Alexandre Dumas

Alexandre Dumas

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Français
74 pages

Description

Comment nos auteurs préférés vivent-ils quand ils s'interrompent d'écrire ? Certains vont et viennent, se promènent, vagabondent. D'autres se posent, le temps d'une saison ou d'une tranche de vie, avec femme, compagnon ou amis.

Ils habitent des lieux de passage ou des demeures, qu'ils imprègnent de leur parfum.

Avec Claude Schopp, découvrez Alexandre Dumas sous un nouveau jour, à travers sa vie de tous les jours et ses lieux de résidence en France, à Marseille, à Lyon, dans les Yvelines... Une balade littéraire savoureuse.


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Date de parution 07 décembre 2012
Nombre de lectures 24
EAN13 9782912319692
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Le biographe

Claude Schopp, docteur d’État, biographe d’Alexandre Dumas père (Alexandre Dumas. Le Génie de la vie, Fayard, 1986 ; réédition, 1996), a établi les premières éditions critiques des grands romans d’Alexandre Dumas chez Robert Laffont (« Bouquins ») et chez Gallimard-Quarto (La San Felice, Les Mohicans de Paris, Olympe de Clèves). Il est également romancier : La Gloire de Victor Escousse, (Digraphe, 1996), La Grande Sonate (Fayard, 1999), Une saison à Deauville (Fayard, 2001).

 

Villers-Cotterêts

Villers-Cotterêts :

L’oasis merveilleuse d’Alexandre Dumas

« Je suis né à Villers-Cotterêts, petite ville du département de l’Aisne, située sur la route de Paris à Laon, à deux cents pas de la rue de la Noue, où mourut Demoustiers, à deux lieues de la Ferté-Milon, où naquit Racine, à sept lieues de Château-Thierry, où naquit La Fontaine. Je suis né le 24 juillet 1802, rue de Lormet, dans une maison appartenant aujourd’hui à mon ami Cartier1, qui voudra bien me la vendre un jour, pour que j’aille mourir dans la chambre où je suis né, et que je rentre dans la nuit de l’avenir, au même endroit d’où je suis sorti de la nuit du passé2. »

Cette entrée dans Mes mémoires, d’Alexandre Dumas, précisément datée du lundi 18 octobre 1847 (l’écrivain a 45 ans), précède le récit de l’enfance et de la jeunesse à Villers-Cotterêts, cernée de forêts. « Il n’y a que les hommes qui sont nés dans un village ou une petite ville qui puissent se vanter d’avoir un pays. [...] Dieu qui a été si bon pour moi a voulu être prodigue jusqu’au bout: [...] il m’a choisi, comme aux oiseaux créés pour chanter ses louanges, un nid dans la verdure et dans la mousse, sous les hauts et frais ombrages de la plus belle forêt de France3. »

L’assez joli enfant dont les longs cheveux bouclés tombent sur les épaules, encadrant de grands yeux saphir, un petit nez bien fait, de grosses lèvres roses et sympathiques qui s’ouvrent sur des dents d’une blancheur éclatante et assez mal rangées, ne se définit encore que par son ascendance glorieuse. Il est le fils d’un héros républicain au sourire très doux, le général Dumas, que Napoléon a expulsé de l’Histoire. L’imaginaire de son fils sera son seul Panthéon : l’homme après l’enfant le vénérera d’un amour idolâtre : « N’était-il qu’un naïf étonnement pour sa structure herculéenne et pour sa force gigantesque, [...] une enfantine et orgueilleuse admiration pour son habit brodé, pour son aigrette tricolore et pour son grand sabre ? »

Au souvenir du père se rattachent les paradis de la prime enfance, le petit château des Fossés, près d’Haramont, au milieu de la forêt, et la maison de campagne d’Antilly.

Le père mort (des suites de l’empoisonnement ordonné, selon le fils, par le roi de Naples, dont le général fut prisonnier dans la forteresse de Brindisi), l’enfant d’à peine 4 ans retombe dans le siècle et le réel. La mère, Marie Louise Élisabeth Labouret, tente d’assurer, tant bien que mal, la subsistance. Le grand-père Claude Labouret, qui appartenait à la petite bourgeoisie du négoce, a été réduit à vendre son auberge de L’Écu de France avant même la naissance de son petit-fils. Mes mémoires découvrent le lent appauvrissement, qui assombrit le paysage idyllique de l’enfance et de l’adolescence, et obstrue les voies de l’avenir: l’enfant charmant, l’adolescent charmeur n’a pas d’espérances. Le découragement, les larmes, le désarroi de sa mère bien-aimée répandent une teinte de mélancolie sur le merveilleux printemps de Villers-Cotterêts, dont le coeur de Dumas gardera pourtant à jamais la nostalgie.

