Je Suis Celui Qui Suis

-

Livres
196 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description


Depuis la disparition de sa femme et de sa fille, sauvagement assassinées trois ans plus tôt, Carl joue à mourir. D’abord suspecté puis innocenté, il se détruit, rongé par la culpabilité et le désespoir. Consigné par son médecin traitant dans la maison familiale, isolé de tout, il hante le berceau d’une vie perdue, végétant entre gueule de bois, hallucinations et peintures automatiques. Et ces rêves redondants, ces images semblant tirées de nulle part, cette sensation de n’avoir été qu’un pion sur un échiquier aux limites floues et inatteignables... Au détour d’une toile énigmatique, le laissant spectateur de souvenirs depuis longtemps enfouis, il en vient à questionner son existence tout entière. S’il n’a pas tué, qui l’a fait ? Dans quel but ? L’horreur vécue, dix ans plus tôt, dans les contrées mystiques et millénaires de Bagan, pourrait bien y être liée...

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de visites sur la page 10
EAN13 9782379600791
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
Cédric Gorré
©Cédric GorréetLivresque éditions pour la présente édition – 2019 ©Thibault Benett,pour la couverture ©Jonathan Laroppe,pour la mise en page ©Maritza Jaillet,pour la relecture
©Mélodie Bevilacqua-Dubuis & Marine Gautier, pour la correction et le suivi éditorial
ISBN : 978-2-379600-7-91
Tous droits réservés pour tous pays
Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur et de l’auteur.
Aux quatre divinités. À la Louve. À l’Ourse. À la Maçonne. À la Guerrière. Aux Vignes. Au Miel. Au Feu Blanc. Aux Possibles. À Alice. À l’Acide.
Chapitre 01 Il sursauta alors qu’un éclair lui traversait la tête ; ses mains montèrent devant son visage pour le protéger tandis qu’en lui résonnait la détonation. Las, ses gestes moururent en un instant : ni coup de feu, ni odeur de poudre, ni cri, rien d’autre qu’un souvenir lancinant qui continuait de le hanter. Une hésitation, puis il ouvrit les yeux et eut bien du mal à reconnaître le lieu où il se trouvait. Une pièce obscure, un plafond anonyme et décrépis. La tête tirée vers le bas, la nuque épousant le côté du matelas, le sang gonflait son visage, cognait à ses tempes à la cadence emballée de son palpitant alors que ses bras engourdis achevaient de se tendre, jusqu’à ce que ses doigts effleurent le carrelage. À l’envers. Rien qu’à l’envers, en travers du lit, les pieds pendant d’un côté, les bras de l’autre. Il se redressa avec peine, essaya de s’allonger dans le bon sens, de rejoindre l’oreiller dans lequel sa tête avait laissé une empreinte fantomatique. Qu’il faisait froid ! La chair de poule hérissait son corps ; il attrapa le drap et s’y réfugia, frissonnant, puis se pencha vers la table de nuit pour récupérer le radioréveil tombé durant la nuit. Cinq heures trente. Le soleil n’était pas encore levé. Il se redressa néanmoins et pivota, appréhendant le moment où la plante de ses pieds allait toucher le sol glacé. Une profonde inspiration plus tard, il donna l’impulsion nécessaire pour extraire son corps du matelas lâche. Les ressorts grincèrent, tout com me le volet métallique lorsqu’il actionna la manivelle, dévoilant à ses yeux un bout du gigantesquejardinpris dans la nuit. La journée s’annonçait sinistre : fenêtre fermée, il entendait déjà la pluie s’abattre sur les herbes et l’eau ruisseler sur le toit. L’humidité latente dans le couloir le frigorifiait ; il trotta jusqu’aux toilettes pour soulager sa vessie et, fesses contre cuvette, il crut mourir. Il s’empressa de terminer son affaire pour courir