La Grotte du Kram

La Grotte du Kram

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Français
228 pages

Description

Suite à l'assassinat de leur ami, une occasion inespérée de se venger met des hommes ordinaires dans une situation extraordinaire. Quelques semaines avant sa mort, l'ancien président Arafat est kidnappé et séquestré quelque part en France. Où est-il ? Que fait-il ? A-t-il vraiment été enlevé ?


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Date de parution 04 juillet 2014
Nombre de lectures 8
EAN13 9782332728197
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Langue Français

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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-72817-3

 

© Edilivre, 2014

Remerciements

 

Je remercie Joëlle, Anne et Raphaël pour leur aide.

La Grotte du Kram

 

 

Cimetière de Pantin Août 2004

– Dimanche prochain, ça fera près d’une année, tu te rends compte Léo ? Déjà un an et cependant, cette terrible absence ne parvient pas à sombrer dans l’oubli, ni même à s’estomper d’ailleurs y parviendra-t-elle jamais ?

La douleur de perdre un être aussi cher, aussi exceptionnel est telle… non vraiment, je n’arrive pas… parfois avant de dormir, j’implore l’oubli de me venir en aide pour qu’il emporte dans les plus profonds méandres de ma mémoire l’image de son visage souriant et radieux.

Ils se rendaient en visite sur la tombe du pauvre Simon, et Edmond songeait en marchant : quand tout jeune enfant je m’endormais, j’apercevais par l’entrebâillement de la porte de ma chambre la toute petite flamme de la veilleuse du Shabbat, je l’assimilais à ma mère. Je la voyais remuer, danser, brûler, éclairer toute une partie de la pièce et confiant et rassuré je m’assoupissais en toute quiétude, comme protégé par sa présence, mais un soir le sommeil tardant à m’emporter vers mes songes enfantins, j’observais cette merveilleuse petite flamme, et je compris sans que personne ne me l’explique ce qu’était la fin, l’anéantissement.

Cette petite flamme qui, droite et fière brillait dans la grande pièce, fut tout doucement un peu moins brillante, faiblissant, sa taille diminuée, sa clarté moins intense lui faisait perdre de sa prestance peut-être même de sa puissance puis lentement, mais inexorablement la flammèche chancelait, vacillait, enfin comme un message inaudible venant de l’au-delà apparaissait un crépitement incertain, c’étaient ses derniers efforts venant du plus profond de son être, c’étaient les derniers cris de la flamme épuisée puis tout s’estompait pour ne laisser l’espace d’un court instant qu’un mince filet de fumée s’élever puis disparaître se mélangeait aux odeurs de la pièce et rejoindre le néant à jamais. Mais la perte de Simon est une telle douleur que je ne parviens pas à…

Comme si Léo l’avait entendu, il lui dit :

– Calme-toi Edmond, calme-toi, le pauvre Simon nous ne l’oublierons jamais. Mais il faut regarder devant soi, allons Edmond, il l’aurait voulu, tu le sais bien.

Les grands platanes feuillus qui bordaient les allées ressemblaient à des gardes inutiles, et leurs racines à ras du sol soulevaient les trottoirs, laissant apparaître une terre jaunâtre.

Sans parler, Léo et Edmond, le cœur de plus en plus serré à l’approche de sa tombe, se remémoraient une fois de plus l’attentat qui une année auparavant avait coûté la vie du pauvre Simon, cet ami d’enfance déjà si lointaine.

Au terme d’un mois d’août chaud et lourd, troublé par de nombreux événements racistes et antisémites en France et surtout dans la capitale. Un attentat venait mettre une touche de plus à l’ignominie causant la mort de six personnes, dont Simon.

