101 pages
Français

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L'Assassin des deux rives

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Description

Le coup de feu avait claqué. Une deuxième balle avait fendu l’air et frappé le tronc sur sa droite faisant gicler des morceaux d’écorce.
Paco était déjà loin lorsqu’il avait entendu le coup suivant. Courbé sur sa machine, il zigzaguait entre les taillis et les branches basses qui lui griffaient le visage et accrochaient ce fichu sac qu’il portait dans le dos.
Une seule chose comptait : fuir !


Pour sauver sa femme malade, Paco accepte de tremper dans un sordide trafic international. Mais la livraison se passe mal, et tout dégénère...
Paco échappera-t-il au tueur fou lancé à ses trousses par ses commanditaires ? L’adjudant-chef Neymard, gendarme découragé flanqué de son vieux père aux caprices imprévisibles, parviendra-t-il à lui venir en aide ?


Claude Peitz signe ici une course-poursuite haletante de part et d’autre du Rhin... Ce thriller rythmé à grand spectacle vous tient en haleine du début à la fin. Avec une grande maîtrise, il déroule les destins croisés de personnages tour à tour attachants, drôles ou graves...


On tremble pour leur vie, on partage leurs émotions... et on rit de bon cœur aux facéties de l’auteur !

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EAN13 9782845742376
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Claude Peitz L’Assassin des deux rives Collection Les enquêtes rhénanes
Avertissement de l’auteur Polymnie est la muse de la poésie, Thalie celle de la comédie. La tragédie a aussi sa muse : Melpomène. Et le polar ? Je propose : G. Simenon, H. Mankell, M. Connelly, A. Indridason, U. Waite, J.-C. Izzo, d’autres encore. Ils sont talentueux et bien réels. Au contraire de mes personnages qui, eux, sont de pure fiction. Et quand je dis « pure », c’est façon de parler, « frelatée » conviendrait mieux. Mais de là à s’imaginer qu’ils auraient pu être inspirés par des personnages vivants !… Il faudrait vraiment avoir l’esprit mal tourné !
er Chapitre 1
Le trajet à bicyclette l’avait épuisé et l’endroit offrait un point de vue inédit sur le Rhin et les deux rives du fleuve. « Mousse » posa son vélo contre le parapet. Le visage cramoisi, au bord de l’asphyxie, il aspirait l’air goulûment, la sueur au front, un filet de bave dégoulinant sur son tee-shirt aux couleurs fanées. À travers l’étoffe usée de son jean, il palpa son postérieur et se fendit d’une grimace. Un stage de six mois derrière les barreaux ne constitue pas la préparation idéale pour une compétition cycliste. Précautionneusement, il posa ses fesses endolories sur l’un des bancs de bois qui agrémentent la plate-forme au beau milieu de la passerelle des deux Rives. Enfant, « Mousse » avait grandi dans ce quartier strasbourgeois du Port du Rhin. À l’époque, il venait souvent sur ces berges avec les copains de la cité. Il se rappelait les bagarres impitoyables qui les opposaient aux lascars des cités voisines, ceux qu’on surnommait les « Indiens » du Stockfeld. Il revoyait les explorations intrépides, derrière les bâtiments de l’auberge de jeunesse, dans ce qui n’était alors qu’une forêt sauvage qui, avec ses sentes humides, ses grands arbres et ses lianes, rappelait la jungle de Tarzan. Tout avait changé ! « Mousse » ne reconnaissait plus rien de ces berges rustiques qu’il fréquentait autrefois. Aujourd’hui, tant du côté français que du côté allemand, ce n’étaient que pelouses tondues à ras, parterres de fleurs, jets d’eau, promenades et jeux d’enfants. L’élégante passerelle pour piétons et