jusqu’au salon. D’un geste ample, presque fébrile, il actionna les trois interrupteurs, allumant toutes les lampes de la pièce, congédiant les mauvais esprits qui s’y seraient installés pendant son sommeil. La pièce se révéla vide. Cette fois-ci. Les six chaises à leur place autour de la grande table, les deux chandeliers en bronzetoujourssur la nappe en coton, les bibelotstoujours sur le buffet, la télévision à sa place et éteinte, ce qui semblait normal puisqu’il avait pris la peine, comme tous les soirs, de la débrancher avant de se coucher. Il regarda sous la cheminée et grogna : plus de bûche. Direction le garage. Il emprunta un couloir prolongeant celui qui menait aux deux chambres, aux toilettes et à la salle de bain. Passant devant l’entrée, il vérifia les deux verrous de la solide porte en se traitant d’imbécile paranoïaque, puis enleva la cale qu’il utilisait pour maintenir fermée celle du garage vu qu’elle avait la foutue habitude de claquer, surtout lorsqu’il se trouvait sous les draps, de l’autre côté de la maison. Il abaissa la poignée et tira le battant vers lui, quelques centimètres – les gonds grincèrent à lui vriller les tympans –, juste assez pour glisser sa main et actionner l’interrupteur. Il pénétra dans la pièce qu’éclairait à peine l’ampoule de soixante watts entre ironie et tristesse : il hantait cette baraque de plain-pied comme un gosse apeuré. Son regard coula sur sonhéritage, le bout de patrimoine que ses grands-parents, Nadia et Mark Stemsein, lui avaient légué. Après quinze années tombée dans l’oubli, la retraite familiale de Villecerf n’était plus qu’un machin ruiné, humide et poussiéreux, et ce garage fourre-tout, refuge d’araignées
d’espèces et tailles diverses, s’en faisait le représentant. Des outils de jardinage – même si, vu la superficie du terrain et sa configuration, le terme « jardinage » restait pour le moins inapproprié – vermoulus, assez pour trois vies, suspendus à des crochets rouillés, fixés aux murs fissurés dont la peinture cloquée s’effritait chaque jour un peu plus ; ici, une vieille meule à pédale vissée à un établi gondolé par les ans et les champignons ; là des rayonnages en alu, tordus sous le poids d’une collection de bocaux vides, de sacs en toile et de chutes de pièces métalliques ; tout au fond, plus de vélos que sa famille n’avait compté de membres, bouffés par la rouille. Saugrenu : il en avait malgré tout acheté un, quelques jours plus tôt, sur un coup de tête, qu’il n’avait pas encore utilisé puisqu’il avait plu depuis sans discontinuer. Au centre de tout ce foutoir : un énorme tas de bois, des bûches de quatre ou cinq kilos, des dizaines, mitées, hébergeant cloportes et autres fourmis, que son aïeul avait mis de côté le long d’une vie minée par l’angoisse de manquer. Il s’ébroua, prenant conscience qu’il était nu, comme s’il était sorti de son corps quelques instants. Transi, il hésita à repartir pour enfiler un pantalon, mais la flemme l’emporta : il enserra deux rondins contre sa poitrine, les rapporta au salon puis revint pour éteindre la lumière, refermer la porte et surtout remettre la lourde cale en place. Une fois devant l’âtre, il regroupa les cendres à l’aide d’une petite balayette qu’il avait achetée la veille à Moret, puis disposa quelques morceaux de cagettes à peine cassés et des pages de journaux locaux, tirées d’une époque où son plus grand exploit devait être de faire ses nuits d’une traite. Il lut la unedeLa République de Seine-et-Marne, « Les Tabliers en Scène toujours en tournée ! », gratta une allumette et enflamma le tout. Quelques souffles plus tard, il se redressa et reto urna dans la