Chez Crinne

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Nul ne peut arrêter le progrès.

Même à Montigny : la paisible commune se prépare à accueillir un complexe industriel qui fera d’elle un centre urbain dynamique... et agité.

Du moins, si les personnes chargées de signer ce contrat perdent cette fâcheuse habitude de mourir de façon impromptue...

Nul ne peut arrêter le progrès.

Mais ça n’empêche pas quelqu’un, à Montigny, d’essayer...


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Date de parution 26 février 2014
Nombre de lectures 12
EAN13 9791025100691
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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couverture
PIERRE NEMOURS
CHEZ CRINNE
 
 
French Pulp Éditions Policier

 

1

En même temps que Julien Fouasse, les vingt-deux gosses tournèrent la tête.

Avec un ensemble si parfait que cela rappelait le régiment qui défile et à qui on commande un « tête droite ! » en passant devant la tribune officielle. Avec cette différence essentielle, cependant, que le mouvement des soldats est celui de la soumission, de l’obéissance, alors qu’en l’occurrence il s’agissait du menu petit incident qui, pour quelques instants, affranchit l’écolier de l’attention qu’il accorde, à son corps défendant, bien sûr, à des sujets aussi stériles que la grammaire, l’arithmétique ou la géographie.

Le bienheureux petit incident ? en ce morne après-midi de décembre, c’était le choc répété du métal d’une bague contre la vitre, en d’autres termes, c’était quelqu’un qui frappait au carreau de la salle de classe.

Julien Fouasse, lentement, posa sur un coin du bureau le chiffon saturé de poussière blanche, s’essuya machinalement les mains contre sa blouse grise, et descendit les deux degrés de l’estrade pour se retrouver au niveau de ses élèves. À celui qui restait silencieux, planté comme une asperge devant le tableau noir, il dit :

— Georges, je ne veux pas de chahut. Tu es responsable…

Le Georges en question secoua vigoureusement sa tête blonde, dans le sens de l’acquiescement, et Fouasse traversa en quelques enjambées sa classe. Quelques secondes plus tard, il était dans la cour.

L’intrusion dans la règle de trois du gendarme Sarrasin, de la brigade de Voulx, n’avait ni surpris ni alarmé les garçons de l’école communale. Julien Fouasse, leur instituteur, remplissait également les fonctions de secrétaire de mairie, et il était fréquent que, pendant les heures de classe, on vînt lui demander quelque renseignement sur l’un ou l’autre habitant de la commune. Cela ne durait jamais bien longtemps, mais c’étaient toujours quelques précieuses minutes de grattées sur l’horaire. Elles étaient particulièrement bienvenues ce jour-là, à vingt minutes de la sortie, et au beau milieu de ces assommants calculs d’intérêts et d’intérêts composés.

Cette fois, cependant, il ne fut absent que quelques brefs instants et la déception se peignait déjà sur les visages lorsque, en regagnant la classe il dit :

— Bon. Les enfants, il est quatre heures moins le quart, et c’est fini pour aujourd’hui. Vous allez rentrer sagement chez vous, mais vous préviendrez vos parents que demain, je vous garderai un quart d’heure de plus pour rattraper cela.

Demain… Demain est un autre jour. Déjà, c’était la bousculade vers les portemanteaux surchargés de pèlerines, de capuchons, de cache-nez. Julien Fouasse, lui, se dirigeait vers le petit placard qui lui était réservé, se débarrassait de sa blouse pour enfiler son veston. Lorsqu’il boutonna sa canadienne, qu’il sortit de la poche son écharpe, il aperçut par la fenêtre le dernier gamin qui franchissait en courant la grille commune à l’école et à la mairie. Il eut pour eux tous, en bloc, un sourire indulgent et une bouffée de tendresse submergea tout à coup son cœur de célibataire. Entre autre chose, il devait leur enseigner l’amour de la liberté – c’était dans le programme – et le moins qu’on en pouvait dire, c’est que le terrain était particulièrement propice.

