos, il se retrouve malgré lui mêlé à une affaire d'espionnage industriel...


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 juin 2014
Nombre de lectures 0
EAN13 9782332750044
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-75002-0

 

© Edilivre, 2016

Le piège

Je regarde par la grande baie vitrée en arc de cercle du bureau, le regard dans le lointain, sans vision précise. Mes pensées se bousculent malgré la capacité de gestion de mon cerveau cartésien. Je reste là, en attente d’une décision que je n’arrive pas à prendre. J’ai toujours su ce que je voulais et fais des choix dans ma vie, en fonction justement de ce que je ne voulais pas.

Me voilà aujourd’hui confrontée à un problème que je ne soupçonnais pas.

Il est tard et j’aurai dû partir depuis un bon moment déjà, il est vrai que personne ne m’attend chez moi. Je vis seule et non seulement ça ne me dérange pas, mais depuis mon enfance j’ai toujours été comme ça, forcément célibataire, besogneuse et solitaire.

Lentement, je tourne la tête me détachant de cette triste zone industrielle, que je ne voyais pas de cette façon-là. Il est vrai que dans la journée elle parait plus arborée, avec des bâtiments bas ne cachant ni la vue ni la luminosité. Le mouvement de la circulation, les gens qui l’animent, la rende attrayante et dans mes rares moments de rêverie, je la voyais comme, une volée de moineaux au printemps, qui s’abat en virevoltant dans les champs.

Mon regard se porte sur mon bureau galbé et spacieux, au milieu de cette pièce dans laquelle je passais avec beaucoup d’entrain, mes journées. Les boiseries qui masquent mes rangements me paraissent aussi ternes que mes pensées et ce vaste bureau qui ferait pâlir d’envie plus d’un petit chef envieux, me parait froid tout à coup et moins luxueux. Je tourne un moment sans but précis, mécaniquement je range les quelques documents qui trainent et me prépare à partir. Curieusement, je me sens mal à l’aise mon assurance et ma vision s’estompent comme avant un malaise. Il faut que je me ressaisisse et revoir tout à plat pour prendre une décision que je ne regretterai pas.

J’ouvre un des placards qui me sert de penderie et le grincement des charnières me fait sursauter, comme c’est curieux que ce bruit pourtant familier semble aujourd’hui m’agresser. Depuis des années je me suis forcée à me maitriser, à ne pas me laisser impressionner, dans un monde fait pour les hommes je me suis imposée et je sens aujourd’hui que je vais le payer. Lentement presque méthodiquement je prends ma veste dans la penderie, j’enroule mon écharpe autour de mon cou, je referme les pans en boutonnant ma veste. Je vérifie que mon bureau est bien fermé à clef et je mets les clefs dans ma poche avant de me diriger vers la porte contre la baie vitrée. Mon attaché-case dans la main gauche je bascule l’interrupteur de la main droite, j’ouvre la porte et me dirige vers la sortie dans ce couloir simplement éclairé par les luminaires de sécurité. Pourquoi tous ces détails me sautent-ils aux yeux aujourd’hui ??

Tout en marchant, je réfléchis, je me dis que finalement je faisais les choses sans m’en rendre compte, mécaniquement. Comme c’est curieux ! Moi qui pensais avoir toujours eu une certaine acuité dans mon observation, qui d’ailleurs m’a énormément servi depuis… Tout le temps en fait, autant que je m’en souvienne depuis mon enfance. Peut-être est-ce pour ça que je ne m’ennuie pas et que la solitude ne me pèse pas.

Je prends toujours l’escalier, même pour monter les deux étages, ce qui me fait faire un minimum de sport et bien sûr de ne pas être confronté à des collègues trop bavards, surtout de bon matin quand ils arrivent avec une haleine de marc de café ou pire, complètement enfumée. Dans le hall mes pas résonnent comme dans une cathédrale, je me hâte vers la sortie sans rencontrer âme qui vive. Je pense au service de surveillance qui doit contrôler les entrées et sorties avec des caméras en vérifiant l’heure et en marquant tous les évènements.

