Chèvre aux champignons

Chèvre aux champignons

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Livres
354 pages

Description

Que le commandant Antony Castang, en poste à la Crim' de la P.J. de Versailles, prenne comme collaboratrice une brigadière impliquée dans la mort d'un gardien de la paix, passe encore.
Mais que des voitures identiques aux véhicules de service de cet enquêteur apparaissent sur divers braquages dont il est chargé, a de quoi inquiéter un peu plus.
Quand Castang et le redoutable chef de gang qu'il recherche dansent sur la même corde raide menant à un témoin intéressant trop de monde, on s'interroge sur celui qui tombera le premier.
Dans cette course à une troublante vérité, goûter à la chèvre aux champignons révèlera des saveurs détonantes...


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Date de parution 10 mars 2014
Nombre de lectures 11
EAN13 9782332686978
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-68695-4

 

© Edilivre, 2014

Dédicaces

 

 

Cette histoire, pâle approche d’une réalité ayant depuis longtemps dépassé la fiction, est dédiée à toutes celles et ceux qui ont donné, donnent et donneront beaucoup pour nous assurer une meilleure sécurité.

 

Le groupe

1
Cité Caillera
Les Yvelines,
nuit du dimanche au lundi et matinée du lundi

Tout y était triste, gris, puant, désespérant. Tout y dégoulinait d’ennui. Tout y dégoulinait sous la pluie.

A Cité caillera, ne reste pas !

Si tu y vas, t’y crèveras !

A force de le clamer, nul ne savait plus le vrai nom de la cité.

Comme tous ici, José ne pouvait s’empêcher de répéter ce r.a.p. en boucle. A son arrivée trois ans plus tôt, le jeune landais pensait à un illustre inconnu ayant permis de baptiser l’endroit, genre Jean Baptiste Caillerat, poète ignoré ou donateur altruiste. Il avait vite saisi sa méprise.

Le couplet était un peu Rythm And Poetry, beaucoup Rock Against Police et passionnément Rage Anti Police. Vraiment. Dans toute l’acception du terme.

A interpréter de préférence en aboyant d’une voix cassée, avec bonnet ou cagoule sur le nez, à la rigueur casquette sur le côté mais sans oublier de chalouper, les doigts menaçants et l’œil méchant. Ici, on ne discutait pas, on hurlait. On crachait sa Très Grande Violence : on parlait en T.G.V.

Insidieux et lancinant, ce foutu refrain de rap médiocre avait fini par s’imposer. Belle devise locale. Merci à l’artiste autochtone. Merci pour cette menaçante litanie.

Sombre vérité pour ceux qui y vivaient. Triste menace pour ceux qui y passaient. Entre chouf avenue, deal street, shit plazza, chnouf alley, baston square et tournante cave, peu d’alternatives pour les jeunes habitants. Quant aux jeunes habitantes, les plus respectées restaient les drug queens. Malgré tout, parmi ceux qui n’avaient pu s’en extraire et se résignaient à y rester, certains parmi les plus jeunes finissaient par s’ennuyer.

Ainsi, las de cette monotonie, quelques résidents décidaient d’incendier les poubelles pour donner de l’ambiance.

Mais ce n’était bien sûr possible qu’après accord du véritable comité d’animation de la cité. José avait rapidement compris que seuls les caïds locaux – plutôt « locos » disaient ses racines hispaniques, constatant comment cette bande de fous crachait avec autant de violente générosité les insultes que les rafales d’AK 47 (le fusil d’assaut que Mikhaël Kalachnikov avait mis au point en 1947 en s’inspirant du Sturmgewehr StG44 de tonton Adolf était un outil de travail fort apprécié, autant pour son efficacité sans faille lui permettant de cracher à la cadence de 600 coups minute des balles de 7,62 mm x 39 mm sans s’enrayer, que pour son bas prix au marché noir) – donnaient le feu vert à ces festivités.

Pas question de bouger n’importe quand ni n’importe comment : les caïds y veillaient. Un impératif : que le territoire mis à feu se trouve hors zone de deal pour ne pas casser le commerce local dominant. Pas de livraison de came à cet endroit ce jour-là.

Les rares inconscients ayant négligé ces autorisations préalables survivaient rarement.

Cette nuit, pas de livraison. Ce feu vert occulte amenait comme d’habitude les pompiers à intervenir. Parfait ! La réaction en chaîne s’enclenchait. Il suffisait alors de les caillasser pour appâter la flicaille.