La mère et le fils glissent de l’aisance à la gêne. Ils occupent d’abord pieusement la chambre de l’hôtel de l’Épée dans laquelle le général a rendu le dernier soupir (1806-1808), puis un petit logement de la rue de Lormet proche de la maison natale. Enfin, la veuve de Cincinnatus obtient du nouveau pouvoir, en 1814, le droit d’ouvrir un bureau de tabac, et s’installe pour exercer son négoce au rez-de-chaussée de la maison du chaudronnier Lafarge, place de la Fontaine. Cette régression dans l’échelle sociale est toutefois tempérée par l’accueil que font à l’orphelin les familles alliées ou amies: le cousin Deviolaine, au milieu de sa nichée de patriarche, dans sa maison de ville, la Faisanderie, et dans son domaine de l’ancienne abbaye Saint-Rémy, son tuteur Jacques Collard, ancien membre du corps législatif, dans son château de Villers-Hélon.

Il y est sans doute reçu comme le petit pauvre, ce jeune sauvageon rétif à l’éducation que sa mère, se saignant aux quatre veines, a l’ambition de lui faire inculquer. Foin des leçons de latin du bon abbé Grégoire, foin des cours de violon de l’hoffmannesque Hiraux, Alexandre ne se plaît qu’au maniement des armes, armes blanches d’abord sous la gouverne d’un vieux pochard du château, devenu asile de mendicité de la ville de Paris ; armes à feu ensuite, en compagnie des gardes de la forêt qui, au même titre que les marins, sont les « élus de la nature, qui ont presque désappris la langue des hommes pour parler celle du vent, des arbres, des torrents, des tempêtes et de la mer4 ».

Il entre en août 1816, par protection et pour apprendre un état, comme saute-ruisseau chez Me Mennesson, un ami de la famille. Le fils du héros se rangera-t-il en tabellion de province ? Il appartient trop, par tempérament, aux braconniers, aux irréguliers, pour se suffire de l’aurea mediocritas.

C’est toutefois à Villers-Cotterêts qu’il découvre ce qui constituera les deux pôles de sa vie tumultueuse : l’amour des femmes et la passion pour la littérature. Sa prime maîtresse, blonde et rose, s’appelle Aglaé Tellier, première de mille et trois, si l’on en croit les vanteries du garçon de 18 ans : « En parlant de beauté humaine je suis toujours au mieux avec la mienne et même avec son mari ; elle est enceinte. Vous me connaissez assez peu de présomption pour croire que je ne me flatte pas d’avoir opéré ce miracle, mais si le futur poupon arrive sur cette terre de calamité avec des cheveux frisés il faudra bien en être persuadé5. »

Son initiateur littéraire est un jeune homme de son âge, ami des Collard rencontré à la fête de Corcy, le 27 juin 1819, Adolphe Ribbing de Leuven, qui, torchonnant des vers de vaudeville, intronise Alexandre son collaborateur. En même temps qu’il transmet à son ami les rudiments de l’art dramatique, Adolphe lui infuse la grande chimère de la conquête de Paris qu’ont partagée tous les Rastignac du xixe siècle : « Il n’y avait aucun doute que des oeuvres aussi distinguées n’obtinssent, devant le public éclairé de Paris, le succès qu’elles méritaient, et ne m’ouvrissent, vers la capitale du génie européen, un chemin semé de couronnes et de pièces d’or6. »

Gloire et argent là-bas, obscurité et pauvreté ici, à Villers-Cotterêts. Le départ du jeune homme pour Paris, son entrée dans les bureaux du duc d’Orléans peuvent se lire aussi comme une fuite, du fils d’abord, de la mère ensuite, devant la pitié qu’inspire à la bourgeoisie et petite bourgeoisie locales la pauvreté des Dumas. Aussi l’écrivain se revendique-t-il tour à tour ou en même temps aristocrate, peuple, nègre, mais jamais bourgeois. Cependant cet homme heureux n’est pas une conscience malheureuse ; il n’a nourri pour cette bourgeoisie qu’une haine négligente, tout comme il a voué à son pays natal un amour oublieux, dont il demande pardon dans l’introduction du Meneur de loups (Le Siècle, 2 octobre 1857) :

« Pourquoi pendant les vingt premières années de ma vie littéraire, c’est-à-dire de 1827 à 1847, pourquoi ma vue et mon souvenir se sont-ils rarement reportés vers la petite ville où je suis né, vers les bois qui l’environnaient, vers les villages qui l’entourent7 ? Pourquoi tout ce monde de ma jeunesse me semblait-il disparu et comme voilé par un nuage, tandis que l’avenir vers lequel je marchais m’apparaissait limpide et resplendissant comme ces îles magiques que Colomb et ses compagnons prirent pour des corbeilles de fleurs flottant sur l’eau ?

