Dans le jardin

Dans le jardin

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Livres
208 pages

Description

1992. Un jeune père de famille anglais trouve la mort dans un accident de voiture sur la Côte d’Opale. Inexplicablement, sa femme demeure introuvable. Des années plus tard, June Maréchal s’installe près du lieu du drame après avoir quitté la perfide Albion. Mais lorsqu’elle découvre la photographie de la disparue, le choc est brutal : toutes deux ont un air de famille évident. Avec l’aide de l’étonnante mademoiselle Bille, sa voisine, June commence à faire le rapprochement entre l’accident et sa propre histoire. Un début qui pourrait bien être celui de la fin.

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Date de parution 01 avril 2013
Nombre de lectures 3
EAN13 9782359733891
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Extrait


Une retraite bien méritée

Mlle Bille était perplexe : « Finalement, ai-je fait le bon choix ? » s’interrogeait-elle en ce matin de novembre, alors que la brume se dispersait enfin sur le village, laissant apparaître le clocher de l’église de Sainte-Marie-Kerque et sa silhouette trapue par la fenêtre du salon.

Depuis qu’elle était en retraite (une retraite bien méritée selon ses collègues qui l’avaient vue partir à regret), Jeannette Bille avait décidé de « prendre son temps », et s’installer pour le petit déjeuner au salon (ou plutôt dans la grande pièce du rez-de-chaussée qui servait de « salon-salle à manger ») faisait partie de ses nouvelles habitudes. Pendant des années, elle avait vécu au rythme de son travail à la Poste de Dunkerque, quittant son petit appartement du boulevard Sainte-Barbe (entrée C, appartement 16, 2e étage) pour arriver ponctuellement au bureau de poste à quelque cent mètres à pied de chez elle, et se retrouver derrière le guichet de 9 heures à 12 heures et de 14 heures à 18 heures, du lundi au vendredi. Et là, pendant quarante ans, elle n’avait cessé de répondre aux innombrables tâches qui lui incombaient : envoi ou réception de courriers ou de colis, formulaires de « recommandé », vente de timbres au carnet ou à la pièce, accueil du public pour des réclamations de tous ordres, sans compter les opérations bancaires et les promotions commerciales, car les PTT de ses débuts s’étaient progressivement transformés et avaient mué en un vaste service multitâche dénommé pompeusement La Poste, faisant porter à ses employés bien des charges et des responsabilités supplémentaires sans leur augmenter leurs salaires pour autant… Sans parler de l’arrivée de l’informatique, qui avait révolutionné tous les services et occasionné bien des cauchemars aux débutants de l’écran et du clavier… Mlle Ficheux en avait été toute retournée et elle avait déposé sa demande de préretraite à cette occasion, ce qui n’avait guère chagriné Jeannette Bille qui n’avait jamais apprécié son voisinage, ses réflexions aigres-douces et son haleine de chacal… « Bon débarras ! » avait-elle pensé lors de l’apéro de départ de sa désormais ex-collègue… Elle avait été avantageusement remplacée par une petite stagiaire, qui avait fait ses preuves et qui signait tous les ans son renouvellement de CDD sans aucun espoir de titularisation ou de CDI mais qui gardait le moral et enchantait tout le service « accueil » de ses blagues potaches qui n’entamaient pas ses compétences professionnelles, même si certains « clients » (on disait « client » désormais à la Poste) avaient un peu de mal avec ses piercings et son tatouage à la naissance du décolleté… Non, vraiment, cette Alicia plaisait bien à Mlle Bille, et sa présence avait rajeuni l’ambiance et apporté un peu de fraîcheur juvénile pour ses dernières années d’activité.