Et sitôt les bleus arrivés, un savant cocktail – voitures brûlées – jets de pierres – tirs divers – assurait un final en apothéose.

A Cité caillera, ne reste pas !

Si tu y vas, t’y crèveras !

Lassées par ce scénario répétitif, les Hinstances – comme les moquait José, insistant sur le H soulignant leur Hauteur – avaient fini par comprendre l’émotion locale. En cette fin d’été, les clients habituels, de retour de vacances, avaient repris les hostilités. Ainsi, la nuit dernière avait vu un match un peu mieux équilibré opposant une compagnie de CRS renforçant les policiers du secteur, à l’équipe des cagoulés de la cité. Comme ses collègues du commissariat, José avait apprécié.

Pour ne pas alarmer l’opinion publique, le bilan de la soirée resterait secret et à usage unique des autorités : huit conteneurs à ordures et une dizaine de voitures incendiés, vingt impacts de balles sur deux fourgons de police et six représentants de l’ordre au tapis d’un côté. Quant à l’équipe adverse, on essayait de l’arrêter avant son retour aux vestiaires. Mais elle courait vraiment très vite…

La gorge encore brûlée par les vapeurs chlorées des incendies de poubelles et les résidus de gaz irritants, José toussait en un défi permanent à Marguerite Gautier.

Qu’est-ce qu’on leur a mis !… Mais on a bien pris aussi. Et ces grenades de désencerclement qui te mitraillent sans discernement !

Passe encore les bagnoles grillées. On s’y habituait. Mais SON Scénic de Police perforé au fusil à pompe et achevé aux blocs de ciment, d’où trois copains hors service, ça commençait à lasser ! Deux nuits d’affilée avec la même intensité : la saturation approchait.

Gardien de quelle Paix se demandait-il ? Tu parles d’une paix ! La merde, oui ! Et au pays de la merde, les voyous en vendaient logiquement : le shit coulait à flots. En amateur du ballon ovale, il avait rêvé d’affrontements virils mais corrects. Mais ça, c’était avant… Quoique, côté correction, il reconnaissait avoir subi d’innombrables plaquages lui ayant bien secoué le crâne. Mais il s’avouait qu’une mêlée n’avait rien à voir avec une embuscade.

Les dégâts des gerbes de chevrotines de calibre douze faisaient passer les coups de chaussures à crampons pour de douces caresses. Et dans les cités, l’équipe d’en face, méprisant toute forme de règlement, se déplaçait à bien plus de quinze, sans compter la fourmilière des remplaçants. Et pas d’arbitre pour calmer le jeu.

Une quarantaine de grenades – surtout des MP 7 lacrymogènes – généreusement distribuées au Cougar par les CRS, quinze tirs de lanceurs de balles de défense caoutchoutées par José et son équipe et une dizaine de neutralisations au pistolet à impulsion électrique taser 26 avaient répondu aux gentils animateurs, permettant d’en appréhender douze. Super soirée en vérité.

La tête de José frisait par moment l’explosion, en retournant au commissariat. En y arrivant il prit un verre d’eau pour avaler un Relpax 40, espérant ainsi calmer ses céphalées.

Maintenant, dans les cages de garde à vue, toujours pas calmés, les émeutiers rapaient encore, provocants :

A Cité caillera, ne reste pas !

Si tu y vas, t’y crèveras !

Aux enquêteurs d’essayer d’en présenter au moins deux aux magistrats. Relâchés ou pas, les douze apôtres de la violence – pour lesquels la Cène se passait en banlieue – étaient tous satisfaits de ces certificats d’arrestation. Ils y voyaient leurs galons de bastons.

A Cité caillera, ne reste pas !

Si tu y vas, t’y crèveras

Son audition terminée – « bien qu’en état de légitime défense, je n’ai utilisé que le flash-ball et pas mon pistolet pour neutraliser nos agresseurs, – en quittant le commissariat, José entendait encore ce nouveau chant des partisans.

Pour cette fois, en musikal, kheufs et kaillera, même kombat.

Il roula en automate jusqu’à Versailles, ne prêtant aucune attention à un éventuel véhicule suiveur, lui qui d’ordinaire y restait sans cesse attentif. L’esprit ailleurs, il flashait sans cesse sur le caléidoscope des images de sa dernière soirée.

