La Main du diable

La Main du diable

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Français
228 pages

Description

New-York 1970. Alan Stabritt, désormais seul à la tête de l’agence de détectives privés après l'assassinat de son ami et associé, va travailler en étroite collaboration avec la police et le capitaine Jordan, devenu un ami intime. Ils vont mener ensemble cette enquête périlleuse à la recherche de la main assassine.


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Date de parution 17 juin 2014
Nombre de lectures 3
EAN13 9782332727084
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-72706-0

 

© Edilivre, 2014

La main du diable

 

 

Œuvre de fiction.

Toute ressemblance avec des événements
ou des personnes existants
ou ayant existés serait fortuite.

Tous droits réservés.

Copyright by Géraud de Murat.

 

 

Debout, immobile dans le grand bureau donnant sur Broadway à la hauteur de Greeley Square, Kitty Dollen regardait fixement le tableau que je plaçais entre deux fenêtres avec l’aide de l’homme qui l’avait peint et elle pleurait silencieusement.

Qui était donc l’homme qui m’aidait ?

Tout d’abord, sous une casquette bouffante en soie d’un bleu électrique parcouru de lisérés blancs dessinant des losanges, un visage surprenant de sérénité. Pourtant, allongé par une barbe en pointe parsemée de fils d’argent rejoignant une toison pectorale qui s’échappait du col ouvert d’une chemise, ce visage présentait un anachronisme beaucoup plus attachant : souligné de rides hercyniennes, un regard étonnamment limpide, à la fois rêveur et perçant. Pour le reste, un long corps mince affublé de la vêture et de la nonchalance de qualité supérieure généralement affichées par ceux qui se recommandent de la palette et du pinceau.

Ainsi était Hundert Wasser. Avec, en plus, un double don des fées : le génie et le talent que je lui connaissais déjà. Ceci, grâce à Gregory Shelton qui me l’avait fait découvrir, comprendre et aimer. Au point que nous avions ensemble décoré les murs de notre bureau avec une quinzaine de ses œuvres marquant, chacune, un succès exceptionnel dans notre activité de Détectives Privés Associés.

Le choix était donc tout indiqué pour que Greg soit toujours présent en image dans le cadre portant son empreinte ineffaçable.

J’avais cherché Hundert Wasser. Je l’avais trouvé. Le convaincre de faire un portrait en partant d’une photographie fut le plus difficile. Il ne me l’a pas dit mais j’ai compris, un peu honteux, que ce génie de la création se voyait mal dans un rôle de copieur. Je crois qu’il l’avait deviné et que c’est pour cela qu’il a accepté.

En entrant dans le bureau, un cadre encombrant et un carton à dessin sous le bras gauche, il s’était arrêté si brusquement que je faillis le bousculer.

– De la Galerie Goldmeister, n’est-ce pas ?

Inutile de répondre, il n’eût point entendu. S’avançant à petits pas, il fit le tour de la pièce en regardant tous ses tableaux comme s’il les passait en revue. Avec une telle concentration que je réalisai que chacun d’eux devait lui rappeler un état d’âme.

– Je n’en ai jamais vu autant chez un même collectionneur.

Je n’aurais pas cru que cela fut possible.

Son inspection lui avait sans doute permis de s’accoutumer à sa surprise. Son regard me vrilla d’un humble merci cependant qu’il précisait :

– Mr Stabritt, j’avais accepté de peindre votre ami parce que je devinais combien vous l’aimiez. Si j’avais connu ce que je viens de voir, je ne me serais pas fait prier.

Quand il pensa enfin à se débarrasser de ce qu’il portait, la perfection de son œuvre m’atteignit avec la force d’un choc et j’enviai presque Kitty de pouvoir pleurer son émotion.

La façon dont l’artiste avait su donner la vie à la reproduction d’une simple photographie d’un être qu’il n’avait jamais vu tenait du miracle. La vérité du sujet était si extraordinaire que, désormais accroché face à la grande table, il donnait l’impression de surgir de la toile pour nous sourire.

Les paroles que je lui adressai pour le remercier de ce chef-d’œuvre étaient-elles vraiment si exceptionnelles ? Je n’en ai pas eu conscience et je m’étonnai fort devant son refus, aimable mais ferme, de recevoir l’enveloppe préparée à son intention.

– Je me satisfais des meilleurs compliments que j’ai jamais reçus.