La fraicheur du soir me ramène à la réalité, je me dirige sur ce parking extérieur d’un pas pressé vers l’emplacement de ma voiture. À l’intérieur, je me sens soudain comme protégée dans ce cocon moelleux qu’est mon siège enveloppant. Je tourne la clef de contact et le vrombissement du moteur me rappelle celui d’une moto de grosse cylindrée. Est-ce le pot d’échappement modifié ou la mécanique arrangée, je ne saurais le dire, mais j’ai, depuis ma jeunesse, été très accroc de mécanique et surtout de deux roues. Je pense à mon père et je me dis que je tiens de lui ce côté-là, il m’a légué tout son patrimoine génétique, téméraire, à la limite du risque-tout, même ce prénom asexué qu’il m’a choisi. C’est à croire qu’il voulait un garçon, mais n’a pas montré sa déception. Le reste vient de ma mère, femme très ordonnée, belle, mais rationnelle, intelligente et organisée, laissant peu de place à l’improvisation et donc à la liberté. Je suis ce fruit génétiquement modifié de ces deux êtres, que rien ne disposait à s’unir, à part ce dicton idiot qui dit que les contraires s’attirent.

Les mains posées sur le volant je suis perdue dans mes pensées et je ne me suis même pas attachée. Je me reprends, attache ma ceinture, mon attaché-case sous mon siège et j’enclenche la vitesse. Mon coupé sport pointe son nez rageur devant le portail qui s’ouvre lentement, la partie de la zone industrielle qui me fait front semble figée après l’agitation de la journée. L’éclairage blafard des lampadaires plonge cette avenue bordée d’arbres dans une atmosphère glauque. Je m’apprête à tourner à gauche quand j’aperçois le phare d’un deux roues qui arrive par la droite, je freine, le laisse passer avant de m’engager. Le vrombissement du moteur couvre tout juste le bruit aigu du scooter qui vient de passer. Je mets mon clignotant pour le doubler quand soudain celui-ci se met à louvoyer. Je le vois osciller, puis soudain basculer dans une gerbe d’étincelles. Je freine au ras du passager tombé sur le sol, abasourdie par cet accident stupide je reste un moment figée avant de réagir. Je sors de ma voiture et me penche sur le jeune homme allongé sur le sol près du parechoc. Je ne vois pas grand-chose et mes connaissances ne me permettent pas de juger de son état. Malgré mon appréhension je me hasarde à lui demander comment il se sent en mettant ma main sur son épaule et avoir une réaction de sa part. Alors que je suis penchée, j’entends le vrombissement de ma voiture et m’aperçois que je suis victime d’un car-jacking. Sans réfléchir, je fonce vers ma portière restée ouverte pendant que la voiture recule je m’agrippe au bras du chauffeur qui surprit lâche le volant pour me repousser et cale. Je tire de toutes mes forces pour le faire sortir, mais je me suis surestimée. Il me repousse violemment et je me retrouve plaquée par le passager qui s’est entre-temps relevé. Je me débats comme je peux, mais il me serre contre lui, je suis prisonnière les bras le long du corps. Réflexe de fille, ma main part entre ses jambes et je serre de toutes mes forces. Je l’entends hurler, sa pression se relâche, mais je n’ai pas le temps de me retourner que je reçois un coup sur la tempe qui me fait vaciller. Un autre coup, je tombe comme ivre sur le sol je sens un corps qui pèse maintenant sur moi de tout son poids. Je dégage mon bras droit et le griffe au visage de toutes mes forces, je l’entends hurler, il se dresse et m’assène une gifle sur la tempe qui me fait presque m’évanouir. A travers un brouillard je le vois s’essuyer le visage avec sa manche et je l’entends vociférer des insanités. J’essaie de me débattre, mais je reçois une deuxième gifle qui cette fois me laisse sans force, les coups pleuvent. Je sens ses mains défaire la ceinture de mon pantalon, maladroitement, mais avec force je le sens me dénuder. J’assiste impuissante à ce viol que je vais subir, je suis tétanisée, tout s’embrouille dans ma tête. J’ai envie de crier et je ne peux pas, le bruit du moteur couvrira ma voix. Je suis là à demi consciente et presque nue sur le bitume attendant avec résignation quand je remarque que mon agresseur ne pèse plus sur moi avec autant d’ardeur. Je me hasarde à ouvrir un œil et je me rends compte qu’il n’est plus au-dessus de moi. Tout est calme, trop calme je penche ma tête et j’aperçois une ombre de venir vers moi. Mon sang se vide, pour la première fois depuis longtemps j’ai peur. Cette peur panique, incontrôlable, celle qui paralyse, qui laisse sans voix. Je ferme les yeux m’attendant au pire. Deux mains fermes et puissantes me prennent sous les aisselles, je me sens soulevée comme un pantin désarticulé. Je me retrouve contre ma voiture les bras ballants tenant à peine debout, je ne sais pas si j’ai été violée. Je sens mon sauveur remonter ma culotte le long de mes jambes, je me laisse faire quand ses deux bras musclés me plaquent et que délicatement l’ajuste presque comme je l’aurais fait. Me tenant d’une main il s’accroupit à mes pieds et remonte mon pantalon de la même façon, met mon chemisier, l’ajuste et boucle la ceinture avant de refermer ma fermeture éclair de mon pantalon. Je me suis laissé faire, reprenant mes esprits très lentement.

