Chevalier blanc, cygne noir

Chevalier blanc, cygne noir

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312 pages

Description

« Bimbo » Jardine est un homme à part, un géant au cœur d’or, généreux avec ses amis, craint par ses ennemis. Chargé de collecter de l’argent pour Reardon, le malfrat du quartier, et en dépit de son habileté à user de ses poings, il a la réputation d’être un homme d’honneur dans le Sud de Londres, où il vit. Mais quand Bimbo s’interpose lors d’une agression à caractère homophobe, puis s’attaque à celui qui l’a commanditée, il se retrouve contraint malgré lui à affronter son propre patron. Reardon ne peut perdre la face. Persuadé d’avoir agi avec justesse, Bimbo refuse de se plier. Quand les deux hommes entreront en guerre, d’autres vies seront menacées...


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Date de parution 18 avril 2018
Nombre de visites sur la page 7
EAN13 9791028104733
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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DAVIDGEMMELL
CHEVALIER BLANC CYGNE NOIR
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Leslie Damant-Jeandel
Chevalier blanc, cygne noirdédié avec toute mon affection à Tony Fenelon, le est « Mr Chips » d’Acton, qui n’a jamais laissé tomber un môme pour cause de manières grossières ou d’environnement familial compliqué. À Roland Woodward, Peter Chilton, Tom Hodd, Brian Flower, Ray Scott, Peter Phillips, Tony Brown, Richard Allen, Robbie Fairman, Jim Lally, Michael Ort et Valerie Ballard, certains pour les difficultés de l’amitié, d’autres pour le don de l’hostilité. À Guiseppe et Laurette Bertolli pour la perfection pure duSundial.
Chapitre premier
Le géant au sweat-shirt déchiré observa le cygne noir qui construisait son nid sur l’îlot au milieu de l’étang. Deux ans auparavant, des vandales armés de carabines à plomb avaient tué son mâle et leurs quatre cygneaux. La femelle aussi avait été touchée à la tête, et ne voyait plus de l’œil droit. Pour cet homme qui s’appelait Bimbo, l’œil était magnifique : désormais gris, il brillait comme une perle sertie dans le plumage ébène de l’oiseau. À présent que revenait la saison des amours, la femelle rebâtissait son nid. Un exercice vain, rendu plus triste encore par le fait qu’elle allait aussi couver des œufs non fécondés. Les maintenir au chaud, en attendant leur éclosion. Dans le ciel, une brise légère chassa les nuages. Le soleil apparut. Bimbo ouvrit un sac en papier et en sortit une petite miche de pain aux graines. — Hé, princesse ! appela-t-il. Le cygne interrompit son ouvrage et, d’un pas maladroit, se dandina jusqu’à la rive, majestueux une fois dans l’eau seulement. L’homme, d’une taille impressionnante, quitta le banc public et se dirigea vers le grillage bas en fer pour voir l’oiseau glisser à travers les roseaux et tourner la tête, l’observant de son œil valide. — C’est bien, ma fille, souffla-t-il en jetant des morceaux de pain dans l’eau. Une flopée de canards surgit aussitôt, mais le cygne les dispersa avec une arrogante facilité. — Salut, Bimbo, gazouilla une petite fille en jogging Spiderman. — Salut, ma puce. Où est ta maman ? — Avec Simon, aux balançoires. Je peux jeter du pain ? — Ouais. Il lui donna le reste de miche, mais le cygne s’éloigna quand Sarah donna à manger à la bande de canards. Après la distribution, Bimbo retourna sur le banc et regarda le sentier qui menait à la sortie nord du parc. Il n’y avait personne. Il était encore tôt. Sarah le rejoignit. Il ébouriffa les cheveux courts châtain clair de la fillette. — T’as des grosses mains, hein oui, Bimbo ? — Tu l’as dit. De vrais battoirs, répliqua-t-il en souriant. — J’ai eu sept ans, dimanche. — Bon anniversaire. T’as eu des cadeaux ? — Maman m’a offert une poupée, et Simon un paquet de Maltesers. Mais il a tout mangé. — C’est l’intention qui compte, mon cœur. — Ta princesse est en train de refaire son nid. — Je sais. — Est-ce qu’elle va avoir des bébés ? — Non, ma puce. — Comment tu le sais ? — Il faut qu’ils soient deux. Le mari et la femme. Le papa et la maman. — Moi, j’en ai pas, de papa. — Avec les cygnes, c’est différent, répondit Bimbo sans conviction. — Pourquoi tu l’appelles « princesse » ? — J’sais pas. Ça lui va bien, non ? — Est-ce que c’est une vraie princesse ? Comme dans les contes ?
