Le maître des émotions
227 pages
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Description

Cherchez la faille en vous avant qu'il ne la trouve.

Jean Le Petit, dit PJ, est un biologiste brillant mais sans envergure, il ne ressent plus aucune émotion suite à un accident qui a endommagé son hypophyse et son système limbique. Cette anesthésie émotionnelle a éveillé en lui des facultés exceptionnelles.
Il peut ainsi ressentir les failles émotionnelles des autres et s'y engouffrer.
Injectant chez ses victimes l'émotion délétère qui leur est spécifique pour qu'elle soit fatale à leur organisme et y développe des maladies foudroyantes.
JP devient Le Maître des émotions, le premier sérial killer capable de vous tuer avec vos propres émotions...


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 février 2018
Nombre de lectures 277
EAN13 9791025103432
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0600€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Christian Cornu

Le maître des émotions

French Pulp Éditions
Roman



© French Pulp éditions, 2016
49 rue du moulin de la pointe
75013 Paris
Tél. : 09 86 09 73 80
Contact : contact@frenchpulpeditions.fr
www.frenchpulpeditions.fr
ISBN : 9791025103432
Dépôt légal : janvier 2018
Couverture : ©French Pulp Éditions
Le Code de la propriété intellectuelle et artistique interdit toute copie ou reproduction destinée à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


Prologue
Cuch est à l’affût depuis plus d’une heure. Accroupi derrière les fougères, il ne quitte pas des yeux le sanglier solitaire qui, trente pas plus loin, mange des glands sous un gros chêne en grattant l’humus du sous-bois.
Le jeune garçon serre dans sa main droite un couteau de cuisine qu’il a dérobé à sa mère, avant de se faire la belle en pleine nuit. Il se déplace parfois en silence lorsque le vent tourne pour ne pas être repéré par l’animal complètement bigleux mais doté d’une ouïe très fine et d’un odorat particulièrement développé. Pour avoir questionné Cathbad, Cuch sait que l’activité du sanglier est nocturne. Les mâles deviennent solitaires vers 4 ou 5 ans et celui-là doit peser plus de 150 kg. Cuch est assez près de lui pour distinguer les deux puissantes défenses plantées dans sa mâchoire inférieure.
Il peut les entendre cliqueter entre deux grognements contre ses grés, s’aiguisant comme deux poignards sur leur fusil. L’enfant est tout à coup pris de tremblements, une sueur froide qui perle dans son dos lui donne la chair de poule. En proie au doute, il est à deux doigts d’abdiquer et de s’enfuir se réfugier dans le giron maternel. Mais Cuch n’est pas un gamin comme les autres et pour ne pas céder à la peur il bondit bruyamment de sa cachette en s’avançant vers le sanglier. L’animal, averti de sa présence, fait volte-face et frappe le sol de ses pattes avant et s’immobilise en fixant l’intrus. Cuch est prêt mais la bête se retourne et disparaît en fonçant à tombeau ouvert dans les taillis. Il attend un moment, sûr que le mastodonte dérangé en plein repas va revenir le charger furieusement… Rien. L’enfant à la fois déçu et soulagé, se décide à reprendre le chemin du village. Il marche d’un bon pas pour se réchauffer dans la nuit fraîche de ce début d’automne tout en tendant l’oreille.
Après avoir parcouru 500 mètres en longeant l’étang de la Vouivre, un craquement terrifiant déchire le silence de la nuit. Cuch tourne la tête vers la droite mais le sanglier est déjà sur lui. Sans réfléchir le gamin saute dans les ronces qui meurtrissent ses chairs et plonge dans l’eau boueuse. Il fait quelques brasses désordonnées et se retourne pour évaluer la distance qui le sépare maintenant de son agresseur. Le sanglier est à une longueur de lui, Cuch est pris de panique. Il place son couteau entre ses dents et brasse de plus belle pour gagner la rive opposée, mais il n’arrive pas à distancer le surprenant nageur dont les dents de sabre brillent sous la lune rousse.
Cuch évalue ses chances. Dans quelques mètres il sera sur la rive, à découvert, sur une clairière n’offrant aucun abri, aucune cachette. L’animal l’aura rattrapé bien avant qu’il n’atteigne la forêt. La seule solution est de faire face à l’animal ; les chances du garnement sont plus maigres que les économies de sa pauvre mère. Au moment où Cuch pose le pied sur la rive, sa peur s’est évaporée. Il sent tout son corps se dissoudre et s’expanser. Il est dans un drôle d’état, étonnamment léger, détaché par l’esprit. Ses sens sont aiguisés comme jamais et il ne sent plus ses membres, pas à cause de l’eau gelée, non, car ses membres à lui sont chauds et il peut les bouger aussi vite que court son esprit. En une fraction de seconde il a traversé la clairière telle une bourrasque. Autour de lui tout tourne au ralenti. Les arbres sont des géants ivres qui s’effeuillent lentement dans une danse lascive. L’acuité du jeune garçon est telle qu’il peut voir l’enchevêtrement de leurs racines six pieds sous terre. Et aussitôt il s’enracine lui aussi plus solide qu’un chêne centenaire. Il concentre toute son énergie dans un petit point de son corps et il devient ce point ; un atome au centre de l’univers si infiniment petit qu’il possède l’infiniment grand. Un point d’inertie qui possède la vitesse de la lumière. Cuch est en communion avec les éléments. C’était donc vrai.
— Le centre possède tout le cercle, se dit-il.
Dos au sanglier il le voit, ou peut-être qu’il le sent, à peine à un mètre de lui avancer avec la lenteur d’un escargot. Pourtant l’animal charge à pleine vitesse, mais Cuch pourrait faire trois fois le tour de la clairière avant que la bête ne soit sur lui. Il se demande s’il n’est pas en train de rêver. De toute façon il doit rester dans cet état de conscience sous peine de redevenir Cuch Bradock, le vulnérable enfant. Haut dans le ciel croasse un grand corbeau blanc. Ses ailes illuminent la nuit comme deux astres. Cuch se frotte les yeux devant cette vision surréaliste, mais il n’a pas la berlue.
— Si je ne rêve pas, se dit-il, alors je suis devenu fou.
Le sanglier se rue sur lui mais Cuch n’est plus là, il s’est échappé du continuum espace-temps et le sanglier en plein bond sent ses entrailles se déchirer. Il s’élève dans les airs, projeté à 6 mètres de là par Cuch qui lui a plongé avec une force prodigieuse la lame et le manche de son couteau dans le cœur.
Cuch vient de faire sa toute première rencontre avec Cuchulhain son alter ego. L’un dans l’autre, ils s’approchent du sanglier qui gît la cage thoracique béante. Ses yeux sont clos, sa hure sereine comme s’il dormait d’un sommeil profond peuplé de rêves de truffes. Cuchulhain, l’alter ego de l’enfant sent ses forces l’abandonner. Cuch s’évanouit.
Partie 1
Aux commencements

