Le Droit de tuer

Le Droit de tuer

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Français
513 pages

Description

À Clanton, dans le Mississippi, la petite Tonya Hailey est sauvagement violée et torturée. En plein tribunal, son père, Carl Lee, massacre les deux accusés au fusil-mitrailleur. Son sort semble tout tracé : la chambre à gaz. En effet, nous sommes dans le sud profond des États-Unis et Carl Lee est noir... Mais Jake, un jeune avocat blanc, aussi courageux qu'ambitieux, décide de le défendre. Le Ku Klux Klan fait front. Bientôt un souffle de haine embrase la petite ville de Clanton...
Ce roman, largement autobiographique – John Grisham a été jeune avocat dans le Mississippi –, restitue admirablement l'atmosphère du sud des États-Unis, ce mélange de poussière rouge, de moiteur, d'insouciance et de violence.
Avec un art unique, Grisham plonge le lecteur dans le malaise grandissant d'un suspense qui ne se résoudra qu'à la toute dernière page.




Le droit de tuer a été adapté au cinéma par Joel Schumacher en 1996 avec Matthew McConaughey, Sandra Bullock et Samuel L. Jackson.





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Informations

Publié par
Date de parution 08 novembre 2012
Nombre de lectures 15
EAN13 9782221127889
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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couverture

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LA CONFESSION, 2011

JOHN GRISHAM

Le Droit de tuer
 (Non coupable)

roman

traduit de l’américain par Dominique Defert

images

À Renée,

Une femme d’une incomparable beauté,
Une amie d’une loyauté à toute épreuve,
Une critique attentive et compatissante,
Une mère folle de ses enfants,

Une épouse parfaite.

1

Billy Ray Cobb était le plus jeune et le plus petit des deux rednecks1. À vingt-trois ans, Cobb avait déjà trois années de prison derrière lui, purgées au pénitencier d’État de Parchman, pour détention et trafic de stupéfiants. C’était une petite crapule, un type maigre et teigneux qui avait survécu en prison parce qu’il approvisionnait en drogue tout le pénitencier et qu’il savait de temps en temps en faire cadeau aux gardes et aux détenus noirs pour assurer sa sécurité. Durant l’année qui suivit sa sortie de prison, ses affaires avaient continué de prospérer, et son petit trafic avait fait de lui l’un des rednecks les plus riches du comté de Ford. Il était devenu un véritable homme d’affaires, avec des employés, des obligations, des contrats – un chef d’entreprise modèle, sauf au regard des impôts. Chez Ford, il avait payé cash son nouveau pick-up2 : du jamais vu, à Clanton, depuis des années. Seize mille dollars en liquide, pour un 4 × 4 Ford, un modèle de collection haut de gamme jaune canari. Les roues chromées fantaisistes et les pneus tout-terrain de compétition avaient été offerts en contrepartie de certains arrangements. Le drapeau sudiste, tendu en travers de la vitre arrière, avait été volé, par Cobb, des mains d’un supporter ivre pendant un match d’Ole Miss3. Le pick-up faisait la fierté de Billy Ray. Il était assis sur le plateau arrière, une bière dans une main, un joint dans l’autre, en train de regarder son copain, Willard, avoir sa part avec la petite Noire.

Willard était de quatre ans son aîné sur le papier, mais d’une douzaine d’années son cadet sur le plan mental. Il était la plupart du temps inoffensif, le genre de type à n’avoir ni de sérieux ennuis, ni de sérieux emplois. Peut-être une bagarre de temps en temps, avec une nuit au poste en prime, mais rien de plus. Il se disait bûcheron, quoique le mauvais état de son dos le tînt le plus clair du temps loin des bois. Il s’était abîmé la colonne sur une plate-forme de forage, quelque part dans le Golfe, et la compagnie pétrolière lui avait payé une gentille maison, d’où son ex-femme l’avait chassé. Sa fonction première était d’être un employé de Billy Ray Cobb, qui se montrait chiche sur le salaire, mais généreux sur la dope. Pour la première fois depuis des années, Willard ne manquait jamais de rien. Il y avait toujours quelque chose à se mettre sous la dent avec Cobb. Et Willard avait de gros besoins, depuis qu’il s’était blessé au dos.

