Le libre parcours de Ricochet
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Le libre parcours de Ricochet

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Description

« Lorsqu’elle vint s’asseoir à la table de Nathan, qu’elle croisa les jambes avec un effet recherché et qu’elle passa la main dans ses cheveux soyeux tombant sur ses épaules tout en lui souriant, Nathan fut bouche bée et sa pression sanguine monta d’un cran. »
Un événement provoque la mort de deux jeunes gens qui venaient de se rencontrer. Tout s’enchaîne alors autour de la complexité des personnages qui ont tous un point en commun.
D’autres paradoxes humains surgissent : l’amitié improbable, l’intelligence au service de la bêtise, notre envie de croire à une apparence qui est pourtant fausse, le destin choisi qu’on essaye d’éviter.
Ce thriller, où l’humour reste toujours sous-jacent, décrit la réalité de l’argent, notre dieu, ce chaos que nous avons mis en place.
La magnifique capitale andalouse, avec sa gastronomie, son envie de faire la fête, sert de décor tout en contraste à la route sombre qu’empruntent les personnages principaux pour aboutir nulle part.
Michel Gomez, né en Belgique, a vécu son adolescence en Espagne. Après des études paramédicales, il s’engage dans l’armée, puis revient travailler en Belgique en milieu hospitalier. Le libre parcours de Ricochet est son premier roman.

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Informations

Publié par
Date de parution 08 septembre 2016
Nombre de lectures 3
EAN13 9782823117783
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

cover

Miguel Gomez

Le libre parcours
de Ricochet

Policier

Éditions Persée

Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages et les événements sont le fruit de l’imagination de l’auteur et toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant existé serait pure coïncidence.

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© Éditions Persée, 2016

 

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Éditions Persée – 38 Parc du Golf – 13 856 Aix-en-Provence

www.editions-persee.fr

À Marc et Nicole.

PROLOGUE
LA RENCONTRE A LIEU À SÉVILLE

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Un événement provoque la mort de deux jeunes gens qui venaient de se rencontrer. Dès cet instant tout s’enchaîne autour de la complexité des personnages qui ont tous un point en commun pouvant engendrer des profits colossaux, ça c’est pour le fond. Pour la forme, l’humour est toujours sous-jacent afin de décrire la réalité avec du recul, celle des meurtres liés à l’argent, notre Dieu, ce chaos que nous avons mis en place.

D’autres paradoxes humains surgissent comme une évidence, l’amitié improbable, l’intelligence au service de la bêtise, notre envie de croire à une apparence qui est pourtant fausse, le destin choisi qu’on essaye d’éviter.

L’ambiance de ce thriller se sert du décor magnifique de la capitale andalouse, de sa gastronomie, de son envie de faire la fête, servant admirablement de contraste à cette route sombre qu’empruntent les personnages principaux pour aboutir nulle part.

PREMIÈRE PARTIE

LE MEURTRE DE
NATHAN ET DE ROSE

I
LA RENCONTRE DE NATHAN ET DE ROSE
NO & DO

Quelques mots inscrits dans mon agenda allaient changer mon emploi du temps : départ pour Séville 09.30 – Narcotrafiquants – Meurtres inexpliqués – mai 2003.

Le printemps venait de débuter, j’étais à bord du vol K710CO une heure après le décollage et comme toujours dans ces cas-là rarement de bonne humeur, victime à la fois d’aviophobie et d’une dépendance imposée par la contrainte du voyage.

 

En sortant de l’aéroport, je pris le premier taxi d’une file sans fin en lui montrant sur un bout de papier une adresse proche de la « Plaza Nueva » à deux pas de la cathédrale.

 

Je détestais l’avion, j’avais besoin de me retrouver seul pour remercier Dieu d’avoir trouvé un gars qui sache piloter. Quoi de plus normal que d’aller le faire chez Lui, dans sa cathédrale.

 

Je fis le tour des nombreuses chapelles et sortis en donnant 10 euros à un indigent assis à l’entrée avant de me diriger vers les « Cien montaditos » en face de la cathédrale pour y boire une « caña » fraiche.

 

Retapé, j’arrêtai un attelage pour touristes qui me conduisit au 44 de la rue Zaragoza en passant par la rue Matéos Gago qui s’achemine vers le fameux « barrio de Santa Cruz ». Deux meurtres avaient été commis à cette adresse.