Les dernières semaines du mois d’août étaient depuis longtemps l’occasion pour Edmond Koskas, Leo Levy, et Simon Zarouk de se retrouver, comme en retraite. Ils convenaient d’un lieu pour passer, à l’abri de tous ; femmes et enfants compris, une semaine, juste une petite semaine pour eux, rien d’extraordinaire n’était programmé, rien si ce n’est le plaisir d’un certain calme, un charme secret qui étonnait toujours leurs proches. Leurs lieux de pèlerinage n’avaient rien de particulier, c’était souvent la réserve de la librairie de Simon, ou un coin quelconque dans Paris si tranquille au mois d’août en temps normal. Ils leur arrivaient parfois d’aller à la campagne, chez Jules Ktorza, un quatrième ami, tunisien d’origine comme eux, plus communément appelé M’sieu Jules, chauffeur de taxi de son état.

M’sieu Jules se remémorait sa rencontre avec Edmond et Léo. Il les avait connus ensemble banalement. Il les conduisait à Vincennes au champ de courses, et se retrouva sur le champ avec eux. Ce jour-là, la chance leur sourit, ils rentrèrent à Paris les poches bien garnies et décidèrent ainsi de se revoir plus fréquemment pour aller jouer soit à Vincennes soit à Longchamp, puis Edmond et Léo présentèrent M’sieu Jules à Simon qui fut très surpris d’apprendre qu’en fait ils étaient voisins dans le Marais. M’sieu Jules était devenu solitaire depuis que sa femme l’avait quitté, mais avec le temps, il commençait à trouver au célibat un intérêt bien agréable.

Il est curieux de constater que l’on rencontre souvent dans une amitié entre hommes un instant, un moment curieux où tout à coup le sentiment de fraternité se transforme et prend une proportion démesurée.

Cette année-là, ils avaient choisi d’un commun accord la librairie de Simon, merveilleuse petite boutique où Simon avait un plaisir charnel à travailler et vivre au cœur du Marais. Elle se situait dans la rue des Hospitalières Saint-Gervais, c’était une pièce continuellement mal éclairée et toujours empoussiérée où les livres et autres fascicules s’empilaient, et s’entassaient sur de vieilles étagères en bois, et même au sol. Parfois, décidé à mettre un peu d’ordre, Simon commençait à ramasser certains ouvrages, mais s’il lui arrivait d’en ouvrir un, il était alors happé par une mystérieuse force, il s’asseyait lentement sur une marche du vieil escalier en bois qui montait à la réserve sous les poutres en chêne qui couraient au plafond, se laissant transporter sur les lignes de l’ouvrage s’interrompant parfois en levant la tête, il apercevait l’horloge, deux heures étaient passées ou parfois un rare client le sortait, non sans peine, de sa promenade littéraire.

Leur amitié remontait à leur toute jeune enfance. Ils habitaient au Kram, un petit village au nord de Tunis, entre la Goulette et Carthage, noyé sous le soleil et la verdure, hors du bruit de la capitale tunisienne, près de la Méditerranée où ils avaient grandi, joué, triché, gagné, aimé, prié ensemble.

Comme de nombreux enfants, ils avaient une cachette, fabuleux lieu de retrouvailles.

C’était la vieille buanderie au fond d’un jardin chez les parents de Simon, du moins c’est ainsi que les adultes parents l’avaient baptisée.

Le jardin était commun à trois maisons, qui étaient mitoyennes, les familles habitaient là pratiquement depuis la fin de la guerre, les enfants y étaient nés et y avaient grandi.

Adossée à un vieux mur depuis longtemps, elle ne servait plus et ressemblait plus à un éboulis qu’à une buanderie. Mais que dissimulait ce vieux toit en tôle ondulée rouillée et brûlée par le soleil, recouvert de pierres, de ronces, d’orties et de jasmin ? Il ne cessait d’intriguer et d’exciter leur curiosité.

Edmond, Léo et Simon la découvrirent aux vacances de Pâques en désherbant ce coin de vieux jardin et ainsi décidèrent que cette grotte deviendrait, grâce à la puissance de leur imaginaire, leur palais, leur château fort ; leur maison à eux seuls.

