Fugue mortelle en Ré
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Description

Elle court. C’est une fuite éperdue pour sauver sa vie. L’enfant tente de la suivre mais ses poumons malades le font souffrir. Dans un instant, l’homme qui les traque va les rejoindre et il en sera fini de leur impossible rêve...


Franck Nérac et son cousin Fabio, évadés de la Maison d’Arrêt d’Aix-en-Provence, veulent récupérer le butin de leur dernier braquage qui les attend quelque part en Charente Maritime.


Chargé de les rattraper par Lorraine Bouchet, jeune et jolie magistrate qu’il a bien connue dans un passé récent, le commissaire Landowski se lance à leurs trousses. Sans être dupe.


La poursuite s’engage... à tombeaux ouverts !


De Saintes à La Rochelle, en passant par les îles d’Oléron et de Ré, se joue cette partie d’échecs où l’amour et la haine se disputent... la vie.


La symphonie du nouveau monde pourrait bien se changer en requiem dans le petit bois de Trousse-Chemise...

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 40
EAN13 9782374535029
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Présentation
Elle court. C’est une fuite éperdue pour sauver sa vie. L’enfant tente de la suivre mais ses poumons malades le font souffrir. Dans un instant, l’homme qui les traque va les rejoindre et il en sera fini de leur impossible rêve… Franck Nérac et son cousin Fabio, évadés de la Maison d’Arrêt d’Aix-en-Provence, veulent récupérer le butin de leur dernier braquage qui les attend quelque part en Charente Maritime. Chargé de les rattraper par Lorraine Bouchet, jeune et jolie magistrate qu’il a bien connue dans un passé récent, le commissaire Landowski se lance à leurs trousses. Sans être dupe. La poursuite s’engage… à tombeaux ouverts ! De Saintes à La Rochelle, en passant par les îles d’Oléron et de Ré, se joue cette partie d’échecs où l’amour et la haine se disputent… la vie. La symphonie du nouveau monde pourrait bien se changer en requiem dans le petit bois de Trousse-Chemise… *** Serge LE GALL est né à Concarneau en 1951. Amateur de recherches historiques, il a publié plusieurs monographies sur le Sud-Finistère avant de se tourner avec bonheur vers le roman policier. Il vous propose ici de participer à une nouvelle enquête du commissaire Landowski.
Fugue mortelle en Ré
Les enquêtes du commissaire Landowski
Serge Le Gall
38, RUE DU POLAR LES ÉDITIONS DU 38
PROLOGUE
— Dépêche-toi, Luke, il va nous rattraper ! L’enfant fait des efforts pour ne pas perdre de terrain. Il trottine bravement, avançant ses jambes maigres avec une régularité louable. Il s’applique. Il veut bien faire, il veut qu’elle soit fière de lui, fière de sa volonté, de son courage. Lui qui a été si longtemps l’enfant de personne, il ne veut pas perdre celle qui est venue le chercher. Ce serait trop dur, trop injuste que de se retrouver dans une autre famille ou dans un foyer. Il a trop mal vécu ces années chez les Mercier. Il y a trop attendu des parents si silencieux dans l’absence alors qu’il aurait suffi d’un mot de leur part pour faire naître le plus beau jour de sa vie. Maintenant que les choses peuvent s’arranger, il veut saisir sa chance. Il veut vivre au lieu de végéter, être au lieu de disparaître. Alors, il court. Il s’obstine, même si ses poumons malades rechignent à accepter l’air frais du matin. Il sent que son souffle est en train de l’abandonner, mais il ne veut pas s’y résoudre. Il puise au plus profond de ses ressources respiratoires pour compenser ses faiblesses. Il a besoin de tousser. Il ne le fera pas. Il a mal. De cette douleur insidieuse qui lui a si souvent comprimé la poitrine quand, à la nuit tombée, il pensait à ses parents. La douleur de l’incompréhensible absence. Il avait mal de ne pas les connaître, mal de ne pas les voir. Mal de n’avoir comme marques d’affection que celles, parcimonieuses et fabriquées, d’une nourrice un peu bizarre. Mal de n’être aimé de personne. Et de n’avoir personne à aimer. Pas même un chien. — Vite, il gagne du terrain ! C’est dans un souffle qu’elle a rajouté ces quelques mots. Ils témoignent de ses craintes et des frayeurs anciennes qu’elle croyait à