Jeannette était restée « vieille fille » comme le disaient sa mère et sa tante en chuchotant en de longs conciliabules, mais elle se moquait bien de cette appellation. Elle avait connu des déboires amoureux dans sa jeunesse, puis elle avait vieilli en toute liberté dans une solitude choisie, préférant se sentir « seule que mal accompagnée », et avait pris goût à ce célibat confortable et à sa vie bien rodée. Elle avait à présent 61 ans et avait quitté sans regret La Poste, ses majuscules, ses colis, ses courriers et ses collègues, souhaitant profiter d’une retraite bien méritée. Les blagues d’Alicia lui manquaient cependant, ainsi que l’ambiance fourmillante des lieux publics, mais Jeannette appréciait aussi le calme de ses nouvelles journées, et puis, pouvoir piquer du nez après le déjeuner et s’assoupir une petite heure n’étaient pas pour lui déplaire… La sieste ! Quel luxe incomparable !


Mlle Bille était devenue une adepte de la sieste, et, sitôt le déjeuner terminé, elle choisissait de la lecture dans la pile de ses magazines et allait s’allonger dans sa chambre au creux de son moelleux matelas… Elle lisait quelques pages, puis se laissait plonger avec délice dans la douceur d’une sieste attendue… Luxe, calme et volupté… Malheureusement, elle s’était vite rendu compte qu’à cette heure-là, en début d’après-midi, c’était l’agitation qui régnait dans le quartier : le camion des pompiers à l’angle du boulevard Sainte-Barbe qui multipliait les sorties, toutes sirènes hurlantes, le va-et-vient permanent des voitures du centre-ville, la proximité des lycées et des établissements scolaires, et les livraisons aux commerçants du rez-de-chaussée de son immeuble, le tout dans un concert de klaxons : toute cette cacophonie avait eu raison du calme nécessaire à son assoupissement, et, pour la première fois, elle ne s’était plus sentie réellement bien chez elle, dans le confort cosy de son petit appartement. Elle avait alors bien réfléchi à la situation et avait pris la plus grande décision de sa vie : elle allait déménager ! Sa mère et sa tante étaient mortes toutes deux, et lui avaient laissé un petit capital qui arrondissait sa maigre retraite… Le marché de l’immobilier était au beau fixe en centre-ville, et elle pouvait vendre son petit appartement si bien placé « dès qu’elle le souhaiterait », lui avait assuré l’agent immobilier de la place Castagnier… Elle prit alors le temps d’une longue réflexion et passa toutes ses journées à parcourir les annonces de ventes immobilières des agences dans le secteur et dévora tous les sites internet alloués aux maisons à vendre, du « Bon Coin » à « Maisons et châteaux », en passant par « Maisons de charme » et « Maisons pas chères » ; elle devint rapidement une spécialiste du décryptage d’annonces, car elle apprenait vite et était très maligne : c’était là son point fort. À la voir, petite bonne femme boulotte et sans grande allure, on ne se doutait pas à quel point Jeannette était vive d’esprit, intelligente et observatrice… Déjà à l’école, elle trouvait réponse aux questions les plus ardues. Puis, à La Poste, les problèmes complexes étaient confiés à sa perspicacité et sa discrète efficacité. Mais elle n’en avait jamais tiré fierté, parlant simplement de bon sens et de travail bien fait… Elle avait vite compris qu’une maison « rustique » manquerait du confort le plus élémentaire, qu’un bien « calme et champêtre » se situerait dans le trou du cul du monde (expression qu’elle avait apprise de la bouche d’Alicia) et qu’une « petite maison cosy » se limiterait au gabarit maison de poupée… Et après maintes recherches infructueuses ou décevantes, elle avait décidé de s’établir à la campagne et avait jeté son dévolu sur une petite maison flamande à Sainte-Marie-Kerque, près de Bourbourg.


Mine de rien, toute cette aventure lui avait fait changer d’adresse, de mode de vie, de département (du 59, Nord, au 62, Pas-de-Calais), et tout ça à plus de 60 ans, mazette ! Jeannette était fière de cet exploit ! Après un déménagement bien éprouvant, elle se retrouvait dans ce petit village de 1 537 âmes dans les marais de l’Aa, et y avait trouvé la maison de ses rêves.

Néanmoins, ce matin-là, deux mois après son installation, elle tartinait son pain de confiture de cerise et se demandait pour la première fois : « Ne vais-je pas m’ennuyer un peu ici ? »