 

Arrivé sur place, la question que je me posais mentalement en voyant les corps trouva une réponse idiote qui s’imposa d’elle-même. Deux chiffres, deux combinaisons.

En regardant les cadavres des pieds vers la tête, la position des corps sur les flancs indiquait le chiffre 99 car les têtes qui penchaient en avant faisaient penser à la boucle du chiffre. Des photos furent prises avec mes remarques incomprises comme commentaire.

Par contre, en regardant cet homme et cette femme nus, de la tête vers les pieds, c’est le 66 qui l’emportait. J’étais de toute évidence fatigué d’être là.

 

Ils étaient couchés par terre sur leur côté gauche, l’un contre l’autre, dans une mare de sang presque noire, ayant déféqué tous les deux. À la base du crâne ils avaient une plaie profonde.

 

L’odeur d’excréments m’a toujours dérangé et je ne comprenais pas pourquoi j’avais choisi ce métier. En les contournant pour me placer devant leurs visages, je fus étonné de constater que leurs traits n’avaient aucun signe de douleur, leur faciès sans rides évoquait plutôt un avenir plein de promesses. Leurs yeux visibles sous leurs paupières fermées étaient rougis par le sang et leur bouche sensuellement entrouverte.

Le bassin de la femme dépassait celui de l’homme de quelques centimètres, soulignant sa féminité. Quant à lui, sa main droite retenait les corps sur la tranche. Aucun membre ne manquait ni à l’un ni à l’autre.

 

L’appartement respirait le luxe et le bon goût.

 

Le marbre blanc du living contrastait avec le mobilier en bois de « caoba ». Les murs étaient blancs, parsemés de toiles d’artistes contemporains africains aux couleurs vives.

 

Il y avait des photos de voiliers sur les murs, l’une d’elles avec un jeune couple souriant. L’appartement était au sixième étage, sans voisins. L’ascenseur y déposait ses occupants dans un hall d’entrée décoré par d’immenses miroirs encastrés dans des cadres dorés. Rien de plus dans ce hall, excepté une odeur très agréable de patchouli et la sensation désagréable d’être observé par les miroirs.

 

Les cadavres se trouvaient dans la cuisine sur un sol pavé de dalles noires extrêmement brillantes et chaudes. Tout était d’une propreté invraisemblable pour un jeune couple que l’on imagine plus enclin à laisser la vaisselle pour le lendemain, les vêtements à même le sol et la poussière envahir les surfaces.

 

Pas de traces d’effraction.

 

Instinctivement je mis le répondeur du téléphone en route : « Nathan, c’est Joé, il est cinq heures du  mat’. Dis à Rose que je serai en retard à l’université. Désolé pour la table de conversation en espagnol… ! »

 

À l’entrée de l’immeuble, sur des plaques en titane trapézoïdales surmontées de deux triangles isocèles pouvant faire penser à une tête de taureau, on pouvait lire un des prénoms cités par le répondeur, Nathan Delmont.

 

— Y a-t-il d’autres blessures visibles ? demandai-je à mon adjoint en train de photographier les corps.

 

— Non, aucune !

 

— Des traces de lutte, alors ?

 

— Non.

 

— Bordel ! On ne les a pas tués en leur coupant gentiment la nuque sans qu’ils ne disent rien !

Kurt – c’est le nom de mon adjoint – demande une analyse sanguine et fouille cet appart de nantis à la recherche de drogue. Je ne comprends rien à cette mise en scène.

Tu as le nom de la fille ?

 

— Elle s’appelait Rose Carcit.

 

Laissant ce petit monde d’experts occupé à décortiquer le moindre détail, j’allais en vadrouille à la recherche d’un élément qui puisse me fournir d’autres informations. En quittant le salon, j’arrivai dans un long couloir menant à une salle carrée servant d’antichambre destinée à recevoir les invités.

 

La salle retint mon attention par sa décoration soignée.

 

Au sol, le marbre laissait la place à un parquet alternant les motifs en bois de merisier et de noyer.

 

Elle contenait quatre bibliothèques en chêne remplies de volumes, apparemment tous des romans.

 

« Un véritable intérieur digne d’un magazine de décoration ! » pensais-je, loin d’être au bout de mes surprises, en ressentant, je l’avoue, une petite pointe de jalousie bien contrôlée.