Elle avait dix ans, et était plutôt petite pour son âge. Elle était étendue sur le dos, les bras repliés sous elle, retenus par une corde de nylon jaune. On lui avait écarté les jambes comme un pantin, le pied droit attaché à un jeune chêne, l’autre au reste pourrissant d’une clôture abandonnée. La corde de nylon lui avait entaillé les chevilles et du sang coulait le long de ses jambes. Son visage était tuméfié et sanguinolent, l’œil droit fermé par une arcade boursouflée. De son œil gauche à demi ouvert, elle regardait l’autre Blanc assis sur son camion. Elle ne voulait pas voir l’homme qui se trouvait au-dessus d’elle. Celui qui respirait bruyamment et l’injuriait, le visage luisant de sueur. Celui qui lui faisait mal.

Une fois que ce fut terminé, l’homme la gifla et éclata de rire. L’autre aussi se mit à rire. Ils rirent de plus en plus fort, et commencèrent à se rouler dans l’herbe comme deux possédés, en poussant des hurlements. Elle détourna la tête et se mit à pleurer en silence, veillant à ne faire aucun bruit. Ils l’avaient frappée un peu plus tôt parce qu’elle s’était mise à pleurer et à crier. Ils l’avaient menacée de la tuer si elle faisait le moindre bruit.

Les hommes se lassèrent de rire et s’installèrent sur le hayon arrière. Willard se nettoya avec la chemise de la fillette, maintenant poisseuse de sang et de sueur. Cobb sortit une bière fraîche de la glacière pour Willard, et commença à se plaindre de la moiteur de l’air. Ils la regardèrent sangloter – elle émit quelques petits bruits étouffés, puis resta silencieuse. Il faisait si chaud que la bière de Cobb, encore à moitié pleine, était déjà tiède. Cobb la lança sur la forme gisante. La boîte atteignit la fillette au ventre, l’éclaboussant de mousse, puis roula sur le sol poussiéreux, à côté d’autres cadavres de fer-blanc issus de la même glacière. Pour le moment, elle avait reçu douze boîtes de bière à moitié pleines, en entendant les deux hommes éclater de rire à chaque tir. Willard avait du mal à toucher sa cible, mais Cobb faisait mouche à chaque fois. Ils n’étaient pas du genre à gâcher de la bière, mais on pouvait mieux viser avec une boîte pleine, et c’était drôle de voir la mousse gicler partout.

La bière tiède se mêla à son sang et dégoulina sur son visage, son cou, pour former une flaque brune sous sa nuque. Elle ne bougea pas.

Willard demanda à Cobb si elle était morte. Cobb ouvrit une autre boîte de bière et lui répondit qu’on ne pouvait arriver à bout d’un négro à mains nues, même en le rouant de coups ou en le violant. Il fallait passer le cran supérieur, prendre un couteau, un fusil ou une corde pour leur faire définitivement la peau. Il n’avait jamais participé à des bastonnades de ce genre, mais il avait côtoyé en prison des tas de négros, et il savait tout sur eux maintenant. Ils passaient leur temps à s’entre-tuer, et toujours avec une arme ou une autre. Ceux qui étaient simplement passés à tabac et violés ne mouraient jamais. Les Blancs, qui se faisaient tabasser et violer, mouraient parfois. Mais jamais les négros – parce que leur crâne était plus dur que les autres. Willard sembla convaincu.

Willard lui demanda ce qu’il comptait faire maintenant qu’ils en avaient fini avec elle. Cobb tira une bouffée sur son joint, avala une lampée de bière et annonça qu’il n’en avait pas encore terminé. Il sauta de la plate-forme et avança en titubant jusqu’à la petite clairière où la fillette était attachée. Il la réveilla en vociférant des injures, lui vida son reste de bière sur le visage et se mit à rire comme un forcené.

Elle vit l’homme contourner l’arbre qui se trouvait à sa droite, s’arrêter devant elle et plonger son regard entre ses jambes ouvertes. Quand il baissa son pantalon, elle détourna la tête en fermant les yeux. Ça recommençait…

Elle aperçut une silhouette dans les sous-bois – un homme qui courait à perdre haleine, à travers les lianes et les broussailles. C’était son papa ! Son papa, fou de colère, qui accourait en hurlant, qui venait la sauver… Elle l’appela de toutes ses forces, mais la silhouette disparut. Elle s’endormit.