Je commence à réaliser ce qui vient de m’arriver, mais je ne comprends pas du tout comment j’ai été sauvée. J’entends seulement une voix sourde qui me demande si je peux conduire maintenant. Je hoche la tête ce qui a pour effet de réveiller la douleur et me laisse tomber dans mon siège la vue encore brouillée et le cerveau à moitié givré.

Je reprends doucement mes esprits, mécaniquement je ferme la porte, mets ma ceinture, contact, moteur. Une grosse moto s’éloigne me laissant comme dans un cauchemar qui ne me concernait pas.

Le chemin du retour s’est fait hors de tout contrôle, je ne peux même pas dire par où je suis passée. Le cerveau est quand même une merveilleuse machine capable de guider sans être volontairement sollicité. Pendant tout le temps de ma conduite je n’ai fait que penser non seulement à ce qui m’était arrivée, mais comment ce que je viens de vivre s’est déroulé. Impossible de me souvenir exactement de la chronologie des évènements. Une bonne nuit de sommeil et je pense que tout rentrera dans le rang. Petite phrase favorite que mon grand-père citait souvent lui qui était aussi un adepte de la méditation. Premier petit sourire qui me vient aux lèvres depuis longtemps, en pensant à lui et à ses citations.

Après une nuit un peu agitée, ce maudit réveil s’est mis à sonner. Ma petite vie bien réglée a été perturbée et il faut que je reprenne très vite mon travail pour que ce triste incident se fasse oublier. Je me jette sous la douche, me frottant le corps avec énergie, me savonnant avec beaucoup de plaisir avant de laisser couler l’eau abondamment comme si elle avait le pouvoir de tout assainir. Un bon petit déjeuner, bien copieux me permettra de passer pratiquement toute la journée, avec juste un petit encas à midi pour tenir jusqu’au soir. Je passe devant le miroir et je constate que mis à part une petite rougeur sur la tempe rien ne laisse entrevoir cette agression de la veille. En mettant en fonction ma machine à café, je réfléchis à ce qui s’est passé. Il faut que je sache comment retrouver ce motard, car je n’ai rien vu d’autre et comment le remercier, il est quand même tombé au bon moment, car je ne sais ce qui aurait pu m’arriver. Tout en prenant mon petit déjeuner, je réfléchis et je me dis que j’ai eu beaucoup de chance.

Des images imprécises passent devant mes yeux, d’autres au contraire restent incrustées dans ma mémoire. Il faut que je me prépare maintenant, après avoir enlevé ma sortie de bain, une sensation bizarre m’envahit quand j’enfile ma culotte, des souvenirs fugaces et nébuleux envahissent mes pensées. Cet homme qui m’a remis mon pantalon avec des gestes tendres et précis m’a vue en partie nue, m’a habillé et a disparu.