jamais enfouies. Les mauvais souvenirs savent se faire discrets pendant de longues années avant de resurgir comme des monstres au moment où on les attend le moins. Elle sait tout de ces choses-là pour se souvenir de nuits glauques où elle n’avait pas le plus beau des rôles. Il y a dans leur fuite la quête de deux êtres vers un probable cauchemar parce que le rêve est devenu impossible. Pourtant, ce n’est pas le moment de flancher. S’il reste un espoir… Elle insiste : — Cours plus vite sinon il va te prendre et te ramener là-bas ! Elle reprend son souffle puis elle ajoute : — Et avant, il me tuera ! Le jeune garçon se met à renifler. Son mouvement de tête anime la mèche de cheveux noirs comme du jais qui lui mange le front. Il ne peut masquer les larmes qui commencent à mouiller ses yeux. Bleus comme l’océan qui est là tout proche et qui se cache encore. Il entend sa rumeur de va-et-vient éternel qui semble vouloir le rassurer. Il jette des regards en avant comme s’il s’attendait de voir surgir le rivage comme un eldorado. De temps en temps, il rajuste le pantalon de son pyjama à fines rayures qui a tendance à glisser sur ses cuisses frêles. Peine perdue car la ceinture froncée
n’arrive pas à serrer assez une taille un peu trop fuyante. La femme court juste devant lui. Elle tient une arme de poing dans la main gauche. Son index caresse le pontet du revolver comme si elle voulait afficher sa détermination. Elle ne veut pas avoir à chercher la détente au moment de tirer. Elle prend le risque d’une balle perdue. Elle n’a plus le choix. Elle a bien conscience qu’elle est en train de jouer sa vie. Elle a une enjambée d’avance. Pas plus. Elle ne veut pas forcer l’allure, pour ne pas risquer de distancer le gamin. Après toute cette épopée meurtrière, ce serait au-dessus de ses forces. Ils ont fait le choix des larmes mais ils sont encore ensemble. Elle est simplement habillée d’une nuisette blanche ornée d’un motif fleuri brodé au-dessus du sein gauche. Rien d’autre. Elle est belle comme ça. Elle pourrait plaire à un homme, lui donner envie de la chérir et de l’aimer jusqu’au bout de leur histoire. Celui qui la pourchasse n’a plus aucun sentiment pour elle. S’il en a eu vraiment. Il en veut surtout à sa vie. Elle n’a eu que le temps de chausser ses tennis en toile qu’elle porte sans lacets avant de s’élancer au dehors. Et de fuir. Elle entend derrière eux le chasseur infatigable qui progresse inexorablement. Il est en assez bonne condition physique, malgré une nuit d’excès. Il n’a aucun mal à gagner du terrain sur eux et elle le sait très bien. Il ne se cache pas pour respirer bruyamment. Il veut qu’ils entendent ses éructations de prédateur lancé à leurs trousses. Pour que l’indicible peur les ronge de l’intérieur et finisse par les paralyser. Tentative d’affaiblissement des proies pour réduire leur combativité. S’il en avait besoin. Mais il n’a aucune inquiétude sur l’issue du combat. Il sait que les deux fuyards n’auront plus aucune chance quand il sera devant eux, armé et déterminé. Prêt à en finir. Le jour qui se lève donne du cœur à l’ouvrage aux myriades d’oiseaux qui émigrent de la pointe du Grouin vers le Banc du Bûcheron accessible à marée basse. Ce paysage idyllique, digne d’un documentaire sur la nature admirée dans sa simplicité, n’arrêtera pas le poursuivant. Il ne lui jettera même pas un regard. Il n’en aura strictement rien à foutre. La beauté du lieu ne saurait le détourner de son objectif. Soudain, d’une voix rauque digne d’un mauvais film gothique, il se met à hurler : — Tu peux fuir au bout du monde, je t’aurai ! Je t’aurai ! Elle a frémi sous la menace. Elle a senti le vent des mots lui frôler la peau comme un boulet. La peur toujours recommencée. Mais l’adrénaline aussi. Le gibier ne se laisse pas prendre même si le combat est perdu d’avance. Mais rien n’est joué. C’est le destin qui a les cartes en main. Elle saisit fébrilement la main du garçon puis tente d’accélérer l’allure. Ils ont une chance de se dissimuler sous les arbres et de pouvoir ainsi échapper à la colère de l’autre qui explose. Et puis, elle est armée. Tout autant que lui. Le gosse ne peut pas suivre. Il