1
— Vous savez, Madame Le Petit, l’épilepsie est la maladie neurologique la plus fréquente après la migraine. Un traitement adapté est la condition sine qua non à une vie normale, dit le médecin d’un air faussement embarrassé.
La maman de Jean est effondrée.
— Mais quelle en est la cause ? demande-t-elle, les mains crispées sur son sac à main.
— On ne sait pas vraiment, Madame. Comme quasiment toutes les crises tonico-cloniques, elles sont idiopathiques.
— Parlez clairement s’il vous plaît docteur.
— Excusez-moi Madame. Les crises tonico-cloniques sont généralisées, c’est-à-dire qu’elles touchent les deux hémisphères cérébraux en se manifestant comme vous avez pu le constater par des pertes de connaissance, des mouvements convulsifs avec morsure éventuelle de la langue etc… Mais on ne connaît pas leur origine. Chez votre fils nous n’avons décelé aucune malformation cérébrale congénitale, pas d’antécédents d’encéphalite ni de maladie neurologique évolutive et il n’a jamais eu de traumatisme crânien, nos analyses ne révèlent pas non plus de maladie cérébrale sous-jacente, tel qu’un problème cérébro-vasculaire ou une tumeur, ce qui dans votre malheur est tout de même préférable. Dans ces cas-là on suppose que l’épilepsie est la conséquence d’un déséquilibre de certains messagers chimiques qu’on appelle les neurotransmetteurs, mais ce n’est qu’une théorie. En fait, cette pathologie est affective et non organique, aussi, le traumatisme occasionné par le décès de feu votre mari a probablement été un catalyseur qui…
— Mon fils devra-t-il suivre un traitement à vie ? le coupe-t-elle.
— Oui Madame, et malheureusement 30 % des patients présentent à moyen ou long terme une résistance aux médicaments, ce n’est pas sûr mais il faut tout de même s’y attendre. Dans un premier temps nous utiliserons un médicament à base d’acide valproïque parfaitement adapté aux enfants, la dépakine, qui bloque l’influx électrique dans le cerveau, inhibant considérablement les réactions des neurones qui provoquent les crises.
— Alors on ne guérit pas de cette épilepsie ? Et si mon petit Jean ne supporte pas vos cachets ou s’ils n’ont qu’un effet ponctuel comme vous dites ?
— Il y a toujours l’électro stimulation ou, dans les cas extrêmes, la chirurgie, mais sur ce point les spécialistes tâtonnent encore.
Le visage du médecin s’empourpre légèrement.
— Mais nous n’en sommes pas là Madame Le Petit.
Il adresse un clin d’œil paternel à PJ (surnom de Jean Le Petit) assis à côté de sa mère, tentant ainsi de les rassurer tous les deux. Mais il n’obtient pas l’effet escompté.
Le mot « chirurgie » provoque chez Nicole Le Petit une crise d’hystérie. Elle pousse un cri strident qui vrille les tympans du docteur, puis elle s’effondre en larmes sur son bureau. Le contraste des seins blancs de la jeune femme endeuillée qui gigotent dans son décolleté noir, au rythme de ses épanchements lacrymaux, donne une érection honteuse et inavouable à l’éminent psychanalyste.
PJ, assis à côté d’elle, est impassible. Le garçonnet pense que sa mère est bête et surtout qu’elle se fiche pas mal de lui. Elle pleure son père, ce salaud après tout ce qu’il leur a fait subir, à elle et surtout à lui. Ce docteur, avec son air suffisant, il le trouve bête lui aussi. Il se fiche pas mal de ses malheurs.
Madame Le Petit sort son mouchoir pour éponger ses yeux rougis et confie au docteur qui, le visage grave circonstancié, lui saisit la main :
— Ça a été si brutal vous savez, mon mari est parti depuis trois mois et je n’arrive toujours pas à m’y faire. Il s’est jeté dans la Seine sous les yeux de notre fils, vous imaginez le traumatisme ? Il nous manque terriblement !
PAS à MOI !!! aimerait hurler PJ, mais il ne dit mot.
— Comment vais-je faire toute seule avec notre fils, un enfant si fragile ? La mort de son père a été un tel choc pour lui.
NON, JE M’EN FICHE, JE M’EN FICHE ET C’EST BIEN FAIT ! continue PJ dans sa révolte intérieure.
— Je ne parviens plus à communiquer avec lui. Parfois même, il me fait peur.
Le docteur Wilfried reprend la parole.
— Calmez-vous Madame, le décès est encore récent mais, vous savez, vous allez refaire surface, croyez-moi. Je vais vous prescrire quelques tranquillisants. Il attrape un stylo et une feuille d’ordonnance et, tout en écrivant, il poursuit :
— Concernant votre fils, pourquoi ne pas me le confier en psychanalyse ?
JAMAIS, T’ES UN NUL, T’ES UN NUL . Mais le visage fermé de PJ ne traduit rien du conflit qui bouillonne en lui. Seules ses petites jambes maigrelettes perdues sous le large fauteuil en cuir du cabinet, s’agitent comme des baguettes de tambour. Il déteste vraiment ce docteur Wilfried, qui lisse ses moustaches avec un air supérieur ; il hait la façon qu’il a de regarder sa mère et il hait sa mère pour tout ce qu’elle lui a laissé subir. Il hait le monde entier qui semble se moquer de lui. La souffrance cimentée par la confusion a insidieusement emmuré le petit garçon dans son silence, au lieu de le pousser à s’exprimer. Le sentiment de solitude a glacé l’intérieur de ce petit corps et l’hiver rigoureux dans son cœur menace de faire éclater les canalisations de cet être à la personnalité complexe.
Malgré son jeune âge, PJ ne fait plus la différence entre l’amour et la haine depuis longtemps, ambiguïté qui ne fera que croître à l’adolescence. Son amour pour son père violent l’a replié un temps dans sa féminité, où il est devenu passif à l’image de sa mère, pour être l’objet de cet amour paternel inexistant. Il a refoulé ainsi, et pendant des années, toute son agressivité. Quand son père, ivre la plupart du temps, le frappait à coups de poing ou de ceinturon, Jean croyait qu’il le battait pour le rendre meilleur, il croyait que c’était pour son bien et qu’il le méritait. Et puis comment en vouloir à ce père qui faisait tout ce qu’il pouvait pour le nourrir ? Il ne faut pas lui en vouloir, il est très triste, disait maman. Triste, triste les jours de paye où les taloches volaient bas. Triste les soirs où il perdait de l’argent en jouant aux cartes avec ses collègues de l’usine et qu’il le réveillait en braillant après sa mère ou qu’il venait lui coller une rouste s’il avait le malheur de pleurer. Triste ce fameux soir de janvier lorsqu’il y a eu cette compression de personnel à l’usine et qu’il a assommé PJ avec la soupière et que le potage brûlant l’a ébouillanté. Son père n’a pas perdu son emploi finalement, mais lui, il a eu des cloques dans le cou pendant deux semaines. PJ a appris très tôt à faire rimer amour avec châtiments. Puis il s’est mis à exprimer cette agressivité enfouie. Il inversait les rôles en reproduisant le même schéma sur ses animaux domestiques. C’est ainsi qu’il a étouffé Bouboule, le hamster, qu’il a donné son poisson rouge au chat de la voisine et qu’il a balancé Youki du balcon de leur appartement du cinquième étage. Tous ces assassinats étaient passés pour des accidents.
À part endetter sa mère, le professeur Wilfried n’a pas servi pas à grand-chose. Cependant, une partie des dettes a été effacée quand Nicole est devenue sa maîtresse.