Il ferma soigneusement à clef la porte de la classe. Dans l’autre aile du bâtiment, de l’autre côté de la mairie, Mlle Sainteny, sa collègue chargée des fillettes, en était au cours de chant. On entendait la voix grêle, grinçante, des « bouelles » comme les appelaient les garçons du pays, massacrant une mélodie laïque et obligatoire…

Dehors, le gendarme Sarrasin attendait, assis derrière le volant de la Jeep, dont le moteur tournait au ralenti. Julien Fouasse contourna le véhicule pour monter à ses côtés, et, comme l’autre démarrait, il dit simplement :

— Vous parlez d’un coup dur…

La Jeep vira autour du monument aux morts, enfila la grand-rue, passa devant ‘chez Ragon, l’épicier, qui était sur le pas de sa porte et à qui les deux hommes firent un signe d’amitié, devant la boucherie-charcuterie Billaud, et l’entreprise Vernes, dont la large porte cochère béait sur la rue.

En face, c’était le café-restaurant-tabac de Montigny-les-Trembles, « Chez Crinne ». Derrière les vitres, on apercevait des retraités qui jouaient à la belote.

— Ça leur coûte moins cher de se chauffer « Chez Crinne », tout l’après-midi, pour le prix d’un demi, que chez eux, au prix où est le charbon, pensa l’instituteur.

Encore que, il fallait bien le reconnaître, l’hiver n’était pas commencé. On n’était qu’au début de décembre et, jusque-là, il n’avait pas fait froid. Le temps était plutôt pourri. Depuis la Toussaint, pratiquement, il pleuvait tous les jours, et aujourd’hui encore, de gros nuages noirs s’amoncelaient au-dessus de Montigny-les-Trembles. Il pleuvrait sans doute avant la fin du jour…

La Jeep laissa derrière elle les derniers tilleuls soigneusement taillés qui bordaient la route aux abords du village. La symphonie en jaune, marron et pourpre s’offrait à leurs yeux, paisible et sereine.

— Mais au fait, comment avez-vous été prévenus ? demanda soudain l’instituteur à son compagnon.

— Ça remonte à une heure, à peu près, répondit Sarrasin. C’est une jeune fille de Villemangis qui passait par là à vélo, et qui a découvert l’accident. Aussitôt, elle a foncé vers son village, et c’est de là qu’elle nous a passé un coup de fil. Nous étions sur les lieux peu après. Le brigadier a commencé les constatations sur place et il m’a envoyé vous chercher.

Julien Fouasse regarda son compagnon. Ses grosses mains gantées s’étalaient sur le volant. Sur ses cuisses, l’étoffe bleue de l’uniforme était tendue à craquer. Sur la nuque, les cheveux coupés court révélaient deux bourrelets de chair : le gendarme Sarrasin était un homme lourd, massif, mais s’il y avait beaucoup de chair, il y avait aussi une proportion respectable de muscles. Julien Fouasse soupira, et se recroquevilla davantage dans sa canadienne.

Il ne faisait pourtant pas froid, mais l’instituteur était très sensible à l’humidité et s’enrhumait pour peu de chose. Quelques instants, il s’absorba devant le paysage qui se déroulait devant lui. Il était assez différent de celui de son enfance. Julien Fouasse était né dans la Marne, dans une région morne et plate, qui, à longueur d’année, ne semblait se libérer du mauvais temps que pour se livrer à la poussière.

Par contre, il avait conçu un véritable amour pour cette contrée dans laquelle il avait été nommé. (Nommé, quel drôle de mot… Pourquoi ne pas dire exilé ?) Depuis six ans, c’était à la fois son port d’attache et son univers et il s’était passionnément attaché à ces confins incertains de la Seine-et-Marne, de l’Yonne et du Loiret.

