Dix jours pour mourir

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« Dix jours pour mourir » :
Policier singulier puisque le tueur en série se trouve être un virus qui frappe les humains immergés dans la forêt africaine.
Frappés d’impuissance, car retenus en otage par des autochtones rebelles dans cette forêt primaire, les Blancs vivent dans la plus grande angoisse.
Quel est ce virus ? Quel est son vecteur de propagation ? Quel sera le prochain contaminé ? Un médecin noir – lui aussi otage – tente de persuader les dissidents noirs qu’ils ne sont aucunement immunisés.
En vain. Pour tous, le danger mortel rôde…
« Mortelle tricherie » :
D’un fléau à l’autre… Cette fois, l’agent pathogène potentiellement mortel est une création de l’homme : le produit dopant. Ce dopage en milieu sportif professionnel qui s’étend au monde amateur !
Deux morts, et l’anxiété de l’innocent accablé par les apparences.
Traqué, il déploie des efforts désespérés pour se disculper et… venger la mort de son copain !

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Date de parution 30 septembre 2014
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Langue Français

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DIX JOURS POUR MOURIR

Suivi de

MORTELLE TRICHERIE

Jean-Claude Thibault

© Éditions Hélène Jacob, 2013. CollectionPolars. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-098-5

DIX JOURS POUR MOURIR

Chapitre 1


Quel danger menace l’humain dans l’exubérante forêt africaine ? Tel un tueur embusqué…
Bien qu’invisible, ce danger est d’autant plus angoissant qu’il est latent, se révélant de
temps à autre. Sans raison apparente.
Il planait bel et bien au-dessus des têtes d’Alexis et d’Hugo.
*
* *
Pas le moindre vent ne venait compenser cette chaleur poisseuse. Malgré l’habitude, les
hommes éprouvaient presque une sensation d’étouffement.
— Dialo ! Il nous le fait à combien, le sac de riz, finalement ? reprit le Blanc assis sur ses
talons.
— Il dit que c’est le bon prix, répondit évasivement le grand Noir en tournant son regard
vers l’intérieur obscur de la case en pisé.

Là où, tout à l’heure, avait disparu le marchand.
— Pour nous ou pour lui, «le bon prix »? ironisa l’autre broussard blanc, debout sous le
soleil vertical.
— On va se débrouiller pour que ce soit pour nous, répliqua Dialo dans un grand sourire.
Debout devant la case au toit plat, le Noir, silhouette élancée, ôta ses lunettes de soleil pour
s’essuyer le visage d’une main grande ouverte. Derrière lui, un généreux orifice percé dans le
mur en pisé servait de vitrine. À deux pas, la porte de bois bâillait, laissant deviner une vaste
pièce encombrée de caisses empilées en désordre. Machinalement, il s’essuya la main au
maillot de corps moulant son torse d’homme jeune et vigoureux; maillot qui, l’instant
d’avant, était encore d’une blancheur irréprochable. Seul le chapeau de brousse kaki avouait
carrément un passé de labeur.
— Eh bien, Dialo, on pleure son parasol… ?
Sur son visage tanné, le Blanc resté debout affichait un sourire amical en fixant le svelte
Africain. Moins grand, bien que d’une taille notable, il se dégageait de lui une robustesse
certaine. Sa chemise d’un kaki délavé, aux poches de poitrine anormalement bourrées,
montrait de larges cernes de sueur.
Dialo partit d’un grand éclat de rire, promenant son regard au loin.
Au-delà des dernières cases de boue séchée du gros village africain commençait une nature