Ma main toujours tendue accompagnant une insistance muette, je le fixai intensément. Prenant alors l’enveloppe, il l’a glissa dans son carton à dessin qu’il posa ouvert sur ses genoux en s’asseyant. Kitty et moi ne quittant guère le portrait des yeux, il me parut chercher parmi les feuilles, écrire des notes. Il ne trouva sans doute pas ce qu’il cherchait :

– Désolé. Je vous rapporterai la photographie dans quelques jours.

Quelques jours après, en effet, il rapporta la photographie. Juste le temps de laisser s’emboire la peinture de l’émouvant tableau qu’il y avait joint : Kitty, Greg et moi. Trois visages heureux que son talent avait éclairés d’une touche de joie peut-être destinée à nous faire oublier en partie les circonstances de la mort tragique de Greg1.

Voilà qui était cet homme.

Kitty ? Il y a six ans qu’elle connaît tous nos secrets. Kitty est plus qu’une secrétaire. Kitty, c’est l’amie qui a toujours participé entièrement. Kitty, c’est celle qui s’est blottie sur mon épaule en recevant du Peintre ce délicat présent. Kitty, c’est aussi celle que, depuis, j’ai souvent surprise, une larme sur la joue, devant le portrait du grand bureau… Une larme dont l’artiste aurait pu faire une goutte de rosée sur un pétale.

Pour moi, parce que j’avais perdu l’ami le plus cher, celui avec lequel, dès notre jeunesse, l’accord spirituel et d’identiques aspirations donnaient à l’intimité sa véritable valeur, le vide créé par la disparition de Greg ne pouvait se mesurer.

*
*       *

Pourtant, il y avait Jim, il y avait Dick.

Jim, une intelligence et une astuce lui permettant d’exploiter en même temps, avec un égal succès, un Bar-Siège Social et une étonnante invention personnelle. L’un, fréquenté par une forte et fidèle clientèle tranquille, porte fièrement l’énigmatique enseigne de « Cursed Jim ».2

L’autre, consistant en un énorme fichier où il a réuni, toutes origines confondues, les notables de la petite, de la moyenne et la grande truanderie, représente une source d’information nettement plus profitable que la lecture du Bottin Mondain.

Dick, les mêmes qualités liées à l’ambition d’obtenir une promotion exemplaire là où l’exercice de la profession s’assortit précisément du plus astreignant respect de la Légalité. Résultat rapidement acquis puisque, à 32 ans, Richard Jordan était déjà Capitaine à la Criminelle.

Deux hommes maintenant amis qui, autrefois, avaient été sérieusement opposés dans leurs rôles. Alors Lieutenant, Dick avait eu en effet pour mission d’empêcher Jim de continuer à suivre la voie hérissée d’embûches dans laquelle l’avaient attiré des relations douteuses.

Heureusement que, pour Jim et pour la morale de l’histoire, l’Affaire sur laquelle Greg et moi étions branchés à l’époque nous a permis d’arbitrer ce conflit à notre manière. Certains de la bonne foi de Jim, nous l’avons soustrait à une punition sans doute sévère en tressant un paravent opaque sur lequel, faute de preuves, les efforts de Dick se sont effrités.

Un Dick assez furieux de son échec pour extérioriser sa déception par un vigoureux « Cursed Jim » immédiatement utilisé à l’intention de la postérité comme enseigne de ce fameux Bar-Siège Social.

Malgré la forte amitié que chacun me témoigne, cette sorte d’amitié qui comprend la faiblesse sans cesser de la combattre, j’ai mis longtemps à émerger puisque ce n’est qu’aujourd’hui que je réalise que le moment est venu de me secouer.

*
*       *

Je reconnais loyalement la part primordiale de Kitty dans ma décision. Si la feuille blanche qu’elle déposait chaque matin à mon intention sur l’immense table de notre bureau avait été semblable à celles des jours passés, j’aurais certainement encore repoussé à un lendemain indéterminé la reprise de mon activité.

Depuis la mort de Greg, cette feuille blanche était devenue pour moi le symbole du deuil. Pourquoi ? C’est simple : auparavant, Kitty avait instauré le système parfaitement efficace des trois feuilles différentes pour nous informer en gros et en détail de tout ce qui passait par elle.

Pour être plus précis, de tout ce qui touchait de près ou de loin à la bonne marche de notre Agence et même de celle de nos affaires personnelles. La feuille jonquille destinée à Greg pour ce qui le concernait directement, la feuille lilas pour moi dans le même dessein, et enfin la blanche pour tout ce dont nous devions avoir tous deux connaissance dans le même moment.