2
Cuch Bradock passe son temps à arpenter les marais dans la région sauvage du Burren, au sud-ouest de l’Irlande, en compagnie de son père de substitution, le druide Cathbad qu’il a pris avec sa mère, mentalement déficiente, sous son aile.
Ça fait des semaines que le gosse fait l’école buissonnière et l’instituteur du village ne s’en plaint pas. On se passe volontiers d’une forte tête de 11 ans et d’autant plus lorsque le garnement pèse déjà plus de 80 kg.
Toute la journée Cuch suit les enseignements de Cathbad. Il n’apprend pas à écrire ni à compter car son professeur ne sait ni lire ni écrire ; mais il découvre les secrets que recèle la nature, y compris la nature de l’homme.
Cathbad est un professeur épatant. Toujours à l’écoute il n’essaie pas de faire rentrer son élève dans un moule, au contraire.
— Tu sais Cuch, depuis la nuit des temps, l’homme ne supporte pas la différence car la normalité le rassure, lui confie-t-il un jour alors qu’ils cueillent des géraniums et des campanules derrière la cabane dressée sur pilotis du vieux sage.
— Pourquoi qu’il est comme ça, l’homme ?
— Parce qu’il a peur.
— Moi, j’ai peur de personne, Cathbad, de personne. Même pas du père Flanagan qu’a piqué mon vélo quand je maraudais ses cerises.
Cuch fronce les sourcils en serrant les poings.
— Je sais que tu n’as peur de personne, fils, c’est bien. Mais ce qu’il te faudra surtout combattre ce sont des peurs infiniment plus profondes. Elles sont parfois dures à cerner, les peurs, elles jouent à cache-cache sans relâche.
— Comment on fait pour les trouver, alors ?
— Pour les piéger, la meilleure méthode du vieux braconnier de l’invisible que tu as en face de toi, c’est de ne jamais avoir peur d’avoir peur. C’est ainsi qu’on les débusque, car elles se cachent dans le jardin des illusions.
— C’est quoi le jardin des illusions ?
— Le jardin des illusions, c’est la part indisciplinée de ton enfant intérieur. C’est le garnement qui te mystifie pour que tu refoules tes angoisses et déguise les lâchetés en bravoure. Plus tu te mens à toi-même, plus la peur est profonde.
Cuch se gratte la tête en regardant Cathbad, il n’est pas sûr d’avoir tout compris. Cette peur terrée dans le cœur des hommes, s’attrape-t-elle comme une maladie honteuse ?
Cuch imagine la peur comme une bestiole microscopique qui pollue le sang des hommes. Il est soudain pris de démangeaisons. Il préférerait attraper la peste ou le choléra plutôt que d’être frappé de peur aiguë.
Il se demande si comme Cathbad il ne devrait pas purifier son sang à l’aide de quelques sangsues du marais.
— Moi aussi j’en ai des peurs cachées ?
— Tout le monde en a, dit le vieux mage. En tout cas, tous les hommes ordinaires, c’est à toi de les trouver et de les vaincre. Même le meilleur des Filid 1 ne peut le faire pour toi.
— Même toi ?
— Même moi. En attendant, va me fendre du bois, veux-tu ?
Cuch s’exécute. Cathbad le regarde s’éloigner une cognée à la main dans la clairière baignée de soleil. Vue de dos, l’ombre qui se découpe à 15 heures dans l’herbe drue est celle d’un géant. L’ermite lui-même oublie souvent qu’il a affaire à un enfant. Cathbad s’assoit sur son rocking-chair devant la maison pour réfléchir sous le grand frêne. Il semble y puiser sa sagesse.
Il retrousse les longues manches de son pull élimé tout en se balançant. Derrière le grand arbre, les roseaux léchés par la brise légère rythment le chant des oiseaux de leurs feuilles frissonnantes qui vibrent comme des tambourins.
Le vieil homme pourra bientôt partir. Lug 2 a mis Cuch sur sa route et bientôt, il devra le laisser suivre son chemin. Le fils devra dompter les forces qui l’habitent et remplir le contrat.
Il est si jeune et pourtant déjà le temps presse. Cathbad, le Maître, se fait vieux même pour cette planète. L’heure de son ascension est toute proche et il a tellement de choses à enseigner à ce fils de la Providence avant de rejoindre le grand Sidh 3 . Il a vu en songes la confusion tapie dans le cœur du garçon comme une panthère prête à bondir pour le déchiqueter de l’intérieur, car Dagda 4 et Ogma 5 se disputent ses faveurs. ê tre en proie à la convoitise de plusieurs Dieux est une épreuve dont on sort grandi ou dont on ne sort pas.
Le druide fléchit la tête en amenant son menton sur sa poitrine, puis la redresse vigoureusement pour rejeter ses longs cheveux blancs vers l’arrière, dégageant son front buriné en regardant vers le ciel.
Les énergies nouvelles qui font vibrer et tourner la terre de plus en plus vite ont une saveur inconnue. Le Filid s’est débarrassé de bon nombre de rituels aujourd’hui désuets, mais il parle toujours aux Dieux d’hier comme à de vieux copains. Il soupire.
Cuch devra bientôt fuir le pays, la suite de son histoire ne se déroule pas là, mais il reviendra un jour. Il faut qu’il le lui dise.
— Ne prends jamais pour argent comptant les paroles des plus influents, mon fils, car leurs propos seront toujours du venin à ton égard. Le diable n’existe que dans l’esprit des hommes imparfaits et ce sont ceux qui bien souvent cherchent le pouvoir.
Et puis il faut qu’il lui dise, qu’il lui dise au petit. En aura-t-il la force ?
Cathbad crache par terre. Il entend derrière la maison les coups sourds et réguliers que le jeune colosse assène avec violence depuis tout à l’heure.
Cathbad se lève lentement de son siège et rentre dans la cabane en traînant des pieds. Le druide jette dans le poêle deux bûches de noyer, puis attrape le broc d’eau posé sur l’étagère de l’entrée et remplit d’eau de source une gamelle en inox avant de la poser sur le feu. Le vieil homme jette quelques feuilles de thé et un clou de girofle dans la casserole puis ressort et appelle :
— Cuch Bradock ! Le thé sera prêt dans cinq minutes !
Quelques minutes plus tard Cuch arrive, ruisselant de sueur.
— J’en ai coupé au moins trois stères ! dit-il fier de sa performance.
— Alors assieds-toi, tu as bien travaillé.
Cath sert le thé pendant que le gamin commence à dévorer les galettes de sarrasin posées sur la table.
C’est l’heure où le druide conte des légendes celtes à l’enfant avant qu’il ne rentre au village retrouver sa mère. Cuch doit d’ailleurs son nom au héros mythologique Cuchulhain, demi-Dieu à la force herculéenne.
— Il était irascible comme toi, lui dit souvent Cathbad. Tu as sa force, son tempérament et aussi sa crinière flamboyante.
Les longues mèches de ses cheveux emmêlés qui tombent sur ses arcades sourcilières proéminentes et sur son cou de taureau sont la fierté de Cuch.
Comme son héros, Cuch voudrait posséder un javelot de foudre, l’arme magique qui aida Cuchulhain à tenir tête seul face aux armées de toutes les provinces d’Irlande liguées contre l’Ulster, pour s’emparer du taureau mythique, « le brun de Cúailnge ». Alors il se fabrique des javelots avec du bois de frêne et exerce son adresse en chassant les lapins et les perdrix qui pullulent dans le coin.
— Tu sais, Cath, je crois que ma mère a peur !
— Peur… et de quoi donc ?
— Elle a peur du père Cunnigham. Depuis que sa femme n’est plus là, il n’arrête pas de tourner autour d’elle, dit Cuch en mâchant sa cinquième galette. Déjà avant elle avait peur, mais là encore plus. Tous les dimanches il vient lui offrir des fleurs et des légumes de son jardin. Il a un drôle de regard, et elle… elle n’ose pas refuser.
L’ermite reste immobile, mais son visage émacié devenu blême exprime sa colère contenue.
La mère de Cuch est une brave femme que la vie n’a pas épargnée. Elle a le cœur pur comme tous les simples d’esprit. Malgré un léger handicap mental dû à des convulsions au cours de sa petite enfance, Marion a travaillé dur dès l’âge de 13 ans dans l’usine de textile qui se situe entre le village et Galway, quand sa mère fut emportée par la mauvaise grippe. Son père qui ne s’en est jamais remis a vite sombré dans la folie et il s’est pendu deux ans plus tard. On a retrouvé sur lui une photo de sa femme et une lettre incohérente adressée à sa fille, signée de sa main. Marion a vécu seule dès lors dans une maisonnette jouxtant la fromagerie, à l’écart du village. Cathbad l’a prise sous sa protection lorsqu’elle s’est fait violer à l’âge de 15 ans par plusieurs gars du canton, ou d’ailleurs, un soir de la Saint-Patrick. On raconte que c’est encore lui qui a soigné ses chairs enflammées avec des mixtures à base de miel et de nids d’hirondelles broyés.
Dans tout le village on a d’abord accusé la pauvre fille d’avoir provoqué le drame, ou pire, d’avoir inventé cette histoire pour ne pas être jugée du fait qu’elle s’adonnait à la luxure. Chacun y allait de bon cœur en inventant des histoires abominables. Tantôt on l’aurait vue dans le cimetière à minuit allongée sur la tombe de son père à faire des trucs avec un crucifix jusqu’à ce que du sang noir gicle de son entrejambe, tantôt un autre l’aurait vue masturber les chevaux de Mac Donald dans les pâturages derrière la colline des Trois diables pour s’asperger ensuite le visage de la semence tout en proférant des incantations. Un autre l’aurait vue forniquer avec des boucs.
— C’est normal, voyez-vous, disaient les grenouilles de bénitier, elle a hérité de la beauté de sa mère et de la folie de son père, comment voulez-vous ? Et puis le vieux fou doit lui apprendre la sorcellerie pour qu’elle envoûte ses partenaires.
Les années ont passé et la jeune femme handicapée, jadis choyée par ses parents, a appris à vivre en recluse, seule avec l’enfant du péché conçu lors de son viol au soir. S’ils n’avaient pas été protégés par le Filid, on les aurait sans doute chassés du village.
— Ne t’inquiète pas, Cuch, on va nouer l’aiguillette, dit Cath.
— Nouer quoi ? reprend le gamin.
— L’aiguillette. On va rendre ce vieux bouc si impuissant à l’acte de Vénus qu’il n’importunera plus ta mère, je te le promets.
— Super, comment fait-on pour nouer l’aiguillette Cath ? demande le glouton en s’attaquant à un pot de confiture de coings.
La bonne nouvelle lui a donné un regain d’appétit.
— D’abord il nous faudra trouver un loup.
— Un loup ? Mais il n’y en a plus par chez nous, Cath !
— Tous les soirs à la tombée de la nuit il y en a un qui vient s’abreuver à l’étang des vierges au nord-ouest du marais à 8 miles d’ici.
— Mais comment tu sais ça !
Le druide secoue la tête en souriant.
— Je le sais, c’est tout. L’heure n’est pas aux questions. Écoute bien. Tu viendras avec moi cette nuit poser un piège si tu veux.
— Oh oui, oui, Cath crie Cuch en bondissant de joie. Et après, qu’est-ce qu’on fait avec le loup ? On le tue ?
— C’est hors de question, fiston.
Alors Cathbad invite son jeune élève à s’asseoir en lui montrant le tabouret de son long index décharné.
— Tu vas juste prendre quelques poils sur la queue de l’animal, après le lui avoir demandé.
— Moi ?
— Oui, toi, tout ira bien, ne t’inquiète pas, je serai là, ne l’oublie pas. Puis tu iras chez ce vieux bouc avec les poils de notre ami le loup dans ta main et tu l’appelleras de l’extérieur. Dès qu’il sera sorti, tu feras un nœud avec les poils de l’animal et tu les fourreras dans ta poche ; il ne faut pas qu’il te voie, puis tu me l’apporteras. Le reste, c’est mon affaire. Tu as entendu ?
— Oui, je te l’amènerai. Mais je lui dis quoi au vieux ?
— Vous êtes voisins, tu trouveras facilement un prétexte. Une poule qui est sortie de l’enclos, le loquet de la remise qui est cassé. Que sais-je ?
— Et c’est tout ?
Le gamin est presque déçu.
— Oui, c’est tout. Il sera ensuite plus inoffensif qu’un châtré et ta mère n’aura plus lieu d’avoir peur de lui.
— Génial, tu es le meilleur des druides, Cath !
— Et toi, sois un bon élève, ne me déçois pas, répond le vieux en posant un regard bienveillant sur Cuch. Puis il ajoute :
— Et pas un mot à ta mère, réglons ça entre hommes, d’accord ?
— Oui Cath ! fait Cuch en clignant de l’œil pour sceller le pacte.
— Bien, rentre chez toi maintenant, j’ai du travail et retrouve-moi ici à la tombée de la nuit.
— D’accord, à tout à l’heure Cath !