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échevelée : la forêt primaire. À mi-distance, deux arbres plus frêles, ficus géants aux multiples
branches, se découpaient sur la forêt touffue. De place en place, des bananiers laissaient
tomber lourdement vers le sol leurs larges feuilles déchirées. L’exubérance des palmiers,
pareille à un feu d’artifice, rompait l’uniformité verte de cette énorme masse feuillue au côté
oppressant.
Plusieurs gamins déguenillés s’étaient approchés. Les plus petits étaient nus comme des
vers. Plantés là, debout, muets, leurs regards étaient rivés aux visiteurs, chargés de cette
curiosité sans vergogne plus forte que la timidité, celle qu’éprouvent les campagnards devant
l’étranger venu de contrées mystérieuses.
— Bonjour, les chandelles ! s’agaça le Blanc accroupi.
Il avait un visage tout rond qu’aggravait encore une nette tendance à l’embonpoint. Malgré
la trentaine proche, il gardait des bras dodus de bébé. Quand il souleva son casque de liège
pour s’éponger à main nue, il découvrit une chevelure blonde dangereusement clairsemée;
elle dominait un front au teint clair qui contrastait avec le hâle du visage rieur.
Toujours debout, l’autre Blanc, à peu de chose près du même âge, consulta sa montre.
— Dix heures. Il fera rudement bon à midi, pas vrai, Hugo… ?
Puis il fixa Dialo en souriant.
— Heureux pays où l’eau chaude est gratuite !
— À condition de faire prendre un bain de soleil à la théière…, ironisa Hugo.
— Oh, mais Patron, répliqua joyeusement Dialo à l’adresse du Blanc resté debout, je crois
que tu préfères la bière…
— C’est bien toi qui m’as contaminé ? repartit ce dernier, moqueur.
— Je suis témoin, Alexis, je suis témoin, approuva drôlement Hugo, prenant un air

convaincu en se relevant.
Tout sourire, Dialo dodelinait de la tête pour marquer sa désapprobation.
— Qu’il livre le riz avant ce soir à la case de passage, fit Alexis soudain redevenu sérieux.
Dis-le-lui.
Docile, Dialo traduisit à la cantonade.
Les trois hommes reprirent leur marche en suivant la rue de terre battue; elle serpentait
entre les cases de boue séchée entassées de façon désordonnée. De forme rectangulaire, le toit
plat souvent constitué de tôles rouillées, dont la couleur ocre tirait sur le rouge. Quelques-unes
possédaient une courette entourée d’une barrière grossièrement fabriquée. De rares ouvertures
carrées, plutôt étroites, faisaient office de fenêtres; devant presque chaque entrée, libre de
toute porte, des femmes au boubou bariolé pilaient le mil d’un mouvement monotone. Ce qui

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ne les empêchait pas de regarder passer les Blancs.
Ils bifurquèrent dans une autre voie qui menait vers les dernières cases de l’agglomération.
Là, ils s’approchèrent d’une cour sans ombre, cernée par un muret en forme de U fait de terre
séchée. Une grande bâtisse « en dur » fermait la cour.
— C’est pas une case de passage «quatre étoiles » que nous avons là? remarqua Alexis
avec satisfaction.
— Depuis hier et… seulement jusqu’à demain matin, nuança Hugo. Pas le temps de mollir.
— Ta forêt te manque déjà ? Nous aussi, hein Dialo ?
En guise d’assentiment, la blanche dentition réapparut.
Un grand adolescent était assis sur le muret, tenant en laisse un singe de petite taille.
— Patron ! dit le jeune Noir en s’adressant à Hugo, montrant l’animal de sa main libre.
— Il demande si tu veux le beau singe, crut bon de traduire Dialo.
Le regard de l’homme blond s’alluma, détaillant la bête.
C’était un jeune chimpanzé; des longs poils noirs recouvrant tout le corps émergeaient
deux grandes oreilles décollées, roses. Rose également, la face qui malgré sa jeunesse était
toute ridée, évoquant un vieux nain. Et, au milieu, deux grands yeux ronds étonnés.
— Combien ?
La bête cacha soudain son museau derrière sa main. Les trois hommes rirent de bon cœur.
Recouvrant les poignets du singe, les longs poils faisaient penser aux manches d’un pull
trop grand.
L’adolescent montra les cinq doigts de sa main ouverte. Aussitôt, élevant la voix, Dialo le
réprimanda sèchement. Impassible, le gosse supprima un doigt. Le svelte Noir acquiesça de la
tête. Déjà, Hugo extirpait un portefeuille usagé de la poche arrière de son short.
La case de passage comprenait trois grandes pièces aux murs blanchis et au sol cimenté.
Alexis se laissa tomber sur un lit pliant. De son regard brun chaleureux, il observait le
comportement du singe dans cet environnement nouveau pour lui. Et, également, celui de son
compatriote. Sa grande bouche dessinait un demi-sourire indulgent. Surmonté d’une tignasse
châtain, son visage allongé aux mâchoires carrées exprimait la bienveillance.
— Qu’est-ce que tu vas faire en forêt avec tous ces singes qui nous narguent du haut des
grands arbres ? fit-il, songeur. Ça va lui rappeler quelque chose, à ton protégé…
— Ça se pourrait… mais il a toutes les chances de faire partie des dominés, d’être rejeté
par les mâles restés sauvages.
— Ouais, sûrement. Il ne fera pas un interlocuteur bien fameux.
— Sauf si je lui apprends l’espéranto…