 

À propos de surprises, l’une d’entre elles cachait un couloir menant aux chambres, à deux salles de bains, à un gymnase et à un bureau.

 

Je me dirigeai vers le bureau. Il était classique, avec un ordinateur, plusieurs écrans, une photocopieuse, un téléphone, une machine à café, un buvard protégeant le bois lustré du secrétaire et deux stylos « Mont blanc » en or. Mais à ma grande déception il n’y avait pas de documents utiles.

 

Kurt m’appela via un interphone placé, je suppose, pour communiquer avec celui qui se trouverait quelque part perdu dans ce grand espace.

 

« Venez voir dans la chambre au parquet de chêne, la première à droite en entrant par la pièce de réception. »

 

En arrivant sur place, on retrouvait la même odeur qui imprégnait l’air de la cuisine. Sur le lit il y avait des taches brunes. Au-dessus, suspendu au plafond, un écran avec arrêt sur image.

 

Ce sont des scatos, bordel dans quel monde on vit ! dis-je, dégoûté par la scène.

 

En ouvrant une des deux tables de nuit, je trouvai une clé, du lubrifiant, et une commande à distance. Le matelas était recouvert d’une housse plastique.

 

Je pris la clé, qui devait à première vue ouvrir un coffre ou un tiroir, et sortis de la chambre avec plaisir.

 

Ensuite je fis le tour des pièces à vivre à la recherche de quelque chose de plus léger puis je retournai à la salle carrée truffée de romans afin de respirer l’ambiance culturelle qui s’en dégageait. En face d’une des bibliothèques mon regard fut attiré par la magnifique reliure en cuir qui recouvrait la saga mondialement connue de Stieg Larsson.

 

Sur le dos du livre, le titre « Les hommes quin’aimaient pas les femmes », en lettres dorées, attira mon attention, car pour moi ce titre était inconcevable. Le « F » brillait plus que les autres. Avec l’aide de mes lunettes de lecture, je vis que la lettre avait du relief. En la touchant, elle pivota sur elle-même montrant une serrure. La clé s’y inséra parfaitement.

 

Nous étions au mois de mai 2003. Je sortis de l’appartement aux alentours de 4h00 du matin. La rue « Calle Zaragoza » était une rue étroite près des jardins de « los Reales Alcázares ». Il faisait bon. La nuit avait été longue et j’étais incapable de concevoir un début d’enquête. Le mieux à faire était d’aller dormir. Mais sans le café du matin, impossible de commencer la journée. Je trouvai mon bonheur à la « Bodeguita », un café ouvert pour les lève-tôt. J’y commandai un café fort et rejoignis mon hôtel au plus vite.

 

Je m’appelle Mike Palacios, je travaille pour Interpol depuis 10 ans. Nous sommes arrivés sur place le 18 pour une tout autre affaire en rapport avec les narcotrafiquants colombiens qui utilisent le port fluvial de Séville comme voie d’entrée de la cocaïne à destination de l’Europe. Les têtes pensantes du service en ont profité pour nous balancer ces deux meurtres, simplement dans l’idée de faire d’une pierre deux coups.

 

Après une bonne nuit, je me sentais plutôt bien dans mon costar en lin beige clair avec mes mocassins Gucci brun /Sorrel.

 

J’avais le nez aquilin, de gros sourcils, beaucoup de cheveux noir de jais bouclés. Les lèvres épaisses, le menton carré et une barbe naissante en permanence. Je n’étais ni gros, ni mince pour mon mètre quatre-vingt-six, parfois un peu artificiel dans ma façon d’être, je l’avoue.

 

Je n’étais pas expert en combats, ni en armes. Si j’étais doué c’était par opiniâtreté. En somme quelqu’un de banal avec un penchant pour la vantardise.

 

Du point de vue du caractère, je n’étais sûr de moi qu’entre deux déprimes mélancoliques.

 

Ma seule prédilection pour les rapports humains, que j’évitais au maximum, se manifestait lorsque j’étais confronté à l’acuité d’un raisonnement maîtrisé par une intelligence hors du commun. J’adorais les surdoués.