3
Cuchulhain Bradock file d’un bon pas. Il est heureux d’avoir annoncé au druide que tout est rentré dans l’ordre.
En empruntant le sentier qui mène de la clairière à l’orée du bois, il distingue au travers des feuillages, à une cinquantaine de mètres devant lui, la silhouette d’une femme aux formes pleines qui avance dans sa direction. Il est tellement rare de croiser quelqu’un de ce côté-là que Cuch surpris, ralentit. Il est même tenté de se cacher dans le sous-bois. Mais de peur d’avoir été vu lui aussi, il n’en fait rien. Lorsqu’il est assez près pour croiser son regard, il se rend compte que c’est une toute jeune fille, seize ans tout au plus. Les grands yeux de la fille sont mauves comme les orchidées épiphytes qui poussent jusqu’à la cime des arbres du Burren. Il est hypnotisé par son regard. Elle fredonne, bouche fermée et sa voix cristalline est si légère qu’elle semble s’évaporer de son crâne.
— Bonjour, dit-elle !
Ses yeux d’une profondeur incroyable distillent une mélancolie lointaine. Elle doit venir d’Arcturius.
— ’Jour… répond l’adolescent balourd en baissant la tête timidement. Il plante ses poings dans ses poches et se balance d’un pied sur l’autre.
— Es-tu le fils de Cathbad ?
— Non, c’est mon ami !
— Comment t’appelles-tu ?
— Cuch. Et toi, qui es-tu ?
— Je m’appelle Manon O’Folay, je vis au nord de Galway sur les rives du lac Corrib.
— Je viens consulter ton ami le Filid, il est, parait-il, vraiment incroyable !
— Pourquoi t’es venue le voir ?
— Ça n’est pas ton affaire. Nous ne sommes pas encore amis que tu voudrais tout savoir de moi ? dit-elle en souriant.
Cuch hausse les épaules.
— Je n’ai pas d’amis, seulement Cath ! lui crie le garçon. Puis il détale, ramassé et véloce comme un sanglier.
— Cuch, attends !
Il a filé. Drôle de garçon se dit-elle en se retournant pour le suivre du regard. Le chemin forestier d’où il est sorti comme une balle forme un canon sombre et étroit à la mire duquel on aperçoit la cabane. D’ici on pourrait croire qu’à son orée l’esprit de la forêt a posté des snipers pour tenir en respect quiconque voudrait s’aventurer de ce côté du Burren.
L’endroit est étrange et envoûtant, pourtant elle se sent chez elle. C’est comme si ici, le temps n’avait pas de prise. Elle se retourne finalement et poursuit son chemin.