Elle ne m’a pas expliqué la raison qui lui a fait conserver la couleur blanche et je ne le lui ai point demandé. Aujourd’hui, je constate que son texte ne traite plus des seules banalités inhérentes à la vie d’une entreprise en léthargie. Il est impératif, visiblement composé dans le but de me réveiller, de me pousser à agir :

« Il s’agit d’un assassinat.

Pas de motif apparent.

Un nommé Svela, le fils de la victime,

juge la Justice trop molle.

Sans s’expliquer sur ses mobiles, il désire vous engager

pour retrouver le coupable.

Ai fixé Rendez-vous pour dix heures ».

 

 

Il est 9 heures. Contrairement à des habitudes relativement récentes, je ne m’interroge plus sur l’utilisation de cette nouvelle journée car, comme par magie, l’ennui qui était la cause principale de mes hésitations vient de disparaître.

Conscient de la difficulté d’élucider un tel mystère et surtout soucieux d’exaucer le désir si nettement exprimé de Kitty, j’ai soudain ressenti un énorme besoin d’activité.

Ma réaction se traduit aussitôt par quelques enjambées vers l’une des fenêtres d’où, cigarette aidant, j’observe l’incessante agitation de Broadway. Je médite. Aurais-je machinalement souhaité m’inspirer de ce spectacle pour me mettre en condition ? Après tout, pourquoi pas ? Ne suis-je pas en sommeil depuis plus de six semaines ? J’ai dû rester un assez long temps absorbé… par l’absence de pensée précise ! Je m’en aperçois quand je me découvre l’intention de compter le nombre de voitures passant devant moi durant une minute !…

Je vais rejoindre Kitty. Dans son royaume de dix neuf mètres carrés, entre la porte d’entrée et celle du grand bureau, elle a centralisé tout ce que l’électronique permet en matière d’enregistrement, de diffusion et de classement des informations et des renseignements nécessaires à la délicate profession de Détective Privé.

Grâce à elle, les Archives tracent souvent la voie du futur.

Nous nous retrouvons comme si la nuit ne nous avait pas séparés. Il est vrai que nous nous comprenons au geste ou à la mimique et, plus rapidement encore, à l’expression. Ainsi, je suis sûr qu’elle sait que j’attends dix heures avec une certaine curiosité teintée d’impatience.

J’ai pris possession des journaux qu’elle apporte chaque matin pour m’apercevoir très vite, dès que je suis installé, que je n’ai nulle envie de les lire.

Mon regard erre sur cet ensemble que j’aime. Passant d’un tableau à l’autre, il s’arrête un instant sur une fenêtre et je constate qu’il me faudra bientôt orienter les filtrasols pour tamiser l’intense reflet du soleil frappant les vitres du building d’en face.

Quand il glisse vers la grande table dont le centre supporte tous les appareils les plus sophistiqués de communication et d’enregistrement, je réalise comme chaque fois avec la même fierté, la faculté dont je dispose d’atteindre dans la minute les ultimes recoins du Monde.

Enfin, quand il se fixe sur le portrait de Greg, j’ai toujours envie de lui adresser un sourire pour répondre à celui qu’il ébauche. Je sais : si je suis resté, c’est bien pour continuer son œuvre en appliquant les méthodes dont il m’a instruit mais, aussi, pour me convaincre que mon courage est égal au sien.

*
*       *

Un visage allongé, une peau jaune-brun tavelée de pores dilatés qui font imaginer les traces d’une torture à coups d’aiguilles, un front haut et ridé, des yeux d’obsidienne au regard pénétrant et des cheveux également noirs et brillants, tel apparaît le personnage.

Exactement à l’heure fixée. Chemise et cravate crème, complet et chaussures marron, une seule bague très discrète à l’auriculaire gauche, ne réussissent pas à en faire un dandy. Petit, sec et décidé, il donne l’impression de vouloir paraître très sûr de lui mais il est visiblement inquiet.

Je l’invite à s’asseoir, il se présente : Svela Eredjian.

– Je suis Américain.

Parce qu’elle est prononcée d’une voix plus forte, j’interprète cette précision comme l’aveu d’un certain désaccord entre sa personnalité et son état-civil. Dans ce cas, que ne change-t-il de nom ? Heureusement, mon silence ne lui dévoile pas mes pensées. Il lui fait simplement comprendre que j’attends la suite.

– Je suis venu vous voir sur le conseil de mon ami Jack Borl.