cyclistes avec ses haubans et ses mâts élancés reliait les deux parties du « Jardin des deux rives ». « Un truc de bourges ! » grommela « Mousse ». La sentence était sans appel : en aménageant les lieux, ils avaient saccagé sa mémoire et les rares souvenirs heureux de sa jeune existence. Peu de temps après, son père, ce furoncle répugnant, guidé par ses bijoux de famille indiscutablement plus gros que son cerveau, son père, ce sac à foutre dégueulasse, les avait largués, sa mère et lui… Et c’est après que ça s’était gâté ! Et pas qu’un peu ! — Dis, m’man, y revient quand, Papa ? demande « Mousse » du haut de ses onze ans. — Bientôt, tu verras…, le rassure-t-elle avant d’éclater en sanglots. « Mousse » n’y comprend rien ! — Pourquoi qu’on déménage au Neuhof ? interroge le gamin qui va vers ses treize ans — Bien obligés. Ton fumier de père ne paye plus la pension ! Un bateau porte-conteneurs, lourdement chargé, remontait péniblement le courant. Derrière lui, l’eau, fendue par le passage de l’énorme bâtiment, semblait mousser et se tordre, brassée par l’hélice. Et tandis qu’une bourrasque légère apportait ses odeurs de mazout et de poisson mort, des relents fugaces et nauséeux du passé de « Mousse » venaient le tourmenter. — Dis bonjour au monsieur ! Allez, dis bonjour à monsieur Maurice ! Maurice vient tous les soirs à la maison. Il est boucher. Il sent mauvais. Il a une face de lune mongole. Il repart au petit matin en laissant quelques tranches de jambon ou un morceau de pot-au-feu. Après lui, il y en a plein d’autres, épicier, chômeur, garagiste, tous plus glauques les uns que les autres qui, en partant, laissent un cageot de fruits, une télé d’occase, du pognon parfois, de l’humiliation souvent. Mais à la longue, ça ne fait même plus mal, ça se galvaude et tu fais avec. D’ailleurs, à presque seize ans, « Mousse » n’est plus en âge de tenir la chandelle. Trop faible pour péter la gueule à tous ces faux pères éphémères, il se casse dès qu’ils arrivent. Il traîne ses jours à rouiller au pied des immeubles, ses nuits chez un pote ou, à défaut, dans une cave ou une cage d’escalier… Et puis, il y eut ce matin fatal. Après une nuit d’errance, dès qu’il ouvrit la porte, « Mousse » comprit qu’il était arrivé un malheur… Au loin retentit la sirène d’un remorqueur. Comme une plainte… « Mousse » serra les yeux, très fort, pour chasser le fantôme de sa mère… Quand Paco vint s’asseoir sur le banc adossé au sien, « Mousse » ne lui prêta guère d’attention. Abîmé dans ses noires pensées, il n’avait vu arriver ni le cycliste sur son VTT ni le chien qui le suivait en haletant.
Sans se retourner, comme s’il s’adressait à l’animal couché à ses pieds, l’homme énonça d’une voix calme : — Je suppose que t’es mon gars ? Surpris, « Mousse » pivota un instant pour dévisager le nouveau venu puis détourna les yeux, intimidé. Il ne s’attendait pas à un vieux. De type méditerranéen, plutôt râblé, la cinquantaine solide, le crâne rasé à la Zidane, avec une fine moustache poivre et sel qui tranchait sur sa peau mate, il ne correspondait pas à l’idée qu’il s’en était fait. La surprise était réciproque. — T’es pas un peu jeune ? interrogea Paco. — Qu’est-ce que ça peut foutre ? répondit « Mousse », piqué au vif. C’est vrai qu’il avait l’air d’un môme. On l’avait assez charrié pour ça. Sans compter ce surnom de « Mousse » qu’il traînait depuis son passage au Lycée Professionnel de la Navigation à Schiltigheim, et qui l’avait poursuivi jusqu’en prison. Les six mois qu’il venait de purger à la maison d’arrêt de l’Elsau n’y avaient rien changé. Son séjour là-bas avait blindé son caractère, mais