Lorsqu’on l’avait envoyé là, il s’était réjoui d’avance de se trouver à moins de cent kilomètres de Paris. C’est un peu comme si la machine aveugle de l’administration lui avait ouvert les portes de la capitale. Les six premiers mois, Julien Fouasse s’était senti une âme de Rastignac : il s’était rendu régulièrement à Paris. Et puis, le goût de la grande ville s’était estompé, tandis que s’imposait, sans cesse plus fort, sans cesse plus impérieux, celui de ces champs, de ces herbages, de ces bois, de cette petite rivière, l’Orvanne, qui bruissait parmi les saules, et où ses écoliers « séchaient » la classe pour aller pêcher le vairon.

Très vite, il avait eu l’impression d’avoir toujours vécu là, d’être de ces gens qui faisaient naître alternativement, d’une terre grasse et riche, une récolte de betteraves et une récolte de blé, mais qui ne négligeaient pas pour autant de traire la vache et de sarcler une vigne par-ci, par-là.

Il avait fini par suivre, par la pensée, les rudes gaillards qui, d’un pas lent s’en allaient, sitôt l’automne venu, le fusil sous le bras, et enveloppés d’abois de chiens, vers les taillis, les fourrés et les bois où décampait le lapin de garenne, où décollait péniblement le lourd faisan.

Il ne les suivait que par la pensée, car son modeste traitement d’instituteur ne lui permettait guère d’acquérir un équipement de chasseur, mais lorsqu’un des gosses, le lundi matin, lui apportait un lièvre ou une paire de perdreaux, lorsque Mme Crinne, vrai cordon bleu, les lui servait dans le coin de la grand-salle qui lui était réservé, alors Julien Fouasse se sentait heureux…

La Jeep filait bon train, et au-delà de la bosse voluptueuse des champs, on apercevait les arbres qui bordaient l’Orvanne, aux feuilles rares et jaunies.

— Comment se fait-il que vous n’ayez pas prévenu d’abord M. le maire ? demanda encore Julien.

Le gendarme repoussa d’une chiquenaude son képi sur sa nuque.

— Ben, à vrai dire, dit-il, je suis allé tout droit chez lui, mais il ne s’y trouvait pas. La vieille Clémentine m’a dit qu’il n’avait même pas mangé là, et qu’il était parti à cheval, comme d’habitude, pour visiter la ferme de Glandelles.

— Ah oui, c’est vrai, je l’oubliais, dit Julien Fouasse, sur le ton de la conversation. Je suis pourtant bien placé pour le savoir, puisque j’étais là quand il l’a dit à Bordet et à Leroy-Baumer. C’est même pour cette raison qu’il a décliné leur invitation à déjeuner, et les deux autres sont partis ensemble chez Bordet.

— Alors, ils ne vous ont pas invité ? demanda le gendarme.

L’instituteur eut un petit rire, sans amertume, d’ailleurs.

— Oh ! vous savez, moi, je ne suis qu’un meuble. On me demande de transcrire les décisions du maire et du conseil. Un point, c’est tout. Je suis bien sûr que personne n’a jamais eu l’idée de se demander si j’existais en tant qu’être humain.

Il était quatre heures de l’après-midi, et la lumière baissait déjà nettement. Bientôt, le soleil, ou ce qui en tenait lieu, au milieu des nuages, disparaîtrait derrière les replis boisés au milieu desquels, à une dizaine de kilomètres, s’étale l’Yonne.

C’était pourtant vrai qu’il ne laissait dans le souvenir des gens qu’une trace imprécise. L’habit ne fait pas le moine, certes, mais l’enveloppe de l’intelligence n’est pas négligeable. Celle de Julien était malingre, fragile. Dès l’école primaire, il était celui que l’on battait le plus régulièrement. Plus tard, les femmes n’avaient guère été tendres pour lui. Et curieusement, cette infériorité, ce manque de séduction physique, ne l’empêchaient nullement d’être heureux. Si les riches, si les forts, l’ignoraient régulièrement, Julien Fouasse attirait les petites gens et les enfants. Sur ses élèves, son autorité, une autorité basée sur la sympathie, l’amitié, était incontestable… et incontestée.

— Alors, dit Sarrasin, c’est vrai ce qu’on dit. C’est vrai que c’est fait ?