proteste en pleurant, résiste à la traction qui cherche à le sauver. Il n’a plus d’oxygène à brûler et la machine est en train de s’enrayer. Il voudrait bien faire encore un effort. Il pensait aller plus loin. Il est au bout. Il n’en peut plus. Comme à regret, elle lui lâche la main qu’elle serrait très fort puis elle se retourne. Elle le voit s’immobiliser à quelques mètres en arrière, le visage exsangue et le souffle court. Elle stoppe à son tour. Son arrêt brutal la déséquilibre. La fatigue aussi. Elle tombe lourdement sur le sol. L’arme qu’elle tenait à la main roule devant elle, hors d’atteinte. Elle se retourne. Elle
essaie de s’asseoir. Elle ressent une forte douleur dans le dos qui la dissuade de trop bouger pour l’instant. Elle s’aperçoit qu’elle a perdu la chaussure du pied gauche et que son orteil est écorché. Elle soupire. Tout ce gâchis pour en arriver là, au bord du précipice, à la limite du néant, avec la certitude du désespoir. L’homme n’est pas loin maintenant. Dans une minute, il va se camper fièrement au-dessus d’elle. Que va-t-il faire ? Que peut-il faire d’autre que de l’exécuter froidement ? Aura-t-il la bassesse de le faire devant Lucien, un petit bonhomme de huit ans qui ne comprendra pas ? Elle a presque froid. Elle s’aperçoit que son unique vêtement ne cache plus grand-chose de son intimité. D’un geste de pudeur naturelle, elle tente de rajuster sa nuisette qui résiste. Pathétique et beau. Elle n’a même plus peur. Elle est passée plus loin, au-delà de la barrière des sentiments et des rancœurs comme si son corps se mettait en veilleuse pour faire de l’indifférence le meilleur remède contre la douleur. Lucien est à quelques mètres, planté au milieu du sentier comme une pauvre chose inutile. Il ouvre de grands yeux éteints comme si la mort l’avait déjà porté sur la liste interminable des âmes grises. Dans un instant, le chasseur va entrer dans la lumière comme un insecte fou. Il va ouvrir des lèvres gourmandes sur des proies offertes à sa vengeance frelatée. La symphonie du nouveau monde va se changer en requiem. Et elle ne pourra rien y changer. Elle soupire. De tristesse et lassitude. D’abnégation aussi. Elle sent confusément qu’elle est arrivée au bout de son chemin. Elle s’y est préparée. Elle admet que sa vie puisse se terminer ici à l’orée du petit bois, le Bois de Trousse-Chemise…
1
Franck Nérac se retourna sur sa couche étroite. La couvrante se fripa sous lui en signe de résistance comme par mimétisme avec l’occupant du lit. Parce que, comme réfractaire à tout, il se posait là le braqueur chevronné ! La colonie pénitentiaire de France et, plus encore, la force publique avaient appris à le savoir. À leurs dépens ! Il plia les jambes lentement, l’une après l’autre, comme si le geste avait une importance connue de lui seul. Probable superstition de détenu. En prison, il y a des gestes prohibés parce qu’ils ne savent que vous filer la scoumoune. Un peu comme les lapins à bord d’un navire. Il plaça ses mains grandes ouvertes pour soutenir sa nuque et se sentir ainsi un peu plus à l’aise. Il respira profondément et fit la grimace. Cette odeur de taule, mélange de sueur et de tabac froid, restait la plus mauvaise des sensations. Décidément, il n’aimait pas ça. Les lieux sont toujours caractérisés par des odeurs. Pour certains, il s’agit de parfums envoûtants incitant au farniente ou à l’amour ; pour d’autres, à l’extrême, c’est le foisonnement de miasmes et de remugles qui dégoûtent à l’envi. En prison, c’est le souvenir permanent de l’enfermement toujours recommencé, comme si tous étaient des fauves ne méritant pas autre chose que des cages étroites pour les faire enrager. Et chaque établissement a sa signature olfactive. Les détenus nomades et les récidivistes le savent bien. Il s’en prit mentalement à la société qui poussait le vice jusqu’à limiter l’aire de repos des condamnés comme si, dans l’exécution de leur peine, il leur fallait encore risquer la chute dans leur sommeil. Une idée de l’administration pour déstabiliser le détenu, empêcher les fragiles de se reposer et conduire les faibles à se gaver de Lexomil, pour gommer les traits gênants d’une