97 pages
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Le Fantôme de la Tour de Keristin

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Description

Rédiger l’histoire du bagad de Sainte-Marine à l’occasion de son 50e anniversaire et effectuer des recherches sur le château qui sert de lieu de répétition aux sonneurs, voilà une tâche simple et passionnante qui convient parfaitement à l’écrivain public Gwenn Rosmadec.


Enfin, en apparence, car le pen soner des bombardes n’a pas vraiment envie de révéler son passé.


Aurait-il quelque chose à cacher ?


Quant au château, il serait, d’après la rumeur, hanté par un fantôme écossais adepte de cornemuse...



Stratagème pour attirer le touriste ou éloigner le curieux ? Authentique fantôme ?


Lorsqu’un jeune batteur du bagad périt noyé dans l’Odet, Gwenn part traquer la vérité avec ses armes habituelles : le bon sens, la logique, mais aussi la maîtrise du paranormal que ses voyages exotiques lui ont permis d’acquérir.

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Nombre de lectures 26
EAN13 9782374532479
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Le fantôme de la Tour de Keristin
Alex Nicol
38, RUE DU POLAR
À Michel et Catherine À Yannick et Loïc Au grand Erwann Ropars À tous les sonneurs de Bretagne, d’Écosse et d’ailleurs
Chapitre 1
— Au fait Gwenn, je te rappelle qu’Isabelle et Will iam viennent dîner tout à l’heure. — Ce samedi ! Ah non, impossible ! Tu sais très bie n que j’ai une répétition avec le bagad pour le cinquantième anniversaire. Soazic Rosmadec porta un regard mi-amusé, mi-autori taire sur son époux. — S’il s’était agi d’un de tes clients, tu aurais b ien vite oublié ta répétition. Gwenn Rosmadec tenta bien de jouer à l’agacer, mais il savait que son épouse avait raison. — Écoute, je te propose une alternative : je vais à ma répétition, tu les reçois à l’apéritif et je vous rejoins pour dîner. Ça me sem ble correct non ? Soazic haussa les épaules. La passion de son mari p our la cornemuse était une citadelle inexpugnable. Il lui arrivait parfois d’e n ressentir un brin de jalousie. De fait, cela faisait maintenant deux ans qu’il s’y était mi s pour réaliser un vieux rêve d’enfance ; et à présent qu’il avait réussi à maîtr iser l’instrument, ce n’était plus que du bonheur. Gwenn se saisit de la sacoche qui contenait sa préc ieuse cornemuse, son [ 1 ] practice d’entraînement et les partitions sélectionnées pou r le concert du cinquantenaire et c’est le cœur léger qu’il s’engag ea sur la route du manoir de Keristin, local officiel du bagad de Ste Marine. Les maisonnettes de marins pêcheurs, blanches, coqu ettes et coiffées d’ardoises luisantes, le saluèrent, mais trop pressé d’arriver , il ne remarqua même pas leur sourire. Il quitta bientôt la route principale pour s’engager dans un chemin de terre qui descendait vers la mer. Niché dans un creux boisé des rives de l’Odet, le m anoir de Keristin arborait une façade à l’architecture étrange. À première vue, on ne pouvait s’empêcher de penser à ces maisons néo-médiévales qui parsèment l es campagnes anglaises et les romans de Walter Scott. Une série de tourelles et de cheminées carrées s’élevaient vers le ciel où, le soir, la lune jouai t à cache-cache derrière les pans de murs. En bas, de larges baies vitrées en forme d’og ives recueillaient la lumière tandis qu’aux étages, des fenêtres carrées aux rebo rds sculptés filtraient les rayons par de petits vitraux colorés de style flamand. Sur le côté droit, une tour, plus haute que les autres, était surmontée de créneaux protect eurs et d’un mat où flottait gaillardement le drapeau noir et blanc de la Bretag ne. Devant le bâtiment, une pelouse digne d’un golf éco ssais descendait paisiblement vers l’embouchure de la rivière où une petite plage abritait un embarcadère de bois. C’est là que les voiliers reco nstitués (goélettes, thoniers, lougres et autres fleurons de la marine d’antan) at tendaient patiemment leur chargement de touristes ou d’amoureux de la mer et des embruns. Un peu à l’écart, au bord de la rivière, se dressai ent les restes d’un pigeonnier du XVIe siècle dont une partie des murs de pierre avai ent été remplacés par une couche de béton. Au sommet, une pyramide de verre e t d’aluminium abritait les visiteurs curieux de gravir les marches intérieures de ce témoin du passé. Gwenn poussa la lourde porte en chêne épais bardée de clous noirs énormes et