Ils y vivaient dès la sortie de l’école, du printemps jusqu’à la fin de l’automne. C’est là sous ce toit odorant et magique que leur amitié avait pris corps et s’était forgée. C’est là que Simon leur avait lu Les Trois Mousquetaires, c’est là qu’ils avaient découvert Cyrano, puis Le Grand Meaulnes, Le comte de Monte-Cristo et d’autres histoires merveilleuses.

Elle devint avec le temps un lieu de repos, de lecture, et bien entendu d’aventures. C’est probablement vu au travers du prisme déformant du temps qu’ils ressentirent à l’âge adulte la nécessité des réunions annuelles.

Une fois même, alors qu’ils vivaient à Paris depuis déjà longtemps, l’idée leur était venue de retourner comme en pèlerinage dans leur village natal, mais ils annulèrent au dernier moment leur voyage. Le risque de briser la merveilleuse image gravée au fond de leur mémoire l’avait emporté sur la curiosité.

Ils avaient quitté la Tunisie, leur terre natale, par la force des choses et celle des hommes aussi, encore un nouvel exil, c’est probablement inscrit dans nos chromosomes, « peut-être possédons-nous un chromosome exil ? » disait souvent Simon. Depuis toujours, il nous faut repartir. A nouveau, l’exil demandait sa rançon de séparations, de pleurs amers, de larmes rageuses, d’inacceptable, et souvent de soumission.

En 1961, Léo, Edmond et Simon arrivèrent en France avec leurs parents.

A leur arrivée, les trois familles furent logées par la Croix-Rouge à Ecquevilly petit village à l’ouest de Paris, non loin de Meulan et des Mureaux. Ils vécurent un peu plus d’une année dans ce village, ressentant plus que jamais le besoin, l’absolue nécessité d’être unis et de se soutenir les uns les autres, ils découvrirent une France qui parlait comme eux, mais qu’ils ne comprenaient pas. Mais comme disait le père de Simon : « Nous n’avons pas le choix, ici c’est lève-toi, marche, et ne crève pas. »

Les enfants des trois familles fréquentaient l’école communale, ils eurent beaucoup de mal à s’intégrer, mais c’est Simon qui réussit le mieux son intégration.

La vieille demeure de la rue Suzanne Deutsche de la Meurthe fut leur point de re-départ dans la vie. Les parents de Léo et d’Edmond s’étaient associés pour acquérir une petite boutique d’habillement dans le Faubourg Saint-Denis. Les parents de Simon, après de longues recherches, avaient acheté une petite librairie dans le Marais, réalisation d’un vieux rêve pour eux. C’était la passion de la lecture et des livres, qui les guidaient. Simon toujours en besoin d’évasion avait baigné dans cette passion depuis son tout jeune âge.

Plusieurs années, après leur arrivée en France, le chromosome exil se réveilla chez leurs enfants. « Mais Dieu pourquoi nous fais-tu tant bouger ? » disait Edmond, voyant ses deux garçons faire leur alya (Montée en Israël) dans un kibboutz du Néguev. Espérant ainsi, disaient-ils, mettre enfin un terme définitif à l’exil.

Edmond admit non sans difficulté cette séparation, d’autant qu’il se retrouvait seul, sa femme ayant disparu quelques années auparavant, emportée par la maladie.

La fille de Léo, Claudia, part aux USA, Alexandre le fils de Simon la rejoint une année plus tard. Les familles ne se brisaient pas, elles s’éparpillaient. Simon prétendait que l’exil avait quelque chose de salvateur.

Mais revenons à ce terrible mois d’août 2003.