Julien Fouasse extirpa de sa poche un paquet de Gauloises tout cabossé, sortit une cigarette, la porta à ses lèvres. L’allumette en arrêt, il répondit :

— À un autre que vous, je ne dirais rien. Mais après tout, vous représentez la loi, et vous avez le droit de tout savoir. À onze heures et demie, en sortant de l’école, je suis allé rejoindre Leroy-Baumer, Bordet et le maire, qui discutaient à la mairie. Ils m’avaient appelé afin que je prenne note de l’accord de principe qui venait d’intervenir entre la municipalité et Unifleuve. J’ai passé près d’une heure à mettre cela noir sur blanc. J’ai même dû manger en vitesse pour reprendre la classe à treize heures.

— Alors, comme ça, c’est décidé ?

— Pratiquement oui. Le maire et son adjoint sont d’accord. Pour qu’ils aient l’autorisation de signer, il ne manque plus qu’une délibération du conseil. Or, vous savez que la majorité est acquise au projet.

— Les conditions sont avantageuses ?

— C’est ce qui était prévu au départ. Vous en avez sans doute entendu parler. La municipalité cède à Unifleuve, en trois parcelles, quinze hectares de terrains communaux. Unifleuve s’engage à y construire dans les deux ans sa nouvelle usine de plastiques, et cent logements d’ouvriers au moins. L’usine doit employer cinq cents personnes, et les habitants de Montigny-les-Trembles ont un droit de priorité pour la moitié des emplois.

— En somme, c’est une bonne affaire pour la commune ?

— Sur le plan commercial, économique, je pense que oui, mais cela va tout de même faire un drôle de changement.

À ce moment, la route faisait une coude, et l’on apercevait un bois, assez dense, qui occupait les deux côtés de la route, à trois cents mètres environ. Le gendarme Sarrasin leva le pied de l’accélérateur, et la Jeep ralentit.

— Cela faisait longtemps que Robert Bordet négociait avec Unifleuve, observa le gendarme. L’affaire lui tenait à cœur. Il faut croire qu’il s’y retrouve aussi.

— Dame, fit Julien, rêveur. Il est agent immobilier.

La Jeep s’arrêta à cet instant en bordure du bois. Avant de descendre, Sarrasin dit à son passager :

— C’est une bonne affaire pour vous aussi. Avec tout ce monde en plus à Montigny, cela va vous en faire des mioches dans votre école. Du coup, ils vont vous nommer directeur.

Mais Julien ne répondit pas. Son regard venait d’accrocher la scène, et un frisson d’horreur le secouait.

2

Le brigadier Moulins venait à leur rencontre, mais Julien Fouasse n’avait d’yeux que pour ce qui avait été, une heure auparavant, une superbe voiture de sport.

À cet endroit, la route tournait à angle droit. Sur la droite, c’était le bois. Sur la gauche, le virage marquait l’aboutissement de la séparation entre une autre parcelle de bois et un vaste champ. L’endroit se situait à cinq kilomètres environ de Montigny-les-Trembles et s’appelait le Bois-Léger. Léger, c’était le nom d’un propriétaire récalcitrant qui, lorsqu’on avait tracé la route, au début du siècle, avait refusé le passage à travers son bien. Les vieux du pays se souvenaient encore de l’affaire, et c’est en tout cas cette mauvaise volonté qui avait imposé à la route ce parcours capricieux.

Le long du bois, débouchant sur la route, il y avait un chemin de terre, qui desservait le champ. Au loin, on apercevait des silos à betteraves. Le sol était détrempé, et il n’était pas besoin d’être grand clerc pour comprendre les causes de l’accident : à la sortie du champ, la pâte visqueuse, de la glaise mélangée à la betterave, avait largement débordé sur la route, en une tache gluante dans laquelle on relevait la double trace d’un coup de frein désespéré.

