Fugue mortelle en Ré

Fugue mortelle en Ré

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160 pages

Description

Elle court. C’est une fuite éperdue pour sauver sa vie. L’enfant tente de la suivre mais ses poumons malades le font souffrir. Dans un instant, l’homme qui les traque va les rejoindre et il en sera fini de leur impossible rêve…
Franck Nérac et son cousin Fabio, évadés de la Maison d’Arrêt d’Aix-en-Provence, veulent récupérer le butin de leur dernier braquage qui les attend quelque part en Charente Maritime.
Chargé de les rattraper par Lorraine Bouchet, jeune et jolie magistrate qu’il a bien connue dans un passé récent, le commissaire Landowski se lance à leurs trousses. Sans être dupe.
La poursuite s’engage… à tombeaux ouverts !
De Saintes à La Rochelle, en passant par les îles d’Oléron et de Ré, se joue cette partie d’échecs où l’amour et la haine se disputent… la vie.
La symphonie du nouveau monde pourrait bien se changer en requiem dans le petit bois de Trousse-Chemise…

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Date de parution 01 novembre 2017
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EAN13 9782374535029
Langue Français

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Présentation
Elle court. C’est une fuite éperdue pour sauver sa vie. L’enfant tente de la suivre mais ses poumons malades le font souffrir. Dans un instant, l’homme qui les traque va les rejoindre et il en sera fini de leur impossi ble rêve… Franck Nérac et son cousin Fabio, évadés de la Mais on d’Arrêt d’Aix-en-Provence, veulent récupérer le butin de leur dernie r braquage qui les attend quelque part en Charente Maritime. Chargé de les rattraper par Lorraine Bouchet, jeune et jolie magistrate qu’il a bien connue dans un passé récent, le commissaire Landows ki se lance à leurs trousses. Sans être dupe. La poursuite s’engage… à tombeaux o uverts ! De Saintes à La Rochelle, en passant par les îles d ’Oléron et de Ré, se joue cette partie d’échecs où l’amour et la haine se disputent… la vie. La symphonie du nouveau monde pourrait bien se chan ger en requiem dans le petit bois de Trousse-Chemise… *** Serge LE GALL est né à Concarneau en 1951. Amateur de recherches historiques, il a publié plus ieurs monographies sur le Sud-Finistère avant de se tourner avec bonheur vers le roman policier. Il vous propose ici de participer à une nouvelle en quête du commissaire Landowski.
Fugue mortelle en Ré
Les enquêtes du commissaire Landowski
Serge Le Gall
38, RUE DU POLAR LES ÉDITIONS DU 38
PROLOGUE
— Dépêche-toi, Luke, il va nous rattraper ! L’enfant fait des efforts pour ne pas perdre de ter rain. Il trottine bravement, avançant ses jambes maigres avec une régularité lou able. Il s’applique. Il veut bien faire, il veut qu’elle soit fière de lui, fière de sa volonté, de son courage. Lui qui a été si longtemps l’enfant de personne, il ne veut pas p erdre celle qui est venue le chercher. Ce serait trop dur, trop injuste que de s e retrouver dans une autre famille ou dans un foyer. Il a trop mal vécu ces années che z les Mercier. Il y a trop attendu des parents si silencieux dans l’absence alors qu’i l aurait suffi d’un mot de leur part pour faire naître le plus beau jour de sa vie. Main tenant que les choses peuvent s’arranger, il veut saisir sa chance. Il veut vivre au lieu de végéter, être au lieu de disparaître. Alors, il court. Il s’obstine, même si ses poumons malades rechignen t à accepter l’air frais du matin. Il sent que son souffle est en train de l’ab andonner, mais il ne veut pas s’y résoudre. Il puise au plus profond de ses ressource s respiratoires pour compenser ses faiblesses. Il a besoin de tousser. Il ne le fe ra pas. Il a mal. De cette douleur insidieuse qui lui a si souvent comprimé la poitrine quand, à la nuit tombée, il pensait à ses parents. La douleur de l’incompréhensible absence. Il avait mal de ne pas les connaître, mal de ne pas les voir. Mal de n’avoir comme marques d’affection que celles, parcimonieuses et f abriquées, d’une nourrice un peu bizarre. Mal de n’être aimé de personne. Et de n’avoir personne à aimer. Pas même un chien. — Vite, il gagne du terrain ! C’est dans un souffle qu’elle a rajouté ces quelque s mots. Ils témoignent de ses craintes et des frayeurs anciennes qu’elle croyait à jamais enfouies. Les mauvais souvenirs savent se faire discrets pendant de longu es années avant de resurgir comme des monstres au moment où on les attend le mo ins. Elle sait tout de ces choses-là pour se souvenir de nuits glauques où ell e n’avait pas le plus beau des rôles. Il y a dans leur fuite la quête de deux êtres vers un probable cauchemar parce que le rêve est devenu impossible. Pourtant, ce n’e st pas le moment de flancher. S’il reste un espoir… Elle insiste : — Cours plus vite sinon il va te prendre et te rame ner là-bas ! Elle reprend son souffle puis elle ajoute : — Et avant, il me tuera ! Le jeune garçon se met à renifler. Son mouvement de tête anime la mèche de cheveux noirs comme du jais qui lui mange le front. Il ne peut masquer les larmes qui commencent à mouiller ses yeux. Bleus comme l’o céan qui est là tout proche et qui se cache encore. Il entend sa rumeur de va-et-v ient éternel qui semble vouloir le rassurer. Il jette des regards en avant comme s’il s’attendait de voir surgir le rivage comme un eldorado.