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À ce moment précis, le singe mit la main en cornet à son oreille. Alexis pouffa.
— Tu es trop doué, dit en riant Hugo. Quel mime tu fais !
— Il s’appelle Marceau ?
— Pourquoi pas, hein, Marceau ?
Le singe effectua une grimace qui pouvait passer pour un sourire.
*
* *
Là-bas, disséminés de loin en loin, quelques cocotiers se dressaient, parfaitement
immobiles, au-dessus de la lisière de la forêt encerclant le village africain. D’autres palmiers
se distinguaient du rideau végétal par leur tronc élancé couronné d’un bouquet de longues
feuilles.

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Chapitre 2


La nuit était tombée brusquement. Comme chaque soir sous les tropiques.
Dans l’obscurité de la case, les deux Blancs reposaient sur leur lit de camp respectif coiffé
d’une moustiquaire blafarde, tel un chapeau pointu géant. Au bout de sa laisse, généreusement
rallongée pour la nuit, le singe était étendu sur une cantine métallique. Il se mit à s’agiter dans
son sommeil ; puis à soulever la tête, le cou tendu.
Hugo ouvrit les yeux et se redressa sur un coude.
— Bouge pas ! fit Alexis, lui aussi réveillé par les mouvements du singe. Vise là-haut, sur
le mur.
Une tache brunâtre, ronde, se détachait sur la blancheur diffuse de la paroi. Elle mesurait
bien vingt centimètres de diamètre! De chaque côté, des pattes filiformes bougèrent
légèrement.
— Mastoc, l’araignée, constata Hugo, contrarié.
Tout doucement, les deux hommes s’assirent sur leurs lits. Presque synchrones. Le singe
poussa un petit gémissement. À tâtons, ils écartèrent les moustiquaires, s’emparèrent chacun
d’une chaussure, puis se levèrent avec mille précautions.
Sur le mur, la tache restait immobile.
Alexis fit un pas en avant. Il était le plus proche de la paroi. Hugo l’imita. Un pas encore…
L’araignée monstrueuse ne bougeait toujours pas. Alexis leva lentement la main crispée sur le
contrefort de la chaussure. Soudain, il la projeta violemment vers la bête sombre. Touchée,
elle tomba sur le sol, essayant de s’enfuir de toute la force de ses multiples pattes. Hugo
l’acheva en poussant un « han ! » de dégoût.
Déjà, Alexis actionnait la lampe à pression, alimentée au pétrole. La lumière jaillit,
aveuglante.
— Misère, c’est une méduse ! fit-il, impressionné.
— La vacherie !
Le singe s’approchait du corps de la bête.
— Marceau ! Pousse-toi ! cria Hugo en l’écartant de la main.
Alexis se chaussa un pied pour sortir le corps hideux dans la cour.
— Tu dribbles vachement bien, t’aurais pu faire une carrière…

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L’intonation marquait le soulagement.
Bientôt, la vive lumière s’éteignit.