La voiture était allée s’écraser contre un arbre du Bois-Léger, qui n’avait pas résisté au choc, et qui s’était abattu. Mais l’auto, elle, s’était retournée, et elle avait pris feu. C’était une Porsche, que Leroy-Baumer conduisait dédaigneusement, et à une allure folle. Lorsque le véhicule avait pris feu, le malheureux conducteur n’avait pu se dégager et il était mort à son volant.

Peu habitué à ce genre de spectacle, Julien Fouasse faillit s’évanouir lorsque le brigadier Moulins, le tenant par le bras, le guida jusqu’à la portière encore brûlante, par laquelle on apercevait le corps recroquevillé du fondé de pouvoir d’un des trusts les plus puissants de France. Il eût été totalement méconnaissable, sans les caprices de l’incendie, qui avait respecté une chaussure, avec la chaussette dedans, et aussi, une partie du visage, qui grimaçait horriblement, tourné vers le ciel.

— Je suis désolé de vous imposer un tel spectacle, assura le brigadier, tandis que Fouasse reculait horrifié, mais j’avais absolument besoin du maire ou de vous-même pour une première identification. Je pense que vous le reconnaissez ?

Julien ne répondit pas. Appuyé contre un. arbre voisin, blême, il était en train de vomir. Lorsqu’il revint, il prononça avec effort, en évitant de regarder la voiture :

— Cela ne fait aucun doute. Il s’agit de M. Leroy-Baumer. Il devait quitter Montigny, après avoir déjeuné chez M. Bordet. Il voulait arriver à Paris avant la fermeture des bureaux d’Unifleuve.

— Ces précisions sont intéressantes, assura le brigadier, qui prenait des notes. Comment connaissiez-vous ses intentions ?

Pour le bénéfice de Moulins, Julien Fouasse reprit ce qu’il avait déjà dit à Sarrasin :

— Depuis la fin de l’été, expliqua-t-il, M. Bordet qui, comme vous le savez, est l’adjoint de M. Morand, le maire de Montigny, négocie avec le trust Unifleuve l’installation d’une importante usine sur le territoire de la commune. Il a reçu à cet effet mandat du maire et du conseil municipal. Il est évident que la présence d’une telle usine servirait grandement les intérêts économiques de notre commune. C’est pourquoi M. Bordet a été autorisé à céder à un prix très bas les terrains sur lesquels elle sera construite. C’est d’ailleurs un procédé courant. Il y a des communes qui vont jusqu’à faire cadeau de terrains aux industriels.

« Bref, les conversations de M. Bordet étaient sur le point d’aboutir. Aujourd’hui, M. Leroy-Baumer avait accepté les termes d’un accord, qui devra être approuvé d’une part par Unifleuve, d’autre part par le conseil municipal. Les deux hommes avaient rencontré le maire un peu avant onze heures. À onze heures trente, je les avais rejoints pour prendre les notes nécessaires à la préparation de la prochaine séance du conseil, puisque je suis secrétaire de mairie. Vers treize heures, le travail était terminé, et l’accord de principe acquis.

— Mais M. Leroy-Baumer n’est pas parti immédiatement ? demanda le brigadier.

— Non, car M. Bordet avait fait préparer le déjeuner chez lui pour fêter l’événement. Il a invité M. Morand, mais celui-ci a décliné cette invitation. Une ferme qu’il possède non loin d’ici lui cause quelque souci. Il voulait s’y rendre sans retard. Alors M. Leroy-Baumer est parti avec M. Bordet. Il était juste treize heures à ce moment-là, car lorsque je suis entré moi-même « Chez Crinne » pour déjeuner, le journal parlé commençait à la radio.

— Il a de partir peu avant quinze heures, dit Moulins, pensif. De toute façon, j’ai fait prévenir Morand et Bordet. Ils ne manqueront pas de préciser l’heure exacte de son départ.

— Si je comprends bien, dit Julien, la route était déserte lorsque l’accident s’est produit.