il avait gardé cet aspect d’éternel adolescent. Paco l’observa des pieds à la tête. Cinquante kilos, à peine. Soixante pour cent de carcasse et de peau, trente pour cent d’entrailles, et pour le reste, sous une coiffure en pétard grâce à un demi-litre de gel, un visage poupin où quelques poils épars perçaient entre les boutons d’acné et des yeux gris et troubles comme l’eau du Rhin qui coulait sous leurs pieds. — Bientôt vingt-deux ! crut-il bon de préciser à l’adresse de Paco en le défiant d’un regard glacial. — Bon, ça va, ça va, tenta de l’apaiser Paco qui avait perçu son irritation. Mais autant qu’on soit clairs tous les deux et qu’il n’y ait pas de lézard. On m’a dit que tu ferais l’affaire. Je ne serais pas ici s’il n’y avait pas quelqu’un qui s’était porté garant. OK ? « Mousse » hocha la tête. C’était Kevin qui l’avait mis dans le coup. Un caïd, connu dans la cité ! Deux ans plus tôt, c’était Kevin qui était au volant de la BMW volée. C’était Kevin qui avait embouti la Clio poussive, blessant grièvement la conductrice. Mais Kevin avait pu se tirer avant l’arrivée des keufs. Tandis que lui, un peu sonné lors du choc, la portière passager coincée, il s’était fait pincer alors qu’il se glissait côté conducteur. « Mousse » avait tout pris sur lui. Pour jouer au dur, il s’était laissé accuser à la place de Kevin qui, malgré son jeune âge, avait déjà un casier plus épais que le bottin téléphonique. C’était peut-être une connerie mais il devait bien ça à la mère de Kevin ! Ne l’avait-elle pas, disons, « recueilli » ? À sa table et même dans son lit… « Mousse » sentit une bouffée de rougeur lui monter au visage. Il contorsionnait ses maigres épaules, croisait et décroisait ses jambes comme s’il était soudain assis sur une fourmilière… En retour, c’était à Kevin de lui filer un coup de main et ils seraient quittes. « Qu’est-ce qui lui a pris, à Kevin, de me refiler ce gamin ? » Paco se demandait s’il ne ferait pas mieux de tout laisser tomber. Qu’est-ce qui lui prouvait que ce blanc-bec n’allait pas paniquer à la première embrouille et ne ferait pas tout capoter, l’embarcation et l’affaire par la même occasion ? Le coup était trop gros pour qu’il puisse se permettre de le foirer… Comme s’il avait lu dans ses pensées, « Mousse » se redressa sur son banc et lança avec une assurance un peu trop forcée pour être tout à fait crédible : — Vous… euh… Te bile pas. Je suis pas épais mais pour les rafiots, j’en connais un rayon ! C’est pas pour rien qu’on me surnomme le « Mousse » ! Il avait revendiqué son surnom, comme un autre aurait exhibé des galons d’amiral. Devant tant de naïve présomption, Paco ne put s’empêcher de sourire : il lui faisait penser un peu à lui, au même âge, il y a trente ans de cela. Dans la mouise jusqu’au cou, prêt à tout pour s’en sortir… Il en avait fait des conneries, lui aussi ! Et des séjours sous les verrous, plus qu’il n’en faut !… Enfin, si ce n’était pas un miracle c’était tout du moins un sacré coup de bol, Maria avait croisé son chemin chaotique. Maria était ce qu’il y avait eu de mieux dans sa chienne de vie. Grâce à elle, il s’en était sorti. Grâce à elle, il avait pu mener une vie honnête, monter ce chenil dont ils avaient rêvé ensemble… Etait-ce bien le moment de flancher, alors qu’elle avait besoin de lui ? — Cela fait longtemps que vous… euh… que tu fais ce… euh… ce boulot ? demanda « Mousse » — Non, mais c’est le seul moyen de se faire un bon paquet de thunes rapidement. Et j’en ai fichtrement besoin pour… Il s’apprêtait à fournir des explications mais il se ravisa et demanda : — T’es venu comment ? — En bike.