De temps en temps, il rajuste le pantalon de son py jama à fines rayures qui a tendance à glisser sur ses cuisses frêles. Peine pe rdue car la ceinture froncée n’arrive pas à serrer assez une taille un peu trop fuyante. La femme court juste devant lui. Elle tient une arm e de poing dans la main gauche. Son index caresse le pontet du revolver com me si elle voulait afficher sa détermination. Elle ne veut pas avoir à chercher la détente au moment de tirer. Elle prend le risque d’une balle perdue. Elle n’a plus l e choix. Elle a bien conscience qu’elle est en train de jouer sa vie. Elle a une enjambée d’avance. Pas plus. Elle ne veu t pas forcer l’allure, pour ne pas risquer de distancer le gamin. Après toute cette épopée meurtrière, ce serait au-dessus de ses forces. Ils ont fait le choix des larmes mais ils sont encore ensemble. Elle est simplement habillée d’une nuisette blanche ornée d’un motif fleuri brodé au-dessus du sein gauche. Rien d’autre. Elle est be lle comme ça. Elle pourrait plaire à un homme, lui donner envie de la chérir et de l’aimer jusqu’au bout de leur histoire. Celui qui la pourchasse n’a plus aucun sentiment po ur elle. S’il en a eu vraiment. Il en veut surtout à sa vie. Elle n’a eu que le tem ps de chausser ses tennis en toile qu’elle porte sans lacets avant de s’élancer au deh ors. Et de fuir. Elle entend derrière eux le chasseur infatigable qu i progresse inexorablement. Il est en assez bonne condition physique, malgré une n uit d’excès. Il n’a aucun mal à gagner du terrain sur eux et elle le sait très bien . Il ne se cache pas pour respirer bruyamment. Il veut qu’ils entendent ses éructation s de prédateur lancé à leurs trousses. Pour que l’indicible peur les ronge de l’ intérieur et finisse par les paralyser. Tentative d’affaiblissement des proies p our réduire leur combativité. S’il en avait besoin. Mais il n’a aucune inquiétude sur l’issue du combat. Il sait que les deux fuyards n’auront plus aucune chance quand il s era devant eux, armé et déterminé. Prêt à en finir. Le jour qui se lève donne du cœur à l’ouvrage aux m yriades d’oiseaux qui émigrent de la pointe du Grouin vers le Banc du Bûc heron accessible à marée basse. Ce paysage idyllique, digne d’un documentair e sur la nature admirée dans sa simplicité, n’arrêtera pas le poursuivant. Il ne lui jettera même pas un regard. Il n’en aura strictement rien à foutre. La beauté du l ieu ne saurait le détourner de son objectif. Soudain, d’une voix rauque digne d’un mauvais film gothique, il se met à hurler : — Tu peux fuir au bout du monde, je t’aurai ! Je t’aurai ! Elle a frémi sous la menace. Elle a senti le vent d es mots lui frôler la peau comme un boulet. La peur toujours recommencée. Mais l’adrénaline aussi. Le gibier ne se laisse pas prendre même si le combat est perd u d’avance. Mais rien n’est joué. C’est le destin qui a les cartes en main. Elle saisit fébrilement la main du garçon puis tent e d’accélérer l’allure. Ils ont une chance de se dissimuler sous les arbres et de pouvo ir ainsi échapper à la colère de l’autre qui explose. Et puis, elle est armée. Tout autant que lui. Le gosse ne peut pas suivre. Il proteste en pleuran t, résiste à la traction qui cherche à le sauver. Il n’a plus d’oxygène à brûler et la machine est en train de s’enrayer. Il voudrait bien faire encore un effort. Il pensait aller plus loin. Il est au bout. Il n’en peut plus.