Elle avait commencé par une entrevue catastrophique avec le patron de la Crim’ Versailles au 19 avenue de Paris, ce petit commissaire au bizarre costume vert. S’en était suivie une dispute cataclysmique avec Laetitia, en passant dîner à leur appartement, avant d’enchaîner avec cette nuit spécial banlieue d’anthologie. La migraine ne le lâchait plus.

Il ne voyait plus le paysage. Désormais, soleil ou pas, pour lui tout était gris. Il était triste, puant. La tête en vrac, il dégoulinait sous cette pluie désespérante en fermant sa voiture.

Vidé ! Fini, lessivé, cuit, raide de fatigue, les yeux larmoyants, un tambour dans la tête, il tituba en toussant jusqu’à la porte d’entrée de la résidence de la Roseraie. Arrivant dans le hall commun, toujours préoccupé, il bouscula sans le vouloir son voisin qui s’apprêtait à sortir en tenue de jogging.

Echange de regards durs. Pensées en éclairs.

– Toujours belle gueule le connard de la rousse du 3 ! Il ferait mieux de courir avec sa meuf que derrière Laeti !

– Vraiment sale gueule le fliccard de la brune du 1 ! Il ferait mieux d’aller courir avec sa nana que derrière les malfrats !

José arriva au premier. Il jeta un coup d’œil réflexe au poignet droit : neuf heures déjà.

Inutile de sonner, Laeti n’était plus là. Après ce qui s’était passé hier soir, il valait bien mieux comme ça !

Un tour de clé, et sans s’occuper de claquer la porte, il bascula dans le canapé jouxtant l’entrée. Finissant de s’affaler, il grimaça aussitôt de douleur :

Ce putain de pistolet m’a encore défoncé le côté !

Se soulevant un peu, il dégagea l’arme de l’étui. Le Sig 2022 de service, matériel fiable et sérieusement fabriqué en France sous contrôle des Suisses, était toujours prêt à cracher ses 15 cartouches de 9 mm parabellum. L’arrachant rageusement de sa ceinture, il le jeta sur la table basse à sa gauche. Le pistolet y atterrit avec un « klang ! » sec.

La tête en feu, l’esprit ailleurs, on ne peut plus vaseux, il s’écroula à nouveau dans le canapé, se défonçant les fessiers sur la télécommande HiFi sournoisement silencieuse. Il l’agrippa alors méchamment, mais l’objet insensible se contenta d’allumer la radio locale.

Jean Jacques Goldman pour la millionième fois y interprétait Encore un matin.

Ça tombait bien ! Il reconnaissait ce grand écart réussi entre paroles déprimantes et rythme on ne peut plus entraînant. Il revoyait ses parents dansant le rock – il y a longtemps – sur ce morceau. Mais lui, ce matin, ne voulait vraiment pas danser. Inconsciemment il écoutait et hésitait.

Laisser tomber ou résister.

Oui, avec Laeti, la question se posait de manière brûlante. En rugbyman acharné, plaquer ou se faire plaquer allait de soi. Mais seulement au physique. Pas avec elle !

Et hier soir, quand le commissaire versaillais lui avait dit, l’œil vicieux, en parlant d’elle :

« en mission, elle couche dans la même chambre que son coéquipier. Ce n’est pas la première ni la dernière fois… », José s’était décomposé. L’esprit obscurci, il avait à peine écouté la suite, quant à sa mutation possible à la P.J. D’ailleurs il ne se souvenait même pas de la conclusion de l’entrevue. Il se rappelait seulement sa tête prête à exploser.

Quelle salope ! Mais il comprenait malgré tout les autres mâles se retournant sur Laetitia.

L’ancienne championne de 800 mètres avait un corps fuselé et un port de reine. Lui aussi avait vu ça en premier quand ils s’étaient rencontrés lors d’un stage commun trois ans plus tôt.

Depuis il avait compris que la personnalité de sa compagne était encore plus forte que sa musculature apparente. Mais il ignorait si cette force de caractère rimait avec fidélité.

Ami, ennemi, entre la raison et l’envie.

La radio continuait, en accord avec son esprit hésitant. Ah Laëtitia…

Il la craignait aussi. D’amie elle passait à ennemie. Surtout quand elle lui faisait des sorties décapantes sur son addiction au poker. Il plaidait coupable mais replongeait inévitablement. Et de plus en plus profondément. C’était particulièrement le cas ces temps derniers. Comme dans sa vie, il avait l’impression de ne plus tenir les bonnes cartes. Et ce mal de tronche !