pénétra dans un vestibule. Les vitraux verts colora ient étrangement les quelques meubles en marronnier sombre qui avaient été déposé s là, sans doute parce qu’on n’avait pu leur trouver une autre place. Contre le mur, un vieux bureau, un ordinateur, un vase rempli de roses, des dossiers e t des partitions et surtout une accorte dame qui s’adressa au visiteur en souriant : — Bonjour Gwenn — Salut Katel ! Katel Le Mao, secrétaire bénévole, animatrice de sp ectacle, correspondante d’un grand journal régional et surtout heureuse épouse d u Président Fanch le Mao, accueillit Gwenn avec sa gentillesse coutumière. — Comment va Fanch ? — Tu le connais ! Il angoisse depuis ce projet de s pectacle. Pourvu que nous soyons prêts à temps ! — Rassure-le ! Depuis que nous répétons, je peux t’ assurer que le bagad est au point. — Dis-le-lui toi-même. D’ailleurs, il veut te parle r. — Des soucis ? — Non, il a un projet en rapport avec le cinquanten aire. Mais il t’en dira plus tout à l’heure. — Très bien, à bientôt. Gwenn poussa la porte du fond et s’engagea dans une immense salle voûtée. Des canapés de couleurs variées occupaient le pourt our de la pièce tandis qu’un bar monumental trônait contre un mur. Un étrange da mier. Une tireuse à bière attendait les musiciens assoiffés tandis qu’une sér ie de coupes rutilantes posées derrière le bar attestaient des compétences du baga d dans les divers concours. Dans un coin, un billard dormait sagement, attendan t d’éventuels joueurs ; une vieille télévision éteinte exhibait sa poitrine cat hodique aux passants. Sur le sol, des chutes carrées de moquettes de récupération tressai ent un étrange damier bigarré. Des affiches rappelaient les participations du baga d aux événements multiples de la vie culturelle bretonne et ses interventions au-del à de la Loire : le Festival Interceltique de Lorient, le Festival de Cornouaill e de Quimper, le Mondial Folk de Plozevet, la nuit de la St Patrick à Istres, le carnaval d’Évian et bien d’autres encore. Des affiches vantant les qualités d’une bière allem ande rappelaient que Ste Marine était jumelée avec une ville de Bavière. Deux hommes, assis sur les tabourets, discutaient e n vidant une chope. Le plus âgé rappelait un chef gaulois par son opulence abdo minale, ses cheveux gris rassemblés en queue-de-cheval et sa barbe qui lui e nveloppait tout le visage. En face de lui, un jeune gars tout de noir vêtu, assez mince, les cheveux coupés ras et le regard pétillant de malice. Fanch fit signe à Gwenn en souriant dans sa barbe g rise : — Une bière ? — Avec plaisir. Fanch déplaça sa bedaine derrière le bar, décrocha une chope du baldaquin et la remplit précautionneusement du liquide ambré et pét illant. Yann Coadou, Pen [ 2 ] soner du pupitre des cornemuses, posa son verre et s’adr essa au nouvel arrivant :
— Alors cette suite de gavottes, ça rentre ? — Je pense que c’est bon. Il faut maintenant travai ller en bagad pour améliorer l’ensemble. — Parfait. On va s’y mettre ; à tout de suite. Et Yann quitta les deux larrons pour pénétrer dans la salle réservée aux cornemuses. À ce moment, un individu filiforme pénétra dans la grande salle en soufflant des volutes de fumée bleues d’un cigarillo à l’odeur in fecte. Fanch le héla : — Ho, Maeldreg ! Le prénommé Maeldreg regarda le groupe, hésita une fraction de seconde et finalement se dirigea vers le bar. Affligé d’un tic nerveux, il clignait de l’œil en t irant le coin gauche de la bouche vers l’arrière. Cela avait pour effet de secouer le s boucles blondes qui coulaient le long de ses joues et qu’il mettait un soin attentif à ne pas couper. Responsable du pupitre des bombardes, ce personnage peu amène cultivait le mépris dans son jardin secret. Excellent instrument iste, il devait à sa maîtrise de la bombarde son statut de Pen Soner. Il jeta un regard torve à Gwenn et lança : — Alors le vieux, on fait toujours ses gammes. Pas trop fatigué de souffler dans ton biniou ? Piqué au vif, mais soucieux de ne pas envenimer une relation qu’il voulait sereine, Gwenn se contenta de répondre : — La passion est un tison qui peut se muer en feu d e joie à