 

De père espagnol et de mère anglaise je parlais couramment les deux langues, et aussi le français pour l’avoir étudié à l’école. J’étais diplômé en criminologie depuis 1980, j’avais 44 ans et je n’étais plus marié.

 

Le job que j’avais me convenait par les voyages que j’avais à faire.

 

En fin de matinée je me rendis à pied à la rue Zaragoza. La distance depuis mon hôtel ne dépassait pas deux kilomètres. Le chemin le plus court passait par l’ancien quartier juif, « la judería », un entrelacs de ruelles embaumées par l’odeur du jasmin et des fleurs d’orangers. Rien d’étonnant à ce que je le choisisse. En levant la tête on apercevait au travers des grilles protégeant les fenêtres des habitations des pots de fleurs remplis de géraniums. Les touristes, avides d’air frais et de photos, envahissaient ce quartier toute l’année, récompensés en été par la fraîcheur de ces voies étroites.

 

Au sixième étage, l’activité n’avait pas cessé depuis la découverte des corps mais nous n’avions toujours pas trouvé le moindre indice. Les médias allaient être alertés à 18h00 par les autorités communales et les représentants d’Interpol au restaurant « Robles », connu pour ses tapas mitonnées avec ingéniosité.

 

À 18 heures tapantes le commissaire Carlos Yufragas prit la parole.

 

— Merci à tous d’être venus. Je m’exprimerai en espagnol, mais vous aurez une traduction écrite de ce que je vais vous dire.

 

Le 19 mai nous avons découvert au sixième étage de l’immeuble situé au n° 44 de la rue Zaragoza les corps meurtris d’une femme et d’un homme sauvagement assassinés pour des raisons que nous ignorons à l’heureactuelle.

Cette découverte fait suite à un appel anonyme venant d’une cabine téléphonique de la place St Salvador reçu à 11 heures, ce matin. Une cachette trouvée grâce à une clé en forme de « F » qui se trouvait dans une table de nuit nous a permis de mettre la main sur une série de documents en provenance de Colombie, mais il est trop tôt pour dire si c’est un règlement de compte entre narcotrafiquants, comme va vous le confirmer M. Mike Palacios d’Interpol.

M. Palacios, vous avez la parole.

 

— Nous n’avons en effet aucune raison de croire qu’il s’agit d’un mode opératoire lié aux narcotrafiquants colombiens. Le sang des victimes contenait de la morphine et d’autres substances anesthésiantes, ce qui laisse supposer qu’elles avaient été droguées.

Les nuques ont été sectionnées jusqu’aux bulbes rachidiens. Les têtes sont pliées vers l’avant. Les corps ont été placés de façon rigoureusement symétrique sur leur côté gauche, l’un derrière l’autre, excepté la main droite de l’homme qui fait office de stabilisateur pour soutenir la pose.

Par le fait que nous n’avons pas trouvé de traces de lutte, nous pensons qu’ils ont été exécutés en dehors de la scène du crime et transportés jusqu’à leur appartement pour faire des corps inertes une mise en scène qui reste jusqu’à présent un mystère.

 

Du haut de la Giralda, au même moment, un touriste regardait avec insistance l’immeuble à travers ses jumelles à longue portée. Il prenait des notes sur tout ce qu’il voyait en fumant un havane. Coiffé d’un borsalino blanc, il portait en bandoulière un appareil photographique Nikon haut de gamme. Il était accompagné d’une brune ressemblant farouchement à Éva Longoria, en plus vulgaire, mais plus jeune.

 

Elle articula,

 

— Alonso, j’en ai marre d’être sur ce perchoir !

Pour temporiser, il lui expliqua ce qui représentait la devise de Séville en espérant pouvoir rester encore quelque temps à observer le va-et-vient des experts.

 

— La devise de Séville, NO & DO, se trouve sur la façade de l’hôtel de ville de style baroque que tu peux voir près de la cathédrale. Le signe & est en espagnol une « madeja » et si tu le combines avec NO et DO cela donne « no madeja do » ce qui voulait dire « no me ha dejado » en faisant allusion au peuple qui n’abandonna jamais le roi Alphonse X renversé par son propre fils.

 

Son devoir accompli il reprit ses jumelles et prit quelques photos en ne lui accordant plus aucune attention.

Les parents de Nathan apprirent la terrible nouvelle sur leur bateau qui naviguait en mer Égée.