 

Lorsqu’elle s’éveilla, l’un des deux hommes était étendu sur le hayon de la plate-forme, l’autre était couché sous un arbre. Ils somnolaient. Ses bras et ses jambes étaient engourdis. Le sang, la bière et l’urine, mêlés à la poussière, avaient formé sous elle une pâte visqueuse qui collait son corps fluet au sol, et qui craquait au moindre mouvement. Elle voulait s’enfuir, mais elle ne parvenait à se déplacer que de quelques centimètres, malgré tous ses efforts. Son pied était attaché si haut que ses fesses touchaient à peine le sol. Ses jambes et ses bras étaient si ankylosés qu’ils refusaient de bouger.

Elle scruta les bois du regard, à la recherche de son père, en l’appelant à mi-voix. Elle attendit encore et se rendormit.

À son second réveil, les deux hommes étaient debout et s’activaient. Le grand s’avança vers elle avec un petit couteau. Il lui saisit la cheville gauche et se mit à couper la corde avec des gestes nerveux. Lorsque sa jambe droite fut à son tour libérée, la fillette se recroquevilla comme un fœtus, en leur tournant le dos.

Cobb lança une corde de six millimètres de section au-dessus d’une branche et confectionna un nœud coulant. Il redressa la fillette, referma la boucle autour de son cou, puis traversa la clairière, avec l’extrémité de la corde à la main, et grimpa sur la plate-forme où Willard, un nouveau joint aux lèvres, l’attendait en souriant d’un air complice. Cobb tendit la corde, puis tira un grand coup. Le petit corps nu fut traîné brutalement sur le sol avant de s’immobiliser juste sous la branche. La fillette se mit à tousser, à se débattre en suffoquant. L’homme donna un peu de mou, pour lui laisser encore quelques minutes à vivre. Il attacha la corde au pare-chocs et ouvrit une autre bière.

Les deux comparses s’installèrent sur le hayon pour boire, fumer et regarder la fillette de tout leur saoul. Ils avaient passé la journée au lac. Un copain de Cobb les avait invités sur son bateau, avec quelques filles soi-disant faciles qui s’étaient révélées plus récalcitrantes que prévu. Cobb avait distribué drogue et bière à tour de bras, mais les filles ne l’avaient pas payé en retour. Frustrés, les deux hommes étaient repartis et avaient roulé au hasard, jusqu’au moment où ils avaient croisé la fillette. Elle marchait sur le bas-côté d’une petite route, revenant des commissions avec un sac dans les bras, lorsque Willard l’avait clouée au sol, en lui ouvrant l’arrière du crâne avec une boîte de bière.

— Tu vas vraiment le faire ? demanda Willard, les yeux rouges et vitreux.

Cobb hésita.

— Non, je vais te laisser cet honneur. C’est toi qui as eu l’idée, après tout.

Willard tira une bouffée sur son joint, lança un crachat et répondit :

— Non, ce n’est pas moi. Et puis d’abord, c’est toi l’expert pour tuer les négros. Fais-le, toi.

Cobb détacha la corde du pare-chocs et la tendit. Le filin racla l’écorce de la branche et une fine pluie de bois d’orme tomba sur la fillette. Elle les regarda fixement et recommença à tousser.

Brusquement, elle entendit du bruit – un bruit de voiture à échappement libre. Les deux hommes tournèrent la tête vers la route poussiéreuse qui menait à la nationale. Ils poussèrent un juron et se mirent à paniquer. L’un deux remonta le hayon du pick-up, l’autre courut vers elle. Dans sa précipitation, il trébucha et tomba à côté d’elle. Tout en s’insultant, les deux hommes la saisirent, retirèrent la corde de son cou, la traînèrent jusqu’au véhicule et la jetèrent par-dessus le hayon. Cobb la gifla et la coucha sur la plate-forme, en menaçant de la tuer si elle s’avisait de bouger ou de faire le moindre bruit. Ils allaient la ramener chez elle si elle se tenait tranquille et faisait ce qu’on lui demandait. Sinon, ils lui faisaient la peau. Les portières claquèrent et le 4 × 4 fila sur la route. Elle rentrait à la maison. Elle s’évanouit.