condition qu’on sache l’entretenir. Maeldreg haussa les épaules et prit un air méprisan t : — Mon petit pote, des types comme toi tout feu tout flamme, j’en ai vu des tas, mais jamais ils n’ont été capables d’aller jusqu’au bout. Alors, toi aussi, ne te fais pas d’illusion. Tu partiras comme les autres. Et sur ces paroles peu amènes, il salua d’un geste du bras, fit demi-tour et pénétra dans une pièce adjacente tandis que son vis age grimaçait de son méchant tic nerveux. Fanch se sentit un peu gêné par l’attitude du perso nnage et minimisa la situation. — Maeldreg est un peu brusque, mais c’est un bon jo ueur. Et il est inquiet à cause du concert. Mais nous le sommes tous plus ou moins. Gwenn sourit gentiment au vieux président. — Dis-moi, que fait-il dans la pièce du fond ? — C’est en fait un grand un logement qui lui a été attribué. Personne n’en voulait. En échange il surveille le local et assure son entr etien. Pour nous c’est un bon compromis. — Il pourrait faire un petit effort d’amabilité ! — Il est comme ça. Nous, on a l’habitude. Mais c’es t vrai que c’est parfois pénible. — Katel m’a dit que tu voulais me parler d’un proje t ? — Oui, c’est exact. Viens t’asseoir dans le canapé. Les deux hommes quittèrent la zone du bar pour s’en foncer dans le vieux cuir d’un antique sofa qui avait accueilli des centaines de postérieurs. Fanch attaqua bille en tête :
— Tu sais que nous allons bientôt célébrer les cinq uante ans du bagad ? — Oui, bien sûr ; nous n’arrêtons pas de répéter de vieux airs en hommage aux anciens. — Eh bien, la fête va être superbe ; nous aurons de s délégations des principaux bagadous de la région aussi je voudrais qu’il reste une trace de cette opération. Gwenn sentit où l’adorable Président voulait en ven ir, mais il le laissa continuer. — J’ai cru comprendre que tu travaillais comme écri vain public n’est-ce pas ? — C’est exact. — Et si j’ai bien compris, ton métier consiste à in terviewer des gens d’une famille pour ensuite rédiger leur histoire. — Toujours exact. Quel rapport avec les cinquante a ns du bagad ? — Oh, c’est simple ; je voudrais que tu rédiges son histoire. Gwenn sourit. Ce genre de proposition entrait direc tement dans son champ de compétences. — Je serais très heureux de te rendre ce service Fa nch. Je n’ai jamais oublié que ce sont des bénévoles qui font tourner cette maison et le bonheur que tu m’as apporté est à la hauteur de l’amitié que je te porte. Je ferai ton histoire du bagad. — Merci Gwenn. Je savais que je pouvais compter sur toi. — Dis-toi d’ailleurs que ta position de Président v a nous être utile pour réaliser ce projet. — Vraiment ? Dis-moi tout. — Eh bien, voilà : je vais interviewer tous ceux qu i sont susceptibles de me donner les éléments nécessaires à ma recherche pour disposer d’informations aussi larges que précises. Pour cela je te demander ai de les en informer et de soutenir ma démarche. — Ça me semble facile. Considère que c’est fait. — Dans ce cas, je vais établir un avant-projet avec les quelques documents que tu possèdes et ensuite je te proposerai des pistes de recherche. — Impeccable. Ça me va très bien. Je vais mettre le s archives du bagad à ta disposition. — Non pas tout de suite. J’aime bien ressentir les choses telles que les gens me les racontent. Ça me permet de me faire une premièr e idée. Les archives viennent ensuite préciser mes impressions ou les infirmer. M ais ce sont les gens qui m’intéressent. — Pas de problème. C’est toi qui vois. En attendant, je t’offre une autre bière pour célébrer notre projet. — C’est gentil, mais vite, car je dois aller répéte r. Gwenn sourit intérieurement en pensant à la tête qu e ferait Maeldreg quand il allait apprendre la nouvelle. Il avala avec plaisir une gorgée du liquide ambré, essuya la mousse qui s’était posée sur sa lèvre d’u n revers de la main et demanda : — Au fait, l’histoire du bagad est aussi liée à cel le du manoir. Ce pourrait être intéressant en introduction de tracer aussi les gra ndes pages de son histoire. Le président plissa sa grosse bouche d’un air interrogatif : — Oui c’est une bonne idée. Il s’est passé tant de choses dans ce fichu manoir. Fanch Le Mao prit un air songeur avant de reprendre le cours de la conversation : — As-tu entendu parler du sonneur fantôme ?