— Non. C’est juste un oiseau. — Elle a un œil magique, en tout cas. Tout gris, comme un nuage. — Oui, confirma Bimbo en jetant un coup d’œil vers la mère de Sarah. Elle remontait le large sentier, accompagnée d’un gamin costaud de cinq ans. Bimbo se leva et ouvrit grand les bras. Simon poussa un petit cri, se libéra de la main de sa mère et s’élança vers lui. Il glapit de joie quand Bimbo le fit sauter en l’air et le rattrapa d’un geste habile. — Je préférerais que tu évites, déclara Sherry Parker d’un ton sévère. — Comment ça va, Sher ? demanda Bimbo en reposant le garçon avec douceur. — On va pas se plaindre, pas vrai ? Bimbo haussa les épaules. Petite, brune, Sherry avait un visage encore joli malgré les épreuves de ces dernières années. Les yeux fatigués, le teint pâle, le dos voûté, elle prenait de l’embonpoint. — Tu t’en sors comme un chef avec les enfants, la complimenta-t-il. De vrais petits diamants. — Ouais, c’est ça, railla-t-elle. Venez, vous deux, c’est l’heure d’y aller. — On ne peut pas rester encore un peu, maman ? supplia Sarah. — Non. Mrs Simmonds doit passer à la maison. — Ça m’a fait plaisir de te voir, Sher. — Ah bon ? Tu bosses toujours pour ce porc de Reardon ? — Ouais, répondit Bimbo. C’est un job comme un autre. Sherry hocha la tête. Gêné, il détourna les yeux. Il les regarda s’éloigner jusqu’à ce qu’ils atteignent un virage sur le sentier, puis il appela Sarah et lui fit signe de revenir. La fillette le rejoignit en courant, balançant ses petits bras. Pour lui faire plaisir, il la fit sauter en l’air. Puis il s’agenouilla devant elle et sortit un billet de 10 livres de la poche arrière de son jean délavé. — Quand tu seras à la maison, tu donneras ça à ta maman. D’accord ? — J’peux m’acheter des bonbons avec ? — Non. C’est de l’argent pour les grands. Il plongea la main dans la poche de son sweat et donna à la petite une pièce de 50 pence. — Tiens, voilà de quoi vous acheter des bonbons, à Simon et à toi. — Merci, Bimbo. Pourquoi est-ce que Maman t’aime pas ? — Parce qu’elle est intelligente. Allez, vas-y. Elle t’attend. Sarah repartit au galop, puis regarda en arrière : — Simon dit que Bimbo, c’est un drôle de nom pour un homme. C’est comme ça que tu t’appelles pour de vrai ? — Non. Je m’appelle John. Mais quand j’avais ton âge, j’allais voir un dessin animé que j’adorais.Dumbo, ça s’appelait. Ça parle d’un éléphant. Alors les autres gosses m’ont surnommé « Dumbo », mais ça m’énervait. Du coup, ils ont changé pour Bimbo. — Et ça, ça te plaisait ? demanda Sarah en gloussant. L’homme de haute taille sourit. — Aujourd’hui, ça veut dire autre chose, mon cœur. Mais à l’époque, ça me rendait… différent, tu comprends ? — Non, avoua Sarah. Simon, il dit qu’une bimbo, c’est une femme avec des gros nibards ! — Sarah ! appela sa mère. Tu viens, merde ? L’enfant fit une grimace puis sourit à l’homme avant de filer. Quand Bimbo retourna sur son banc, son sourire s’effaça. Sherry et lui avaient été en classe ensemble, à deux pupitres l’un de l’autre. Tous les gars étaient amoureux d’elle. Mais tous savaient qu’en bonne catholique, elle ne couchait pas, et ils la
convoitaient d’autant plus. Bimbo ne faisait pas exception. Hélas, en général, les filles semblaient en pincer pour les types minces, du genre sportif. Pas les géants moches avec une grosse caboche. Et puis, comme tous les gamins du Foyer, il n’avait nulle part où emmener ses petites copines, hormis l’abri au fond du terrain de jeux. Deux ans après avoir quitté l’école, il avait appris que Sherry s’était mariée avec ce connard de Wilks. À présent, Wilks vivait dans la cité avec une barmaid, et Sherry avait du mal à élever les gosses toute seule. Le vœu le plus cher de Bimbo était que Wilks se mette Mr Reardon à dos. Juste une fois. Une autre heure s’écoula. La sonnerie d’une usine résonna au loin. Bimbo se leva et se dirigea vers un espace couvert où l’on pouvait s’asseoir. Appuyé contre