Cobb et Willard firent un signe à la Firebird lorsqu’ils la croisèrent sur la petite route. Willard surveillait la plate-forme, pour vérifier que la petite Noire restait bien allongée. Cobb s’engagea sur la nationale et enfonça l’accélérateur.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda nerveusement Willard.

— Sais pas, répondit Cobb, guère plus serein. Mais il va falloir se décider avant qu’elle ne dégueulasse tout le camion. Regarde-la pisser le sang, elle en met partout.

Willard réfléchit un moment en terminant une bière.

— On n’a qu’à la jeter d’un pont, proposa-t-il, fier de lui.

— C’est une idée. Une sacrée bonne idée !

Cobb écrasa la pédale de frein.

— File-moi une bière, ordonna-t-il à Willard, qui fit le tour du camion en titubant pour aller prendre deux nouvelles boîtes à l’arrière.

— Elle a même foutu du sang sur la glacière, annonça-t-il alors que Cobb remettait les gaz.

 

Gwen Hailey avait un terrible pressentiment. D’ordinaire, elle envoyait l’un des trois garçons faire les courses, mais leur père les avait punis : ils devaient tondre la pelouse. Tonya était allée déjà à l’épicerie toute seule – ce n’était qu’à un kilomètre et demi de là – et elle s’en était sortie comme une grande. Mais au bout de deux heures, Gwen envoya les garçons à la recherche de leur petite sœur. Elle avait dû aller chez les Pounder, pour jouer avec toute leur progéniture ou pousser plus loin, jusque chez les Pierson, pour voir Bessie, sa meilleure amie.

Mr. Bates, l’épicier, leur annonça qu’elle était passée au magasin une heure plus tôt. Jarvis, le frère cadet, trouva un sac à provisions sur le bas-côté de la route.

Gwen appela son mari à la fabrique de papier, puis prit avec elle son fils aîné, Carl Lee Junior, et commença à sillonner les petites routes autour du magasin. Ils partirent se renseigner chez une tante qui habitait dans les anciens baraquements de la plantation Graham. Ils s’arrêtèrent au magasin de Broadway, qui se trouvait à un kilomètre de l’épicerie Bates. Elle n’était pas passée à la boutique, au dire d’un groupe de petits vieux. Ils parcoururent en vain toutes les routes et les pistes poussiéreuses dans un rayon d’un kilomètre autour de leur maison.

 

Impossible de trouver un pont dépourvu de pêcheurs à la ligne. Sur la moindre petite passerelle, Cobb apercevait quatre ou cinq Noirs accoudés à la rambarde, avec des chapeaux de paille et des cannes à pêche, et dessous, sur les berges, d’autres pêcheurs encore, assis sur des seaux, avec cannes et chapeaux à l’identique, figés comme des statues de cire, à l’exception d’un mouvement de main de temps à autre, pour chasser une mouche ou un moustique.

La peur commençait à monter. Willard cuvait sa bière et n’était plus d’aucun secours. Cobb devait se débarrasser tout seul de la fillette, et faire en sorte qu’elle ne puisse jamais rien raconter. Willard ronflait tandis que Cobb roulait à tombeau ouvert sur les pistes et les petites routes à la recherche d’un pont ou d’un bord de rivière où il pourrait jeter la fillette sans être vu par une dizaine de Noirs coiffés de chapeaux de paille. Il leva les yeux vers le rétroviseur et aperçut la fillette qui essayait de se relever. Il freina brutalement. La petite Noire fut aussitôt projetée contre le fond de la benne, juste sous la vitre arrière. Willard glissa de son siège, et continua à ronfler sur le sol de la cabine. Cobb les maudit tous les deux, avec la même haine.