— Non, jamais. De quoi s’agit-il ? — C’est une vieille légende qui court dans la régio n. Certains soirs, un « highlander » apparaît sur la tour de guet et joue une mélodie écossaise. — Tu l’as déjà entendu ? Fanch Le Mao resta un instant silencieux, comme pou r soupeser la valeur des paroles qu’il allait produire. Puis il se lâcha : — Je ne suis pas sûr. Je me souviens seulement d’un soir de fête ici ; il était déjà tard et j’avais un peu abusé de la tireuse. Je me s uis éloigné pour vider ma vessie, mais toutes les toilettes étaient occupées. Alors j e suis sorti sur la pelouse et me suis soulagé sur un arbre. C’est à ce moment que je l’ai entendu. J’ai d’abord pensé que c’était Yann ou un autre qui me faisait une far ce et n’y ai pas vraiment pris garde. Mais quand je me suis retourné, j’ai netteme nt distingué une silhouette sur la tour. Un homme portant un kilt, les épaules couvert es d’un plaid et la tête d’un large béret avec une immense plume de faisan jouait à ple ins poumons en regardant l’Odet. Pourtant, ce qui était curieux c’était la n ature du son : j’avais l’impression qu’il venait de l’intérieur de moi-même, comme si m es oreilles n’y avaient été pour rien. J’étais tellement surpris que j’ai laissé les dernières gouttes dans le pantalon. À ce moment-là, je croyais encore que ça pouvait êt re une farce. Et puis soudain, la silhouette s’est tournée vers moi et m’a regardé droit dans les yeux. — Quel effet cela fait-il ? — Ça n’a duré qu’une seconde, mais j’ai ressenti un e énorme tristesse m’envahir. Je me suis mis à pleurer comme une madel eine. Je ne savais pas pourquoi je pleurais. Les larmes montaient toutes s eules et je ne pouvais rien faire pour les arrêter. — Peut-être à cause du choc de cette « vision » ? — Peut-être. Mais j’ai ressenti au fond de ma mélan colie que c’était le fantôme qui me transmettait ce sentiment, comme s’il était lui-même profondément touché par quelque chose d’épouvantable et qu’il essayait de me le dire ou de me faire partager ses sentiments. — Et ensuite ? — J’ai à nouveau levé la tête vers la tour de guet ; j’ai alors vu la silhouette du « piper » se dissoudre dans le noir et le son a dis paru. — Les illusionnistes sont très forts pour réaliser ce genre de prouesse. — Oui bien sûr. L’ennui c’est que quand je suis ren tré dans la salle, tous les gars étaient là. Et ils m’ont tous assuré qu’ils n’avaie nt pas quitté la pièce. — Surprenante histoire. Et ce « fantôme », il s’est à nouveau manifesté ? — Je ne l’ai plus jamais entendu. Mais je n’ai jama is eu non plus d’explication rationnelle. — Pourquoi me racontes-tu ça ? — Parce qu’il fait partie de la vie du manoir. Il s emble que les apparitions de ce fantôme remontent à très longtemps. Je n’y croyais pas quand j’ai pris la présidence du bagad jusqu’à ce soir-là où j’ai vécu ce que je t’ai raconté. — Existe-t-il des archives quelque part sur l’origine du manoir ? — Sûrement à Quimper, au service historique du dépa rtement. Mais, je te conseille plutôt d’aller voir Serge Guémarec à Pont -l’Abbé. C’est l’historien du pays bigouden et il s’est intéressé au manoir il y a de cela un certain temps. Lui pourra
peut-être t’en dire plus. Gwenn laissa Fanch Le Mao à ses occupations et rejo ignit Yann. Le groupe de [ 3 ] « biniouaer » était en place autour de la grande table en bois et déjà les mélodies sortaient des practices, ces petites flûte s noires boudinées destinées à l’apprentissage de la cornemuse. Gwenn prit sa plac e parmi les autres et au signal de Yann entama une marche bigoudène. Pourtant le cœ ur n’y était pas. Dans son esprit, l’histoire d’un fantôme écossais au sommet de la tour revenait régulièrement perturber son jeu au point que Yann dut interrompre la répétition. — Eh bien ! Qu’est-ce qui se passe ? — Je suis désolé. D’habitude, je n’ai pas de problè me avec ce morceau. — Bon, on reprend. Essaye de te concentrer. Gwenn fit un gros effort et parvint à s’insérer dan s le groupe, mais il sentait bien, au regard noir du Pen Soner, que ce n’était pas sat isfaisant. Il regarda sa montre et se souvint de la promesse qu’il