chambre pour s’habiller. À pendre comme ça, son machin-sexuel-tout-flasque allait attraper froid et ça ne serait vraiment pas chouette pour la suite des opérations, il avait encore tant à faire ici… le rhume devait rester dehors. Le rhume resteraitdehors. Du moins, si le feu partait. Et s’il ne le laissait pas mourir pendant la journée. En revenant dans le salon, un peu mieux vêtu pour aborder le début de la matinée – un pantalon gris en flanelle, un sous-pull en coton de la même teinte, une vieille paire de Charentaises élimées et un peignoir rose délavé –, il s’arrêta devant la cheminée, les flammes naissantes se reflétant dans ses yeux. Il ferma les paupières. Non pas qu’il ait un problème avec les reflets, mais… il détestait les surfaces réfléchissantes, elles le rendaient nerveux, lui retournaient l’estomac, animaient en lui des zones tout à la fois brûlantes et obscures… Un nœud éclata devant lui, projetant un bouquet d’étincelles, le tirant de sa torpeur. Il se dirigea en soufflant vers la baie vitrée, côté jardin, et ouvrit les quatre volets roulants en pestant contre la rouille. Tout ici était grippé. Tout. La veille, il avait constaté que la porte du frigidaire peinait à s’ouvrir pour les mêmes raisons. Encore tant à faire ici. Et la pluie qui n’allait pas aider… Quelle blague tout de même ! Vouloir entretenir un sol marécageux de plus de trois hectares, percé d’une mare et trois étangs, et léché par l’Orvanne – un affluent du Loing qui passait à quelques kilomètres d’ici –, un terrain qui n’avait pas vu une scie, une hache ou une faux depuis plus de dix ans ! Rien que les orties lui arrivaient au menton, et les ronces étaient plus épaisses que ses poignets ! Le pari d’Hartmann. Il avait néanmoins réalisé un boulot dantesque, seul et en peu de temps. Son regard dominait l’arrière de la maison, et d’ici, il pouvait distinctement voir le tronc du saule pleureur situé à une vingtaine de mètres, là où, rien que trois jours plus tôt, l’extrémité des rameaux ne faisait qu’un avec le tapis vert qui l’entourait. Idem sur la droite : il était parvenu à se dégager un passage étroit entre la rivière et les herbes folles jusqu’au premier étang… dans lequel il avait chuté et failli se noyer. S’il avait d’abord regretté que personne ne puisse l’aider à s’extraire de la vase spongieuse qui le maintenait dans l’eau, il s’en était satisfait par la suite : personne non plus pour se moquer de son treillis maculé, de son casque à visière et de sa débroussailleuse trempés ni de ses geignements colorés d’insultes poussés pendant l’escalade de la bordure boueuse. Il ne sourit pas en se souvenant de cette scène. Il ne souriait pas beaucoup de toute manière et puis,
comme beaucoup de bonnes anecdotes, il n’avait que les ombres à qui les raconter, ce qui les rendait – in fine– assez frustrantes. Du plat de la main, il essuya l’écran de buée qui s’était formé devant sa bouche et frissonna. À cause de la brume cette fois-ci. Il l’imaginait, rampant sur la terrasse en ardoise, avançant comme un gigantesque diplopode vaporeux. La nappe blanchâtre le cernait, il le savait, inutile de la voir : la vie ici, c’était un bloc insécable, un tout, à la fois minéral et organique, les concerts sans fin des amphibiens, les infiltrations dans la toiture, les giclées marron à la sortie des robinets, les vipères crevées dans le garage… et la brume, tous les matins, quelle que soit la saison. Oh oui, il avait su apprendre. Les irritants de cette vie nouvelle qu’il s’évertuait à reconstruire depuis quelques semaines. Et les reflets. Mais ça, c’était plus ancien. *** Il s’éloigna de la baie vitrée et se