Matin pour agir ou attendre la chance. Malheureux au jeu, malheureux en amour.

…bousculer les évidences… c’est toi qui décide du sens. C’était tout décidé.

A cet instant il sentit un contact froid de canon sur sa tempe gauche. Il se rebella :

Ah non, tu ne m’auras pas comme ça sal…

Trop tard. Il n’entendit même pas le bruit de la détonation. La balle de neuf millimètres entra à mach un, traversa sans émotion les deux lobes cérébraux et en perdant à peine de sa vitesse, troua en sortant la boite crânienne du côté droit. A cet instant, José aurait pu s’en sortir bien qu’à l’état de légume. Pour ceux qui le connaissaient, il ne se serait certainement pas supporté ainsi réduit. Mais le tir opéré à bout touchant fit entrer les gaz immédiatement derrière le projectile. Et sous une pression de 2700 atmosphères par centimètre-carré, contenu et contenant crâniens droits furent irrésistiblement propulsés sur le mur du salon. Il n’aurait plus mal à la tête…

La balle acheva sa course dans l’ordinateur portable posé sur les étagères longeant le mur où le magma crânien sanglant vint retomber la seconde d’après, dégoulinant sur un ballon de rugby dédicacé. De son côté, la douille éjectée sauta au-dessus du corps de José, tinta contre la cloison et roula, avant de s’arrêter sous le canapé.

Pour Jean Jacques Goldman c’était aussi terminé : un matin ça ne sert à rien.

2
Garde à vue de Laetitia à la crim’ Versailles
Versailles, matinée du lundi

Dans cette matinée de début de semaine, Mickael faufilait en douceur la Citroën C4 banalisée dans le flot de la circulation saturant déjà la nationale 10. Nous avions quitté Trappes. On remontait vers le nord, direction Vélizy, à la recherche de nouveaux témoins dans une affaire de défaillances médicales bizarres avec décès à la clé. C’était le genre de dossier « réservé » – entendez par là restez muetstant que vous n’avez rien prouvé – qui atterrissait souvent parmi d’autres cadeaux, sur mon bureau à la police judiciaire de Versailles. Les avantages d’y être commandant…

En l’occurrence, une série noire de disfonctionnements de matériel médical de haute technologie amenait à s’interroger sur la cause véritable – accidentelle ou pas – des dérapages de machines, fournies par un grand spécialiste français.

Profitant de l’allure sage imposée par les encombrements à mon jeune lieutenant, je relisais les dernières dépositions enregistrées dans l’heure précédente. Habituelle valse hésitation des doutes perpétuels : manipulations malveillantes ou incompétentes ? Défaut de conception véritable ou bugs des logiciels de surveillance ? Sabotage sournois d’un employé éconduit ou manœuvre de concurrence déloyale ? Tout était encore possible. Demeurait le fait que les systèmes d’arrêt d’urgence ne fonctionnaient plus. Inadmissible quand on doit garantir l’intégrité physique du patient. Il nous fallait travailler une fois de plus vite et bien. Ne pas compromettre à la légère l’industrie de pointe française était certainement souhaité. Mais personne ne me l’avait confirmé. L’inévitable grand écart de l’enquêteur : garder l’esprit ouvert en se méfiant de tout. Après quinze ans de P.J, j’avais encore cette souplesse d’esprit.

J’en étais au troisième procès-verbal quand mon étude de documents fut interrompue par la sonnerie du portable de service, indiquant une réception de message.

En l’ouvrant, l’étonnement se lisait suffisamment sur mon visage pour que Mickael qui m’observait du coin de l’œil, affirme avec un léger accent alsacien :

– Tu n’as pas la gueule d’un gagnant du loto, Chef !

– Pour l’instant il n’y a rien de gagné pour nous, répliquais-je en relisant cette fois ci tout haut pour mon jeune lieutenant le sibyllin et inquiétant

« HLP DC JOSE JE RISK G.A.V. PAR PANZER AU 19 ».

– José est mort !? J’y crois pas, il pétait la forme quand je l’ai vu la semaine dernière.

C’est pas vrai… ! Et pourquoi la crim’ saute sur Laetitia et voudrait la ramener au siège du 19 avenue de Paris ? Personne ne leur a imposé de quotas d’interpellations pour qu’ils s’en prennent aux autres flics ! Chapeau pour le respect de la femme qui perd son mec !