***

Dans un taxi, sous la pluie londonienne, la mère de Rose reçut un SMS annonçant la mort de sa fille.

***

Deux jours après le drame, les médias s’étaient emparés de l’affaire et le monde entier était au courant de l’événement associé aux trafiquants par des journalistes peu scrupuleux. La Colombie dénonçait un procès d’intention.

 

Cette journée, la seule sans rendez-vous, m’offrit l’opportunité d’aller au bar Góngora en plein centre de Séville pour y commander une bouteille de Marques de Riscal réserve 2001. J’avais besoin de me détendre.

***

Le 19 avril 2003, Nathan venait d’avoir 21 ans. Athlétique, il appréciait le parcours du combattant imposé par son coach privé depuis son arrivée en Belgique.

Fin de l’année 2002, il faisait partie d’un échange ERASMUS entre l’université Pablo de Olavide, à Séville, et l’UCL en Belgique, pour poursuivre ses études en sciences politiques. Ce choix lui apporterait plus tard, sans aucun doute, le sens du compromis et de la discussion à la belge. Son retour en Espagne était prévu dans les semaines à venir. Parmi ses projets il avait retenu de faire la fête entouré de ses nombreux amis et ensuite il irait rejoindre ses parents sur la goélette que son père avait achetée à Marmaris en Turquie. Tout allait pour le mieux dans ce monde de riches.

 

Don Manuel Delmont, le père de Nathan, avait connu la guerre civile espagnole. Autoritaire, égocentrique, individualiste, l’honneur était pour lui le sentiment par excellence.

Né d’une famille extrêmement aisée, il vivait dans la province de Huelva dans une « hacienda » entourée de plusieurs hectares dédiés à l’élevage de taureaux de combat, une « ganadería » de Miura qui aujourd’hui appartenait à Nathan. Sa richesse, sa prestance, lui avaient valu auprès des femmes un succès considérable, jusqu’à ce qu’il se fasse encorner le creux inguinal droit lors d’une démonstration de tauromachie improvisée, à même l’enclos servant à trier les taureaux les plus agressifs. Depuis il était devenu impuissant, mais personne ne le savait.

Pire encore, cette blessure l’avait dégoûté d’avoir des rapports sexuels avec qui que ce soit.

Rodrigo, était le « mozo » de Don Manuel, une sorte de chien fidèle malgré lui, qui remplissait différentes tâches, mais surtout celle d’assistant personnel de Don Manuel qui le considérait tout juste comme un primate doué de bon sens. Rodrigo était un solitaire, peut-être autiste à ses heures, mais il avait un secret pour survivre face à un tel mépris qu’il se gardait bien de divulguer.

 

Le matin du 18 mai, Nathan fit une fracassante entrée dans l’hacienda familiale au volant d’une Ferrari jaune surprenant tout le monde puisque personne ne l’attendait si tôt dans l’année.

 

— Qu’est-ce que tu fous là ? lui demanda son grognon de père qui ne l’avaitplus vu depuis 9 mois.

Tu as déjà fini ton année ?

 

— Fiesta padre, festejazo !1 J’ai déjà tout réussi, je passe en troisième année !

 

D’un mouvement altier, il jeta les clés de sa voiture à Rodrigo qui eut du mal à se trouver au bon endroit au bon moment pour les réceptionner. Pour rien au monde il n’aurait raté son retour au printemps.

 

Quelques instants plus tard, habillé en « vaquero », il sautait sur son « andalou » préféré pour disparaître dans la poussière avant même de rencontrer ses proches.

Rodrigo monta dans la Ferrari de Nathan, mit le contact et alla garer la voiture dans le patio extérieur situé au centre de la bâtisse qui l’entourait. Du haut de ses 18 ans, il mesurait 185 centimètres de crasse.

 

Au milieu du bâtiment, une fontaine dispersait des jets d’eau sur 360°.

 

Content d’avoir bien garé la voiture, il alla se poster en face du plus haut mur de l’enceinte entourant la propriété et commença à compter les briques du sol au sommet.

 

Ce chiffre en tête, il pouvait le manipuler à l’infini. Par exemple, il imaginait que la distance entre deux points valait ce nombre. Puis en imaginant les coordonnées du premier point il calculait celles du second par trigonométrie, le tout mentalement.