Jack Borl !!!… Je suis persuadé que Kitty, à l’écoute grâce au duplex, aura sollicité l’ordinateur et placé sa fiche sur mon écran dans quelques secondes. Une discipline rigoureuse basée sur l’utilisation de la technique la plus fiable qui soit. Chacune des personnes ayant eu recours à nos services est ainsi répertoriée et nous disposons même, dans la plupart des cas, de l’enregistrement de nos conversations.

En résultat, extrait du secret de notre documentation, il s’agit de l’aide-mémoire idéal. Une nécessité qu’il m’est possible de négliger en ce qui concerne Jack Borl : je le connais fort bien. Pour quelques uns, il est Mr Cheat3 ; d’autres l’appellent Sir Swindler parce qu’il est un escroc ne manquant pas d’élégance. Il est notre fidèle client par prudence, ne triche ou n’escroque qu’après avoir groupé le plus de renseignements favorables à ses projets.

J’en ai eu la révélation l’an dernier lorsqu’il nous a soumis un long questionnaire sur le « Cursed Jim ». Non seulement nous avons prévenu Jim de l’intérêt dont il était l’objet – il en a souri – mais nous avons taxé au prix fort les réponses puissamment dissuasives méritées…

J’encourage brièvement mon visiteur :

– Eh bien, je vous écoute.

Il n’avait certes pas besoin d’être stimulé. Mettant sans doute mon attention déclarée sur le compte du sésame Jack Borl, il s’élance aussitôt dans un récit dont l’absence d’émotion assure la clarté…

C’était hier. Déjà, la veille au soir, il n’avait pu joindre son père au téléphone. Hier matin, il s’est inquiété, s’est rendu vers 9 heures à sa boutique. Fermeture insolite, pressentiment. Il avait les clefs. Alcée Eredjian était étendu mort dans l’arrière-boutique lui servant d’atelier.

– J’ai compris tout de suite qu’il avait été assassiné…

Véhément, il m’assure avoir également compris la mentalité des Policiers. Les premiers, ils étaient deux, sont arrivés 30 minutes après son appel téléphonique. Ils ont regardé partout sans toucher à quoi que ce soit et ont commencé à le questionner d’une façon tellement déplaisante qu’il se demandait s’ils n’allaient pas bientôt le considérer comme le suspect numéro Un…

– Je connais. Vous savez, il ne faut y voir qu’une habitude du métier…

Rien dont vous puissiez vous formaliser.

– Vous êtes bon, vous !… On voit bien que ça ne vous est jamais arrivé !!

Ma tentative pour le calmer est tombée à plat. Il s’explique avec force par un flot de paroles. Estimant que j’ai conclu comme un ignorant, il me conte la suite.

L’arrivée d’une équipe dont les membres prennent des photos, relèvent des empreintes… Ils fouillent le mort jusque dans les chaussures et quand ils en ont fini avec le local, c’est partout un désordre parfaitement réalisé. Après l’enlèvement du corps, on l’enlève aussi pour lui faire faire sa Déposition au Commisariat… Il en sort, presque surpris d’être libre, dans le milieu de l’après-midi !…

– Hélas ! Tout cela est inévitable. Il faut admettre la nécessité de la méthode… Ils fouillent, ils bousculent… Ils essaient de découvrir un indice qui échappe souvent aux proches, aux témoins…

Svela Eredjian m’interrompt. Il ne compose pas. Il a une opinion et l’assène avec une impétuosité révélant une confiance en soi démesurée assortie d’un mépris certain pour autrui. Pas de demi-mesure.

Pour lui, chaque Policier est un « Schmock ». Issu du yiddish et adopté par le slang – cet argot américain parfois intraduisible mais toujours grossier – le mot me déplaît et me gêne. D’abord parce qu’il est destiné à discréditer des hommes ne le méritant pas ; ensuite,… parce que le client doit avoir raison…

Pourtant, sur ce dernier point, la nature excessive de mon client n’inspire guère l’application du principe mentalement énoncé. Je n’éprouve aucune envie de perdre mon temps à lui exposer un point de vue ayant, au mieux, toutes les chances de le laisser indifférent. J’abrège donc les considérations générales en subordonnant mon acceptation à une visite du lieu du crime et aux réponses dont il voudra bien honorer mes indispensables questions.

La décision immédiatement appliquée, c’est l’imposante Lincoln Continental dans laquelle Svela Eredjian m’invite à prendre place, qui me fournit un premier sujet de réflexion. Je me demande, en effet, comment il s’y prend, avec sa petite taille, pour dompter tous ces chevaux et les guider sans dommage à travers les innombrables obstacles mouvants qu’il s’agit à tout instant d’éviter.