Il existe donc encore des chevaliers capables d’une telle prouesse, j’ai peine à le croire et pourtant je l’ai vécue. Je finis de m’habiller et j’y vais. Dans mon box je retrouve ma voiture et soudain un flash dans mon cerveau fait monter mon taux d’adrénaline de façon vertigineuse. Je n’ai pas pris mon attaché-case, je me fige sur place, je réfléchis il n’était pas là-haut dans mon appartement, je ne me souviens pas l’avoir oublié. Hier soir j’étais tellement perturbée que je ne me rappelle plus où je l’ai posé. Je refais mentalement le chemin de mon bureau à la maison en visualisant tous mes gestes et oui bien sûr je l’ai laissé sous le siège, après cet incident j’étais un peu hors du temps. Je glisse ma main et je touche la poignée, il est resté dans son logement sous mon siège. Je pousse un ouf de soulagement et me glisse dans ma voiture. Je n’ai pas de grosses sommes d’argent, mais je paie souvent en espèces mes achats courants. Une habitude des gens de la campagne où j’ai vécu pas mal de temps. C’est une mentalité particulière, mais que j’ai adoptée complètement, car j’ai plus la notion de dépense en agissant de cette façon. La deuxième raison vient d’un ami informaticien qui m’a montré comment de façon très simple il arrivait à trouver les codes de cartes de paiement tout simplement en fouillant dans les poubelles des grands magasins. Depuis malgré les précautions prises par les banques et toutes les sécurités mises en place j’ai gardé mon raisonnement, même si je paie malgré tout avec ma carte bancaire les grosses sommes d’argent.

Je mets le contact, le ronronnement du moteur résonne et je recule lentement je manœuvre pour me placer face à la sortie, la fermeture centralisée des portes s’enclenche j’avance doucement en attendant que la porte du garage s’ouvre complètement. Un pâle soleil brille timidement, je repense à mon incident d’hier soir et je redouble d’attention sur la route. Je regarde dans mon rétroviseur plus souvent, en arrivant sur cette avenue bordée d’arbres, je cherche des indices qui signaleraient mon incident, mais je ne vois rien qui puisse attirer l’œil, même en roulant très lentement. Je me gare sur mon emplacement, prends mon attaché-case en descendant et me dirige vers l’entrée du bâtiment. Hochements de tête salutations, je m’empresse de monter mes deux étages, machinalement je mets la main droite dans la poche de ma veste pour prendre mes clefs de mon bureau et là rien mon sang ne fait qu’un tour, ma poche est vide. J’avance quand même, fébrilement je pose ma main sur la poignée de la porte qui s’ouvre normalement. Ouf ! Je me dirige vers mon bureau sur lequel je pose mon attaché-case. Je fouille de nouveau mes poches, mon attaché-case, je fais le tour sans trop y croire, je descends fouiller ma voiture, rien. Je me demande si je ne les ai pas perdues en tombant. Perdue dans mes pensées, j’entends la réceptionniste me demander si ça va, petit sourire et hochement de tête, je réponds par l’affirmative, mais apparemment sans grande conviction vu sa tête et le mouvement de sa main me faisant comprendre que c’est vraiment très moyen !

Je m’éloigne lentement sous le regard étonné de mon interlocutrice et m’enferme dans mon bureau pour réfléchir méthodiquement et remettre en ordre chronologiquement les évènements. Il faut que je me concentre sur les moindres détails même ceux qui ne paraissent pas importants.

Le scooter est devant moi et louvoie dangereusement, le passager arrière semble ivre ou se tient maladroitement. Le chauffeur semble avoir du mal à le maitriser et c’est la chute, mais devant ma voiture, alors qu’il aurait dû glisser par la vitesse et non pas me bloquer le chemin. Donc c’est bien qu’il ne roulait pas si vite et c’est intentionnellement que la chute a eu lieu devant moi.

Je me vois descendre et aller au secours de celui qui est le plus près de la voiture et je ne prête pas attention au conducteur du scooter. Il a attendu que je me place devant ma voiture pour faire le tour et aller se mettre au volant. À ce moment-là j’entends le bruit du moteur, je me redresse, je me précipite vers la portière restée ouverte, agrippe le bras du chauffeur pensant avoir assez de force pour le faire sortir. Et je me retrouve au sol repoussée par un et plaquée par le second, je me débats je le griffe et là j’ai du mal, le coup sur la tempe me déstabilise, je vois mon agresseur au-dessus de moi, je me souviens vaguement de l’agression.