Hélas ! c’est que pendant les vingt premières années de la vie, on a pour guide l’espérance, et, pendant les vingt dernières, la réalité. Du jour où, voyageur fatigué, [...] l’on s’assied au bord du chemin, de ce jour-là, on jette les yeux sur la route parcourue, et [...] on commence à regarder dans les profondeurs du passé. Alors, près d’entrer que l’on est dans les mers de sable, on est tout étonné de voir peu à peu poindre sur la route déjà parcourue des oasis merveilleuses d’ombre et de verdure, devant lesquelles on a passé non seulement sans s’arrêter, mais presque sans les voir. On marchait si vite dans ce temps-là ! On avait si grande hâte d’arriver où l’on n’arrive jamais... au bonheur ! C’est alors qu’on s’aperçoit que l’on a été aveugle et ingrat ; c’est alors qu’on se dit que si l’on trouvait encore sur son chemin un de ces bosquets de verdure, on s’y arrêterait pour le reste de la vie, on y planterait sa tente pour terminer ses jours.

Mais, comme le corps ne retourne pas en arrière, c’est la mémoire seule qui fait ce pieux pèlerinage des premiers jours et qui remonte à la source de la vie, comme ces barques légères aux voiles blanches qui remontent le cours des rivières. » [...]

Le corps, lui, qui a tant tardé à suivre la mémoire, doit se résoudre à constater : « Pauvre Villers-Cotterêts ! Tous les gens de mon âge y sont morts. Il a l’air d’une bouche qui a perdu les trois-quarts de ses dents8 », avant d’être enseveli, près de ceux de son père et de sa mère, dans le charmant cimetière de la ville natale, « plein d’ombres et de fraîcheur, on dirait une de ces promenades comme les Anciens en faisaient aux portes de leurs villes et où les Sybarites demandaient à être enterrés pour être encore réjouis au fond de leur sépulcre par le bruit et le mouvement de la vie9. »

L’ultime oasis, croyait-on, avant que la patrie reconnaissante n’ouvre les portes du Panthéon au plus exubérant de ses grands hommes.

 

 

1 La rue de Lormet prit le nom d’Alexandre Dumas le 9 novembre 1872; la maison natale a subi peu de transformations. Marie-Auguste Cartier (Villers-Cotterêts, 5 avril 1797-7 mai 1882), propriétaire de l’ hôtel de La Boule d’or, acquit la maison le 23 avril 1843; il la revendit le 22 avril 1864 à Victor Varlet, ancien bijoutier.

2Mes mémoires, ch. I. Prépublication dans La Presse, 16 décembre 1851.

3Le Pays natal, texte établi, présenté et annoté par Claude Schopp, Mercure de France « Le Petit Mercure », 1996, p. 15-16.

4Mes mémoires, ch. XLII. Prépublication dans La Presse, février 1852.

5 À Auguste Boussin, Villers-Cotterêts, 4 octobre 1820. Lettres et manuscrits autographes. Collection de M. Georges Ullmann et de divers amateurs, Drouot, 7 novembre 2000, n°269.

6Mes mémoires, ch. LXI. Prépublication dans La Presse, 3 mars 1852.

7 Notons néanmoins qu’il dédie, au soir de sa première représentation, son drame Térésa : «  à [s]es jeunes compatriotes et amis  » : « C’est à Villers-Cotterêts, au milieu de nos fêtes, de nos soirées et de nos chasses, que ce drame a été composé et écrit. Je vous le dédie, frères ! Recevez-le comme un frère ; car Villers-Cotterêts est son pays natal. » (Ce 6 février 1832, onze heures du soir).

8 À Alexandre Dumas fils, Villers-Cotterêts, 30 août 1865. Autographe B.N., n.a.fr. 24 641, f. 160-161.

9Le Pays natal, op. cit., p. 17.