Dans sa petite librairie de la rue des Hospitalières Saint-Gervais, Simon préparait la petite remise où, le jeudi 14 août 2003, ses amis devaient venir pour passer leur fameuse petite semaine, la bouteille de Boukha et les œufs de poisson (la boutargue) étaient déjà sur la table près du jeu de cartes, et des pistaches, quand intrigué par le brouhaha des passants, dans la rue, nombreux en cette période dans le Marais, Simon, du fond de sa remise, se dirigea lentement vers la porte d’entrée de la boutique, il avait encore la main sur la poignée quand tout à coup, il entendit et ressentit une explosion assourdissante, tout trembla, simultanément la porte sous l’effet du souffle s’ouvrit d’un seul coup vers l’intérieur en éclatant et en projetant partout des centaines de morceaux de verre et de bois, la vitrine explosa et s’écroula. Simon fut projeté en arrière sur un bon mètre, il était allongé sur le dos le long d’un rayon sous des dizaines de livres qui s’étaient éparpillés sous l’effet de l’explosion, un peu partout dans la boutique, remplie de poussière, et dans l’odeur du souffre qui se répandait. Bien que blessé, et sonné, il avait le visage coupé par de nombreux morceaux de verre et de bois, et les mains ensanglantées, il parvint péniblement à se lever, il n’entendait plus rien et sa tête le faisait terriblement souffrir. Il se leva lentement et se dirigea en titubant à nouveau vers la sortie, là tout se passa très vite, il craignait que la librairie prenne feu. Il eut le temps d’apercevoir subrepticement Maxou les bras levés dans le café d’en face, son visage voulait lui dire quelque chose.

La tête recouverte d’un keffieh noir et blanc, l’assassin leva son arme automatique et arrosa d’une longue rafale devant lui. Simon se retourna et se jeta au sol. De nombreuses personnes tombèrent en hurlant, il y avait du sang partout au sol et sur les murs, toutes les fenêtres de la rue avaient volé en éclats, la rue était jonchée d’éclats de verre, de bois, des vêtements déchiquetés, et de chair humaine. Les terroristes hurlaient en arabe. Un homme affolé pénétra rapidement dans la librairie, il chuta et tomba sur Simon qui était au sol, allongé face contre terre, quand dans son subconscient il entendit un hurlement, puis ce fut la deuxième explosion et l’incendie de la librairie qui se propageait à grande vitesse aidé en cela par les bons comburants que sont les livres et le bois.

Quelques moments après ce carnage, les secours arrivèrent dans la petite rue des Hospitalières Saint-Gervais tout n’était que Chaos, hurlements de douleur pour certains et gémissements pour d’autres. Les terroristes avaient fait éclater deux bombes et avaient tiré de nombreuses rafales d’armes automatiques envoyant à la mort six personnes et en blessant plus d’une trentaine, puis ils avaient évidemment disparu, par les petites rues du quartier.

C’est par téléphone qu’Edmond apprit l’horreur, Maxou, le garçon de café, face à la librairie avait tout vu, il avait hurlé à Simon l’apercevant à travers sa vitre « Ne sors pas Simon ! » Et c’est lui également qui lui avait récité, avant même l’arrivée des secours, des larmes plein les yeux, les mains pleines de sang et la gorge pleine de poussière le Kadisch, la prière pour les morts sur les restes calcinés du corps de Simon, écrasé sous une poutre encore chaude, dans la librairie encore fumante.

« Viens vite Edmond, viens à la librairie : un grand malheur, un grand malheur » et il raccrocha.

Edmond avait bien reconnu malgré l’angoisse, la voix de Maxou, il rappela au café, mais il n’y eut aucune réponse. Il décida en partant de son bureau, d’appeler Léo pour lui demander de le rejoindre à la librairie. Il ne lui était pas possible de prévenir M’sieu Jules. Mais ce dernier dans son taxi entendit le flash d’information sur la radio, il était place de la Bastille. Il comprit tout de suite en pénétrant dans la Rue Saint-Antoine que quelque chose se passait. Il eut un mauvais pressentiment, il parvint difficilement à arriver dans la rue Mahler, voulant rejoindre la rue des Rosiers. Il finit par laisser sa voiture à l’entrée de la rue des Rosiers. Il la remonta en courant sur le trottoir, son cœur battait à tout rompre, il ne voulait pas croire ce que son subconscient lui disait, non pas lui, pas Simon, pas Simon mon Dieu. Arrivé à l’angle de la rue des Ecouffes et de la rue des Rosiers la police bloquait toute circulation.