D’un mouvement du menton, « Mousse » désigna le vélo appuyé contre le parapet de la passerelle. Pas le modèle haut de gamme, c’est le moins qu’on puisse dire ! Paco fit la moue, un peu goguenard, et « Mousse se renfrogna encore un peu plus. Le mec devrait savoir que c’est pas facile de piquer un biclou quand on sort de zonzon et qu’on n’a pas les outils qu’il faut… Surtout que maintenant, à force de se les faire chouraver, les Strasbourgeois sont devenus méfiants et mettent des cadenas pas possibles, plus gros qu’une chaîne d’ancre de marine… — Y a pas d’os, maugréa-t-il, j’en fais mon affaire. — Dans ce cas, on peut y aller. — Où ça ? — Repérer les lieux. Je prends les devants, tu me suis à cinquante mètres pour pas qu’on nous voie ensemble. C’est raté, ricana « Mousse », ça fait vingt minutes qu’on est ensemble ! Et au vu de tout le monde ! Drôle d’endroit pour un rencard discret ! — D’abord, je te fais remarquer qu’on n’est pas ensemble puisque, depuis le début, on se tourne le dos. Ni la mère de famille avec sa poussette et ses trois mômes, ni le couple d’amoureux qui se bécote le museau, ni le peloton de cyclistes en goguette ne nous ont prêté la moindre attention. Sache que c’est dans les endroits les plus fréquentés qu’on risque le moins de se faire remarquer. Ce ne sera pas pareil là où nous allons. Et puis… Non, ce n’est pas la peine, suis-moi. « Mousse » se rétracta comme une limace enrhumée en pleine canicule. Il détestait qu’on lui fasse la leçon. Il détestait encore plus les gars qui ne terminent pas leurs phrases, comme s’ils voulaient lui signifier qu’il était trop con pour comprendre. Il s’apprêtait à se dresser sur ses ergots pour distiller ses quatre vérités avec quelques grammes de rancœur à cet ersatz de prof prétentieux, mais quand il se retourna, Paco avait disparu. Il l’aperçut qui roulait au bas de la passerelle, le chien trottant à ses côtés. C’était pas Thomas Voeckler1, mais le vieux avait un beau coup de manivelle ! Il fallait faire fissa pour ne pas le perdre de vue. « Mousse » enfourcha sa bécane et se dressa sur les pédales pour ne pas se laisser distancer. S’il avait su ce qui l’attendait, aurait-il mis le grand braquet ?
1 Cycliste professionnel, d’origine alsacienne. Plusieurs fois champion de France et vainqueur d’étapes du Tour de France dont il porta vingt fois le maillot jaune et termina à la 4e place en 2011.
Chapitre2
L’adjudant-chef Raymond Neymard haïssait les petits matins. Quand le réveil a retenti, il lui a semblé que le nombre des décibels qui lacéraient ses tympans équivalait à celui d’une sirène annonçant un cataclysme nucléaire ! Avant même d’avoir rapetassé des débris de conscience, il bougonna : « J’en ai marre ! J’en ai marre !… » La formule lui était si familière, en toutes circonstances et à tout propos, que ses ex-collègues de la brigade l’avaient prénommé « Jean » alors que pour l’État Civil, il s’appelait Neymard Raymond, Charles, Albert. L’adjudant-chef « Jean Neymard » ne s’en offusquait pas le moins du monde. « J’en ai rien à cirer ! » répondait-il à ceux qui s’amusaient du calembour. Et il faut bien rigoler pendant les longues permanences ! « J’en ai marre ! » et « J’en ai rien à cirer ! » constituaient ses maximes favorites. Celles qui traduisaient le mieux sa pensée profonde et réglaient son existence. Cela ne l’avait