— Comment t’appelles-tu ? dit le Filid sans se retourner.
— Manon… Manon O’Folay !
Le Filid est affairé à ranger ses bouquins. Des vibrations de la jeune femme émanent quelque chose de particulier, quelque chose qu’il attendait, mais bien sûr elle n’en sait rien, comment le pourrait-elle ? Cathbad se retourne lentement.
Il prend de longues secondes pour la regarder au travers ses yeux mi-clos, semblables à deux meurtrières. Cathbad sourit enfin à la jeune fille intimidée.
— Je suis la nièce de Brona O’Folay qui vit ici au village et j’y vis moi-même depuis quelques années.
Cathbad se balance, les yeux toujours mi-clos, et la jeune femme se demande s’il ne va pas s’endormir debout.
Il demande :
— Tu es chanteuse, pas vrai ?
— Oui, mais comment ?
— Comment je le sais ? Il n’y a là rien de sorcier là-dedans ma fille, c’est tout bonnement ta tante qui me l’a dit. Tu es chanteuse alors chante-moi une chanson.
— Mais je ne suis pas venue pour chanter, je…
— Je sais pourquoi tu es venue. Chante-moi une chanson folklorique de chez nous, ainsi je capterai ton essence.
Manon toussote puis elle commence à entonner la mélodie de « The wind that shakes the barley ». Le visage apaisé du druide la rassure. La voix au timbre cristallin se pose, envoûtante et porteuse du rêve celtique qui envahit alors l’espace. Cathbad s’enveloppe de sa chaleur comme le berger de sa peau de mouton, avant de pénétrer la lande désertique du cœur de la jeune femme, balayé par des vents contraires. Il voit les ciels changeants de son âme chargés du rouge passionné, eux-mêmes cernés par des nuages noirs et lourds menaçant les récoltes à venir. La voix monte soudain plus haut que les falaises du Moher et la pureté de son cristal menace de se rompre.
Le Filid sent les vagues et le vent s’engouffrer dans les failles rocailleuses de ses tourments. La mer se déchaîne et il voit la mer, la mère dans sa dérive impitoyable. L’enfant pour montrer qu’elle existe se met à grossir. Tout vient de cette pensée. Elle doit se libérer de cette pensée fausse. Plus elle grossit, plus l’enfant s’isole. Elle s’interdit ainsi de recevoir de quiconque l’amour que cette mère n’a pas su lui donner. Le magicien, immobile, les yeux fermés, dénoue en quelques minutes les mémoires erronées de la jeune chanteuse et il la peint, l’imprime sur la toile des champs subtils, menue et resplendissante telle qu’elle doit être.
Quand Cathbad ouvre les yeux, la jeune femme sanglote en essuyant les embruns salés qui illuminent son visage rond et lisse. Elle sent des vagues de tristesse et de frustration quitter son corps, puis un amour inconditionnel l’enveloppe tout entière. Le Filid pose ses deux mains sur sa tête et elle continue à chanter. Il émet des sons rauques et caverneux en respirant profondément. Puis, ce qu’elle qualifiera après coup de première partie de la séance, se termine.
Comme chaque fois que Cathbad franchit les portes du Sidh pour aller voir de l’autre côté de la conscience, il en revient épuisé. Cela, la jeune Manon O’Folay s’en rend compte. Cette fois le voyage a été bref mais d’une rare intensité. Les gens de Dana lui ont ouvert grandes les portes de la perception. Cette petite est une âme nouvelle, elle a été appelée ici pour être réglée avant une mission qui échappe au médium. Le niveau vibratoire de la petite est extrêmement élevé. Le druide tremble en marmonnant. Quel rôle doit-elle jouer ? La source… la source ne lui a pas donné l’accès au dénouement final… mais elle fait partie d’une Trinité… quoi d’autre ? rôle d’absorption… sous haute protection… oui !
Manon ne comprend pas les bribes de phrases proférées par le druide. Il s’exprime dans une langue inconnue, un mélange étrange composé de gaélique, d’anglais et Dieu sait quoi encore. Le vieil homme lui demande de s’asseoir et lui-même s’assoit en face d’elle. Il emprisonne les mains de Manon dans les siennes en silence et médite. Elle se sent si légère qu’elle pourrait léviter sur sa chaise au cuir fendu.
Pour la première fois de sa vie, son esprit est libre. Les pensées qui s’enchevêtraient dans les méandres de son cerveau ont disparu. Dans son corps, des canaux, des circuits véhiculent une douce lumière blanche. En face d’elle, le vieil homme au visage parcheminé reste silencieux. C’est à peine si ses lèvres frémissent. Jamais elle ne saura ce que ses guides lumineux qui l’entourent en permanence lui ont révélé à cet instant.
— Elle arrive tout droit de la source… êtres purs… toujours investis d’une mission spirituelle très élevée… début de la vie terrestre très difficile pour ces êtres d’exception… aucun repère… Ils doivent s’habituer à leur enveloppe charnelle… obéir à des codes totalement nouveaux et restrictifs… Aucune mémoire antérieure ne peut dicter leur conduite… Il faut s’approprier un corps sans en avoir lu le mode d’emploi… Aucun comportement dicté par la mémoire de l’espèce… Pôle féminin… Il faut qu’elle apprenne seule… Ton travail s’arrête là… L’un ouvrira la porte… l’autre l’absorbera… ou ?
Les guides se sont débranchés. Ça n’était jamais arrivé.
Il savait qu’il croiserait un jour sa route, mais il ne l’a pas sentie venir. Après un long silence pesant, Cathbad dit à Manon d’une voix presque inaudible :
— Ce qui t’a amenée ici a été dicté par des principes universels et sacrés. Tu es venue auprès de moi chercher des enseignements dont tu auras besoin plus tard. Sache tout d’abord que ton désir le plus cher se réalisera, mais il n’est qu’une illusion, un tremplin qui te propulsera vers les cieux ou te plongera dans les abysses. Mon rôle est de t’avertir.
Ses longs cheveux blancs collent à ses tempes et son cou décharné ruisselle. Mais son visage, si pâle quelques minutes plus tôt, a repris petit à petit ses couleurs.
— Mais vous ne m’avez même pas demandé pourquoi je suis venue vous voir, dit la chanteuse avec une voix d’enfant.
— Parce ce que c’est écrit au milieu de ta figure. Tu seras une chanteuse renommée, adulée dans le monde entier. Ta voie est dans ta voix, mais la première transformera la seconde. Ton embonpoint qui te tracasse tant n’est qu’un symptôme destiné à t’amener ici. C’est déjà un souvenir effacé de la mémoire de tes cellules. Leurs codes se sont modifiés, et je vais te donner un traitement qui permettra d’accélérer les choses. Sache que ton succès sera aussi ta souffrance et tu devras gagner ta rédemption. Il te faudra rester enracinée et vigilante aux signes que la source a semé sur ta route. Ne t’égare pas en chemin.
— Oui, oui. Mais pourquoi suis-je grosse ? demande la jeune femme.
— C’est la peur de t’ouvrir aux autres qui a modelé ton corps. Paradoxal pour une jeune femme qui rêve d’être adulée, non ? L’embonpoint est un rempart idéal et la solution masochiste parfaite que tu as trouvée pour saborder ta carrière future, en t’épargnant, de surcroît, d’assumer ton autorité. Il est aussi la solution pour être vue par celle qui ne te voit pas, ta mère. En résumé, tu es responsable de ce qui t’arrive. Mais cette autopunition n’a plus lieu d’être.
— Ma mère, bien sûr, réalise Manon. Oh merci, merci Cathbad, et elle pleure à nouveau. Ce ne sont plus que les larmes de la délivrance.
— Ta mère t’aime, mais elle n’a pas su, n’a pas pu, te le montrer. Ce manque a fait partie de ton apprentissage. Il y en aura d’autres. Il te faudra les accueillir jusqu’à ce que tu puisses les voir flotter comme de petits cailloux blancs au-dessus de la fange émotionnelle. Les accueillir puis les remercier pour l’enseignement qu’ils t’auront apporté et puis alors il faudra te pardonner. Ensuite, immanquablement, ils se dissiperont, s’évaporeront comme une brume d’été. Voilà les enseignements que je te livre. Ta mission va bien au-delà de ce que tu peux imaginer dans tes rêves les plus fous. Tu sais déjà tout ce que je te dis, tu l’as juste oublié pour un temps.
Manon regarde le vieil homme. Le soleil reflète dans ses cristallins mauves toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Cathbad s’est tu. Il prend une profonde respiration.
— Pour finir tu vas suivre quelques consignes. Change d’abord tes habitudes alimentaires. Il te faut manger peu et souvent comme la belette et non en grande quantité comme l’ours qui fait du gras avant l’hibernation. Et puis je vais te donner quelque chose qui t’aidera à éliminer la rétention d’eau dans ton organisme.
Alors Cathbad traverse la pièce. Il déplace quelques bocaux rangés sur l’étagère en pin près de la fenêtre du fond et il revient avec un bocal poussiéreux plein d’une mixture grisâtre.
— Il s’agit d’une recette à base de limaçons rouges. Tu en boiras deux cuillères à café tous les matins à jeun, pendant vingt jours !
— Beurk !
— C’est très efficace, insiste le Filid.
— Entendu ! acquiesce-t-elle en hochant la tête.
— Il est temps pour toi de partir, Manon ! dit Cathbad.
— Je reviendrai ! promet-elle.
— Je sais !
— Forcément !
Ils rient tous les deux et la jeune femme embrasse la joue parcheminée du vieil homme. Elle s’en va. Le druide la regarde partir. Quelque chose a changé dans sa démarche. Elle a l’allure d’une Diva.
Sur le perron, caché derrière le rocking-chair de Cathbad, Cuch regarde s’éloigner, lui aussi, la jeune fille aux yeux mauves au travers le tissage ajouré du dossier en osier blanc.
Il a suivi toute la scène accroupie et les yeux écarquillés devant la mansarde aux carreaux fendus. Il n’en a pas saisi toute la mystique, mais la beauté de Manon l’a fasciné. Il en est tombé éperdument amoureux en la croisant tout à l’heure dans la forêt et a rebroussé chemin au risque d’être pris en flagrant délit d’indiscrétion par son vieux maître.
Partie 2
L’involution
1
Sous le sirocco du séchoir, la peau fine et blanche de la diva rosit de bonheur. Des frissons parcourent son cuir chevelu et sa crinière rousse gonfle dans le miroir ancien constellé de chiures de mouches. Les domestiques, ça n’est plus ce que c’était. Cette brave Miranda perd la vue et de toute façon, elle a toujours été plus une confidente qu’une fée du logis.
De larges cernes encadrent les deux améthystes diaphanes immenses, qui ont fait tourner des têtes aristocratiques et couronnées dans le monde entier. Ses pommettes hautes, ses joues creusées et son visage triangulaire donnent à diva Banshee l’air d’un chaton efflanqué.
Malgré les ridules qui contournent ses yeux comme des ruisseaux que les nombreuses crues ont doucement ravinés, ces derniers conservent l’éclat d’une jeunesse inaltérable.
Banshee ressemble à une adolescente. Ses 17 ans lui chevillent au corps. « On n’a qu’un âge dans la vie… » dit-elle souvent à Miranda « on l’attrape à la naissance et on le garde aussi longtemps qu’on est porté par ses rêves ».
Elle a vendu sa propriété de Hollywood pour s’installer dans le quartier de Venice, à l’ouest de Santa Monica et Marina Del Rey, mais depuis un moment Los Angeles l’ennuie.
Elle a refusé deux fois cette semaine, les invitations à dîner du producteur le plus célèbre et le plus corrompu de Hollywood : Eddie Brolan.
Elle l’a rencontré sur le tournage de Eyes without a face lorsqu’elle entretenait une liaison houleuse et éphémère avec son acteur fétiche, le beau et névrotique Peter Stowe. Depuis, Eddie veut lui faire partager l’affiche avec le prometteur Steven Roof dans son prochain film. Toute autre qu’elle aurait sauté sur l’occasion, mais pour Banshee, c’est hors de question. Elle est comme ça, entière et têtue.
Et puis, elle ne désire plus embrasser une carrière d’actrice. Les ayant fréquentés, elle éprouve une profonde aversion pour les comédiens.

Son idylle avec Peter Stowe l’a presque tuée. Ce type est fascinant et dangereux comme l’héroïne. Elle l’a suivi dans ses délires, entraînée dans l’enfer de ses névroses. En sirotant ses paroles venimeuses, elle s’est crue au paradis. Mais ce comédien génial a élaboré un processus créateur pour ne pas sombrer dans la folie. Cela consiste à harmoniser son masochisme naturel à une rigoureuse discipline d’introspection. Cette alchimie lui permet de distiller des émotions vraies. Le comédien est parfait, mais l’homme complètement fêlé.
Il faut se tenir à distance d’un type comme lui. Il est schizophrène, et la comédie n’est qu’un fil sur lequel il trouve un équilibre précaire. Et puis, il y a l’autre catégorie d’acteurs, ceux qui ne sont pas habités, mais complètement superficiels.
Ceux-là ne s’intéressent qu’à une chose, le fric. Le talent ne les étouffe pas et les scrupules non plus. Ils ou elles sont prêts à tout pour réussir. Banshee préfère encore les musiciens.
La diva ne peut pas dire qu’elle a eu beaucoup de chance avec les hommes. Elle a vécu trois ans avec son premier mari, le batteur Max Alvin. Il l’a fait avorter deux fois et lui a fait perdre un troisième bébé à coups de pied dans le ventre. C’est avec lui qu’elle a commencé à consommer des drogues dures.
Malgré son côté exclusif et sa jalousie maladive, il y avait en lui une générosité qu’elle n’a jamais trouvée chez les acteurs. Sans lui, elle aurait sans doute abandonné le chant.
Elle l’avait rencontré à l’âge de vingt ans. Sa carrière avait décollé trois ans plus tôt, mais suite à une ablation des amygdales ratée, elle avait dû réapprendre à chanter.
L’excision partielle de sa luette lui avait fait perdre son vibrato et elle était désormais incapable de tenir une note longue. Due à sa longue convalescence, sa carrière précoce avait marqué le pas et les critiques l’avaient attendue au tournant.
Max lui avait donné des cours de batterie pendant six mois et avait changé complètement sa façon de chanter, basant son style au phrasé dorénavant très court, sur la rythmique.
Cette façon de chanter plus percutante avait fait de Diva Banshee la pionnière d’un genre musical qu’elle avait baptisé le Boundless Bop. Max lui avait donné la couleur vocale qui l’avait construite telle qu’elle était aujourd’hui. Elle avait été propulsée dans la cour des grands en avril 2002, après sa prestation remarquée lors du grand festival de Jazz de Montreux.