Il faut que je fasse un effort de mémoire plus important. Je reprends. Je suis au sol, mon agresseur me plaque, j’ai envie de crier et je ne peux pas, le bruit du moteur, stop.

Je reprends lentement, je recommence, j’analyse, mon cerveau bouillonne mes pensées se troublent, cet homme ivre qui s’acharne sur moi, qui me déshabille en pesant de tout son poids, je me débats, les coups pleuvent, je crie, je m’évanouis. Un homme est là me relève, me prend dans ses bras, me réconforte, finis de m’habiller et veut m’emmener pour que je me fasse soigner et porter plainte. J’ai peur je ne veux pas, j’ai envie de m’enfuir, j’ai honte.

Je ne veux pas qu’on me voit comme ça, le bruit de la musique, la soirée continue sans que personne se soit aperçu de quoi que ce soit. Non juste cet homme qui était là, qui a pris soin de moi. J’avais enfoui ce triste souvenir au tréfonds de ma mémoire, sans l’avoir oublié, j’en avais fait un déni, comme une plaie que je croyais guérie. Le bruit du moteur, on ne m’aurait pas entendu à cause du bruit du moteur, ça revient comme un refrain. Mais quel moteur ? Quand j’ai été repoussée le moteur de ma voiture avait calé, que s’est-il passé ? Une ombre, un homme vêtu de noir est arrivé, il m’a relevé, d’une voix grave il m’a demandé… Quoi ? Si ça allait ? Non, si je pouvais conduire ! Oui c’est ça.

Je mélange les deux évènements. Je ne sais plus, j’ai envie de pleurer, je vais craquer. Je ne veux pas qu’on me voit comme ça, il faut que je me ressaisisse.

J’ai mis des années à vouloir effacer de ma mémoire cette atteinte à mon corps, la psychanalyse m’a permis d’accepter mon état, puis j’ai bétonné et verrouillé tout ça et voilà qu’aujourd’hui il ressurgit comme une maladie honteuse, un fardeau de paria.

Je n’ai plus voulu qu’un homme me touche, je me suis habillée strictement sans fard je ne mets jamais de robe, uniquement des tailleurs sombres et des petits talons. Je me suis forgée une conduite et je m’y suis tenue, je ne sais pas si c’est une réussite, mais dans mon travail je suis reconnue.

Je me suis égarée dans mes pensées quand ce souvenir douloureux a ressurgi du passé.

Comment ai-je pu pendant tout ce temps faire abstraction de ce sinistre évènement.

Le téléphone sonne et je fais un bond, je retombe encore plus durement dans la réalité.

– Non, non je n’ai pas oublié la réunion, je suis simplement en retard et je vous prie de bien vouloir m’excuser.

C’est la première fois que je suis en retard à une réunion.

Chimiste de formation avec une bonne expérience de communication, j’ai vite gravi les échelons pour arriver à un poste de confiance dans ce qu’on appelle « le pool de direction ».

Directrice des ressources humaines, je n’en demandais pas tant.

Je reconnais que j’ai été gâtée dans ma vie. Mes yeux se sont ouverts dans l’Aveyron dans un petit village où habitaient mes grands-parents. Mon grand-père maternel était médecin et donc considéré comme un notable par le reste des habitants. Je le voyais grand, marchant droit presque hautain, mais toujours très courtois dans ses salutations. Que de bons souvenirs d’enfance j’ai gardé de lui, homme extrêmement cultivé, il m’enseignait les plantes, leurs vertus leurs qualités, leurs dangerosités aussi. Peut-être est-ce par la transmission de son savoir, ou sa façon de me donner des renseignements que j’ai choisi cette branche botanique puis la chimie qui deviendra une passion.

Cette réunion très importante a comme ordre du jour un énorme investissement.

Depuis quelques jours je sais qu’il y a parmi les membres de cette commission une personne qui a été soudoyée peut-être par une société concurrente. Son but serait de nous faire investir pour mieux nous détruire. Sachant que nous sommes dans une situation délicate et que nous serions obligés d’emprunter une somme que nous ne pourrions rembourser surtout avec une concurrence déloyale à l’étranger. Je n’ai pas de preuve formelle, mais simplement un courrier assez explicite que je me suis procuré. Nos plans sont dévoilés ainsi que notre technique, tout est noté, quantifié.