personnalité dangereuse. Franck Nérac n’avait jamais eu recours à ce type d’inhibiteurs médicamenteux. Il préférait le sport, à s’en faire mal pour être ailleurs. S’il avait été contraint de les utiliser, il aurait pris cela comme une sorte de castration. Et ce n’était pas le genre de la maison à en croire les appétits bien connus du personnage ! Il fixa le plafond comme s’il allait entrer dans un moment de contemplation intense. Ce n’était pourtant pas sa tasse de thé, sauf quand il cherchait à maîtriser sa haine pour mieux la laisser s’exprimer le moment venu. Il était soucieux de pouvoir s’en servir à bon escient pour obtenir une force de conviction que seule l’accumulation de colère pouvait lui conférer. Ils étaient quelques-uns à avoir subi ses sautes d’humeurs meurtrières. Il détailla, une à une, les petites zones plus foncées qui indiquaient un problème d’humidité sous-jacent dû probablement à l’étroitesse du lieu et au confinement. Il ne s’en sentait nullement responsable. Il n’était là que depuis quelques jours et il n’omettait jamais d’aérer copieusement sa cellule, surtout qu’il fumait cigarette sur cigarette à s’en faire péter les poumons. C’était son côté excessif et frondeur, 1 excessif parce qu’il était toujoursborderlinedans ses actes et frondeur parce qu’il se foutait de choper un cancer du poumon. Comme de sa première condamnation. Peut-être quand même qu’il ne s’en foutait pas autant qu’il voulait le faire croire. Dans son parcours pénitentiaire, il en avait vu de ces vieilles gloires du braquage se
traîner comme des petits vieux le long des coursives, blafards et fragiles, respirant comme des soufflets de forge et expectorant dans leurs mouchoirs à carreaux des mollards glaireux rosés de sang. Dans les petits matins blêmes, c’est rare qu’ils soient joyeux en taule. Il avait plusieurs fois entendu le remue-ménage des matons peu discrets quand l’un ou l’autre de ces ex-caïds avait fermé son parapluie dans la nuit après avoir craché le reste de ses poumons dans le lavabo. Drôle de fin pour des figures du banditisme qui n’avaient jamais accepté de cracher au bassinet ! Dans ces moments-là comme dans d’autres, les surveillants faisaient leur boulot et Nérac ne leur en voulait pas. Il espérait seulement de leur part des gestes respectueux même si l’instant n’avait rien de solennel pour eux. Il était de ceux qui ne nourrissaient pas d’animosité foncière envers le personnel pénitentiaire. Depuis quelques années, les juges de l’application des peines, permettaient aux condamnés en fin de vie de quitter la prison pour aller cacher leur détresse dans un quelconque hameau de la France profonde, une manière pour l’institution judiciaire de soutenir mordicus qu’on ne meurt plus en prison. Ou alors un peu moins, histoire de satisfaire les férus de statistiques. Parce que tardivement exprimée, Nérac trouvait la mesure bien hypocrite même s’il admettait son semblant d’humanité. Depuis Robert Badinter, il est de bon ton d’affirmer que la justice ne tue plus. Au lieu d’utiliser le couperet, elle use de la mort lente qui ronge comme un chancre purulent, au point que des longues peines, condamnés à perpétuité de Clairvaux, ont récemment réclamé la peine de mort pour en finir une bonne fois pour toutes. Vaste problème que l’exécution de la peine ! Il compta les taches brunes, s’ingéniant à les hiérarchiser du plus clair au plus foncé. Il avait grandement besoin de polariser son attention sur quelque de chose de ce type pour s’évader un peu. En taule, on est bien loin deJours tranquilles à Clichy 2 et il faut beaucoup d’imagination pour confondre le bricard de service avec Anaïs Nin ! Il tourna la tête du côté opposé au mur. Il regarda le plateau-repas comme la nature morte d’un peintre moderne. Ce jour-là, il n’avait pas chipoté, comme souvent, préférant cantiner pour améliorer l’ordinaire. Non, il avait fait honneur à la bouffe pénitentiaire, roborative et insipide. Une nourriture nécessaire pour ne pas laisser fondre les muscles comme beurre au soleil. Un détour obligé vers la gamelle comme les animaux au bout de leur laisse. Un détenu aux bras marbrés de tatouages agressifs lui