Le lac Chatulla n’était qu’un grand trou boueux, creusé de la main de l’homme et fermé à une extrémité par une digue recouverte d’herbe, longue de mille cinq cents mètres. Le lac se trouvait à la pointe sud-ouest du comté de Ford, et une petite partie mordait sur le comté de Van Burren. Au printemps, il était la plus importante retenue d’eau du Mississippi. Mais à la fin de l’été, les pluies seraient loin, et le soleil brûlant, dardant de ses rayons ces eaux peu profondes, finirait par assécher le lac. Ses rives, larges et imposantes quelques mois plus tôt, se rapprocheraient l’une de l’autre et se refermeraient autour d’une étendue d’eau brune et saumâtre. Une multitude de ruisseaux, de petits torrents, de marécages alimentaient le lac, ainsi que deux cours d’eau suffisamment grands pour être appelés rivières. Grâce à tous ces affluents, on ne comptait plus le nombre de ponts au voisinage du lac.

Cobb, dans son pick-up jaune, les emprunta tous en vain, à la recherche frénétique d’un endroit où se débarrasser de son passager encombrant. Il était désespéré. Il connaissait encore un autre pont, une petite construction de bois, enjambant le Foggy Creek. Mais en s’en approchant il aperçut de nouveau des Noirs avec des cannes à pêche ; il quitta aussitôt la route principale et s’engagea dans un chemin. Il s’arrêta un peu plus loin, abaissa le hayon, tira la fillette de la plateforme et la jeta dans un petit ravin bordé de ku-dzu.

 

Carl Lee Hailey ne se pressa pas de rentrer. Gwen s’affolait très vite ; elle l’avait appelé des dizaines de fois à la fabrique parce qu’elle croyait que les enfants s’étaient fait kidnapper. Il pointa à la fin de son travail à l’heure habituelle, et rentra chez lui en voiture, en une demi-heure, comme d’habitude. Une bouffée d’angoisse l’envahit lorsqu’il s’engagea dans l’allée de la maison et qu’il aperçut une voiture de police garée devant la porte. D’autres véhicules, appartenant à des membres de la famille de Gwen, étaient garés un peu partout dans l’allée et sur la pelouse ; il remarqua une autre voiture, qu’il ne connaissait pas. Des cannes à pêche sortaient des fenêtres des portières, et sept ou huit chapeaux de paille jonchaient la plage arrière.

Où étaient Tonya et les garçons ?

Lorsqu’il poussa la porte, il entendit Gwen pleurer. À sa droite, dans le petit salon, il aperçut un groupe de gens qui se pressaient au-dessus d’une petite forme allongée sur le sofa. L’enfant était couverte de compresses et entourée de toute la famille en pleurs. Lorsqu’il s’approcha du canapé, les pleurs cessèrent et la foule s’écarta devant lui. Seule, Gwen resta à côté de la fillette. Elle caressait doucement ses cheveux. Carl Lee s’agenouilla à côté de sa fille et posa la main sur son épaule. Elle essaya de sourire. Son visage était tout ensanglanté, couvert d’ecchymoses et de plaies. Ses yeux enflés étaient fermés par deux arcades sanguinolentes. Des larmes montèrent aux yeux de Carl Lee lorsqu’il découvrit son petit corps enveloppé de serviettes et ensanglanté de la tête aux pieds.

Il demanda à Gwen ce qui s’était passé. Elle se mit à trembler en poussant un gémissement, et son frère l’emmena dans la cuisine. Carl Lee se releva, se tourna vers le groupe et exigea qu’on lui dise ce qui était arrivé.

Silence complet.

Il réitéra sa demande pour la troisième fois. Willie Hastings, un shérif adjoint, cousin de Gwen, s’approcha et expliqua à Carl Lee que des gens en train de pêcher sur les berges du Foggy Creek avaient découvert Tonya étendue au milieu de la route. Elle leur avait dit son nom de famille et ils l’avaient ramenée ici.

Hastings se tut et baissa les yeux.

Carl Lee l’observa, attendant la suite. Tout le monde dans l’assistance retint son souffle et regarda le sol.

— Qu’est-ce qui s’est passé, Willie ? hurla Carl Lee en fixant l’adjoint dans les yeux.