« – Oui c’est un attentat devant la librairie », lui dit un flic.

– Laissez-moi passer, je vous en prie je connais très bien cette librairie, c’est un ami à moi qui.

– Non Monsieur, c’est inutile, je ne peux pas, il y a le feu et j’ai des ordres.

Toute la rue des Hospitalières Saint-Gervais était bouclée : des ambulances, des policiers, des pompiers, le SAMU, puis en regardant au loin, M’sieu Jules aperçut Maxou. Il hurla son nom si fort que ce dernier parvint malgré le bruit des sirènes des pompiers et des ambulances à entendre son nom. Il se retourna, il reconnut M’sieu Jules derrière le cordon de police, et vint vers lui, le visage en larmes et couvert de poussière les bras au ciel en criant : « les salauds, les chiens, ils nous ont tué notre Simon ». Sa voix tremblait, tout son corps tremblait, ses mains tremblaient, c’était comme un coup de poignard que l’on assénait à M’sieu Jules. Deux infirmiers vinrent soutenir et emporter Maxou.

– Venez, venez, Monsieur, on va vous soigner.

M’sieu Jules l’aida à se tenir debout.

Devant les restes de la librairie, déchiquetée par les flammes, ce n’était que douleurs et hurlements, du sang, des morceaux de verre, des corps déchiquetés, des véhicules éventrés, des immondices et de la poussière qui commençait à retomber recouvrant d’un linceul blanc et de gris ce macabre spectacle.

M’sieu Jules s’était assis, effondré sur un coin du trottoir. Il était abasourdi, il pensait à Simon et ne put retenir ses larmes, il pleurait et hurlait de rage et de douleur.

L’attentat fut revendiqué deux jours plus tard par un message envoyé à l’AFP, c’était un groupe « Palestine liberté » qui s’était déjà signalé à Londres et à Rome deux semaines auparavant. Yasser Arafat sur une radio syrienne s’était félicité avec les auteurs et avait revendiqué la paternité de cette organisation ainsi que l’attentat lui-même.

L’enterrement de Simon révéla tout l’amour que toutes les personnes présentes lui portaient, son fils Alexandre bien entendu, soutenant sa mère, avançait péniblement accablé par la douleur. Edmond, Léo, et M’sieu Jules, ses plus que fidèles amis, ses frères, suivaient la mine défaite, les yeux rougis, de nombreuses personnes du quartier du Marais étaient également présentes.

« Je n’arrive pas à croire que nous suivons l’enterrement de Simon » dit M’sieu Jules à Edmond.

Septembre 2004

Malgré les condamnations répétées des autorités et des médias, le responsable de l’attentat ne fut jamais inquiété, il avait pourtant clairement revendiqué la paternité de cet attentat.

Depuis quelque temps, déjà, la librairie reconstruite était dirigée par Maxou. Suzy, la femme de Simon, avait manifesté le désir de partir rejoindre son fils aux USA, mais elle n’avait pas voulu vendre la librairie. Une fois les formalités effectuées, elle donna à M’sieu Jules, Léo et Edmond la gérance de la boutique. Et ils décidèrent d’embaucher Maxou pour l’assurer. Elle fut débaptisée et devint « La librairie de Simon ». Elle conserva également son petit appartement mitoyen à la librairie qui n’avait pas souffert de l’incendie, comme pied-à-terre à Paris, c’est M’sieu Jules qui s’occupait de l’appartement.

Il avait garé son taxi 605 dans la rue des Ecouffes, il remontait à pied vers la rue des Rosiers, il aimait bien son quartier, il connaissait Paris comme sa poche, il se souvenait de sa jeunesse, de son arrivée dans le quartier avec Rosy sa femme emportée par un cancer quelque temps auparavant. Il faisait encore beau, mais les feuilles mortes commençaient à tomber sur le sol, machinalement il tourna dans la rue des Rosiers pour rejoindre la rue des Hospitalières-Saint-Gervais, depuis la disparition de Simon sa vie et celle de ses compagnons Léo, Edmond avait bien changé. Il rendait visite à Maxou tous les soirs avant de rentrer chez lui, pour le saluer et lui demander si tout allait bien. Malgré leur pessimisme, la librairie avait repris un nouveau départ, et Maxou s’avérait être un très bon libraire et un bon gestionnaire.