Mon souci : comment je me le suis procurée et quelle preuve que ce document n’a pas été falsifié.

Je l’ai dans mon attaché-case. Il faut que je trouve immédiatement un moyen de faire reporter cette réunion.

J’arrive juste à temps pour saluer l’ensemble de la commission avant qu’ils ne prennent place autour de la table. Je suis la seule jeune femme et je le ressens, quelques conversations s’arrêtent d’autres baissent d’intensité, une seule personne garde la même distance depuis toujours avec moi, Le Directeur de la société. Une relation que je ne saurais qualifiée, faite de confiance, d’une certaine amitié, mais toujours avec énormément de respect. Je reconnais que je suis assez dévouée, j’aime mon travail, je le fais parce qu’il me plait, je ne rechigne pas sur les heures ni sur le temps passé. Au début de mon embauche, plusieurs fois je me suis attardée sur certains petits problèmes que je voulais résoudre et bien sûr, un soir, je me suis retrouvée avec lui dans le hall d’entrée. Je me souviens de sa première réaction, je ma hâtais vers la sortie quand il m’a apostrophé.

– Que voilà une jeune fille bien pressée !

Me trouvant coincée je me suis arrêtée tournant la tête vers lui en rougissant de la tête aux pieds.

– Laquelle de ces deux excuses allez-vous me donner, retard dans le travail ou rendez-vous galant pressé.

Je me vois encore cramoisie, baissant la tête, d’être ainsi interpelée.

S’approchant de moi je l’entends murmurer des mots d’excuse, puis me prenant par le menton pour me relever la tête, il me regarde droit dans les yeux.

– Je suis désolé je ne pensais pas vous blesser, je sais qui vous êtes, tous les C.V passent entre mes mains et je tiens à vous féliciter.

– J’ai tendu ma main tremblante pour le remercier. Il me l’a prise, l’a maintenue dans la sienne et toujours en me regardant dans les yeux m’a dit d’un ton plus sérieux.

– J’ai peu de personnes comme vous dans mon entourage, continuez comme vous le faite nous serons appelés à nous côtoyer DEF.

– Dominique Etchégaray-Fournier, c’est plus court DEF, je vous appellerai DEF.

Sur le moment, je n’ai pas trop prêté attention à ses paroles, mais quelques années après je me souviens de sa secrétaire me téléphonant.

– Mademoiselle à 14h00 précises le patron veut vous voir dans son bureau.

– J’étais complètement paniquée, je ne savais pas du tout ce qu’il me voulait. J’avais fait mon travail, j’étais ponctuelle, je me plaisais dans le poste où j’étais. Je me perdais en conjectures, cherchant dans mes documents celui il me fallait.

À midi je n’ai quasiment pas pu manger, déjà que je ne mangeais pas beaucoup.

J’ai regardé les heures passer, que dis-je les minutes et toujours aussi angoissée. Enfin 13h55, la délivrance va bientôt sonner, la secrétaire vient me chercher pour me faire passer dans son bureau. Petits coups discrets à la porte.

– Entrez !

Je me retrouve dans ce vaste bureau avec une vision en tunnel sur cet homme en train de signer des documents et qui n’a pas seulement daigné lever la tête à mon entrée. Je suis de glace et n’ose plus bouger. On frappe de nouveau à la porte.

– Entrez ! Toujours tête baissée.

Je vois le chef du personnel arriver et se placer à côté du bureau.

Cette fois-ci je vais me liquéfier.

– Prenez une chaise et venez-vous asseoir.

Je me vois encore les jambes tremblantes et le pas mal assuré m’asseoir sur le bord de la chaise les genoux et les poings serrés.

– J’ai une mauvaise nouvelle !

Pour une entrée en matière j’ai vu plus nuancée, là je crois que je vais m’écrouler.

– Monsieur Dupont que vous connaissez nous quitte, je ne vais pas le regretter il m’a assez servi, il prend sa retraite qu’il aille au diable !