avait faite à Soazi c de rentrer rapidement aussi il salua à la cantonade, s’excusa de devoir partir plu s vite et regagna sa demeure. La nuit était tombée et il ne put s’empêcher de fix er son regard sur la tour de guet. La lune jouait déjà avec les formes de la maç onnerie, transformant les ombres des cheminées en gigantesques dragons nocturnes. Gw enn plissa les yeux ; il avait presque envie de le voir sortir ce fameux fantôme. Quelque part, il sollicitait inconsciemment sa venue. Son appartenance à la caté gorie des Verseaux produisait probablement ces jeux de l’esprit qui pe rmettent de dépasser le cartésien pour se donner à toutes les chimères de l’impossibl e. Mais il ne se passa rien. La lune poursuivit sa rou te, imperturbable, et les ombres se recroquevillèrent avant de s’évanouir. Gwenn hât a le pas. Il se sentait un peu mal à l’aise, partagé entre le bon sens du journali ste et les fantasmes du musicien celte. Un fantôme qui joue de la cornemuse, c’était fabuleux. Mais ce pouvait être aussi une grosse farce, comme le monstre du Loch Ne ss, dont quelques photos maquillées avaient mystifié des générations de chercheurs. Il poursuivit son chemin et se rendit compte qu’il hâtait le pas chaque fois qu’il pénétrait une zone d’ombre. La lumière des réverbèr es, outre le fait qu’elle éclairait le passant, semblait diffuser comme un halo protect eur à l’intérieur duquel la sérénité régnait en maître. Mais pour se protéger d e quoi ? Ou de qui ? Gwenn n’en savait rien. Il n’y avait aucune raison de ressenti r la moindre angoisse, d’autant plus que ce chemin, il en connaissait les détails des mo indres pierres pour l’avoir si souvent parcouru. Inconsciemment, il jeta régulièrement un œil derriè re lui. L’absence de toute vision accentuait encore son mal-être. Il se ressai sit dans une grande bouffée de conscience et se mit à parler à voix haute : — Bon, il n’y a rien. Il n’y a aucune raison de pan iquer. Tout va bien. Gwenn, ne sois pas idiot… En même temps qu’il s’adressait ces paroles, il acc éléra encore le pas. Gwenn entra finalement dans la maison qu’il s’était fait bâtir près du port de Ste Marine et ferma à clé derrière lui. Soazic l’accuei llit en l’embrassant sur la bouche, comme chaque fois qu’elle le retrouvait et elle sen tit que quelque chose n’allait pas. — Qu’est-ce qui t’arrive mon minou ? Gwenn s’efforça de rester calme. Mais malgré la fra îcheur de l’automne, une
pellicule de sueur couvrait son visage. Il ne voula it pourtant pas avouer à sa femme que pendant le petit quart d’heure du trajet de ret our, le grand reporter Gwenn Rosmadec avait été saisi d’une étrange bouffée d’an goisse qu’il ne s’expliquait pas. — Isabelle et William ne sont pas là ? — Non, elle m’a téléphoné pour me dire que leur fil le avait une grosse grippe et qu’ils ne pourraient pas venir ce soir. J’ai reporté la soirée à la semaine prochaine. Gwenn ne répondit rien. Il se servit un double whis key irlandais, dont il appréciait la durée en bouche et la douceur au palais et allum a la télévision. Les informations régionales distillaient leurs lots de nouvelles div erses : le maire d’une petite commune protestait contre la fermeture du bureau de poste ; la députée-maire du Guilvinec venait d’être nommée ministre de la Pêche ; les pêcheurs de langoustines se plaignaient de la chute des prix qui les avait f orcés à jeter dans le port une partie de leur moisson ; une enquête était en cours à l’ar senal de Brest où l’on soupçonnait des détournements d’armes destinés à la marine ; le Conseil général de Loire Atlantique avait siégé avec le Conseil Rég ional de Bretagne pour témoigner de leur attachement à cette terre ; un sp ationaute français d’origine bretonne était accueilli à son retour sur terre par un air de cornemuse ; les statistiques de l’académie de Rennes confirmaient, une fois de plus, que les élèves et étudiants bretons restaient les champions toutes catégories pour tous les examens de niveau national… Gwenn zappa jusqu’à tro uver une chaîne digne d’intérêt et finit par s’endormir en essayant de su ivre un bon vieux Charlot.