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Chapitre 3


Les deux Blancs, escortés de Dialo et du petit poilu, s’étaient arrêtés à un endroit où les
cases étaient disposées en demi-cercle; cela formait une sorte de petite place en bordure du
village. Au milieu de cet espace libre se dressaient quatre gros piliers de bois supportant une
toiture rectangulaire plate, faite de branchages offrant une ombre accueillante, où tous allèrent
s’asseoir, singe compris, pour s’installer dans l’attente.
Le soleil matinal était déjà chaud. Soulevant leur coiffure, les deux Blancs s’épongeaient,
bientôt imités par Dialo qui soupirait. Alexis, par habitude, consulta sa montre puis, pour
s’occuper, se mit à détailler les indigènes.
Un gamin tout nu traversait l’espace libre en courant de toutes ses forces. Une femme au
visage empâté portait une calebasse sur la tête, son boubou aux tons vifs ondulait au rythme
de sa marche pourtant lente.
Restés debout en plein soleil à quelques mètres des Blancs, des loupiots déguenillés
portaient sur le quatuor assis des regards indiscrets.
Enfin apparut entre les cases un groupe d’hommes noirs. Drapés dans des boubous brodés
sur fond blanc ou bien bleu, ils avançaient avec majesté vers l’abri aux palabres.
L’un d’eux cria un ordre dans sa langue à l’adresse des petits badauds. Aussitôt, les gamins
s’éparpillèrent en courant. Mais, vingt mètres plus loin, ils s’arrêtèrent pour reprendre leur
observation, clignant des yeux sous l’ardent soleil.
Dialo se leva pour saluer le chef du village, un grand gaillard aux cheveux blancs et aux
dents mal plantées, qui fit signe de s’asseoir. Les palabres commençaient. Quand chacun fut
installé, Dialo reprit les salutations traditionnelles, demandant au chef des nouvelles de sa
santé, de celle de sa famille, de ses amis, de ses animaux. Le chef égrenait ses réponses
comme une litanie. Politesse africaine.
Enfin, Alexis prit la parole :
— Dis au chef que nous le remercions de son hospitalité.
Dialo traduisit dans la foulée. Le chef écoutait, regardant tour à tour l’interprète et les deux
Blancs.
— Dis-lui que nous avons trouvé le riz qu’il nous fallait et que nous repartons travailler
pour déterminer l’indemnisation des petits planteurs qui seront inondés par le barrage.

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Tout autour du chef se tenaient les notables du village, tous âgés, impassibles, écoutant la
traduction dans une sorte de recueillement.
Le chef reprit la parole.
— Il dit qu’il est heureux de t’avoir été agréable. Il dit que le Blanc doit bien connaître les
méfaits du barrage d’Assouan en Égypte.
Un peu interloqué, sans toutefois n’en rien montrer, Alexis laissa un court silence
s’installer. Le chef de village faisait allusion aux inconvénients du barrage, découverts depuis.
Mais leur gouvernement avait fait un choix.
— L’information circule, fit Hugo sarcastique, y’a pas à dire…
Curieusement, Dialo traduisit. Le chef hocha la tête avec gravité.
*
* *
Le soleil commençait à brûler furieusement quand les Noirs chargèrent les sacs de riz dans
la pirogue. Les deux Blancs et Dialo grimpèrent à leur tour, suivis du petit singe.
Massés sur la rive, dénudée à cet endroit, les villageois profitaient du spectacle. Aux
premiers rangs se pressaient les enfants, turbulents comme de petits chiens.
Les rameurs pagayèrent puissamment contre le courant pour s’éloigner de la berge pendant
que les deux Blancs saluaient de la main les habitants.
Ce qui devait devenir une aventure imprévisible commençait.

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Chapitre 4


La prolifération incroyable de la végétation provoquait une sensation confuse
d’étouffement. Cet enchevêtrement inouï de plantes prolifiques, de branches, de lianes, de
troncs de toutes grosseurs, était plongé dans une relative pénombre. La lourde voûte feuillue
laissait passer si chichement le soleil que seuls de longs rais d’une lumière violente trouaient
çà et là l’ombre ambiante. Faisant jaillir des ensembles végétaux aux couleurs brutalement
rehaussées. À quelques mètres, le tronc d’un arbre géant renversé constituait une
insurmontable barricade. Son énormité spongieuse, plus haute qu’un homme, mettrait une