dirigea vers l e buffet pour rebrancher le câble de la télévision. Télécommande en main, il l’alluma et manipula la petite antenne pour améliorer – en vain – la qualité du signal. La neige parasitait le reportage de « Très Chasse » sur le thème de l’éducation des labradors. Côté télécommunications, la maison se trouvait pour le moins mal exposée, ainsi coincée entre les étangs au nord et l’espèce de dorsale de terre au s ud, une vague d’une cinquantaine de mètres de hauteur figée dans le sol, parallèle à la départementale qui passait devant la propriété. Fait amusant : en bas de la cambrure tellurique, un terrain marécageux, riche et propice au développement des orties, chiendents et autres roseaux, s’étalait en plaques, là où s’étendait un plateau sec et ondulé de l’autre côté, parfait pour la culture céréalière. Moins amusant : mauvaise réception, tant GSM que hertzienne, communications hachées, son et images brouillés. Six heures. L’heure du petit déjeuner. Il se racla la gorge et se dirigea vers la cuisine. La pièce – humide, glacée et aux dimensions modeste s – restait fonctionnelle, bien équipée, et incarnait un modernisme daté, empreint de nostalgie, celle d’une époque de bonne santé économique et d’un climat familial chaleureux. Un lave-vaisselle hors service, un four multifonction – soixante litres, pyrolyse, un joujou extra – qui ne fonctionnait pas plus, un presse-orange électrique recyclé en cendrier et le frigo-aux-gonds-rouillés, seul appareil opérationnel dans cette baraque, sans compter le petit micro-ondes acheté une semaine plus tôt, et la chaudière au fioul, la télévision enneigée comptant pour un demi. Le carrelage, ébréché par endroits – rendant la marche pieds nus assez désagréable –, la faïence au mur, brunie comme le plan de travail en marbre, tout ça s’exhibait comme autant de cicatrices, témoins du temps écoulé. Le charme de cet endroit, de la maison même, résidait dans cette présentation d’un microcosme fané, phagocyté par les années, un univers clos, vitrine de l’évolution et de la dégradation des matières, les ustensiles en formica ou en bakélite qui semblaient sales après un savonnage intensif, les portes de placards poisseuses même passées à l’alcool ménager, le robinet, maté par le calcaire, qu’importe la quantité de vinaigre déversée dessus, ce foutu robinet qui ne pivotait plus, condamnant le bac droit de l’évier, autant de stigmates, de petites écorchures d’une vie passée et pourtant persistante dans la résistance des choses. Au-delà de ça, lorsque salon et entrée – qui communiquaient avec la pièce par deux accès distincts – commençaient à se réchauffer, la cuisine devenait le lieu où déguster un whiskyon the rocks– parfois sans lesrocks, la partie congélation du frigo ne fonctionnant que par intermittence. Il acquiesça à ses divagations. Il s’en servit un verre puis attrapa une assiette dans un des placards, qu’il garnit de chips saveur barbecue. Un reste de mille-feuille acheté la veille à la boulangerie de Villecerf et ses médocs – deux cachets de Seroplex, pour sa dépression chronique m ajeure et son agoraphobie, et la petite pilule rigolote de Lexomil pour ses crises dedelirium tremens–, le p’tit dej des champions était prêt. À tout prendre, il aurait préféré que son médecin lui file du Narcozep, ce puissant anesthésiant aux propriétés hypnotiques intéressantes connu sous le nom dedrogue du violeur, et pourquoi pas du poppers, mais non, le toubib restait classique. Revêche, il ne déviait pas, à cause de l’inertie des choses passées, le harcèlement de la justice, de la police, des médias, le passage en psychiatrie, la maison de repos.