Le Brigadier Chef Laetitia Santini du groupe 2 de la Brigade de Répression du Banditisme de Versailles, arrivée chez nous à la PJ depuis quatre ans, y était appréciée pour son sérieux. A chaque fois qu’elle avait rencontré une difficulté professionnelle ou personnelle importante, elle m’avait sollicité, en tant qu’ancien. Ça me rappelait qu’à l’approche de la quarantaine, je faisais partie des plus vieux. Laissant Mickael à ses interrogations indignées, j’entrepris mon habituelle vérification à la source. J’essayai donc aussitôt de rappeler Laetitia, mais n’obtins que sa boîte vocale. J’allais faire une seconde tentative quand mon portable sonna, mais cette fois-ci avec la musique – très rare – correspondant aux appels du Directeur. Il appelait directement, ne voulant pas risquer une interception radio par des scanners indiscrets. Décrochage immédiat, connaissant l’impatience proverbiale du Vieux qui attaqua d’un ton rogue trahissant son énervement :

– Bonjour Castang ! La salle de commandement m’a dit que vous étiez vers Trappes. Dites-moi vite fait ce que vous avez sur le feu !

A sa voix, j’avais compris. Ce n’était pas le moment de finasser et je répliquais par un synthétique :

– L’histoire des tomographes fous…

– Laissez tomber, pour l’instant il n’y a personne à arrêter dans ce dossier ! Passez le relais à votre adjoint. Adhita est là pour ça !

Vous vous ramenez tout de suite et même avant ! Sachez que Laetitia de la Brigade de Répression du Banditisme a été interpellée il y a quelques instants par le commissariat de Versailles suite à coup de feu mortel au domicile de son compagnon José Herrero – vous savez, celui qui est flic de banlieue. Elle est gauchère. José a été abattu avec son pistolet de service. Et à première vue la trajectoire implique un usage de la main gauche alors que le jeune gardien était droitier. Je n’en sais pas plus. Possible flingage entre deux flics en crise de couple… Il est venu chez nous à la crim’ hier soir pour se présenter comme il espérait être muté chez nous. Le patron de permanence a compris qu’il y avait de l’eau dans le gaz au niveau du couple ! Je crains que la miss soit mal barrée !

– Monsieur le Directeur – être poli avec le Vieux en lui donnant son titre ne pouvait que faire descendre un peu la pression que je ressentais dans sa voix-, ce n’est pas son genre. Telle que je la connais, si ça avait chauffé avec son copain, la Corse aurait pu le descendre à mains nues sans problème. Pas besoin d’un pétard !

Mon ton était on ne peut plus convaincu, l’ayant vue et affrontée sur le tatami lors des entraînements de Krav Maga ces derniers mois. Mais peut-être m’étais-je un peu trop avancé en fonctionnant au feeling pour défendre un membre de notre brigade…

Je poursuivis pour recroiser ce que j’avais cru comprendre du trop bref s.m.s. de Laetitia, sans l’évoquer au grand patron – mais me disait-il tout, lui aussi ? :

– Au fait qui est saisi ?

– Le groupe de Hans qui est de permanence à la criminelle.

Je l’avais déjà compris en voyant la référence aux panzers de Laeti et ne pus m’empêcher de répondre :

– Pas bon ! De vrais bulldozers ! Capables de tout écraser sur leur passage. Ils vont remplir les cages en ramassant toute la famille des deux côtés sur trois générations. Flics ou non, ils foncent. Avec eux les registres de garde à vue sont épais comme des encyclopédies ! C’est la Saint-Barthélémy des témoins ! La Justice reconnaîtra les siens.

– N’exagérez pas trop ! J’apprécie quand même leur côté fonceur ! Mais vous revenez vite fait à Versailles pour limiter leur tendance briseur de porcelaine et commencer une enquête interne. Pour l’instant on reste dans le registre découverte de cadavre, en accord avec le Procureur, ce qui nous laisse les coudées un peu plus franches que d’attaquer Laetitia pour meurtre.

– Compris. Objectif en trois points : DIS-CRE-TION. Le linge, s’il est sale se lave…

– Oui, suffit ! Vous avez dix minutes pour me retrouver au domicile de José. Il faut y être avant le Procureur ! Il a été retenu sur une autre affaire mais il ne devrait toutefois pas tarder. Au fait, je pense que vous connaissez l’adresse, quartier Roseraie ?