– Ah M’sieu Jules, dit Maxou, en le voyant entrer. Tu tombes bien. Il y a Edmond qui te cherche depuis une bonne heure. Il faut que tu le rappelles. Il lui tendit un morceau de papier.

– Tiens, il m’a laissé ce numéro de téléphone.

Maxou avait gardé l’accent trainant des Tunisiens, il était lent dans tout ce qu’il faisait.

– Il ne t’a pas dit ce qu’il voulait ? lui répondit M’sieu Jules tout en composant le numéro de téléphone.

– Salut Edmond…

Mais Edmond ne lui laissa pas placer un mot, il parlait presque à voix basse.

– M’sieu Jules il faut que je te voie, c’est très urgent, on se retrouve dans une demi-heure. Attends-moi à la librairie. Il raccrocha. C’était direct et laconique.

Il était surpris et inquiet, il avait perçu de l’inquiétude et non de la colère dans la voix d’Edmond, il le connaissait bien.

Maxou avait bien senti qu’il se passait quelque chose.

– Tout baigne M’sieu Jules ? demanda-t-il.

– A vrai dire, je n’en sais rien : Edmond m’a demandé de l’attendre ici sans me donner la moindre explication, sur un ton bizarre et inquiétant. Je me demande ce qui se passe, je n’aime pas ça.

– Oh, mais tu sais Edmond il a changé depuis la mort du pauvre Simon.

– Oui c’est vrai, mais on a tous changé, Léo aussi il a changé.

Tout en parlant avec Maxou, il appela Léo à sa boutique.

– Oui il m’a dit de venir à la librairie dans une demi-heure, tu sais pourquoi toi ?

– Rien du tout, il ne m’a rien dit.

– Bon alors à tout à l’heure, on verra bien.

Il était déjà dix-huit heures, M’sieu Jules dit à Maxou qu’il pouvait partir et qu’il fermerait la porte.

Edmond avait certainement le plus souffert de la mort de Simon. Il était rapidement devenu nerveux, ne supportant pas que l’on parle de Simon autrement qu’en le couvrant d’éloges, puis quand il apprit que l’attentat avait été revendiqué par Yasser Arafat, il ne cessa pas de l’insulter, de le maudire à la moindre occasion de l’insulter en français et en arabe. M’sieu Jules en l’attendant se remémorait l’histoire qui avait failli dégénérer en bagarre dans un restaurant. Parce qu’il avait entendu un client dire à une table voisine, qu’il fallait comprendre Yasser Arafat ! Edmond s’était levé brusquement, sans prévenir personne, s’était retourné et avait arraché la nappe du client, renversant tous les plats sur ce dernier, il l’avait pris par le col et l’avait secoué comme un prunier en le traitant de tous les noms. Il fut évidemment expulsé du restaurant, et nous avec lui, nous avions eu beaucoup de mal à le raisonner ce jour-là. Le problème c’est qu’Edmond mesure un mètre quatre-vingt, qu’il pèse quatre-vingt-dix kilos et qu’il est fort comme deux taureaux.

Edmond arriva avec Léo, sortant M’sieu Jules de ses pensées. Il entra prestement dans la librairie et d’emblée leur dit :

– Venez, on va à la remise.

Mr Jules était en train de fermer la porte à clef, il avait jeté un coup d’œil discret vers Léo qui leva ses épaules en signe d’incompréhension.