Un éclat de rire fuse, la complicité entre ces deux hommes est plus que palpable. Leurs regards se croisent et les voilà qui se congratulent comme de vieux amis.

Je reste là ébahie sans savoir ce que l’avenir me réserve, mais je suis plus détendue.

– L’autre mauvaise nouvelle DEF c’est que vous prenez sa place et ne pensez pas que c’est un travail de tout repos… c’est lui qui me l’a suggéré me dit-il en montrant du pouce le fautif de ma nomination.

Me voyant comme une statue il s’adresse à moi souriant.

– Je ne vous savez pas aussi exubérante !

Je me confonds en excuses ne sachant comment faire des remerciements, et puis je me revois me levant lentement, je me dirige vers Mr Dupont, le futur retraité la main tendue.

– Je vous remercie, mais… Pourquoi moi ?

– Parce que je l’ai décidé comme ça, j’ai la confiance du patron et il sait que j’ai fait le bon choix. Juste une chose, ce poste demande beaucoup d’abnégation et des talents de négociation, un challenge à relever avec la direction. Un gros éclat de rire fuse dans le bureau, je me sens un peu seule !

La secrétaire arrive avec un plateau, des verres et une bouteille de champagne.

Je fête ma nomination toujours incrédule, mais avec dans ma tête un feu d’artifice et une immense joie.

– Je le savais en vous voyant pour la première fois, vous vous souvenez de ce que je vous ai dit à ce moment-là.

– Parfaitement Président et comme si c’était hier :

« Continuez comme vous le faites, nous serons appelés à nous côtoyer. »

Il s’est passé une chose curieuse à cet instant, j’avais devant moi mon patron, mais en même temps dans son regard j’ai détecté une liaison comme une connexion. Un lien invisible qui fait que deux êtres entrent en communion et arrivent à communiquer comme par télépathie, à se comprendre sans se parler.

Il avait dans son regard, quelque chose de particulier, qui donnait l’impression de scanner vos pensées, comme s’il parvenait à vous transpercer en vous mettant en position d’infériorité.

Il a pris ma main dans les siennes et m’a dit :

– Quand je serai trop exigeant, dites-le-moi.

Le temps a passé et notre complicité s’est renforcée. Cette connexion dans notre regard nous a servi maintes et maintes fois, je savais qu’il me comprendrait, alors j’espérais une chose une seule que cette fois encore elle ne me trahirait pas. Dérogeant à la règle, qui voulait que je sois à sa droite, je change de place et je me mets en face de lui mon regard dans le sien pour qu’il comprenne bien que si je suis là c’est que j’ai besoin de l’avoir en face de moi. Petit moment de flottement, très vite estompé par l’enjeu de la situation. Il prend la parole pour nous exposer l’ordre du jour en appuyant bien sur l’enjeu de la situation qui engage l’avenir de l’entreprise.

Après la situation financière que tout le monde connait, le chef comptable met l’accent sur la frilosité des banques, la situation économique et la concurrence. Passant en revue toutes les possibilités de financements allant du placement en bourse à l’association ou la fusion avec une autre entreprise.

Cette partie technique très contraignante reste un passage obligé pour comprendre la situation et les différentes possibilités de financement. Viennent ensuite les propositions de chacun, le partage entre les pour et les contre l’investissement semble équilibré. Mon tour arrive, je dois faire ma proposition, je prends mon patron à contrepied en appuyant mon argumentation au travers d’articles d’économistes de renom et de projections pessimistes sur l’Europe et la mauvaise santé de l’économie mondiale. Je pensais avoir bien préparé mon exposé, mais là je me sens très mal à l’aise, j’ai l’impression de patauger. La position de ma main sur mon stylo signale à mon patron que je désire faire un break. Il faut que je le mette au courant de la situation, je sais que je vais droit dans le mur, tant pis, ma conscience me le dit.

Le flottement qui suit me laisse le temps de lui faire comprendre en le regardant intensément que ce n’est pas le moment de prendre une décision. Son mouvement de paupières m’indique qu’il a compris mon message. Il se lève.