Le bal de la Pentecôte au château des Fossés

 

« Ô jeunesse ! printemps de la vie ! Ô printemps ! jeunesse de l’année », a dit Métastase.

On était au commencement de 1818. J’allais avoir seize ans au mois de juillet.

Le mois de mai, ce favori de l’année, riche et beau partout, est plus riche et plus beau à Villers-Cotterêts que partout ailleurs.

Il est difficile de se faire une idée de ce qu’était, à cette époque du siècle et de l’année, ce beau parc dont mon cœur porte encore le deuil, et qu’un ordre de Louis-Philippe a fait abattre depuis.

Le dessin en était simple et grand à la fois. Au château immense, et qui domine la pelouse, se rattachaient, comme deux ailes, deux magnifiques massifs de verdure, plus longs que larges, dont une extrémité touchait aux murs du château, et dont l’autre allait rejoindre deux allées de marronniers gigantesques, formant d’abord les deux faces latérales d’un grand carré, puis se rapprochant l’une de l’autre diagonalement pour s’arrêter avant de se rejoindre, et pour continuer à s’enfoncer à perte de vue, en laissant entre elles deux un large espace vide, jusqu’à une lieue de la montagne de Vivières, bornant l’horizon, avec ses éboulements de terre rougeâtres et ses touffes de genêts aux fleurs d’or.

Cela durait quatre mois de l’année.

Mais, dès le commencement d’avril, l’herbe perçait la terre, bravant le givre, qui, chaque matin, en faisait un tapis d’argent ; mais, dès le commencement d’avril, ces arbres, si nus, si désolés, si morts, commençaient à revêtir le velours cotonneux de leurs bourgeons. Les oiseaux endormis… – où dorment les oiseaux ? on n’en sait rien – les oiseaux endormis se réveillaient, voltigeant dans les branches, où bientôt ils devaient construire leurs nids. Puis, à partir de ce moment, chaque jour du mois, chaque heure du jour apportait son changement à ce grand réveil de la nature.

Tout se peuplait, tout s’animait, tout vivait. Le printemps était arrivé sur les premières brises de mai, et, dans la vapeur du matin, on croyait au souffle de son haleine parfumée.

Aussi était-ce cette époque de joyeuse renaissance que la ville avait choisie pour sa fête ; fête charmante, toujours somptueuse, car c’était la nature qui se chargeait d’en faire les frais.

Pendant trois jours, le parc s’emplissait de bruits charmants et de rumeurs joyeuses, qui s’éveillaient dès le matin, et ne s’éteignaient que bien avant dans la nuit. Pendant trois jours, les pauvres oubliaient leur misère, et, ce qui est bien plus extraordinaire, les riches oubliaient leurs richesses.

On venait de La Ferté-Milon, de Crépy, de Soissons, de Château-Thierry, de Compiègne, de Paris ! Quinze jours d’avance, toutes les places étaient retenues aux diligences. Pendant trois jours, la petite ville ressemblait à un corps trop plein de sang, dont le cœur battrait dix fois pour une.

Cette année-là, à cette belle fête de la Pentecôte, étaient venues deux étrangères.

L’une était la nièce de l’abbé Grégoire, et se nommait Laurence. Son nom de famille, je l’ai oublié.

L’autre était une amie à elle. Elle se prétendait Espagnole, et se nommait Victoria.

Cette nouvelle m’avait été annoncée par l’abbé Grégoire.

Un matin, il était entré à la maison et m’avait fait frémir.

– Approche, garçon, m’avait-il dit.

Et je m’étais approché, sans trop savoir ce qu’il voulait de moi.

– Plus près, avait-il dit, plus près encore… Tu sais que je suis myope… Là, bien.

En effet, le pauvre abbé était myope comme une taupe.

– Tu sais danser, n’est-ce pas ?

– Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur l’abbé ?

– Dame ! tu te rappelles que, dans ta dernière confession, tu t’es accusé d’avoir été à la comédie, à l’opéra et au bal ?

En effet, dans un de ces examens de conscience que l’on vend tout imprimés, pour aider les mémoires paresseuses ou récalcitrantes, j’avais vu que c’était un péché que d’aller à la comédie, à l’opéra et au bal ; et, comme, lors du voyage que j’avais fait à Paris avec mon père, à l’âge de trois ans, j’avais vu jouer à l’Opéra-Comique Paul et Virginie ; comme j’avais depuis été au spectacle, lorsque par hasard étaient passés des comédiens ambulants à Villers-Cotterêts ; comme, enfin, j’avais été au bal chez madame Deviolaine quand, à la fête d’une de ses filles, elle donnait un bal, je m’étais naïvement accusé d’avoir commis ces trois péchés ; ce qui avait beaucoup fait rire le bon abbé Grégoire, qui venait, comme on le voit, de révéler le secret de la confession.