— Oui, mais c’est tout à fait normal à cette époque et à cette heure. La récolte de betteraves vient tout juste d’être rentrée, et les gens n’ont plus rien à faire dans les champs. Quant aux promeneurs, ils ne se bousculent pas. Depuis que j’ai envoyé Sarrasin vous chercher, j’ai vu en tout et pour tout deux voitures, que j’ai fait circuler immédiatement. C’est même un hasard assez extraordinaire que cette jeune fille à bicyclette soit passée alors que la Porsche brûlait encore.

Il s’était remis à pleuvoir, et Julien Fouasse serrait frileusement le col de son pardessus. Son regard se perdait dans l’immensité boueuse du champ de betteraves.

— Vous savez ce qui est particulièrement affreux ? dit-il soudain. Eh bien, c’est que ce champ appartient précisément au maire, M. Morand. C’est sur ses betteraves que Leroy-Baumer a dérapé…

— En effet, c’est assez extraordinaire, reconnut le brigadier. Mais il devait rouler bougrement vite. C’était la première fois qu’il venait à Montigny ?

— Non, rétorqua aussitôt Julien. Il avait fait deux ou trois visites préliminaires afin d’examiner l’emplacement des terrains et de reconnaître les possibilités du pays, notamment en ce qui concerne les moyens de communication. Ce n’était pas la première fois qu’il négociait ce virage.

— Ouais…, intervint Sarrasin. Son manque de chance, c’est qu’on vient de finir de rentrer les betteraves. C’est rarement aussi gadouilleux, par ici.

Le brigadier s’était dirigé vers le point d’intersection entre le chemin de terre et la route goudronnée.

— En tout cas, ils ont dû en mettre un coup, observa-t-il. Regardez toutes les traces qui marquent la sortie du champ : il y a des pneus de tracteur, des roues caoutchoutées de chariots, des roues métalliques de tombereaux, des sabots de chevaux.

Fasciné par cette enquête, et plus encore par ces empreintes entremêlées qui racontaient l’histoire de l’accident avec un tragique réalisme, Julien Fouasse parcourait le bas-côté, plié en deux, la boue compacte recouvrant ses chaussures, insensible à la pluie qui tombait de plus en plus dru. Il se sentit vaguement confus et ridicule, de jouer ainsi au Sioux devant les professionnels, abandonna la piste et se dirigea lentement vers la Jeep de la gendarmerie. Machinalement, il fouilla dans la poche de son pardessus, à la recherche de son paquet de Gauloises,

— Son manque de chance, reprit le brigadier qui, tenace, poursuivait la conversation précédente, c’est surtout que la voiture ait pris feu. Sans cela, il s’en serait peut-être tiré. Après tout, il avait dû rétrograder avant d’aborder le virage. Mais le feu, bien sûr, cela ne pardonne pas…

Sarrasin hocha la tête dans la meilleure tradition de la gendarmerie. « Brigadier, semblait-il dire, vous avez raison… »

La Mercédès 220 de Bordet parut surgir de nulle part dans le paysage qu’enveloppait déjà le crépuscule brumeux. Cette voiture était un des grands sujets d’orgueil de Montigny-les-Trembles. Lorsque les gens du cru se trouvaient dans un village voisin, ils la décrivaient avec complaisance, en énuméraient les performances, en soulignaient le prix. Sa voiture n’avait pas peu contribué au prestige de l’adjoint au maire. Elle faisait partie de son standing. Elle soulignait sa réussite.

Robert Bordet freina prudemment et gara la Mercédès sur le bas-côté droit, opposé à celui où rougeoyait encore la Porsche accidentée, et il descendit de voiture. Il salua les deux gendarmes d’un signe de tête, n’eut pas un regard pour l’instituteur, et se dirigea droit vers l’épave. Il eut une sorte de haut-le-corps en découvrant le cadavre calciné.

— Nom de Dieu ! l’entendit-on murmurer.

Le brigadier Moulins s’approchait, le calepin à la main. Il n’eut pas le temps de parler : l’avertisseur deux tons, lugubre, de l’ambulance, retentit juste à ce moment. Deux ambulanciers joviaux en descendent, produisirent une civière en un tournemain, considérèrent le spectacle.