Comme à regret, elle lui lâche la main qu’elle serr ait très fort puis elle se retourne. Elle le voit s’immobiliser à quelques mèt res en arrière, le visage exsangue et le souffle court. Elle stoppe à son tour. Son arrêt brutal la déséquilibre. La fatigue aussi. Elle tombe lourdement sur le sol. L’arme qu’elle tenait à la main roule devant e lle, hors d’atteinte. Elle se retourne. Elle essaie de s’asseoir. Elle ressent un e forte douleur dans le dos qui la dissuade de trop bouger pour l’instant. Elle s’aper çoit qu’elle a perdu la chaussure du pied gauche et que son orteil est écorché. Elle soupire. Tout ce gâchis pour en arriver là, au bord du précipice, à la limite du néant, avec la certitude du désespoir. L’homme n’est pas loin maintenant. Dans une minute, il va se camper fièrement au-dessus d’elle. Que va-t-il faire ? Que peut-il f aire d’autre que de l’exécuter froidement ? Aura-t-il la bassesse de le faire deva nt Lucien, un petit bonhomme de huit ans qui ne comprendra pas ? Elle a presque froid. Elle s’aperçoit que son uniqu e vêtement ne cache plus grand-chose de son intimité. D’un geste de pudeur n aturelle, elle tente de rajuster sa nuisette qui résiste. Pathétique et beau. Elle n’a même plus peur. Elle est passée plus loin, au-delà de la barrière des sentiments et des rancœurs comme si son corps se me ttait en veilleuse pour faire de l’indifférence le meilleur remède contre la doul eur. Lucien est à quelques mètres, planté au milieu du s entier comme une pauvre chose inutile. Il ouvre de grands yeux éteints comm e si la mort l’avait déjà porté sur la liste interminable des âmes grises. Dans un instant, le chasseur va entrer dans la lumi ère comme un insecte fou. Il va ouvrir des lèvres gourmandes sur des proies offe rtes à sa vengeance frelatée. La symphonie du nouveau monde va se changer en requiem . Et elle ne pourra rien y changer. Elle soupire. De tristesse et lassitude. D’abnégati on aussi. Elle sent confusément qu’elle est arrivée au bout de son chemin. Elle s’y est préparée. Elle admet que sa vie puisse se terminer ici à l’orée du petit bois, le Bois de Trousse-Chemise…
1
Franck Nérac se retourna sur sa couche étroite. La c ouvrante se fripa sous lui en signe de résistance comme par mimétisme avec l’occu pant du lit. Parce que, comme réfractaire à tout, il se posait là le braque ur chevronné ! La colonie pénitentiaire de France et, plus encore, la force p ublique avaient appris à le savoir. À leurs dépens ! Il plia les jambes lentement, l’une après l’autre, comme si le geste avait une importance connue de lui seul. Probable superstitio n de détenu. En prison, il y a des gestes prohibés parce qu’ils ne savent que vous fil er la scoumoune. Un peu comme les lapins à bord d’un navire. Il plaça ses mains grandes ouvertes pour soutenir s a nuque et se sentir ainsi un peu plus à l’aise. Il respira profondément et fit l a grimace. Cette odeur de taule, mélange de sueur et de tabac froid, restait la plus mauvaise des sensations. Décidément, il n’aimait pas ça. Les lieux sont toujours caractérisés par des odeurs . Pour certains, il s’agit de parfums envoûtants incitant au farniente ou à l’amo ur ; pour d’autres, à l’extrême, c’est le foisonnement de miasmes et de remugles qui dégoûtent à l’envi. En prison, c’est le souvenir permanent de l’enfermement toujou rs recommencé, comme si tous étaient des fauves ne méritant pas autre chose que des cages étroites pour les faire enrager. Et chaque établissement a sa signature olf active. Les détenus nomades et les récidivistes le savent bien. Il s’en prit mentalement à la société qui poussait le vice jusqu’à limiter l’aire de repos des condamnés comme si, dans l’exécution de l eur peine, il leur fallait encore risquer la chute dans leur sommeil. Une idée de l’a dministration pour déstabiliser le détenu, empêcher les fragiles de se reposer et cond uire les faibles à se gaver de Lexomil, pour gommer les traits gênants d’une perso nnalité dangereuse. Franck Nérac n’avait jamais eu recours à ce type d’ inhibiteurs médicamenteux. Il préférait le sport, à s’en faire mal pour être aill eurs. S’il avait été contraint de les utiliser, il