– Voilà, ce que j’ai à vous dire est d’une importance capitale, aussi vous comprendrez qu’il est hors de question d’en parler à qui que soit d’autres que nous trois. Vous connaissez ma fonction à l’UNESCO, place de Fontenoy, en tant que responsable des services généraux, j’ai entre autres choses, la responsabilité de la réception et de l’envoi de tout le courrier. Bon, maintenant vous savez, pour avoir entendu la radio ou regardé la télé, comme tout le monde qu’Arafat doit venir au début octobre ici même à Paris au siège de l’UNESCO, participer à une importante réunion sur l’avenir du peuple palestinien. Nous sommes aujourd’hui le 1erseptembre 2004 donc dans environ 1 mois. Il s’interrompit un instant comme pour bien attirer l’attention et reprit :

Nous allons mettre fin à son règne en enlevant Yasser Arafat. Nous allons venger Simon.

C’était net, et un lourd silence s’installa.

Il regardait ses deux amis avec circonspection, attendant leur réaction. Après au moins trente secondes, c’est Léo qui réagit le premier sur un ton un peu brutal.

– Dis Edmond, est-ce que tu es sérieux ? Ou complètement fou ? Ou est-ce que tu nous prends pour des cons ?

– Je suis extrêmement sérieux, je vais, tout de suite vous expliquer comment on va procéder…

– Non, mais attends, attends un peu, l’interrompit sèchement M’sieu Jules. C’est qui « on », et dis-moi est-ce que tu sais de quoi tu parles ?

– Je comprends parfaitement votre réaction, mais je voudrais vous faire comprendre que nous avons une occasion inespérée de venger notre pauvre Simon avec un minimum de risque.

M’sieu Jules regardait Edmond bien fixement et cherchait à déceler quelque chose dans son attitude ou son regard qui trahirait cette folie. Curieusement, Edmond n’était pas excité ou coléreux en parlant d’Arafat, il parlait de ce qu’il projetait avec calme et détermination, comme quelqu’un qui avait tout prévu, tout planifié.

– J’ai besoin de votre aide, pour cette entreprise parce que je ne peux pas la réaliser tout seul, sinon…

– Sinon rien du tout, Edmond, je crois que malheureusement tu es en train de dérailler, lui dit Léo. Il faut que tu acceptes la mort de Simon, nous avons tous fait son deuil, maintenant il nous faut regarder devant, je t’en prie Edmond regarde devant toi, et arrête de te faire du mal.

– Non, mais attend Edmond ! dit M’sieu Jules. Est-ce que tu t’imagines un peu ce que signifie d’enlever un individu, et à fortiori, un homme comme lui ? Il est protégé par une armée de garde du corps sans compter qu’il est surveillé par les agents du Mossad et qu’ici la police française va véritablement le couvrir, à moins que tu ne possèdes une baguette magique, je ne vois pas comment approcher un tel mec à moins de vingt mètres.

– Ecoutez-moi, je vous comprends, mais voulez-vous me laisser vous expliquer la situation ?

M’sieu Jules eut tout à coup un curieux sentiment, et si Edmond était devenu fou, s’il ne s’agissait pas seulement d’un simple déraillement, ses nerfs à fleurs de peau, et l’amour fraternel qu’il avait, et qu’il portait toujours à ce pauvre Simon ? Il avait l’impression de perdre un autre ami, c’était encore un acte de terrorisme sur l’esprit d’Edmond.

– Je vous ai dit tout à l’heure que je gérais le courrier pour l’UNESCO à la place de Fontenoy, et tous les jours : c’est deux, voire trois gros sacs de courrier que nous recevons. La procédure est banale comme dans toutes les sociétés, nous recevons du courrier recommandé, et du courrier normal. Il y a trois jours, c’est moi qui ai réceptionné le courrier. Ce matin-là, deux gros sacs que le préposé des postes avait posés à la réception tout près de mon bureau, la réceptionniste m’a appelé pour la signature des recommandés. Il était légèrement en avance sur son horaire habituel. J’ai signé le registre et j’ai trainé les deux sacs jusqu’au bureau du courrier. Le personnel qui s’occupe de faire le tri dans les boites à lettres des différents services n’était pas encore arrivé, aussi ai-je décidé de commencer seul le tri.