Non, mais fallait tout de même le reconnaître, le docteur Hartmann était gentil, sympa, et plein de bonnes idées. Comme cette suggestion de prendre retraite ici. Avec les cachets pour tenir. Alors que Carl disposait son repas sur un plateau, il se souvint de la conversation qu’ils avaient eue dans le cabinet de La Varenne. *** Il se trouvait torse nu, le pavillon du stéthoscope, glacé, posé contre sa peau : — Carl, je te sens tendu aujourd’hui. Aussi loin qu’il puisse remonter – son sixième anni versaire, vingt-six ans plus tôt –, Richard Hartmann l’avait toujours tutoyé. Son épaisse barbe poivre et sel recouvrait en partie le tube souple qui courait jusqu’à ses oreilles alors qu’il continuait à l’ausculter : — Et puis, je dois le reconnaître, la vision de ce minuscule hématomeiciSon index gauche se posa dans la pliure de son bras :
… ne me fait guère plaisir. Je pensais que tu avais arrêté. — Je le croyais aussi, je suppose. Sa voix n’avait rien trahi, ni culpabilité, ni honte, ni colère. Il tapait de la coke et de l’héro depuis trois ans, en pointillés, essayait entre chaque prise de passer à autre chose, palliant ses manques par l’ingestion d’alcools divers et variés, bouffant comme trois pendant ses épisodes poisseux de dysphorie, de quoi combler son estomac, de quoi remplir… ce qui pouvait l’être. Ce putain d’appartement restait trop vide. Vide depuis qu’il y vivait, même avec Carol et Sarah venant lui rendre visite la nuit, fantômes tout à la fois silencieux et bruyants. Le toubib retira les embouts du stéthoscope de ses oreilles et le rangea dans une des poches de sa blouse. Il contourna le fauteuil de soin puis vint se planter devant lui, le dévisageant, ses yeux sévères au-dessus de la monture de lunettes : — Carl, mon garçon, tu ne guériras pas ton âme si tu détruis ton corps. — S’il vous plaît, ma journée va être longue… N’ayons pas cette conversation, d’accord ? Il se leva, esquiva le vieil homme et passa derrière le panneau opaque sur lequel des roseaux et des nénuphars pastel s’étalaient. Il attrapa sa chemise sur le dossier de la chaise, l’enfila sans hâte puis s’assit en attendant que le docteur le rejoigne. Ce qu’il fit. En prenant son temps. L’âge n’expliquait pas la lenteur de ses gestes : Hartmann, la soixantaine passée, déployait une constitution solide, planté sur ses deux mètres, jo ggeur invétéré qui remontait les bords de la Marne tous les soirs et enchaînait les longueurs de bassins chaque week-end à la piscine Brossolette. Une fatigue des yeux, c’était la seule faiblesse que Carl lui connaissait. S’il prenait son temps, ça signifiait juste que la leçon de morale allait se poursuivre. Il venait le tanner. Le sermonner. Carl le savait. Ça se passait comme ça à chaque fois. Et c’était ce qu’une part de lui recherchait dans le cabinet ouaté. — Ta journée va être longue, dis-tu… Que vas-tu faire de beau ? Quel est le programme ? Rester en caleçon jusqu’à ce soir ? Je t’imagine ramassé sur le sol, mon garçon. Je t’imagine tremblant, le front baigné de sueur, l’estomac tailladé de crampes abominables… et ça ne me fait pas plaisir. Au moins, tu ne penseras pas à te suicider. Et si tu y penses, tu te rateras. — Ce n’est pas parce que je pense à la mort tous les jours que je suis suicidaire pour autant, Docteur. — Tu mens, mon garçon. Le toubib ne le regardait pas, se contentant d’observer l’ordinateur, la tête penchée en arrière ; il enfonça quatre ou cinq touches pour former un mot à l’écran. Il préparait une ordonnance. De ce fait, Carl avait gagné. — Ta journée va être longue. Et tu ne pourras même pas te raser. Carl fit glisser sa main droite sur ses joues rugueuses en souriant : — Avec votre barbe, vous êtes bien placé pour me parler de ça. Hartmann tourna à peine la tête vers lui : — N’est-ce pas ? Il reprit sa prescription :