Le public avait été subjugué par cet ovni à la beauté androgyne qui brisait l’image du stéréotype féminin et par la gouaille de ses improvisations. Son style était inclassable. Elle pouvait tout se permettre. On l’avait surnommée Boundless Banshee .
Mais Max ne supportant pas ce succès auquel il avait largement contribué, s’était saoulé et drogué de plus en plus, s’enfonçant dans sa paranoïa. Il la battait régulièrement, jusqu’à lui fracturer la mâchoire en deux endroits. Ils s’étaient séparés mais jamais elle n’avait pu se résoudre à porter plainte. Diva Banshee était devenue une icône. Ses tenues vestimentaires, sa beauté ambiguë et ses yeux d’extraterrestre avaient fasciné l’Amérique entière, puis l’Europe. En quelques mois, elle avait recouvert d’une gangue de poussière les bimbos siliconées. Son style était inimitable car elle prenait toujours son public à contre-pied.

Mais cette ascension fulgurante ainsi que ses fréquentations l’avaient exposée à tous les excès. Le succès l’avait peu à peu isolée et l’héroïne que Max lui avait appris à injecter dans ses veines avait balayé tous ses repères. Elle avait largué Max avant qu’il ne la tue sans jamais comprendre la personnalité alambiquée de celui qui l’avait aidée à se construire pour ensuite ne jamais lui pardonner son succès.
Il avait fini par se pendre dans une sordide chambre d’hôtel de l’Illinois. Il était devenu si maigre qu’il s’était lesté les chevilles de peur que son poids soit insuffisant pour lui garantir une mort rapide. Elle lui en avait voulu pour son suicide plus que pour tout le reste.

La Diva pince ses lèvres pour souffler sur la mèche de cheveux qui tombe sur ses yeux et sa bouche émet le couinement d’un ballon de baudruche qui se dégonfle.
Banshee est dorénavant stérile et toxicomane, mais elle a envie de s’en sortir par tous les moyens.
Elle a essayé le Yoga. Elle a rencontré un professeur réputé. Elle se souvient des paroles du maître, lors de leur première rencontre.
— L’eau est le reflet de l’âme, calme et limpide comme un lac des montagnes pour le sage, opaque comme la vase d’une mare pour le menteur, bouillonnante comme une mer déchaînée pour le fou.
— Comment fait-on pour lire dans les âmes ? a demandé la Diva.
— Tu liras dans les âmes des autres quand tu seras capable de lire dans la tienne. Il faut d’abord apprendre la patience, avait répondu le vieil Indien, énigmatique.

La patience. Ce mot seul l’a anéantie. Comment faire pour être patiente quand la torture du manque vous a grignoté la volonté jusqu’à sa dernière particule ? La Diva tremblotante a congédié le Yogi et s’est aussitôt fait un shoot. Leur première rencontre a été la dernière.
La rigueur était un abîme infranchissable qui l’épouvantait, alors elle a décidé de remplacer un vice par un autre, c’était moins difficile. Elle a essayé le sexe, a multiplié les expériences les plus insolites, remplaçant les shoots par des étreintes frénétiques à deux ou à plusieurs. Elle ne s’autorisait plus qu’à fumer de l’herbe. Elle a plongé dans le plus capiteux des péchés capitaux jusqu’à l’impasse d’une alcôve qui lui a fait passer l’envie de goûter au fruit qui aurait pu s’avérer mortel.
Un producteur bedonnant et lubrique, ami d’un ami de Hugh Hefner, l’avait attirée un soir dans une partie fine. Il s’agissait cette fois d’une soirée bondage, quelque chose de très spécial, loin du porno chic des palaces et villas de milliardaires. Cela s’était passé dans un entrepôt sordide près de l’Avenue de Vermont, quelque part à l’ouest de la zone portuaire.

Pour pimenter la soirée, les filles étaient arrivées en limousine, les yeux bandés, excitées et insouciantes. Elles avaient ce soir-là bien trop confiance en leurs compagnons de débauche.
Banshee n’avait senti le danger qu’une fois enfermée dans la pièce au plafond bas et qu’elle avait enlevé le bandeau qui lui couvrait les yeux.
La salle était tapissée d’une épaisse moquette rouge destinée à insonoriser les lieux. Une forte odeur de moisissure l’avait prise à la gorge.
Un Portoricain massif au regard vide, avait refermé derrière eux la porte à double tour. Elle avait lu alors l’inquiétude dans le regard des deux hommes qui les accompagnaient. Ses yeux s’étaient habitués à la semi-obscurité et elle avait vu contre le mur tout un tas d’objets métalliques inquiétants, étalés sur une table faite d’une planche de contre-plaqué posée sur deux tréteaux. Elle avait distingué des menottes, un fouet, des pinces, des barres d’écartement. Trois autres portoricains aux torses nus et tatoués, s’étaient approchés de Sarah Smith, la jeune milliardaire aux formes généreuses, moulée pour la circonstance dans une robe noire très décolletée. Tout avait tourné très vite au cauchemar.

Un des hommes l’avait attrapée par les cheveux et l’avait mise à genoux sans ménagement devant les deux autres. John, son amant illégitime avait tenté de s’interposer. Il s’était fait molesté et s’était écroulé pitoyablement, le nez éclaté. Il sanglotait comme un enfant. Banshee avait compris qu’ils étaient réellement piégés, à la merci de ces pervers. Et personne ne savait où ils étaient.

Et puis, le maître de cérémonie avait surgi d’un étroit couloir comme un ours de sa grotte. Un colosse velu entièrement nu, excepté une horrible cagoule de latex noir qui lui cachait le visage, s’était dressé sous la lumière rouge. Une fermeture éclair barrait horizontalement l’emplacement de la bouche et deux trous montraient ses yeux injectés de sang qui brillaient dans la pénombre. Il avait donné des ordres aux latinos avec un fort accent français. Linda et Banshee avaient été à leur tour jetées à terre, et Mike avait reçu un coup de pied dans l’estomac qui l’avait tordu de douleur. Les portoricains avaient attachés puis bâillonnés John et Mike.

Alors, deux autres types afro-américains étaient sortis de la pénombre entièrement nus. Ils avaient attrapé Linda sous les aisselles et l’avaient trainée à l’autre bout du hangar. Ils avaient disparu tous les trois dans une autre pièce, et les cris glaçants de Linda avaient bientôt été couverts par une musique techno assourdissante.
Pendant ce temps, les Portoricains avaient assis Sarah sur une chambre à air suspendue par des chaînes au plafond, après avoir relevé sa robe jusqu’à la taille. Puis ils avaient menotté ses poignets dans son dos. Elle avait gigoté dans cette position impudique sur la drôle de bouée balançoire. La chaleur était insupportable et Banshee avait cru être en enfer.

L’animal masqué, les yeux exorbités, s’était alors rué sur elle. Elle avait essayé de le mordre et il lui avait balancé une gifle qui l’avait abasourdie. Ses vertèbres avaient craqué et ses cheveux noués au-dessus de sa tête avaient dégringolé sur ses épaules collantes de sueur. Cagoule l’avait saisie par les cheveux et l’avait emmenée avec lui. Elle avait cessé de se débattre. Ils avaient passé un portique et descendu un escalier métallique. Une lumière crue éclairait la cave. Cagoule l’avait jetée sur un matelas qui sentait l’urine. Une caméra était fixée sur son trépied face à elle. à côté du lit, d’autres instruments de torture étaient posés sur un tabouret.

Un haut-le-cœur avait secoué Banshee, qui avait vomi de terreur et de dégoût. Elle était restée un instant agenouillée, puis s’était effondrée sur le matelas crasseux. La violence de ses émotions l’avait alors plongée dans un état second. Elle s’était relevée presque calmement et s’était mise à marcher dans la pièce. Elle ne sentait plus son corps, elle avait l’impression de flotter. Banshee avait tourné autour de l’homme à la cagoule, l’avait regardé en contre-plongée sans qu’il ait semblé la voir, alors elle s’était dressée à sa hauteur, puis plus haut encore. Elle s’était retrouvée au- dessus de lui. Comment était-ce possible ? Ce type mesurait presque deux mètres. Des touffes de poils noirs couvraient ses épaules et sa tête de caoutchouc s’était inclinée comme celle d’un chien d’arrêt. Il avait regardé vers le sol. Alors Banshee avait vu une fille maigrichonne, pitoyablement allongée dans son vomi. C’était elle !