pas empêché de monter en grade au même rythme que ses collègues plus diserts. Voire plus vite ! Tant il est vrai que dans la fonction publique en général et dans la gendarmerie en particulier, il ne fait pas bon ramener sa fraise. « Fermer sa gueule » et « Ne pas se faire remarquer » sont les deux mamelles de l’avancement au mérite. « J’en ai marre ! » serinait-il encore en traînant ses pieds nus sur la moquette du couloir puis en décrochant l’archaïque téléphone gris de son socle. Non qu’il était impatient de savoir qui était au bout du fil – ce ne pouvait être qu’un emmerdeur ! – ni curieux de ce qu’il avait à lui annoncer – ce ne pouvait être qu’une catastrophe ! – mais pour mettre un terme à cette fichue sonnerie qui vrillait son cerveau engourdi. — Allô ? —… C’était pire encore ! Il resta un moment à se gratter le sommet du crâne comme un boxeur sonné puis, dans l’espoir de reprendre le dessus en minimisant l’information il maugréa : — Et c’est pour ça que vous me réveillez aux aurores ? — Aux aurores ? manqua de s’étouffer son interlocuteur. Je vous signale, Monsieur Neymard, qu’il est 8 h 37 et que cela fait plus d’une heure que votre père a commencé son cinéma et qu’il empêche notre personnel soignant de s’occuper des autres pensionnaires. Cela ne peut plus durer. Si vous ne parvenez pas à le raisonner, je me verrai dans la pénible obligation de demander à notre conseil d’administration de prononcer son exclusion de notre établissement. Cette fois, votre père dépasse les bornes. À bon entendeur, salut ! Et il raccrocha. L’adjudant-chef Neymard fixait le téléphone qui s’obstinait à biper dans le vide avec des yeux de mérou consterné. Tout ce qu’il trouva à dire ce fut « Oh ! ce que j’en ai marre ! » Ce qui était une tournure déjà plus élaborée qu’à son réveil, preuve qu’il émergeait lentement des brumes nocturnes. Il n’ajouta pas qu’il « n’en avait rien à cirer » car tout ce qui concernait son père avait le don d’empoisonner son existence. Ce n’est pas qu’il vouait à l’auteur de ses jours une dévotion filiale sans faille, mais il faisait partie de ces individus qui, inconsciemment, estiment avoir une dette éternelle envers leurs parents. Lorsque, pour son bonheur, il lui arrivait de l’oublier, le vieux Neymard ne manquait pas de le lui rappeler : « Avec tout ce que nous avons fait pour toi, ta mère et moi !… », suivi d’un long soupir apte à émouvoir une palourde neurasthénique. Cela n’avait fait qu’empirer après le décès de madame Neymard, mère. lI avait fallu, non sans mal, convaincre le vieux que sa place était en maison de retraite. « Ah ! si ta femme était encore là, elle n’aurait pas toléré que tu te débarrasses de moi dans ce mouroir ! Suzanne, elle, aurait pris soin de moi. Moi je l’aimais bien, ta femme. T’as pas été capable de la garder. Bien trop minable, bien trop égoïste, pour t’occuper d’une femme !… » Il avait tout compris, le vieux filou. Il savait appuyer là où ça faisait mal et piéger ce fils qui n’en finissait pas de culpabiliser. Pourtant Raymond (alias Jean) n’avait besoin de personne pour être malheureux et, depuis bientôt cinq ans, il ne se passait pas un jour, pas une nuit sans qu’il ne regrettât amèrement le départ de sa femme Suzanne. Il savait mieux que personne que si elle l’avait plaqué, c’était de sa faute à lui. Uniquement sa faute à lui.