— Je vais mettre quelque chose pour ta tension, il faut relever tout ça, je suis étonné que tu ne t’en sois pas plaint. Quoique… Tu ne dois pas trop savoir à quoi sont dus tes vertiges. Moue crispée, triste et moqueuse : — Tu sais, Carl… Ses doigts quittèrent le clavier et vinrent pianoter sur le bureau alors qu’il se tournait vers lui. — Je ne connais pas beaucoup de solutions pour un sevrage durable. D’autant plus qu’il s’agit de drogues dures. Tu es seul à l’appartement, toute la journée, tu es seul le soir, la nuit, le week-end et les vacances. — Je ne travaille plus depuis trois ans, Docteur, ça s’appelle du chômage, pas des vacances. Hartmann chassa la remarque d’un revers de la main. — Je le sais bien, c’est ce que je veux te dire. Tu ressasses en permanence, tu vis dans la même ville et, où que tu ailles, tu es avec elles, quand bien même tusouhaiterais être seul. Et la tentation est grande, ici comme à Paris, l’offre et la demande rendent les produits que tu consommes plus accessibles qu’un tabac ouvert le dimanche. Entre nous, tu n’as jamais pensé à partir ? OK. Carl ne contrôlait plus l’entretien : le docteur Richard « Freud » Hartmann attaquait sur un axe de psychanalyse original. La dernière fois, il avait fallu l’intervention des pompiers pour faire sauter le verrou des toilettes dans lesquelles il s’était enfermé après avoir saccagé le cabinet. Et par une nouvelle visite au commissariat. Pour autant, il se sentait trop fatigué pour se lever et trop fatigué pour répondre. Il avait besoin d’unfix. Mais pour ça, il fallait qu’il se tire d’ici. Et pour se tirer d’ici, il lui fallait unfix. Carl sentit une coulée glacée dévaler le long de son dos jusqu’à l’élastique de son futal. — Si. Partir, c’est ce que je fais tous les soirs. Docteur, je vais y aller maintenant… Alors si vous pouviez… — En aucun cas. Aujourd’hui, tu n’auras pas ce que tu veux. Pas d’antidépresseurs ni de Subutex. Tu vas repartir d’ici après avoir réglé ta consultation, jeune homme. À moins, bien sûr, que l’on trouve… un arrangement ? *** Carl tressaillit alors qu’une série de sifflements provenant du salon le tirait de sa rêverie. Il abandonna le plateau et courut jusqu’à la cheminée. Son angoisse se dissipa dans l’instant en constatant qu’il avait juste oublié la boîte d’allu mettes et qu’une bûche avait roulé dessus jusqu’à l’enflammer. De retour dans la cuisine, il repensa au docteur, à ce qu’ils s’étaient dit. L’idée du vieux, c’était de l’envoyer ici, au vert et tout seul, dans une maison isolée, à quatre kilomètres du premier patelin, au milieu d’étendues d’eau et d’herbes, avec comme seule compagnie des carpes, des brochets, des grenouilles, des canards et des poules d’eau. Le toubib s’était fait si persuasif qu’il avait cédé et accepté le deal. Par ses mots, Hartmann l’avait poussé à identifier les maux et les axes d’amélioration. Carl porta le verre à ses lèvres, avala une gorgée ambrée et frissonna. Rien de mieux qu’un alcool fort pour se réchauffer. Rien de mieux pour calmer les crampes qui lui secouaient le ventre. Les maux… Il mangea une chips barbecue. Il voyait deux raisons justifiant sa présence ici. D’abord, il éprouvait cette douleur fantôme qui s’était creusée une excavation quelque part dans son âme d’où elle grignotait ses forces pour chier en lui des étrons de pure peur, dont le fumet lui ravivait – de manière absurde – les souvenirs d’une vie qu’il n’aurait pas interprétée, dans laquelle il n’aurait pas même obtenu un rôle de figurant. Le rêve du coup de feu en était le parfait exemple : les cris, l’odeur, la terreur de se réveiller blessé, pourquoi ça revenait, putain ? Pourquoi aussi souvent, depuis des semaines voire des mois ? Pourquoi ce fragment de presque vie s’entêtait à ressurgir ? Cette douleur fantôme, elle annonçait quelque chose qui venait, un truc énorme qui se pointerait sur le coin de sa gueule et le défoncerait, un danger imminent et informe. Et si la perte