avait tendu le plateau alvéolé d’un geste vif. Franck Nérac avait remarqué que son pouce droit évitait soigneusement de toucher la nourriture et qu’il portait des gants de protection comme ceux des blocs opératoires. Des accessoires qu’il connaissait bien. Il avait apprécié. C’était faire preuve de respect envers lui. Surtout que la semaine passée, il avait refusé l’ordinaire à cause de cette petite frappe immonde qui avait osé laisser traîner son doigt sur sa portion de fayots à la tomate. En une fraction de seconde, le tueur avait vu rouge. L’autre ne l’avait pas fait exprès, mais lui, le caïd, il considérait ce geste malencontreux comme une provocation. L’autre portait un gant déchiré. Ne pas en avoir aurait été la même chose. Nérac aurait pu lui indiquer les meilleures marques. Il en avait toujours une boîte dans sa voiture en cas de besoin. Il en portait toujours lors des braquages pour
éviter les traces de poudre sur les doigts. On ne fait pas n’importe quoi face à un braqueur chevronné comme Franck Nérac. On fait gaffe à ses abattis, on fait profil bas et on plie l’échine. C’est la règle. Il n’y a pas lieu de l’oublier et de l’enfreindre. C’est risquer sa peau. Nérac avait vu rouge, mais il s’était bien gardé de se ruer sur le fautif pour le corriger. Pourtant, il le pouvait aisément. La porte était grande ouverte. Le surveillant qui ouvrait était déjà passé à la cellule suivante et celui qui fermait attendait derrière le chariot. Le caïd aurait pu bousculer le gars et le faire basculer par-dessus la coursive. Avec un peu de chance, le filet de protection aurait eu un défaut, et l’autre se serait retrouvé deux étages plus bas la tête éclatée comme une pastèque bien mûre sur le dallage du rez-de-chaussée. Non, Nérac n’avait pas voulu faire ça lui-même au risque de finir au mitard pour quarante-cinq jours. Il avait suffisamment connu ces endroits peints en blanc comme un hôpital, confinés au sous-sol, éperdus de silence et de solitude, pour avoir la moindre envie d’y refaire un séjour. Non, il avait usé de son pouvoir discrétionnaire de truand reconnu et craint. Il avait chargé un ami d’appliquer la sanction dans toute sa sévérité. Le serveur peu précautionneux s’était malencontreusement blessé dans les douches. Sa tête s’était précipitée vers un caillebotis qu’elle avait si violemment heurté qu’il s’en était sorti avec un traumatisme crânien. C’est méchant un caillebotis ! Ce midi, chaque détenu avait eu droit à une grosse part de quatre-quarts. Nérac imaginait déjà les mauvaises langues en train de dire qu’ils devaient cette sollicitude à un camion transportant de la pâtisserie qui s’était renversé dans le quartier. Avant ce dessert, il avait mangé une tranche de porc sauce madère, sans madère évidemment, avec des patates rissolées. En entrée, il y avait un friand au fromage. Pas assez cuit le friand. Encore la faute aux surgelés. La bouffe de taule quoi ! Une fois l’ordinaire englouti mécaniquement, le détenu avait croqué une pomme, la dernière du kilo qu’il avait cantiné en début de semaine. Il avait rédigé un bon d’achats extérieurs et le chauffeur était allé en ville pour satisfaire sa demande. Quand il était dehors, il voyait parfois le maton au comptoir du Rialto à siroter un petit blanc ou un pastis selon l’heure. C’est curieux cette propension que les adversaires ont de fréquenter les mêmes lieux. C’était ailleurs, mais ça ne ressemblait pas tout à fait à la Louisiane. Il adorait les pommes surtout quand elles avaient une robe bien rouge et bien luisante. Elles lui rappelaient les vergers de son enfance où il volait tout ce qui était comestible après avoir accroché son short aux barbelés de la clôture. Il aimait écarter les lèvres pour accueillir celle de son choix. Il aimait ce croquant sonore précédant la caresse de sa langue puis ce jus un peu acide lui envahissant la bouche. À l’adolescence, quand il se faisait prendre et qu’il écopait d’une bonne rouste, il regrettait que le rapport de force soit en sa défaveur. Il vomissait ces adultes qui se croyaient tout permis jusqu’à lever la main sur les enfants en rigolant comme des 3 imbéciles. Il aurait voulu être Jesse James et, plus tard, Clyde Barrow . Il prêta l’oreille pour écouter les bruits. En prison, ils font tellement partie du paysage qu’on n’y fait plus attention. En premier lieu, il y avait la rumeur en toile de fond, le bruit d’une ruche grouillante, mais pas forcément laborieuse. Ensuite, il y avait le travail de l’oreille sélective pointant ici et là des sons particuliers. Il entendit des éclats de voix suivis du bruit d’une clef qu’on tourne dans une