un mur, il observa la grille du parc. Un homme grand, aux épaules larges et en bleu de travail, la franchit. Bimbo se retira pour ne pas être vu. L’ouvrier marchait en sifflotant. Le géant surgit, saisit l’homme par l’épaule et le retourna face à lui. — T’as été vilain, Tony, souffla Bimbo. L’homme heurta le mur, recouvra l’équilibre et sortit un cran d’arrêt de sa poche. La lame apparut dans un cliquetis. — Fais pas le con, fiston, menaça Bimbo en s’avançant. — Je vais te faire la peau, sale crevure ! — T’as promis que t’aurais l’argent d’ici jeudi. C’était hier, lui rappela Bimbo en continuant à s’approcher. Tout à coup, l’homme se rua sur lui. Bimbo lui attrapa le bras et le tordit. Un craquement horrible résonna. Le couteau échappa des doigts de l’homme, qui tomba à genoux. — Putain, tu m’as pété le bras ! Bimbo secoua la tête. — Tu retiendras jamais la leçon, pas vrai, fiston ? Il tendit la main. L’homme fouilla sa poche et en sortit un rouleau de billets bien serrés. Bimbo le prit, ôta l’élastique et compta lentement l’argent. — Il manque 20 livres, décréta-t-il. — Je les aurai lundi. Mais laisse-nous quelque chose, Bimbo. Y a un match, ce soir. — Y a toujours un match. Lundi. Et, cette fois, arrange-toi pour que j’aie pas à te courir après. Sois auCerfà 19 heures. — Dix-neuf heures. Compris. — À ta place, fiston, j’irais faire un tour à l’hôpital pour me faire plâtrer. Le visage gris, Tony acquiesça. Bimbo l’aida à se relever et le regarda s’éloigner d’un pas chancelant, son bras calé contre son torse. Le géant retourna à l’étang. Le cygne noir était assis sur son nouveau nid, dissimulé dans les buissons. — À plus, princesse, dit Bimbo. Bimbo n’aimait plus High Street depuis que les Indo-Pakistanais avaient ouvert leurs boutiques et leurs traiteurs tandoori. Un jour, alors qu’ils venaient de se rencontrer, il avait essayé d’expliquer son point de vue à Esther. « Tu es un gros raciste ! » avait-elle protesté, crachant le mot comme s’il avait mauvais goût. Après quoi, Bimbo y avait beaucoup réfléchi. C’était peut-être vrai. Mais il n’aimait pas qu’on égratigne ses souvenirs. La confiserie du vieux Booker n’existait plus depuis longtemps. À présent, à la place des Mars, des mangues garnissaient les étals à l’extérieur, et il régnait à l’intérieur une odeur sucrée et épicée. Bimbo aimait bien Mr Booker. Non qu’il n’aimait pas les Singh. Ces gens avaient toujours le sourire, et on pouvait faire ses courses chez eux même la nuit. Mais la boutique de Booker
appartenait au passé. Tous les gamins y allaient pour faire la tournée des journaux et gagner leur premier vrai argent de poche. En plus, monsieur Reardon aimait bien les Indo-Pakistanais. Selon lui, ils savaient comment marchait le monde. Ils ne faisaient jamais d’histoires pour payer leur dû. Bimbo fit sa collecte de la semaine auxSix Clocheset àL’Orge fauchépuis s’arrêta àL’Anguille et la tartepour boire un thé avant de se diriger versL’Ancre. Le pub était bondé. Le juke-box diffusaitStrangers in the Night de Sinatra. Bimbo fendit la foule pour rejoindre un étroit couloir derrière le bar menant au bureau de MacLeeland. Mac était assis à son étroit bureau, un téléphone à l’oreille. Il fit signe à Bimbo de s’asseoir. — Non, je serai à la maison vers 23 heures. Non, 23 heures. Dans ce cas, laisse-le dans le micro-ondes. Bon sang ! Que veux-tu que je fasse ? On discutera plus tard. Oui, j’ai les médicaments. À plus tard. Non, je suis pas de mauvais poil, mais on m’attend. À plus tard. Il reposa le combiné et se carra dans son fauteuil. Bimbo observa l’homme, se demandant par quel miracle il était encore en vie. Après deux infarctus et un léger AVC, MacLeeland continuait à boire comme un trou et à fumer trois paquets par jour. Obèse, constamment baigné de sueur même en plein hiver, Mac, en cette fin du XXe siècle, était l’incarnation même de l’homme moderne. — T’as l’air en forme, Bim. — Je me plains pas. Et