Hastings parla lentement. En détournant la tête vers la fenêtre, il répéta ce que Tonya avait raconté à sa mère – les deux Blancs avec leur pick-up, la corde, les arbres, et aussi qu’ils lui avaient fait mal quand ils étaient venus sur elle. La sirène de l’ambulance fit taire Hastings.

Les gens sortirent en silence de la maison et attendirent respectueusement sous l’auvent, tandis que les infirmiers sortaient une civière et se préparaient à entrer.

Les ambulanciers s’arrêtèrent à mi-chemin lorsque la porte d’entrée s’ouvrit et que Carl Lee sortit avec sa fille dans ses bras. Il lui parlait doucement tandis que de grosses larmes roulaient sur ses joues. Il se dirigea vers le véhicule et monta dans l’ambulance. Les infirmiers fermèrent les portes et lui prirent doucement sa petite fille des bras.

1- Littéralement cou rouge. Fermier de condition très modeste dans les États du Sud. (N.d.T.)

2- Sorte de camionnette à plateau débâché dont raffolent les Américains. (N.d. T.)

3- Célèbre équipe de football de l’Oxford University, Mississippi. (N.d.T.)

2

Ozzie Walls était seul shérif noir du Mississippi. Il y en avait eu quelques-uns dans un passé récent, mais au jour d’aujourd’hui il était l’exception. Il en retirait une grande fierté, parce que le comté de Ford était peuplé à soixante-quatorze pour cent de Blancs et que les autres shérifs noirs avaient été élus dans des comtés beaucoup plus fortement colorés. Depuis la guerre de Sécession, on n’avait plus vu un shérif noir élu dans un comté blanc du Mississippi.

Ozzie Walls avait été élevé dans le comté de Ford – il était cousin de la plupart des Noirs de la région, et aussi de quelques familles blanches. Lors de l’abolition de la ségrégation raciale, il fut élève de la première classe mixte du collège de Clanton. Il voulait jouer à Ole Miss, mais ils avaient déjà deux Noirs dans leurs rangs. Il se fit remarquer finalement dans l’équipe d’Alcorn State, et joua comme arrière chez les Rams, lorsqu’une blessure au genou mit fin à sa carrière et le ramena à Clanton. Le football lui manquait, mais il aimait bien son statut de shérif, en particulier au moment des élections parce qu’il parvenait à recueillir davantage de voix chez les Blancs que ses adversaires de race blanche. Tous les gosses blancs l’adoraient – il était un héros, une star du football qui était passée à la télé et qui avait eu sa photo dans les magazines. Leurs parents le respectaient et votaient pour lui parce qu’il était un flic inflexible qui ne faisait aucun distingo entre Noirs et Blancs lorsqu’il s’agissait de crapules. Les politiciens blancs le soutenaient parce que l’ordre régnait dans le comté de Ford depuis qu’il avait été élu shérif. Les Noirs l’adoraient parce que c’était Ozzie, parce qu’il était l’un des leurs.

Il sauta le dîner et attendit dans son bureau le retour d’Hastings, pour entendre son rapport. Il avait un suspect – Billy Ray Cobb n’était pas un inconnu. Ozzie savait qu’il vendait de la drogue, mais personne n’avait encore réussi à le coincer. Il savait aussi que Cobb était un sale type.

Le shérif rappela ses adjoints partis en patrouille, et, à mesure qu’ils se présentaient dans son bureau, Ozzie leur demanda de localiser Billy Ray Cobb, mais pas de l’arrêter. Il avait douze adjoints sous ses ordres, neuf Blancs et trois Noirs. Tous s’égaillèrent à travers le comté à la recherche d’un pick-up jaune Ford avec un drapeau sudiste accroché à la vitre arrière.

Lorsque Hastings fut de retour, ils partirent pour l’hôpital du comté. Comme de coutume, Hastings prit le volant pour qu’Ozzie puisse continuer à donner ses instructions par radio. Dans la salle d’attente au second étage, ils retrouvèrent la famille Hailey au complet – les tantes, les oncles, les grands-parents, les amis, des inconnus aussi. La petite pièce était bondée et la foule débordait dans le couloir. On entendait des murmures et des pleurs étouffés. Tonya avait été conduite au bloc opératoire.