– Pas de problème, c’est à deux kilomètres du service !

Mickael qui avait reconnu la tonalité de mon portable charge de la cavalerie légère

correspondant au Directeur, m’interrogea :

– Dis-donc, Sharky m’a l’air bien pressé, non ?!

– Plutôt, oui ! Et moi aussi. Entre nous, je m’inquiète plus pour Laeti que pour les ordres du Dirlo.

Je le connaissais assez, le Contrôleur Général Charquier. On le nommait Sharky entre nous, référence autant à sa dentition impressionnante évoquant le requin qu’à son avidité insatiable pour toute affaire criminelle découverte dans SA Direction Régionale de P.J. Partout où passait le crime on voyait son aileron tourner en rond. Judiciairement parlant, il est vrai qu’il bouffait tout !

Et il s’était rarement cassé les dents sur une affaire. Et comme pour l’animal, les rares fois où cela avait été le cas, elles avaient repoussé instantanément au grand désespoir de ses concurrents.

Il avait bien surpris à plusieurs reprises, en passant dans les couloirs, quelqu’un le désigner par son sobriquet. Mais bien que pratiquant l’anglais sans problème, il faisait semblant de n’y voir que le raccourci de son nom, charqui. On redoutait le requin… Je le savais malin. Mais à mon niveau, je ne lui avais jamais laissé la possibilité de me mettre en orbite, sort réservé à ceux qui à ses yeux avaient failli. Il était trop exigeant pour tolérer les fainéants et incompétents. Contrepartie de cette redoutable confiance, il ne manquait pas de me rappeler sur toutes les affaires tordues. Une fois encore, j’allais diriger une entité ne figurant pas sur les organigrammes de la DRPJ Versailles : le Groupe des Affaires Réservées. Une fois de plus il me fallait enfiler la tenue de chef de G.A.R. !!!

En branchant la fiche jack du gyrophare, j’ouvris ma vitre pour glisser la lumière bleue sur le toit, tout en clamant à Mickael :

– Envoie la musique, Sharky nous donne dix minutes pour le rejoindre chez José !

3
Retour à Versailles
Versailles, fin de matinée du lundi

En approchant de la résidence de la Roseraie, pour ne pas en rajouter inutilement au spectacle, j’avais coupé le deux tons et rangé le gyrophare. Il y avait assez de curieux malsains comme ça. Pendant que Mickael se garait, je grimpais au premier sur le palier duquel Sharky et Hans entourant Laetitia devisaient à voix contenue, attendant que l’équipe de la Police Technique et Scientifique ait fini d’officier.

– Vous n’avez pas traîné ! affirma le Directeur en me voyant débouler. Laetitia, les yeux rouges, la mine défaite, en larmes, vint vers moi, posa sa tête sur mon épaule de « grand frère ». Sûr que Sharky et Hans n’y avaient pas eu droit. Entre deux sanglots, elle m’annonça :

– José travaillait cette nuit, et quand j’ai eu fini mon entraînement au stand de tir ce matin, j’ai voulu passer à l’appartement pour le revoir. Tu sais, hier soir, on s’était disputés grave !

Ces derniers temps il voyait tout en noir et il m’a tapé une crise de jalousie atomique après avoir pris au pied de la lettre les délires du Commissaire Bourdes, ce vicieux qui n’arrête pas de loucher sur mon décolleté ! J’ai explosé aussitôt : quand je sors avec un homme, les autres n’existent plus ! Et José me saturait aussi avec ses histoires de poker. Alors ce matin j’ai pensé que prendre cinq minutes avant de remonter au service après le tir, ça suffirait pour un peu mieux s’expliquer. Mais bizarrement quand je suis arrivée, la porte était entr’ouverte. En la poussant je l’ai vu…

Elle ne put continuer, secouée de sanglots. Je lui passai un mouchoir en papier. Son mental avait des limites.

Quant à moi, le moins agréable dans l’immédiat, serait de la désarmer pour empêcher tout geste désespéré. En présence des autorités, impossible de l’éviter. Procédure facile vu de loin, toujours délicate à réaliser sans briser un peu plus l’intéressée. Je lui demandais doucement :

– Et ton flingue ?