décennie pour se fondre dans le sol. Par bonheur, la visée de nivellement passait de peu à
côté.
Campé sur ses deux jambes écartées, Alexis, l’œil rivé à son appareil, dirigeait les
manœuvres du geste. L’équipe de neuf Noirs ouvrait, à la machette, un layon dans
l’enchevêtrement végétal afin de rendre possible la visée. Bientôt, la mire tenue pour l’heure
par Dialo put se mettre en place ; verticalement.
Au faîte des plus grands arbres, on distinguait difficilement une compagnie de singes qui
manifestait son mécontentement par des cris et des bris de branches; lesquelles tombaient
assez loin des intrus humains.
— Ça pue ! râla Alexis.
— Ils pissent de colère, s’esclaffa Dialo, mis en joie.
— Verticale, ta mire, s’il te plaît !
Tout à coup, les manœuvres noirs s’agitèrent.
— Serpent ! Serpent ! criaient nombre d’entre eux.
Ils formèrent aussitôt un large cercle autour d’une portion du layon, tout en taillant à la
vavite dans les branches coupées des verges de quelque deux mètres. Alors, utilisant leurs
bâtons comme des fléaux, ils se mirent à battre anarchiquement le sol du layon jonché de
branchages. Jusqu’au moment où, triomphalement, un Noir souleva du bout de son bâton le
cadavre d’un gros serpent de la même couleur vert tendre que le dessous des feuilles.
— Satoutou ! Satoutou ! braillaient tous les manœuvres, hilares.
— La vipère à corne, traduisit Dialo.
— Ils vont se régaler ce soir, conclut Alexis.

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À présent, devant les manœuvres, l’ombre de la forêt paraissait s’éclaircir. Les premiers
débouchèrent dans une manière de clairière plantée d’abord de bananiers, plus loin de
caféiers. Attiré par le bruit, un couple de jeunes Noirs se tenait là, debout. La femme portait
un enfant dans le dos, en tenait un autre par la main.
Alexis s’avança vers eux :
— Bonjour !
Le couple répondit par un cérémonieux hochement de tête.
— Dialo, reprit le Blanc, viens expliquer. Dis-leur que les eaux du barrage vont monter
jusque là où nous sommes. Et que nous allons compter les bananiers et les caféiers qui seront
noyés ; pour les indemniser.
À deux cents mètres, légèrement en contrebas, on apercevait la rivière qui charriait des
eaux boueuses, d’une couleur ocre clair.
Alexis extirpa un téléphone cellulaire de l’étui fixé à sa ceinture et composa un numéro.
— Allô… Hugo ? Alexis. Je suis tombé sur une petite plantation, bananes et café. Et toi,
sur ta rive, toujours rien de nouveau… ?
*
* *
Hugo se trouvait au plus profond de la forêt primaire, cerné par une débauche de
végétation rendue plus sombre encore par l’absence de toute percée de soleil.
— T’es un homme heureux, fit-il, parce que, moi, je suis comme qui dirait cerné par le
vert, interdit de coups de soleil, rongé par l’humidité ! Alors, tu penses, même en employant
un sèche-cheveux, aucun planteur ne pourrait survivre…
Le rire d’Alexis lui martyrisa le tympan.
— Rigole, rigole, ma peau va bientôt se ratatiner comme au sortir du formol et je finirai en
vitrine au musée des colonies. Vraiment, si jamais je tombe sur une plantation aujourd’hui, je
vous fais une chair de poule…
Et il s’épongea vigoureusement le front.
— … à plus tard sur les ondes, conclut Hugo.
Il remit son instrument à la ceinture, colla son œil au viseur pour noter sur un carnet le
chiffre lu sur la mire, puis fit signe à l’un des manœuvres noirs d’enlever l’appareil de
nivellement. À cet endroit, le sol était en pente et l’importante humidité rendait glissantes les
branches coupées tombées dans le layon. Pieds nus, le manœuvre semblait plus sûr qu’Hugo,
équipé de ses chaussures de brousse. Il fit une embardée, mais put se raccrocher à un petit
arbre épargné. Les Noirs rirent sans malice.
— Patron, viens voir…, fit l’un d’entre eux.