Dès l’ouverture du premier sac, quelque chose a attiré mon attention. Au-dessus du courrier se trouvait une petite boite en carton, toute simple, mais sans aucune oblitération. Il n’y avait que le nom du destinataire, l’organisateur des cérémonies à la place de Fontenoy. La boite était ouverte, je n’ai pas pu m’empêcher de regarder à l’intérieur : elle contenait une cassette audio, classique sans aucune indication. Je ne sais pas ce qui m’a poussé à dissimuler le carton avec la cassette dans la poche de ma veste, puis je suis sorti, en disant à la réceptionniste que je retournais à ma voiture y chercher des clefs. Et évidemment à l’écoute de cette cassette, j’ai tout compris. Une voix féminine, parlant en français avec un accent arabe, signalée que M. le président Yasser Arafat étant actuellement en traitement pour une maladie intestinale, il fallait prévoir son installation dans la grande salle, si possible le plus proche possible d’un cabinet de toilette qui lui serait réservé et qui serait bien entendu inspecté par les services de sécurité du président Arafat. J’ai rembobiné et mis tout simplement la cassette dans sa boite en carton et dans la case courrier correspondante. Et c’est tout.

– Quoi et c’est tout ?

– Non, ce n’est pas tout, j’en arrive à la raison de ma proposition.

Avant la construction en 1962 du bâtiment de l’UNESCO, sur le terrain était érigé un vieil hôtel particulier qui avait, semble-t-il, été abandonné. Vu son état de délabrement, ce dernier fut rasé complètement, seul un magnifique mur d’enceinte côté avenue de Suffren fut conservé, c’était un mur très épais et très solide de style haussmannien, que les architectes avaient décidé de conserver en l’étayant, il serait la limite des nouveaux locaux.

J’avais fait la connaissance sur le chantier d’un maçon sicilien Aldo, qui comme nous était originaire de Tunisie, il venait de Carthage, et nous prenions souvent le matin, avant de commencer le travail, un petit café ensemble en nous racontant nos vies avec nostalgie, lui aussi avait joué sur la plage de Sidi-Bou Saïd, avait couru et joué dans les Thermes d’Antonin à Carthage. Aldo était né en Tunisie, mais sa famille venait de Sicile, comme de nombreux Italiens, ou Maltais qui fuyaient la misère de leur propre pays.

J’étais tout jeune embauché comme agent administratif, je suivais avec curiosité la construction de l’extension qui allait nous assurer des locaux tout neufs et plus modernes que ceux dans lesquels nous étions installés. Nous arrivions souvent ensemble très tôt le matin, et un jour Aldo me demanda de l’accompagner sur le chantier pour me montrer quelque chose.

Après avoir préparé un bon café bien chaud, je le rejoignais avec deux verres et une petite casserole à longue queue. Le chantier était vide, et pendant que nous sirotions notre café assis sur un tas de parpaings après avoir aspirait un peu de café brulant, Aldo me regarda et me dit en désignant le bas d’un mur :

– Chouf Edmond, tu vois ce long mur-là devant nous. Il me désignait le mur d’enceinte. Eh bien, il y a un truc, là.

Il m’indiquait une partie du mur qui n’avait, semble-t-il, rien de particulier.

– Regarde bien, tu ne vois pas ? Il n’y avait rien d’apparent. Eh bien, cette partie est indépendante du reste du mur, elle est mobile, sur le côté gauche de ce mur, il y a certainement un axe qui permet de le faire pivoter.

Aldo s’assura que personne ne regardait vers eux, et appuya sur un coin du mur et je restais stupéfait : je vis la partie du mur tourner et s’ouvrir sur les égouts de l’avenue de Suffren. Puis presque aussitôt le mur se refermait tout seul, et tout cela, sans le moindre bruit. Une fois refermé, il était impossible de dire où il fallait appuyer pour ouvrir cette partie...