– Je l’ai déjà donné à Jacky : c’est lui le Technicien de Scène de Crime aujourd’hui… tant mieux

– Hans t’a notifié tes droits ?

– Oui et je ne veux ni toubib ni avis à ma famille.

– Et tu n’as pas désiré garder le silence telle que je te connais !

Un éclair violent traversa son regard embué :

– Je n’ai rien à cacher ! Dans ma famille on a toujours fait face ! JE ferai face !

– Compris. L’âme corse dans toute sa splendeur. Prosper Mérimée ne l’aurait pas reniée : à cet instant elle ETAIT Colomba !

Après une étreinte qui parut sinon la rassurer, du moins un peu la calmer, je me tournais vers les collègues masculins.

Je serrai brièvement les mains des deux policiers qui nous observaient sans entendre nos échanges. Sharky enchaîna à l’attention de Hans : Voyez avec Antony CASTANG qui va s’occuper de l’enquête interne…

Coup d’œil éloquemment torve de Hans en ma direction – Tony va me faire chier !

Comme pour lui donner raison, lui désignant son étui à menotte, je lui affirmais les dents serrées :

– Pas de ça pour elle ! Elle n’est que témoin et m’a donné sa parole…

Je devrais m’accommoder de la susceptibilité de Hans. Sur le fond il n’avait pas tout à fait tort, sa qualité d’officier de police judiciaire lui permettant de gérer son enquête comme il le souhaitait sans que je sois dans ses pattes. Bien que d’un grade supérieur, je n’avais en théorie pas d’ordre à lui donner. C’était réservé au Procureur. Mais Hans savait avoir tout intérêt à écouter ce que je pouvais dire. Quinze ans d’expérience du crime contre cinq faisaient une différence certaine. Il le savait. J’enchaînais d’un ton plus conciliant :

– Mon rôle va se limiter à déterminer si Laetitia a commis ou non une faute professionnelle, tandis que toi tu vas rechercher de manière très large les causes de la mort de José. A toi le plus gros, à moi le plus délicat. Mais comme tu n’as pas autant de bras que Shiva, je te propose de m’occuper des vérifications techniques qui te prendraient un temps précieux. D’ailleurs où en êtes-vous ?

Hans fit un imperceptible signe d’assentiment.

– Mes gars finissent de ratisser le voisinage, et visitent la cave et la voiture du défunt.

Je vais entendre Laetitia après la visite domiciliaire et une autre partie de mon groupe a filé au commissariat de José pour obtenir les témoignages de son patron et de ses collègues. Ici le légiste vient de délivrer un certificat indiquant mort criminelle évidente par arme à feu, survenue une trentaine de minutes avant son constat, soit dix heures et demi. Un seul orifice d’entrée avec traces de brûlures : un tir à bout touchant. Quant à la sortie, bonjour les dégâts !… Une autopsie est prévue cet après-midi et je dois encore rédiger mes constatations, réaliser des tonnes de prélèvements et scellés…

– Un vrai stakhanoviste ! approuvais-je, mi sincère, mi moqueur. Hans, fataliste, haussa les épaules. J’ajoutais, désignant le fond du couloir : viens par là, j’aimerais que tu me dises quelque chose…

– Ouais, mais vite fait !

– Quel alibi pour Laetitia à ce moment-là ? lui demandais-je discrètement, au creux de l’oreille.

– Entraînement au stand de tir, me confirma-t-il sèchement en se baissant, se préparant déjà à entrer dans les lieux en enfilant des chaussons stériles.

– J’imagine que tu n’as personne pour aller voir le moniteur et les autres tireurs ?

– Tu imagines bien !

– Alors j’envoie mes enquêteurs s’en occuper ! Et sans attendre sa réponse, j’appelais Adhita et Luc pour assurer la mission.

Je contactais dans la foulée Dany, le brigadier moniteur de tir du service qui encadrait les entraînements ce matin. Depuis une dizaine d’années qu’il était avec nous, je l’avais éprouvé sur plusieurs opérations « chaudes », et une confiance réciproque, aussi solide que les frayeurs éprouvées, en avait résulté. Il me connaissait assez pour comprendre au ton de ma voix s’il pouvait blaguer ou s’il devait s’exécuter sans commentaire superflu. Nous étions dans ce dernier cas. Je l’interrogeais à voix contenue.

– Salut Dany ! Réponds-moi tout de suite : Laetitia était-elle à l’entraînement ce matin ?