Quand je découvre qu’il y parvient en s’exhaussant à l’aide de coussins fixés à son fauteuil, je comprends qu’il a fait de cette énorme merveille mécanique son exutoire et je ne sais vraiment pas s’il me faut le plaindre d’illustrer ainsi la loi des contrastes.

Si son attitude au volant rappelle un peu celle d’un chauffeur de Maître, elle est certainement dûe à la nécessité de son parfait maintien en équilibre au creux de ses coussins. Et quand il cesse de parler dès qu’un feu rouge le contraint à arrêter son véhicule, je devine rapidement la raison de cette étrange synchronisation.

Il limite ainsi son activité verbale à l’action d’avancer pour, à l’arrêt, se figer dans la posture immobile et silencieuse dont il pense qu’elle va de pair avec l’impression d’opulence qu’impose son carrosse.

En traversant l’East River, je me souviens des festivités organisées, il n’y a pas si longtemps, à l’occasion du Centenaire du célèbre Brooklyn Bridge. Elles avaient rappelé, ou appris aux Américains, que ce Pont était l’un de leurs plus importants motifs de fierté.

Fierté !… Dans son orgueil, l’Américain qui est à côté de moi connaît-il la signification de ce mot ? De tout son monologue, je n’ai retenu que deux passages. D’intérêt fort différent. Le premier règle en chiffres la qualité de nos relations. Visiblement instruit par Jack Borl, il m’a offert cinq cents dollars par jour plus les frais et une prime de dix mille dollars en cas de réussite.

Mon silence valant acceptation, je l’ai senti soulagé. Pensait-il que je doutais de son affection en l’entendant nommer son géniteur « Mon cher père » ?…

Le second concerne son âge : quarante ans dont trente d’expérience. Une affirmation tellement surprenante que je me questionne : dois-je comprendre expériences au pluriel ?… Cela, évidemment, changerait tout…

En bref, quand il me remet l’épais rouleau d’une confortable avance, j’accepte qu’il achète mon temps sans lui rendre la menue monnaie de la sympathie.

*
*       *

Au bout du Pont, en tournant à droite, il y a Fulton Street puis Doughty Street. C’est là ! Au milieu de la petite Rue. Une voûte, un couloir, une cour, et enfin la boutique. En pensant à la difficulté d’y parvenir, ma première constatation est qu’il n’y a pas de clientèle de passage… et que ce n’est pas la fenêtre étriquée obturée par quelques vêtements masculins tristement pendus à des cintres qui pourraient attirer l’attention d’un possible chaland…

Dans un trousseau approchant la demi-livre, il choisit la clef d’une porte qui n’aurait pas résisté à une simple poussée. Il entre et je le suis. Réveillée en sursaut à l’extrémité d’un fil descendant du centre du plafond, une ampoule misérable – 25 watts enrobés de poussière – prétend lutter contre une ombre partout installée. Je cille, j’attends l’accoutumance.

Pas longtemps. En tirant à lui la porte du fond, dans un double bruit de gonds criards et de bois raboté par le ciment, il libère une clarté floue et grisâtre à laquelle, dans la seconde, il ajoute la soudaine agressivité de deux spots qui convergent puissamment sur le moindre recoin.

Nous voici sur le seuil de l’arrière-boutique où s’est déroulé le drame, et je n’ai point besoin des yeux d’Argus pour évaluer la situation. La clarté grisâtre provient du ras du plafond. D’un étroit vasistas horizontal dont les vitres en verre cathédrale, curieusement protégées par des barreaux extérieurs, servent de point fixe à d’abondantes toiles d’araignées.

Les spots, judicieusement vissés en opposition sur les bords des plus hautes étagères, croisent leurs faisceaux au-dessus d’une table de deux mètres sur deux qui occupe la presque totalité de la surface d’un réduit ne devant pas excéder huit mètres carrés.

Cette table reflète par endroits la brillance particulière que seule peut donner au bois la très longue durée d’un travail manuel intensif. Se déplacer autour relève d’une gymnastique étudiée à laquelle mon client s’essaie maladroitement et je l’imite. Le buste fortement penché, j’avance comme lui à la manière des crabes afin d’éviter les étagères surchargées jusqu’à ce qu’il nous soit possible de nous redresser.