— Eh bien, qu’est-ce qu’il a dégusté, le frère, fit le chauffeur s’en s’émouvoir outre mesure.

Son équipier et lui jetèrent un regard circulaire sur les deux gendarmes et les deux civils déjà assemblés.

— Il va falloir que vous nous donniez un coup de main, poursuivit-il, péremptoire. À deux, nous n’arriverons jamais à le dégager. La portière doit être coincée.

Sous la surveillance de Moulins, à l’aide des outils sortis de la Jeep, Bordet et les deux ambulanciers parvinrent à ouvrir la portière, tandis que Julien Fouasse battait la semelle sur la route, mal remis du premier choc. Il frissonna lorsque la civière, et sa forme recroquevillée, recouverte d’une couverture brune, passa près de lui à le toucher. Trois secondes plus tard, Leroy-Baumer, représentant qualifié d’une des plus grosses affaires de France et de Navarre, bon génie de Montigny-les-Trembles, était chargé dans la voiture, et le chauffeur embrayait en lançant Alors, si vous voulez revoir votre client, rendez-vous à la morgue de Sens.

Il effectua son demi-tour avec dextérité, et l’ambulance démarra vers le sud. Les quatre hommes la regardèrent s’éloigner en silence, et le brigadier Moulins se tourna vers Robert Bordet.

— Nous avons déjà, grâce à M. Fouasse, une identification formelle du corps, dit-il. La confirmez-vous ?

— Oui…, soupira l’adjoint au maire. Il s’agit bien de M. Leroy-Baumer, d’Unifleuve. Il avait déjeuné chez moi et m’avait quitté peu avant quinze heures pour regagner Paris.

Robert Bordet était un homme de quarante ans, environ, le visage glabre, les cheveux coupés en brosse, les yeux clairs. Tout en lui respirait l’assurance et la volonté. Ce ne devait pas être un homme commode, et maintenant moins que jamais, à en juger par ses mâchoires crispées, son regard dur, fixé sur l’épave de la Porsche.

— Vous allez, j’imagine, rassembler les affaires personnelles du mort, dit-il en s’adressant au brigadier.

Ce fut le gendarme Sarrasin, qui était en train d’examiner l’intérieur de la voiture, qui répondit à la place de son chef :

— Ce sera vite fait : tout a brûlé.

Il brandit un bout de cuir noirci.

— Voilà tout ce qui reste de sa serviette.

Bordet eut un geste de dépit, se contint pourtant rapidement.

— Voici enfin le maire, dit-il simplement.

La nuit était maintenant presque entièrement tombée. L’horizon se confondait dans la pluie, le brouillard, et les ténèbres grandissantes. La 2 CV qui bringuebalait vers eux avait ses veilleuses allumées.

La petite voiture parut se faufiler entre l’opulente Mercédès et la Jeep, massive et carrée comme un bouledogue. Elle s’arrêta doucement sur le tapis de feuilles mortes, et la portière avant gauche s’ouvrit.

Instinctivement, les deux gendarmes rectifièrent la position, et Julien Fouasse jeta derrière lui le mégot de sa cigarette. Seul, Bordet, les mains dans les poches, bien campé sur ses deux jambes écartées, le front plissé, le visage fermé, attendait…

3

Hubert Morand était le type même du gentleman farmer. Outre-Manche, il eût parfaitement répondu à l’idée que l’on se fait du « squire ». C’était un homme de haute taille, mince, aux épaules larges et carrées. Il avait cinquante-quatre ans, des cheveux grisonnants et coupés très court, un menton autoritaire. Le nez, très légèrement dévié, donnait à son visage une asymétrie qui retenait l’attention comme pour mieux séduire. Le regard direct était celui d’un homme habitué à commander.

Le personnage tout entier, d’ailleurs, exprimait une autorité naturelle. À commencer par la mise. Hubert Morand était en costume de cheval, et c’était là sa tenue habituelle. Ses longues jambes semblaient encore se prolonger dans des bottes noires, aux talons soulignés par les colliers d’éperon. Il avait...