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Hugo s’approcha. L’Africain tendait le doigt vers le pied d’un arbre colossal développant
d’énormes racines. L’ombre y était encore plus dense. Le topographe fronça les sourcils,
s’efforçant en vain de distinguer ce que signalait le Noir. Quelque chose bougea. Enfin, il crut
apercevoir un groin noirâtre armé d’une défense de sanglier. L’animal faisait face.
— Elle a ses petits, avertit le manœuvre.
Brusquement, le mufle disparut, tandis que des branchages frissonnèrent.
Avec précaution, Hugo s’avança. Son visage était crispé. Sous les hautes racines, la
pénombre s’aggravait. Il se faufilait dans cette sorte de cage naturelle quand son pied se prit
dans une tige serpentant au sol ; il perdit l’équilibre et s’étala de tout son long !

— Patron, attends ! s’écria l’un des Noirs.
Maintenant, couché sur le côté, il retenait son souffle : à moins d’un mètre de son visage,
une araignée géante se tenait immobile. Sombre, la masse semi-sphérique se confondait
presque avec les végétaux d’un vert foncé. Les yeux plissés, Hugo grimaça, tétanisé. D’un
seul coup, les pattes de la bête la soulevèrent et, dans une agitation fébrile, l’éloignèrent avec
une vélocité inouïe. Hugo relâcha l’air bloqué dans ses poumons. Il essaya de se relever, mais
son sac à dos, coincé par une racine, le clouait à la couche d’humus. Une très forte odeur de
moisi l’oppressait. Avec peine, il se dégagea des bretelles, l’une après l’autre. Une main
robuste le saisit sous l’aisselle et, en force, l’aida à se mettre debout.
— Ça va, Patron ?
— Ça va, ça va…
Une musaraigne, pas plus grosse qu’une souris, urinait contre une poche latérale du sac à
dos.
— C’était un sanglier ? Une femelle de sanglier, hein ? interrogea Hugo.
— San-glier… ? répéta le Noir, perplexe.
Hugo se pencha alors pour soulever son bagage. La musaraigne avait disparu.
Là-bas, Marceau armé d’une branche fouillait une termitière; il extirpait ainsi de leur
monticule des termites qu’il dévorait avec ardeur.

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Chapitre 5


Pendant ce temps, une Jeep cahotait sur la piste de terre rouge qui, saignant la forêt, menait
au village tapi près du fleuve. À côté du pilote, homme noir à la chemise claire rougeoyant de
poussière, se trouvait une Blanche, belle jeune femme brune au regard résolu.
— Avec le chef de village, on procède comme d’habitude, lança le conducteur qui n’avait
sans doute pas trente ans.
— Dame, il nous faut bien ruser, répondit la femme dans un demi-sourire. L’Afrique
pousse l’homme en avant pendant que la femme tire les ficelles.
— Tu sais bien qu’on ne peut guère bousculer les traditions. Ensuite, c’est toi qui parleras
logistique au nom de l’O.N.G., d’accord ? Mais, pour les ficelles, on verra…
Il partit d’un grand éclat de rire et rétrograda en deuxième pour pénétrer dans le village. En
dépit de traits épais et d’un nez particulièrement épaté, il émanait de cet homme noir une
distinction certaine ; un grand calme aussi. La femme, à la carnation blanche repue de soleil,
riait de bon cœur.
La Jeep roulait au pas devant une ribambelle de gosses plus ou moins nus, accourus de
toutes parts. Enfin, elle atteignit l’endroit où les cases, disposées en demi-cercle, faisaient
place au lieu de palabres surmonté de son toit plat rectangulaire. Là où avaient parlementé les
topographes.
La première, la jeune femme en short et chemisette kaki descendit avec naturel, souriant à
l’intention des gamins qui observaient à distance. Elle attendit son confrère noir et tous deux
allèrent s’asseoir sous l’ombre bienfaisante.
— On va être coupés du monde automobile pendant près d’un mois, ironisa l’homme, va
falloir tenir le coup…
— Tu dis ça, Raphaël, parce que tu n’as jamais été à Venise.
— Bien sûr que si! Mais, là-bas, ce sont des plaisantins: ils n’ont pas pu se séparer des
canots à moteur.
— Sûr qu’ici, on n’aura pas de ces nuisances…
Le groupe chamarré, constitué du chef de village et de ses notables, arrivait à moins de
vingt mètres. L’homme et la femme se levèrent. Et le rituel des civilités commença. Après
quoi, tous s’assirent.

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