toi, Mac, comment ça va ? — On me prescrit carrément de la mort-aux-rats, maintenant. Du coumaphène. Non mais, tu y crois ? « Vas-y mollo, Mac. Repose-toi, Mac. » Qu’est-ce qu’ils veulent que je foute, bordel ? Tu connais quelqu’un qui bosse pour Mr Reardon et qui y va mollo, toi ? Voilà que les Noirs s’y mettent, dans la cité. Ce Silver a lancé son propre racket ! Il est devenu mac. Encore une idée à la con piquée aux Américains. Six filles, il a. Il les surnomme ses « Ficelles ». Et il y a une bande de durs qui squatte le Bush. Ils vont nous causer des emmerdes, ceux-là. Pour couronner le tout, la police fourre toujours son nez partout. Et ils voudraient que j’y aille mollo ? — J’ai vu Tony. — Il paraît. Tu lui as cassé le bras. Tant mieux. — J’ai pas fait exprès. — C’est pas moi qui m’en plaindrai. Mr Reardon est très content de toi. — Il avait un couteau, tu comprends. Je l’ai pris par le bras. Il s’est tordu. — Épargne-moi les détails, tu veux. T’as le pognon ? — Il manque 20 livres. Il aura le reste lundi. — Et tu le crois ? Bimbo haussa les épaules. — On verra, enchaîna Mac. À part ça, d’autres problèmes à signaler ? — Non. De son sweat-shirt, Bimbo sortit la collecte du jour et la tendit au gros homme. Celui-ci compta rapidement l’argent avant de rendre dix billets de 5 livres à Bimbo. — Tu restes boire un coup, Bim ? — Non. Je vais chez Stepney. Il m’apprend à jouer aux échecs. — Aux échecs ? Pourquoi ? — Pourquoi pas ? — Quel intérêt ? — Y en a pas forcément un, Mac. J’aime bien la compagnie du vieux. — Fais gaffe. Il va finir par t’inviter à une bar-mitsva. — C’est quoi, ça ? — Une fête de youpins. Tu lui files pas de blé, hein ? — Pourquoi je lui en filerais ?
— C’est un Juif. Il doit attendre quelque chose de toi. Je parle pas d’un partenaire aux échecs. — Allez, salut, Mac. Prends soin de toi. Bimbo sortit par la porte de derrière dans la nuit fraîche, la musique du juke-box faiblissant à mesure qu’il s’éloignait. Quel mal y avait-il à apprendre à jouer aux échecs ? Qu’est-ce que ça avait de si bizarre, putain ? D’après Stepney, en Russie, ils étaient des millions à pratiquer cette activité. Comme un sport national. Qu’est-ce qu’il y avait d’intelligent à taper dans un ballon, au parc ? Ou à se tuer à petit feu dans un bureau de merde, à l’arrière d’un pub, avec de la mort-aux-rats ? Il traversa la cité d’un pas tranquille, longeant des murs tagués et croisant des groupes d’adolescents noirs qui s’attardaient. Il rejoignit la gare et la rangée de magasins après le pont ferroviaire. C’était seulement la nuit venue que la ville semblait n’avoir pas changé, avec ses rues étroites bordées de maisons victoriennes mitoyennes – tant qu’on évitait de lever les yeux vers les tours, ou de lire les gros titres sur les agressions et autres actes de violence. — Bonsoir, Bimbo, le salua Mr Singh. — Comment ça va ? — Très bien. Mais on a cassé la vitrine de ma boutique, hier soir. Puis-je vous accompagner ? Je ne suis pas à l’aise dans cette cité et je dois rendre visite à un ami. — Pas de problème. — Je trouve que le quartier se détériore, déplora Mr Singh. Tant de violence et de haine. — À qui le dites-vous, renchérit Bimbo. — Qu’est-ce qui ne va pas, Bimbo ? demanda Stepney en prenant la reine blanche avec son fou. Pourquoi tu es tendu ? Bimbo cessa de fixer l’échiquier décoré pour regarder le vieil homme. — Je sais pas, Step. J’ai eu une drôle de journée. — Il faut être détendu pour jouer. Être disponible pour te creuser les méninges. — Ouais ? Mais quel est l’intérêt ? De savoir jouer aux échecs, je veux dire. Stepney souleva sa maigre carcasse de son fauteuil à haut dossier et se dirigea vers le plan de travail. Il brancha la bouilloire et prit deux mugs sur une étagère en pin. À soixante-quinze ans passés, il avait le crâne chauve, le dos voûté et une ossature de moineau. — L’intérêt, Bimbo ? Les échecs, c’est la vie. Les conflits. Vaincre son adversaire