La Diva avait compris à ce moment-là qu’elle était sortie de son corps. Elle flottait dans la pièce, témoin de ce spectacle effroyable. Elle existait, avec la totalité de ses émotions et de ses pensées, mais elle était dans un corps éthérique et invisible, dissocié de son corps physique.
Elle avait focalisé son regard sur Cagoule et avait perçu instantanément l’horreur de ses intentions. Ils allaient tous les cinq périr dans d’atroces souffrances, torturés et violés, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Leurs exécutions allaient être soigneusement mises en scène et filmées par ces déments, qui allaient effacer ensuite toutes traces du quintuple meurtre. Le casting exceptionnel du snuff movie allait permettre à ces criminels de le vendre sous le manteau à prix d’or. Cet endroit était l’antre du diable.
Mais malgré toutes ces considérations atroces, Banshee était légère, si légère qu’elle pouvait traverser les murs et aller chercher du secours. En une fraction de seconde elle s’était retrouvée dehors, près de l’aile nord de l’entrepôt, de l’autre côté de l’avenue de Vermont. Une voiture de police en patrouille était garée deux blocks plus loin, devant un bâtiment désaffecté. En un battement de cils elle s’était infiltrée à l’intérieur du véhicule. Deux policiers y buvaient leur café. La diva leur avait fait des signes, elle avait crié, hurlé, mais ils ne pouvaient ni la voir, ni l’entendre. Puis le conducteur avait redémarré la voiture. C’était fichu. Leur dernière chance de salut allait bientôt disparaître dans la nuit. Alors, au moment où Banshee s’était résignée à accepter son terrible sort, une lumière improbable lui était apparue. Elle sortait de la fenêtre du deuxième étage, juste au-dessus du véhicule de patrouille. L’instant d’après, une pierre avait atterri sur le capot de la voiture. Les policiers en étaient sortis, arme au poing, après avoir coupé le moteur, et Banshee avait remercié l’ange ou le clochard qui lui était venu en aide.
L’instant d’après, la chanteuse était retombée dans son corps physique. Elle s’était sentie alors lourde comme un sac de pommes de terre. Elle avait relevé la tête de son vomi. Le sang lui battait les tempes. Cagoule avait incliné étrangement sa tête comme tout à l’heure. Il était resté ainsi une poignée de secondes, durant lesquelles le cerveau de Banshee avait élaboré mille plans de fuite délirants et irréalisables.
Il fallait gagner du temps et penser à toute allure pour sauver sa peau. La pièce était aveugle, exceptée la lucarne en haut du mur côté nord, là où elle venait de sortir. Elle était étroite mais Banshee devait pouvoir y passer. Mais comment faire pour se débarrasser de cagoule ? Elle avait essayé de se relever, mais son agresseur l’avait repoussée du pied. En retombant Banshee avait senti une douleur violente dans son bras, comme une piqure. Une de ses épingles à cheveux s’était plantée dans son biceps. Cagoule avait ouvert la fermeture éclair qui lui barrait la bouche et avait craché un filet de salive sur le sol. Puis il s’était allongé sur Banshee. Elle s’était laissé faire tandis qu’il déchirait sa robe et baissait sa culotte. C’était sa dernière chance, il fallait viser juste. Le monstre s’était penché sur elle et le bras de la diva n’avait pas tremblé. Banshee avait planté son épingle de toutes ses forces dans l’œil droit du monstre. Cagoule avait roulé sur le côté en hurlant, et elle s’était levée d’un bond. Elle était montée sur le tabouret pour ouvrir la fenêtre, mais cette dernière n’avait pas de poignée. Alors Banshee s’était précipitée vers la caméra en enjambant son agresseur et avait utilisé le trépied pour briser la vitre de la lucarne. Elle avait ensuite attrapé le rebord de la fenêtre et s’était hissée en se coupant les mains sur les bris de verre. L’adrénaline lui empêchait de sentir la douleur. Alors Cagoule, ensanglanté, s’était mis à ramper vers elle. Il lui avait saisi le pied, tandis qu’elle se tortillait pour sortir. Banshee avait réussi à se dégager en lui assénant un violent coup de talon. Elle était sauvée. Il fallait maintenant secourir les autres. Elle avait couru à moitié nue jusque vers les policiers qui venaient de regagner leur véhicule. Dieu merci, ils étaient encore là…
Cette horrible aventure s’était bien terminée. Cagoule et ses complices avaient été arrêtés et avec eux, tout un réseau de criminels. Mais bien que Banshee et ses amis s’en étaient tirés sains et saufs, Sarah, Linda, John et Mike étaient restés psychiquement démolis. Ils avaient tous frôlés la mort, et curieusement, Banshee était la seule à ne pas être traumatisée.

Quand l’inspecteur qui avait pris sa déposition lui avait dit : Il s’en est fallu d’un cheveu, miss !
Elle avait répondu en souriant : D’une épingle à cheveux, plus exactement !
Mais la diva n’a jamais parlé à personne de cette expérience de sortie de corps qui leur avait sauvé la vie. Cependant, cette épreuve lui a permis d’élargir considérablement sa perception de l’existence et sa conception de la nature humaine. L’aventure extra-sensorielle qui l’a transcendée face à l’horreur, lui a fait prendre une hauteur telle que Banshee a comme incorporé d’un coup toute l’étendue spectrale qui va de l’ombre à la lumière. Alors, après coup, une empathie pour ses bourreaux dont elle ne se serait jamais crue capable a commencé à infuser en elle. Dorénavant, elle ne pouvait plus voir les choses au premier degré, car elle ressentait le mal comme une ignorance inhérente à la nature humaine. Elle voyait l’individualité et l’autonomie comme des cadeaux empoisonnés qui séparent l’homme de la connaissance, exposant les assassins comme les victimes à la violence, la souffrance, et tous ses tourments. En réalité, Cagoule et ses complices étaient plus à plaindre qu’à blâmer. Mais à qui donc pouvait-t-elle parler ainsi ?

La diva se sentait seule.
2
— Tu vois Cuch, si nos Dieux étaient si forts, c’est qu’ils observaient la nature pour être en phase avec elle.
L’enfant assis en tailleur regarde le druide qui lève ses longs bras décharnés en regardant le ciel nuageux au travers duquel filtre un faisceau de lumière, pâle projecteur divin braqué sur le mage.
— L’énergie vitale circule dans un cercle. Exactement au centre de ce cercle se trouve la force, l’équilibre, la sérénité.
Cuch boit ses paroles. Il frotte son nez retroussé. De longues mèches rouges obstruent son champ de vision ; il rabat sa lèvre inférieure sur celle du dessus pour les balayer d’un souffle. Il émet involontairement un bruit similaire à celui d’un barrissement qui vient troubler cette scène quasi biblique. L’éléphanteau confus met sa main devant sa bouche mais Cathbad semble ne rien avoir entendu. Il continue :
— Il en va ainsi pour tout ce qui constitue l’univers, du plus petit au plus grand : des cellules de ton corps à l’œil du cyclone.
Le sage se tait soudain. Il pose ses deux mains osseuses sur ses hanches un long moment puis baisse la tête vers l’enfant de 11 ans qui l’observe immobile. Les sourcils en accent circonflexe le vieil homme rompt enfin le silence en interrogeant Cuch.
— Tu ne comprends rien à ce que je te raconte bien sûr, gros nigaud !? Un sourire bienveillant se dessine sur son visage parcheminé.
— Non ! répond le gosse en riant de bon cœur.
Le druide balaye alors les alentours du regard à la recherche d’un exemple concret. Dans le ciel changeant s’amoncellent des nuages de plus en plus noirs. Il ne va pas tarder à pleuvoir sur le Burren. Sur la table en hêtre les victuailles sont éparpillées un peu partout comme chaque fois que le jeune Cuch déjeune avec lui. Il y a là des restes de stew 6 , quelques tranches de soda bread 7 , un Brown bread 8 tout rogné de l’intérieur par le jeune goinfre, puis un fond de Dublin coddle 9 dans la vieille marmite en fonte que Cathbad prépare pourtant en dose massive car plus c’est réchauffé, meilleur c’est. Le regard de Cathbad s’attarde sur le plateau à fromages et il écarquille les yeux comme Archimède a dû le faire, juste avant de pousser son fameux Eurêka ! en courant nu dans les rues de Syracuse. Il soulève la cloche et transpose prestement le cashel blue 10 et l’ardrahan 11 sur une assiette creuse et entreprend de démonter le pied du plateau.
— Que fais-tu ? demande le gamin, qui sait que Cath va se lancer dans une de ses explications toujours passionnantes.
— Va vite chercher tes soldats de plomb garnement ! répond le vieil homme affairé.
Sans plus poser de questions, le gamin, contaminé par l’excitation de son maître, se lève et court chercher ses soldats dans la remise. Lorsqu’il est de retour le plateau à fromages est devenu une toupie. Cathbad a simplement retourné le pied conique dont la base assurait initialement la stabilité. Le Filid maintient la toupie en équilibre à l’aide de son index et demande à Cuch de ranger ses troupes sur le plateau. Le gamin s’applique et place le dernier fantassin en plein centre. Cathbad entreprend alors de faire tourner lentement la toupie de fortune. Les soldats tournent immobiles sur leur manège. Cathbad accélère progressivement, les militaires miniatures placés à la périphérie sont les premiers à glisser et à choir de la plateforme. Cathbad accélère encore et la toupie émet de drôles de couinements dus aux zones de frottement et tous ses soldats sont éjectés violemment sur la table. Tous, sauf le fantassin central à la baïonnette fièrement érigée vers le ciel.
— Bon, tu as compris la leçon, fiston ?
— Oui, j’ai compris. Si on est au centre on ne risque pas de tomber.
— Exactement. Les soldats qui se battent à la périphérie ne peuvent pas résister à la force centrifuge, mais celui qui est au centre est en communion avec cette force, car de l’inertie naît l’énergie qui crée le mouvement et donc la force. Tu es semblable à cette toupie Cuch tout comme moi et comme tous les autres êtres humains. Cette loi n’est pas valable que dans la philosophie martiale, elle est valable pour tout ce qui t’entoure. Si ta conscience est à la périphérie de toi-même tu seras un homme déséquilibré et faible ; tu subiras les tourments de forces destructrices incontrôlables. C’est le cas de beaucoup de gens qui croient trouver des solutions à leurs problèmes à la périphérie de leur vie.