aurait pris cela comme une sorte de ca stration. Et ce n’était pas le genre de la maison à en croire les appétits bien connus d u personnage ! Il fixa le plafond comme s’il allait entrer dans un moment de contemplation intense. Ce n’était pourtant pas sa tasse de thé, s auf quand il cherchait à maîtriser sa haine pour mieux la laisser s’exprimer le moment venu. Il était soucieux de pouvoir s’en servir à bon escient pour obtenir une force de conviction que seule l’accumulation de colère pouvait lui conférer. Ils étaient quelques-uns à avoir subi ses sautes d’humeurs meurtrières. Il détailla, une à une, les petites zones plus fonc ées qui indiquaient un problème d’humidité sous-jacent dû probablement à l’étroites se du lieu et au confinement. Il ne s’en sentait nullement responsable. Il n’était l à que depuis quelques jours et il n’omettait jamais d’aérer copieusement sa cellule, surtout qu’il fumait cigarette sur cigarette à s’en faire péter les poumons. C’était s on côté excessif et frondeur, 1 excessif parce qu’il était toujoursborderlinedans ses actes et frondeur parce qu’il se foutait de choper un cancer du poumon. Comme de sa première condamnation. Peut-être quand même qu’il ne s’en foutait pas auta nt qu’il voulait le faire croire.
Dans son parcours pénitentiaire, il en avait vu de ces vieilles gloires du braquage se traîner comme des petits vieux le long des coursive s, blafards et fragiles, respirant comme des soufflets de forge et expectorant dans le urs mouchoirs à carreaux des mollards glaireux rosés de sang. Dans les petits matins blêmes, c’est rare qu’ils so ient joyeux en taule. Il avait plusieurs fois entendu le remue-ménage des matons p eu discrets quand l’un ou l’autre de ces ex-caïds avait fermé son parapluie d ans la nuit après avoir craché le reste de ses poumons dans le lavabo. Drôle de fin p our des figures du banditisme qui n’avaient jamais accepté de cracher au bassinet ! Dans ces moments-là comme dans d’autres, les survei llants faisaient leur boulot et Nérac ne leur en voulait pas. Il espérait seulem ent de leur part des gestes respectueux même si l’instant n’avait rien de solen nel pour eux. Il était de ceux qui ne nourrissaient pas d’animosité foncière envers le personnel pénitentiaire. Depuis quelques années, les juges de l’application des peines, permettaient aux condamnés en fin de vie de quitter la prison pour a ller cacher leur détresse dans un quelconque hameau de la France profonde, une manièr e pour l’institution judiciaire de soutenir mordicus qu’on ne meurt plus en prison. Ou alors un peu moins, histoire de satisfaire les férus de statistiques. Parce que tardivement exprimée, Nérac trouvait la m esure bien hypocrite même s’il admettait son semblant d’humanité. Depuis Robe rt Badinter, il est de bon ton d’affirmer que la justice ne tue plus. Au lieu d’ut iliser le couperet, elle use de la mort lente qui ronge comme un chancre purulent, au point que des longues peines, condamnés à perpétuité de Clairvaux, ont récemment réclamé la peine de mort pour en finir une bonne fois pour toutes. Vaste problème que l’exécution de la peine ! Il compta les taches brunes, s’ingéniant à les hiér archiser du plus clair au plus foncé. Il avait grandement besoin de polariser son attention sur quelque de chose de ce type pour s’évader un peu. En taule, on est b ien loin deJours tranquilles à 2 Clichyil faut beaucoup d’imagination pour confondre l e bricard de service avec et Anaïs Nin ! Il tourna la tête du côté opposé au mur. Il regarda le plateau-repas comme la nature morte d’un peintre moderne. Ce jour-là, il n ’avait pas chipoté, comme souvent, préférant cantiner pour améliorer l’ordina ire. Non, il avait fait honneur à la bouffe pénitentiaire, roborative et insipide. Une n ourriture nécessaire pour ne pas laisser fondre les muscles comme beurre au soleil. Un détour obligé vers la gamelle comme les animaux au bout de leur laisse. Un détenu aux bras marbrés de tatouages agressifs l ui avait tendu le plateau alvéolé d’un geste vif. Franck Nérac avait remarqué que son pouce droit évitait soigneusement de toucher la nourriture et qu’il por tait des