– Je prends la parole, car il me semble que beaucoup de choses négatives ont été dites et je voudrai avoir un peu plus de recul avant que nous votions. Je vous invite donc à me faire parvenir vos projets, que je puisse les étudier et ensuite nous gagnerons du temps pour les débattre à la prochaine réunion.

– DEF j’ai des documents à vous donner.

Il n’y a que lui qui me surnomme de cette façon, il me l’avait annoncé. Les intimes (très peu) m’appellent Domi, les collaborateurs Dominique, tous les autres Etchégaray-Fournier ou Fournier.

Il n’a pas horreur des diminutifs mais n’aime pas ceux qui rentrent dans la catégorie intimité, il pense que Dominique pour une femme c’est un peu rugueux à porter, quant au reste il estime que c’est trop long à prononcer. Pourquoi pas, ça nous permet de rester distant avec encore une certaine complicité, puisque c’est le seul qui se le permet.

La confrontation va être rude, car pour la première fois je n’ai rien de tangible à lui donner. J’ai intérêt à être très précise, sans rentrer dans les détails il faut que je sois concise sinon je vais me faire démonter.

Nous sommes debout face à face dans son bureau.

Je vous écoute. Le ton est sec sans être agressif, mais demande des explications.

– Monsieur la situation est grave, mais pas dans le sens ou vous l’entendez. J’ai des révélations à vous faire, mais je suis extrêmement gênée. Ce que je vais vous dire concerne une personne de la société et peut être même plus proche que vous ne l’imaginez.

Ses paupières se plissent légèrement signe qu’il réfléchit intensément tout en essayant de sonder mon comportement. En quelques phrases courtes, je lui parle du document de la personne qui l’aurait envoyée et de mon problème de clefs.

– Pouvez-vous me montrer ce document.

J’acquiesce et je me dirige vers la sortie en disant je reviens tout de suite.

Je n’ai jamais été aussi vite pour faire le trajet. J’ouvre mon attaché-case et là, je sens mon sang se glacer dans mes veines. Je l’ai mis hier soir pour l’avoir avec moi et il n’est plus là ! Je tombe sur mon fauteuil le cœur dans la gorge, mon bureau tourne comme une toupie. Je me redresse péniblement et avec tout le courage que je peux réunir je vais devoir expliquer l’inexplicable à mon patron. Mon entrée de zombie donne le ton.

– Venez-vous asseoir… Je ne vois aucun document. Pouvez-vous me donner de plus amples explications. Mes yeux s’embuent je me sens fautive, comme une ado prise en flagrant délit. Je veux parler, mais je suis bloquée. Je sens une main sur mon épaule, et presque paternellement une voix calme qui me demande de me détendre.

– Je vous jure, monsieur, que ce que je viens de vous dire est vrai. Je vous jure monsieur qu’hier soir en partant je l’avais il doit être dans mon coffre, mais je n’ai plus les clefs.

– Arrêtez de jurer et dite moi exactement ce qui s’est passé.

Je lui raconte dans le détail, comment j’ai eu ce document, comment suite à une erreur il a été imprimé et s’est retrouvé au milieu de ceux que je venais récupérer. Mon agression, la perte de mes clefs…

En racontant mon histoire, je viens de réaliser que mon accident est un coup monté. Quelqu’un est au courant, ce n’est pas possible que j’aie pu l’égarer.

Mes clefs je n’avais pas réalisé, si le voleur en fait un double tout mon bureau sera fouillé.

Je suis paniquée et mon visage doit le refléter, car plus que mes paroles c’est sur lui que mon angoisse doit se dévoiler. Je suis effondrée, tassée, je n’ai plus cette superbe assurance, en quelques secondes toute ma vie professionnelle s’est effondrée.

J’entends des bribes de phrases, « il me faut des preuves », j’essaie de suivre, mais mon cerveau est complètement bloqué, obnubilé par mes pensées. « Je voudrai vous croire » comment lui donner une preuve que ce que je dis est vrai. Je m’effondre en larmes.

– DEF reprenez-vous !!! Pour l’instant rien n’est fait, aucune décision n’a été prise et nous avons encore un peu de temps pour consulter toutes les propositions, avant de faire notre choix et de voter.