en étant discret, rusé et habile. Ça t’apprend à réfléchir. Tu veux du thé ? — Dans la vie, y a pas de règles. Les règles, si c’est pas toi qui les fais, ce sera le type en face. En plus, aux échecs, tout le monde commence à égalité. On peut pas en dire autant de la vraie vie. — Certes. Pourtant, chacun vit selon ses propres règles, par conséquent chacun est victime de sa propre prévisibilité. Étudie ses règles, observe sa vie, et utilise ces informations pour le vaincre. — Vaincre qui ? — Ton ennemi. C’est bien le sujet de cette conversation, non ? — Je croyais qu’on parlait des échecs. Stepney émit un petit rire et versa de l’eau chaude dans l’antique théière en argent, dont il remua le fond. — Les gens de ta génération sont faibles, Bimbo. Tout le monde cherche à fuir la vie. C’est toujours la faute de l’autre, ou de la société. Tu oublies que l’homme est un
animal. Pour survivre et prospérer, il doit être fort. Il doit vaincre ses ennemis. — C’est faux. Par exemple… le chômage. Ça n’a rien à voir avec la victoire. — Mais si, au contraire. Lait ou citron, dans ton thé ? — Lait, s’il te plaît. Stepney lui tendit un mug avant de retourner s’asseoir dans son fauteuil. — S’il y a un seul poste pour dix candidats, qui choisit-on ? Le meilleur. Verstehen?doit vaincre ses neuf concurrents. Finalement, on en revient toujours à Il la force, qu’elle soit mentale ou physique. — On devrait peut-être s’allier en affaires, proposa Bimbo. Toi, t’es intelligent, et moi, j’ai renversé une Volkswagen un jour, pour un pari. — Si j’avais besoin d’un partenaire en affaires, répliqua le vieil homme, je te choisirais. — Je blaguais. — Pas moi. Tu veux refaire une partie ? — Celle-là n’est pas finie. — Tu es mat en trois. Mais tu t’améliores. — C’est juste que je mets plus de temps à perdre. Stepney rit et secoua la tête. — C’est comme ça que vous avez gagné la guerre, les Britanniques. En mettant beaucoup de temps à perdre, vous avez fini par l’emporter. — Me parle pas d’histoire, j’ai toujours été nul dans cette matière. Bimbo se cala dans le fauteuil et contempla la pièce exiguë encombrée de bric-à-brac, aux étagères chargées de mugs musicaux, de télescopes en laiton et de minuscules figurines de porcelaine à l’effigie de guerriers chinois ou japonais. Sur le mur du fond, à côté d’une fenêtre étroite, se dressait une bibliothèque pleine de livres sur les objets anciens et les échecs. — Tu as été marié, Step ? — Oui, avant. — Qu’est-ce qui s’est passé ? — Elle est morte, voilà ce qui s’est passé, rétorqua Stepney d’un air sombre. — C’était y a longtemps ? — C’était hier, Bimbo. Pas plus tard qu’hier. — Je te suis plus. On s’est vus, hier. — Peu importe. Et toi, pourquoi tu n’es pas marié ? — Je me suis jamais vraiment posé la question. — Tu devrais. Tu ferais un bon mari. Tu te soucies des autres. En plus, les enfants t’apprécient. C’est une bonne combinaison. Trouve-toi une épouse. — Ouais. Je pourrais mettre une annonce à la vitrine de l’agence postale. « Grosse brute de cent dix kilos cherche épouse. Enfants bienvenus. » — Tu n’aimes pas ton travail ? Trouves-en un autre. — Ah ouais, tu crois ? Pilote de ligne, tiens. Ça me botterait. — C’est quoi, ce petit moral, aujourd’hui ? Tu n’es pas aussi négatif, d’habitude. Bimbo but son thé à petites gorgées et se dirigea vers la fenêtre qui donnait sur la voie ferrée. — J’ai vu quelqu’un, aujourd’hui. Sherry Parker. On était ensemble à l’école. Elle commence à avoir l’air vieille et fatiguée. Avant, ses yeux brillaient et elle riait tout le temps. Ses gosses sont adorables. Son connard de mari s’est barré. Je la vois souvent. Mais aujourd’hui ? Je sais pas. Peut-être que c’est à cause de mon cygne. Il refait un nid. Et j’ai cassé le bras d’un type… Enfin, tout ça, ça tourne dans ma tête. Le vieil antiquaire acquiesça et replaça les pièces sur l’échiquier. La pluie martela les vitres. Bimbo sentit un courant d’air froid sur lui.