serrure. Celles des prisons claquent comme des coups de feu si les surveillants les maltraitent un peu. Souvent, ils le font sciemment parce que c’est leur carte de visite, leur bonjour, leur bonsoir, et l’expression même du pouvoir qui leur est conféré. Ce n’est pas souvent fait méchamment. Il perçut aussi la cacophonie des radios. Certains écoutaient leur programme à fond comme s’ils voulaient masquer toute réalité par des sons saturés. Le matin, ils étaient parfois supplantés par la symphonie des chasses d’eau. Question de pression. Et il y avait les silences, le temps de l’émotion à la réception d’une lettre, le temps de l’écriture pour y répondre, le temps des pleurs. Et le temps des soumissions pour les succédanés d’amour. La prison se sert de stratagèmes, nourrit les fantasmes et emploie des palliatifs. Dormez bonnes gens… Franck Nérac écouta encore, les narines écartées comme un pur-sang au départ d’une grande course. Ils allaient passer pour récupérer le plateau. S’il y avait des nouvelles administratives, mauvaises le plus souvent, ce serait le moment de les prendre en pleine gueule. Comme un coup bas, comme une punition. Il n’aimait pas ces instants où il se sentait mis plus bas que terre par le système. On lui faisait signer des documents officiels sur les peines prononcées et le règlement des frais de justice, des notifications de rejet de recours, des refus de l’administration pénitentiaire. Une cohorte d’humiliations dont il se serait bien dispensé s’il avait eu un calibre pour disperser la horde de fonctionnaires zélés toujours prêts à s’en prendre à lui et à sa liberté. Allongé sur son lit, il n’attendait pas ce genre de document pour ce jour-là. Il avait déjà tout le fourniment dans son dossier de braqueur récidiviste condamné à de lourdes peines. S’il était incarcéré en maison d’arrêt, ce n’était que pour quelques jours, le temps de répondre à la convocation du tribunal pour une affaire de plus. Il 4 avait le statut de DPAC puisqu’il purgeait par ailleurs une autre condamnation. Vu son palmarès, la peine qui allait être prononcée contre lui serait au final confondue avec les autres. Sans cette mesure mécanique, il en serait déjà à un demi-siècle de détention à effectuer avant d’envisager une sortie. En plus, les peines de sûreté lui interdisaient tout aménagement avant un bon bout de temps. Une fois cette condamnation prononcée, le service des transfèrements le ramènerait dare-dare en Centrale avec les précautions dues à son rang. Ce qu’il souhaitait dans l’absolu. Il appréciait la sollicitude de l’administration quant à sa qualité. Il n’avait que faire de fréquenter des prisons poubelles ou des taules de pointeurs. Son standing méritait mieux que cela et, si les circonstances le forçaient à séjourner dans un établissement qui n’était pas à son goût, il le faisait savoir. Haut et fort. Une fois, il avait été transporté à Deauville pour la reconstitution d’un braquage. Il avait eu l’honneur d’être accompagné d’un ponte de l’antigang promu directeur depuis lors. Un corse de la plus belle eau, mèche sombre et silhouette sèche comme sculptée par les vents de nord. Un teigneux hors du commun avare de paroles, mais douloureusement efficace. Un homme à sa mesure. Sa dangerosité et, surtout, son goût immodéré pour l’évasion avaient conduit le service des transfèrements à l’entourer de solides précautions. Tout allait pour le mieux jusqu’au moment où il avait appris qu’il allait passer la nuit au Centre Pénitentiaire de Caen. Il avait rué dans les brancards jusqu’à indisposer gravement les deux cerbères qui étaient enchaînés à lui de chaque côté. Il n’acceptait pas d’être
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