Là, comme pour dégager une machine à coudre à pédales, il repousse sous la table un tabouret au siège grossièrement recouvert de quelques morceaux de tissus divers sans doute chargés de maintenir ce qui reste de la paille d’origine. Il désigne le sol :

– Mon cher père était ici…

Indication bien inutile puisque subsistent, sur le ciment crasseux, les traits de craie blanche précisant officiellement la position du corps de la victime. Il se plaque contre la table, se glisse derrière moi. Maintenant, ma mémoire ayant déjà photographié l’ensemble, j’examine minutieusement chaque centimètre susceptible d’offrir une information, peut-être même d’apporter un témoignage. Toujours longue, parce que souvent profitable, cette recherche ne paraît pas intéresser Svela Eredjian :

– Les Policiers ont déjà fait ça…

Craignant de lui répondre sur le ton que m’inspire sa réflexion, je laisse passer une minute et tente de le faire participer :

– Vous souvenez-vous de l’endroit où se trouvait le tabouret lorsque vous êtes arrivé ?

– Il était renversé. Moitié dans le passage, moitié sous la table.

– La moitié sous la table, c’était le siège ou les pieds ?

– Le siège.

Ma supposition pourrait donc devenir réalité… Pourquoi cette lame de rasoir, là, à un peu plus de cinquante centimètres sous la table, ne serait-elle pas tombée de la main de la victime et n’y aurait-elle pas été projetée par la chute du tabouret ?…

J’ai déjà vu des tailleurs défaire des coutures à l’aide d’une lame de rasoir… D’ailleurs, j’en ai vu deux traîner sur le plateau de l’antique machine à coudre et quelques autres, sur la table, dans un couvercle de boite de pastilles… Et puis, pourquoi la tâche sombre qui macule le tranchant et une partie de cette lame ne serait-elle pas du sang ?

– Savez-vous s’il a été blessé ?

Accroupi, j’avance sous la table. Délicatement soulevée par une feuille de papier, la lame passe dans une enveloppe aussitôt abritée dans mon porte-cartes. Quand je me relève, il n’a pas encore répondu et son visage figé me fait comprendre… qu’il n’a pas compris !

– Ma question était destinée à vous faire préciser si, en l’agressant pour l’assassiner, on l’avait blessé… s’il avait saigné ?

– Ah, c’est pour ça ? Eh bien, non. Comme je vous l’ai dit, les flics ont conclu que mon cher père avait été étranglé par derrière, alors qu’il était assis sur le tabouret.

Son « Mon cher père » m’agace. Il sonne faux, ne traduit aucune affliction, conforte ce que je pense de lui. Et puis, sa manière de prononcer le mot flic, en le substituant à celui de policier jusqu’à présent utilisé, m’oblige à une interprétation encore plus défavorable. Mon attitude s’en ressent malgré moi et c’est d’un geste assez vif que je l’invite à revenir vers la boutique.

Il en est tellement surpris qu’il oublie de se pencher en se retournant et se heurte à une étagère. Je m’extrais à mon tour de l’exiguité de l’arrière-boutique, avise, parmi d’autres sur la table, un morceau de toile tailleur portant un nom…

– Vous connaissez ?

Sur sa réponse négative, je le mets machinalement dans une de mes poches…

– Votre père fumait-il ?

– Il n’a jamais fumé.

Alors, je ramasse le mégot aperçu de loin pendant que je récupérais la lame de rasoir et le place également dans une enveloppe qu’accueille illico une autre de mes poches munie d’une fermeture à glissière.

Plus rien n’attirant mon attention sur le sol de la boutique, j’examine les murs. Ils sont couverts de planches brutes promues à l’usage d’étagères. Au-dessus, un désordre de cartons et de rouleaux de tissus de nuances diverses. Au-dessous, des tringles auxquelles sont suspendus, à l’aide de cintres en fil de fer et en nombre impressionnant, des costumes masculins usagés ayant vêtu toutes les catégories sociales. Tout cela n’est pas seulement pauvre. C’est sale…

– De quelle couleur étaient ses chaussures ?

Sa réaction, proche de la stupeur, m’oblige à répéter ma question. Il semble vouloir s’en excuser :

– C’est si inattendu… !

– Peut-être. Mais vous le savez sûrement puisque vous avez remarqué que les Policiers les avaient examinées ?

– Oh oui, je le sais… ! Je le sais depuis un bon bout de temps !… Parce qu’il souffrait des pieds et éprouvait des difficultés à marcher, il portait toujours le même genre de chaussures basses en toile beige à semelles épaisses de crêpe ou de caoutchouc de la même couleur.

Il en a toujours quelques paires d’avance chez lui.

– Où est-ce...