– Eh bien, oui, je sais danser, répondis-je. Après ?…

– Fais-moi un entrechat.

L’entrechat était mon fort. On dansait encore, à l’époque où j’avais appris à danser. Depuis, on s’est contenté de marcher ; ce qui est bien plus commode… et bien moins difficile à apprendre.

Je battis un quatre sur place.

– Très bien ! me dit l’abbé. Alors tu feras danser ma nièce, qui vient à la Pentecôte.

– Mais… c’est que je n’aime pas la danse, répondis-je assez brutalement.

– Bah ! par galanterie, tu feras semblant de l’aimer.

– Ta cousine Cécile a bien raison de dire que tu ne seras jamais qu’un ours, ajouta ma mère en haussant les épaules.

Cette accusation me fit réfléchir.

– Pardon, monsieur l’abbé, dis-je ; je ferai tout ce que vous voudrez.

– À la bonne heure ! dit l’abbé ; et, pour te faire faire connaissance avec nos Parisiennes, dimanche, après la grande messe, tu viendras déjeuner avec nous.

J’avais huit jours pour me préparer à mes fonctions de cavalier servant. […]

Tout à coup, cette idée que j’allais être le cavalier d’une jeune demoiselle de vingt-deux à vingt-quatre ans m’avait fait jeter les yeux sur ma garde-robe. Jamais je ne m’étais inquiété de ma toilette, […] mais, promu par l’abbé Grégoire, qui avait vu en moi un danseur sans conséquence, au grade de sigisbée de sa nièce, une nouvelle préoccupation entra dans mon esprit. […]

Le seul costume présentable que j’eusse était mon costume de première communion. […]

Quand arriva le dimanche de la Pentecôte, je fus présenté, avec mon habit bleu barbeau et mes culottes de nankin, aux deux charmantes Parisiennes.

L’une, mademoiselle Laurence, grande, mince, à la taille flexible, au caractère moitié railleur, moitié indolent, blonde de cheveux, fraîche de peau, mise avec cette grâce élégante des Parisiennes, était, comme je l’ai dit, la nièce du bon abbé.

L’autre, mademoiselle Victoria, pâle, grasse, légèrement touchée de petite vérole, hardie de poitrine, cambrée de hanches, ardente de regard, représentait assez exactement, par la matité de son teint, le velouté de ses yeux, la souplesse de sa taille, le type espagnol de Madrid.

Soit que je crusse devoir, par le choix qu’avait fait d’avance de moi M. Grégoire, me consacrer plus spécialement à sa nièce, soit que cet air de douce candeur répandu sur son visage m’eût séduit au premier abord, c’est à mademoiselle Laurence que je consacrai mes premiers soins.

C’est donc à elle que j’offris mon bras, lorsque, après le dîner, il fut question d’aller faire une promenade dans le parc.

Je ne dissimulai pas que j’étais fort gêné, et que cette gêne devait me rendre fort ridicule et fort maladroit. Ma mise, d’ailleurs parfaite pour un enfant faisant sa première communion en 1816, était un peu excentrique pour un jeune homme faisant ses premiers pas dans le monde en 1818. La culotte, à cette époque, n’était plus portée que par les obstinés. Or, les obstinés, portant la culotte, appartenaient presque tous au siècle précédent ; il en résultait que moi, presque enfant, moi qu’on ne se fût point étonné de voir avec un col rabattu, une veste ronde et un pantalon garni, j’étais vêtu comme un vieillard, anachronisme que faisait ressortir encore davantage la charmante coquette que je tenais au bras, laquelle savait si bien que le ridicule qui courait après son cavalier ne pouvait l’atteindre, qu’elle demeurait, au milieu des sourires que je traversais, et des regards curieux qui nous suivaient, calme comme les divinités de Virgile, qui passent au milieu des hommes, s’inquiétant peu d’être vues parce qu’elles ne daignent pas regarder. Mais il n’en était pas de même de moi : je me sentais rougir à tout moment, et, quand arrivait quelqu’un de ma connaissance, au lieu de chercher orgueilleusement son regard, je détournai sans affectation la tête.