Carl Lee était assis sur un canapé en skaï dans un coin, Gwen à ses côtés, avec ses fils. Il fixait le sol du regard et semblait perdu dans ses pensées. Gwen avait enfoui sa tête dans son épaule et pleurait en silence. Les garçons se tenaient immobiles, raides comme des statues, les mains posées sur les genoux, et jetaient de temps en temps un regard furtif vers leur père, dans l’espoir d’entendre quelque mot de réconfort.

Ozzie se fraya un chemin à travers l’assistance, serrant des mains en silence, tapotant des épaules amicalement, tout en annonçant à voix basse qu’il allait arrêter les coupables. Il s’agenouilla devant Carl Lee et Gwen.

— Comment va-t-elle ? demanda-t-il.

Carl Lee ne releva pas les yeux. Gwen se mit à pleurer de plus belle et les garçons reniflèrent en essuyant leurs larmes. Ozzie tapota doucement le genou de Gwen et se leva. L’un des oncles conduisit Ozzie et Hastings dans le hall, à l’écart de la famille. Il serra la main du shérif en le remerciant de s’être déplacé.

— Comment va-t-elle ? répéta Ozzie.

— Pas très bien. Elle est sur le billard et elle va y rester sans doute un bon moment. Elle a plusieurs fractures et de graves contusions. Elle a été salement tabassée. Il y a des traces de corde sur son cou, comme si on avait voulu la pendre.

— Elle a été violée ? demanda-t-il, certain déjà de la réponse.

— Oui. Elle a dit à sa mère qu’ils sont venus tour à tour sur elle et qu’ils lui ont fait très mal. L’examen médical vient de le confirmer.

— Comment réagissent Carl Lee et Gwen ?

— Ils en ont pris un sacré coup. Je crois qu’ils sont encore sous le choc. Carl Lee n’a pas dit un mot depuis qu’on est arrivés.

Ozzie lui assura qu’il allait retrouver ces deux hommes rapidement, les arrêter et les enfermer en lieu sûr. Le frère suggéra au shérif de les cacher dans une prison hors du comté, pour leur propre sécurité.

À huit kilomètres de Clanton, Ozzie montra du doigt une allée gravillonnée.

— Prends à droite, annonça-t-il à Hastings.

La voiture quitta la nationale et s’arrêta devant une caravane délabrée. Il faisait presque nuit.

Ozzie sortit sa matraque et se mit à tambouriner à la porte.

— Ouvre, Bumpus !

La caravane remua, et Bumpus se dépêcha d’aller jeter un joint encore fumant dans la cuvette des W-C.

— Ouvre, Bumpus ! insista Ozzie. Je sais que tu es là. Ouvre ou j’enfonce la porte !

Bumpus ouvrit brutalement la porte et Ozzie entra.

— C’est bizarre, Bumpus, à chaque fois que je viens te voir, il y a une drôle d’odeur chez toi et j’entends ta chasse d’eau couler. Habille-toi ! J’ai un boulot pour toi.

— Mais…

— Je t’expliquerai tout ça dehors, là où on peut encore respirer. Enfile quelque chose, dépêche-toi !

— Et si je refuse ?

— Aucun problème. J’irai dire deux mots au juge qui t’a accordé ta conditionnelle.

— Ça va, j’arrive dans une seconde.

Ozzie sourit et se dirigea vers sa voiture. Bobby Bumpus était l’un de ses indicateurs favoris. Depuis sa libération sur parole deux ans plus tôt, il avait mené une vie à peu près honnête, même s’il se laissait aller, de temps en temps, à traficoter un peu de drogue pour se faire un billet ou deux. Ozzie le surveillait de loin et savait tout de ce petit commerce ; Bumpus, de son côté, savait qu’Ozzie n’était pas dupe. Si bien que Bumpus était toujours prêt à rendre service à son ami, le shérif Walls. L’idée première d’Ozzie était de se servir de Bumpus afin de coincer Billy Ray Cobb pour trafic de drogue, mais il y avait plus urgent aujourd’hui.

Au bout de quelques minutes, Bumpus sortit de la caravane, finissant de rentrer sa chemise dans son pantalon et de remonter sa braguette.

— Vous êtes après qui ? demanda-t-il.