S’ils avaient pu avoir un gosse, ça aurait peut être tout changé ? Pas sûr. Certes il aurait pu alors rétorquer à son géniteur qu’il ne pouvait pas lui rendre tout ce qu’il avait reçu puisque c’était son tour de le donner à son rejeton. Pour autant, aurait-il renoncé aux apéros quotidiens après le service ? Aurait-il réduit le rythme des sorties entre mecs ? Promotions, mutations, adieu garçon, baptême, toutes les occasions étaient bonnes à la brigade pour se retrouver entre collègues et se prendre de mémorables torchées qui le ramenaient titubant, la gueule pâteuse et la bite impérieuse dans le lit conjugal. Rien que d’y penser, il avait envie de vomir. À moins que ce ne soit le riesling d’hier soir ? D’abord, avaler un café bien tassé. Avec une goutte de marc de Gewurz. C’était le minimum vital avant d’affronter successivement le miroir de la salle de bains puis monsieur Kosarsy, le directeur de la maison de retraite « l’Edelweiss Bleu ». Ce n’était pas la première fois, hélas ! Au début, lors des visites presque quotidiennes que son fils lui rendait à la maison de retraite, le vieux Neymard alternait mutisme obstiné et reproches en rafales. « Dire que ta mère et moi on s’est sacrifiés pour toi ! On t’a veillé pour tes premières dents, pour ta rougeole, tes angines chroniques ! » Mais depuis l’arrivée de monsieur Kosarsy à la tête de « l’Edelweiss Bleu », l’attitude du vieux avait évolué. Non content de fustiger l’ingratitude de son fils en privé, il affichait publiquement son hostilité envers le nouveau directeur. On ne comptait plus les incidents. Chaque fois, à la demande du vieux ou du directeur, l’adjudant-chef Neymard était appelé à intervenir pour régler le conflit et apaiser les esprits. Il « en avait marre », bien sûr, mais il accourait cependant. « Le nombre de fois que je me suis déplacé au collège ou au lycée à cause de tes conneries ! T’arrêtais pas. Un vrai cancre, t’étais ! Et c’était toujours nous, ta pauvre mère et moi, qui étions convoqués par le professeur principal, par le conseiller d’éducation, par le proviseur, que sais-je encore… », lui rappelait impitoyablement le vieux grincheux. Maintenant c’était son tour d’être convoqué. Il lui devait bien ça, non ? D’autant que, il faut être juste, les torts étaient partagés. Le premier incident avait éclaté assez peu de temps après la prise de fonction de Kosarsy, alors que, sur le coup de quinze heures, le capitaine venait pour sa banale visite. Dès l’accueil, la secrétaire l’avait prévenu : « Votre papa a refusé de se rendre à la salle à manger ». Dans la chambre, il trouva le vieux remonté comme un coucou du Titisee. Assis dans son fauteuil à côté d’un plateau repas auquel il n’avait pas touché, il repoussa son fils qui se penchait vers lui dans un geste d’affection de routine. Sans esquisser le moindre bonjour, agitant frénétiquement ses deux bras décharnés, le vieux vociféra : « Je veux des excuses ! J’exige que ce nain hydrocéphale me présente des excuses ! » Il parlait du directeur. Pourtant habitué aux interrogatoires, l’adjudant-chef eut du mal à reconstituer la scène du forfait. Le récit du vieux était assez confus et ponctué d’exclamations outragées. Pour résumer, le nouveau directeur aimait à se montrer, suivi de tout son staff, aux quatre coins de l’établissement. « Un vrai téléphone portable, ce type ! Multifonction ! Qui s’occupe de tout ! » Ce matin-là, il s’était pointé dans la salle de télévision. Un sourire condescendant aux lèvres, il prétendait serrer la main à tous les pensionnaires présents. « Au moment où on lutte contre les maladies nosocomiales, c’est pas le moment de serrer des paluches en série ! Et puis, il me cachait l’écran ! » se justifia le vieux. Bref, il avait refusé de serrer la main du directeur. Vexé comme un pou qui aurait atterri sur le crâne d’un chauve, ce dernier s’était dressé sur ses talonnettes pour lancer : « Casse-toi, pauvre con ! » au vieillard estomaqué. Trois heures plus tard, le vieux suffoquait encore d’indignation. « Casse-toi, pauvre con ! Tu te rends compte ? Je veux des excuses. Des excuses ou je fais la grève de la faim ! ». Dieu sait si la langue policière n’est pas toujours châtiée ! L’adjudant-chef dut convenir cependant que, venant d’un responsable, cela manquait de classe. — Il faisait quoi avant d’être directeur ? demanda le fils. — Représentant chez Kärcher, répondit le père. Le saint esprit préféra rester muet. Une autre fois, c’était en été, l’adjudant-chef avait été convoqué parce que le vieux, avec deux ou trois de ses condisciples, avait systématiquement arraché ou lacéré les affiches que le directeur avait fait placarder sur tous les murs de la maison de retraite.