Dans sa chambre spartiate, avec un crucifix accroché au mur par quelqu’un d’autre comme unique décoration, le tiroir de sa commode était rempli de chiffres correspondant aux coordonnées des 586 arbres entourant l’allée qui menait au domaine. Personne ne lui parlait, puisqu’il ne répondait pas. Son vrai bonheur c’était de pouvoir aller partout sans attirer l’attention.

Dès qu’il vit Nathan repartir, il projeta d’utiliser son ordinateur et les nombreuses possibilités de calcul d’Excel. Il n’eut aucune difficulté à se procurer le mot de passe. Ensuite, ce qui le ravissait de plaisir, c’était ces colonnes de chiffres parfaitement alignées en degrés, minutes et secondes. Cet alignement avait sur lui un effet apaisant. À défaut de pouvoir voyager, il passait son temps dans la chambre de Nathan, souvent absent, à mémoriser les coordonnées des monuments et des sites à visiter sur internet. Sa mémoire prodigieuse lui avait permis d’emmagasiner toutes celles des monuments de la province de Huelva, mais aussi celles des endroits les plus connus d’Andalousie.

Le retour du militaire ne présage rien de bon !pensa-t-il.

 

— Rodrigo mes bottes ! cria Don Manuel fou de rage en le cherchant. Je vais devoir le renvoyer, ce petit con, ou alors l’étrangler de mes propres mains !

 

Rodrigo n’était pas peureux, mais il détestait l’autorité de droit, le pouvoir inné, l’argent facile, tout ce qui permettait de se mettre en valeur par vantardise. En entendant l’ordre, il alla se cacher.

 

Ne trouvant pas Rodrigo, Don Manuel prit son 4x4 sans ses bottes et se rendit chez le vétérinaire du village d’El Rocío, à 15 kilomètres de là.

***

Le 7 septembre 1983, Rose Carcit naissait dans une banlieue de Londres. Ses parents étaient modestes, mais ils parvenaient à joindre les deux bouts comme par miracle.

Son père vouait une passion sans limites à la vitesse.

À vélo, en voiture ou à moto, il se surpassait constamment pour se sentir mieux après avoir géré le danger. Sa mère, en désaccord total avec lui, se contentait d’élever Rose. À douze ans, Rose, était déjà une jolie fille pré-pubère avec un pouvoir de séduction sur les garçons qu’elle savait exploiter remarquablement.

 

Elle fêta ses douze ans en septembre 1995 dans la douleur, en apprenant la mort de son père dans un accident de voiture. Sa mère, désespérée, plaça Rose en pension.

 

Bien plus tard Rose, qui adorait les langues, obtint pour ses vingt ans une bourse d’étude pour

s’inscrire à l’université de Séville et faire des études de traducteur interprète en espagnol et en anglais, ce qu’elle fit sans l’ombre d’une hésitation. Sur place, son physique fit le reste rapidement. Pas un garçon ne manquait de lui faire des avances, lui proposant une sortie en tête à tête. Mais elle refusait toujours, jusqu’au jour où, lasse, elle accepta de sortir avec un groupe d’étudiants plutôt sympathiques.

Près de l’université qui fut jadis une ancienne fabrique de tabac digne d’un palais des mille et une nuits, se trouvait une discothèque qui accueillait tous les soirs les jeunes Sévillans les plus fortunés, de vrais-faux andalous, des « rocíeros » ; Rose et ses nouveaux amis étudiants y entrèrent.

 

À l’intérieur, l’éclairage rouge et bleu donnait à cet espace un aspect féerique, hors du temps. Sur les murs étaient peints des fées et des elfes, c’était un endroit complètement dingue.

La musique crevait les tympans.

Sur une grande terrasse extérieure jonchée de fauteuils et de tables se trouvait Nathan. Il attirait l’attention de tous en incarnant le célibataire pur et dur donnant la réplique à Paco, ce qui devint rapidement une joute verbale hilarante.

 

— Paco, que peux-tu faire lorsqu’un taureau te fonce dessus si tu n’as ni cape ni épée ?

 

Tu fermes le poing, tends le bras en lui jetant un sort maléfique sans oublier de lui dire que c’est de la part de Nathan, et il s’arrêtera net comme s’il avait des freins à disque aux sabots, facile ! 

 

Rire général.