gants de protection comme ceux des blocs opératoires. Des accessoires q u’il connaissait bien. Il avait apprécié. C’était faire preuve de respect envers lu i. Surtout que la semaine passée, il avait refusé l’ordinaire à cause de cette petite frappe immonde qui avait osé laisser traîner son doigt sur sa portion de fayots à la tomate. En une fraction de seconde, le tueur avait vu rouge . L’autre ne l’avait pas fait exprès, mais lui, le caïd, il considérait ce geste malencontreux comme une provocation. L’autre portait un gant déchiré. Ne pa s en avoir aurait été la même chose. Nérac aurait pu lui indiquer les meilleures marques. Il en avait toujours une
boîte dans sa voiture en cas de besoin. Il en porta it toujours lors des braquages pour éviter les traces de poudre sur les doigts. On ne fait pas n’importe quoi face à un braqueur ch evronné comme Franck Nérac. On fait gaffe à ses abattis, on fait profil bas et on plie l’échine. C’est la règle. Il n’y a pas lieu de l’oublier et de l’enfreindre. C’est risquer sa peau. Nérac avait vu rouge, mais il s’était bien gardé de se ruer sur le fautif pour le corriger. Pourtant, il le pouvait aisément. La port e était grande ouverte. Le surveillant qui ouvrait était déjà passé à la cellu le suivante et celui qui fermait attendait derrière le chariot. Le caïd aurait pu bo usculer le gars et le faire basculer par-dessus la coursive. Avec un peu de chance, le f ilet de protection aurait eu un défaut, et l’autre se serait retrouvé deux étages p lus bas la tête éclatée comme une pastèque bien mûre sur le dallage du rez-de-chaussé e. Non, Nérac n’avait pas voulu faire ça lui-même au r isque de finir au mitard pour quarante-cinq jours. Il avait suffisamment connu ce s endroits peints en blanc comme un hôpital, confinés au sous-sol, éperdus de silence et de solitude, pour avoir la moindre envie d’y refaire un séjour. Non, il avait usé de son pouvoir discrétionnaire de truand reconnu et craint. Il ava it chargé un ami d’appliquer la sanction dans toute sa sévérité. Le serveur peu pré cautionneux s’était malencontreusement blessé dans les douches. Sa tête s’était précipitée vers un caillebotis qu’elle avait si violemment heurté qu’i l s’en était sorti avec un traumatisme crânien. C’est méchant un caillebotis ! Ce midi, chaque détenu avait eu droit à une grosse part de quatre-quarts. Nérac imaginait déjà les mauvaises langues en train de di re qu’ils devaient cette sollicitude à un camion transportant de la pâtisser ie qui s’était renversé dans le quartier. Avant ce dessert, il avait mangé une tran che de porc sauce madère, sans madère évidemment, avec des patates rissolées. En e ntrée, il y avait un friand au fromage. Pas assez cuit le friand. Encore la faute aux surgelés. La bouffe de taule quoi ! Une fois l’ordinaire englouti mécaniquement, le dét enu avait croqué une pomme, la dernière du kilo qu’il avait cantiné en début de semaine. Il avait rédigé un bon d’achats extérieurs et le chauffeur était allé en v ille pour satisfaire sa demande. Quand il était dehors, il voyait parfois le maton a u comptoir du Rialto à siroter un petit blanc ou un pastis selon l’heure. C’est curie ux cette propension que les adversaires ont de fréquenter les mêmes lieux. C’ét ait ailleurs, mais ça ne ressemblait pas tout à fait à la Louisiane. Il adorait les pommes surtout quand elles avaient u ne robe bien rouge et bien luisante. Elles lui rappelaient les vergers de son enfance où il volait tout ce qui était comestible après avoir accroché son short aux barbe lés de la clôture. Il aimait écarter les lèvres pour accueillir celle de son cho ix. Il aimait ce croquant sonore précédant la caresse de sa langue puis ce jus un pe u acide lui envahissant la bouche. À l’adolescence, quand il se faisait prendre et qu’ il écopait d’une bonne rouste, il regrettait que le rapport de force soit en sa défav eur. Il vomissait ces adultes qui se croyaient tout permis jusqu’à lever la main sur les enfants en rigolant comme des 3 imbéciles. Il aurait voulu être Jesse James et, plu s tard, Clyde Barrow . Il prêta l’oreille pour écouter les bruits. En pris on, ils font tellement partie du