— Je fais cela pour leur bien, expliqua le directeur courroucé. Avec la canicule annoncée… et leurs prostates avariées ! — Alors qu’il nous a supprimé le verre de pinard à midi sous prétexte que ça coûte trop cher ! protesta le vieux en désignant une des affiches incriminées. Le slogan disait : picoler plus pour pisser plus. « Et aujourd’hui, qu’est-ce que mon paternel a encore inventé pour s’attirer les foudres kosarsyennes ? » se demandait l’adjudant-chef, le nez dans le guidon à cause d’un léger vent debout. Il avait l’habitude, chaque fois que son emploi du temps le permettait, de prendre sa bicyclette pour se rendre à la maison de retraite. Par économie d’abord : le litre de sans plomb au prix de la chopine de Sylvaner, c’est insupportable ! Par goût ensuite : cela lui rappelait le temps de sa jeunesse où, licencié à la Pédale du Rhin, il avait participé à quelques courses cyclistes. Sans rien gagner jamais car, déjà à l’époque, il se dopait plus volontiers à la bibine qu’à l’EPO. Par nécessité enfin : c’était le moyen le plus efficace de perdre quelques kilos superflus, de se préparer psychologiquement à l’épreuve pendant le trajet aller et, au retour, d’apaiser ses nerfs malmenés. Beaucoup de maisons de retraite sont bâties loin de toute habitation, comme si la vieillesse était contagieuse. « L’Edelweiss Bleu » n’échappait pas à la règle. Située sur la petite commune d’Altersheim, entre le plan d’eau de Plobsheim et la décharge d’Erstein, elle offrait l’avantage d’être accessible par la piste cyclable sur la digue du Rhin. Le gendarme appréhendait l’entrevue avec le directeur. Il prenait très au sérieux les menaces de renvoi qu’il avait proférées. C’était une des manies de Kosarsy : renvoyer les gens. Sans compter que le vieux n’attendait que ça. « Ta retraite, c’est pour bientôt, non ? T’auras le temps de t’occuper de moi. Avec ta pauvre mère, on n’a jamais pris un baby-sitter, tellement qu’on avait à cœur de rater nous-mêmes ton éducation ! » Il y a dans ce pays des millions de gens prêts à défiler dans la rue pour défendre leur droit à la retraite. Des millions d’autres qui détestent leur boulot et cherchent par tous les moyens à y échapper. L’adjudant-chef Neymard, lui, appréhendait l’échéance de la mise à pied. Ce jour-là, il ne pourrait plus opposer à son père les nécessités du service. Il faudrait qu’il ait le courage de lui dire en face qu’il n’avait pas les compétences pour bichonner un vieillard. Ni l’envie ! Voilà pourquoi, sans rien dire à personne, il avait déposé récemment une demande de dérogation pour prolonger son activité. « Activité » étant un terme peu approprié, d’ailleurs. Du temps de la brigade, il avait toujours montré si peu d’empressement à ses tâches que le coup de pied ascensionnel avait fonctionné et qu’on l’avait muté à la section de la gendarmerie mobile chargée d’assurer la sécurité des députés au Parlement européen de Strasbourg. Ces gens-là, il l’espérait, devraient examiner son dossier avec bienveillance. Eux-mêmes s’accrochent à leurs sièges comme des huîtres de Marennes à leur rocher. Sans limite d’âge. Autre point commun : la notion de pénibilité ne s’applique pas à leur fonction. Ni à la sienne. « L’Edelweiss Bleu » était en vue, émergeant d’un océan de maïs. Courage !