***

Réveillé en sursaut, Bradock découvre son reflet dans l’écran de sa télé poussiéreuse. Il n’a pas de quoi être séduit ! Deux grosses poches boursouflent ses yeux. Les insomnies, le whisky, la malbouffe, l’âge !
Il regarde les factures maculées de taches de café amoncelées sur son bureau. La pile est montée sans crier gare, comme une crue pendant la nuit. On se réveille un matin et on est dedans jusqu’au cou.
— Ma quête d’absolu attendra, il y a des priorités, bon sang ! C’est quand même bien grâce aux vices de mes contemporains que je peux payer ces foutues factures.
Il fait le point. Trois constats d’adultères en cours, une escroquerie à l’assurance et un abus de confiance. À part les criminels, le crime ne paye pas des masses, mais il a le mérite de créer de l’emploi. Les juges, les avocats et puis les fonctionnaires de police… Que feraient-ils donc, ces bas du front, sans les travers de leurs concitoyens ?
Bradock ne les porte pas dans son cœur et ils le lui rendent bien. La collusion entre les services de police et les enquêteurs privés n’est pas qu’une légende, surtout quand on a son profil. La plupart des détectives sont d’anciens flics ou des gendarmes à la retraite, ils ont leurs contacts leurs indics, ils connaissent bien les ficelles du métier et ont des accointances avec la famille poulaga, ça aide ! Pour les autres c’est moins facile, surtout quand ils ne sont pas Français. Ils sont juste considérés comme une concurrence, Bradock les évite autant que faire se peut.
Les constats d’adultères sont sa hantise, car ils sont réalisés par les services de police. Et jusqu’à maintenant, ses rapports avec eux ont toujours été tendus.
L’Irlandais, qui cherche à tirer un trait sur son passé, redoute que les flics ne lui cherchent des poux dans la tête et il a les nerfs en pelote.
Embrasser une carrière d’enquêteur, fût-elle vérolée, c’est toujours plus reluisant que d’être un boxeur clandestin.
La profession de détective a eu ses lettres de noblesse, la Grèce et la Rome antique possédaient déjà les leurs. Tu fais le plus beau métier du monde mon vieux ! se dit-il sans conviction. Il soupire, enfile son trench-coat, lisse ses manches fripées et sort de son office crasseux. La mauvaise foi, c’est comme un chèque en bois, on paye d’abord et puis après, on verra. Ça aussi il l’a lu quelque part ! La culture générale de Bradock est très générale. Elle ressemble à un puzzle inachevé, faite de pièces dont il a oublié la provenance. Mais il a pour lui un atout. Il possède une mémoire photographique prodigieuse dont il se sert parfois pour donner le change et c’est, paradoxalement, cette faculté qui lui sert de prétexte pour entretenir sa procrastination culturelle.
En sortant du métro, porte des Lilas, le détective consulte son bloc-notes pour vérifier l’adresse : 17 rue Rébéval.
Les dix minutes de marche qui le séparent du domicile de Monsieur Maturin sont un véritable calvaire. Le côté gauche de son thorax est comprimé comme dans un étau et il est pris de vertiges au point de s’arrêter à deux reprises pour ne pas tomber. Bradock met son état sur le compte de son manque de sommeil. Il récupère cinq minutes devant le pavillon coquet et sonne enfin.
L’homme qui lui ouvre n’a pas plus de 35 ans, mais il est voûté comme une porte cochère ; ses paupières inférieures sont rougies par de petites plaques d’eczéma et un méchant tic fait cligner ses yeux craintifs à une cadence infernale. Monsieur Maturin ressemble à un petit animal aux abois. Il invite Bradock à entrer dans sa cuisine.
— Comme je vous l’expliquais au téléphone, je suis victime d’un abominable chantage, Monsieur le détective. Je crois que j’ai fait une connerie !
Le débit est si rapide que Bradock doit tendre l’oreille pour comprendre.
— Détendez-vous, Monsieur Maturin, et reprenez toute l’histoire depuis le début, voulez-vous ?
— Oui, je suis un peu nerveux, comme vous pouvez le constater. Alors voilà…
— Excusez-moi, mais pouvons-nous nous asseoir Monsieur Maturin ?
— Bien sûr, je manque à tous mes devoirs.
Le détective s’assoit.
— Je vous écoute !
— Voilà. Il y a environ deux mois, j’ai eu un accrochage, près d’un petit village à la sortie de Meaux. J’ai failli griller un stop, qui était caché par de hautes herbes, je ne l’ai pas vu quoi, on se demande ce que fout la voirie. Alors j’ai voulu reculer pour ne pas rester engagé sur la chaussée !
Assis, Maturin paraît encore plus voûté que debout, ses épaules tombent si bas qu’elles touchent presque ses genoux et il fait des efforts en tendant son cou pour regarder son interlocuteur. Il sort un mouchoir à carreaux afin d’éponger quelques gouttes de sueur qui perlent sur son front, marquant une courte pause à son récit. Le détective impatient l’interroge.
— Et ?
— Et boum !
— Boum ?
— Je percute une Opel Corsa qui me collait au cul. Le choc n’était pas très violent, mais ça m’a mis dans tous mes états, car voyez-vous, je suis un peu nerveux.
— Je vois, je vois. D’un geste agacé de la main, Bradock l’invite à continuer.
— C’est quand même pas de bol, avouez, en pleine campagne, dans un endroit presque désert !
Le géant acquiesce. Ses sourcils en circonflexe traduisent maintenant son impatience.
— Alors ?
— Pas de dégâts, juste le pare-chocs un peu tordu, le mien, et un peu celui de l’Opel aussi, mais encore moins que le mien, il fallait vraiment se pencher dessus pour voir une petite concavité et en pleine lumière encore. On n’a pas fait de constat et chacun a poursuivi sa route. Mais je ne le sentais pas ce type, avec ses airs supérieurs et son regard en biais, le genre mondain qui ne mélange pas les torchons et les serviettes. Et puis sournois avec ça, je l’ai vu tout de suite : c’est normal je tiens ça de ma pauvre mère qui était rebouteuse en Corrèze. Elle avait un don, le sixième sens quoi, il n’y avait pas moyen de lui raconter des bobards, elle comprenait tout avant tout le monde. Paix à son âme, la pauvre est décédée l’an dernier. Quand je rentrais de l’école avec une sale note, eh bien elle le savait déjà, on en a beaucoup souffert finalement, mon frère et moi. J’ai aussi hérité…
— Écoutez Monsieur Maturin, l’interrompt Bradock, je suis là pour vous aider, mais il faut y mettre du vôtre. Votre enfance et les dons de votre mère, tout ça c’est certainement passionnant, mais tenez-vous en à ce qui concerne notre affaire. Soyez concis s’il vous plaît !
Bradock prend une profonde inspiration pour alimenter en oxygène le peu de civisme qui circule encore dans ses veines.
Maturin observe quelques secondes de silence. Il reprend son récit de façon beaucoup plus claire.
— Un mois plus tard je reçois un coup de fil incompréhensible. C’était ce type qui me menaçait de porter plainte si je ne payais pas les réparations de son véhicule, prétendant que tout l’avant de la voiture était endommagé. Bref, il m’a réclamé 2 500 euros. J’en ai eu le souffle coupé. Je lui ai dit qu’il était bien tard pour se manifester.
— Vous avez bien fait, il y a un délai maximum pour déclarer un accident et il l’a largement dépassé !
— Mais ce salaud m’a mis une telle pression que j’ai eu peur, je peux l’avouer. Il m’a dit qu’il avait trois témoins pas très regardants sur les dates, que ce serait ma parole contre la leur et que si je ne faisais pas marcher ma responsabilité civile, il me ferait cracher au bassinet d’une façon ou d’une autre… Et comme j’avais terriblement peur qu’il me fasse des emmerdes, j’ai raconté un boniment à mon assurance pour faire marcher ma responsabilité civile. Je leur ai raconté que je traversais la route avec une caisse à outils après être descendu d’un bus et que j’ai glissé sur la chaussée en laissant choir une valise sur le capot de sa foutue Corsa.
Le colosse ne peut réprimer un sourire.
— Vous avez de l’imagination, mais veuillez m’excuser. Poursuivez, je vous en prie.
— Finalement cette ordure m’a balancé, alors que j’ai fait exactement ce qu’il m’a demandé de faire ! Pourquoi ? C’est de l’acharnement, il m’a tendu un piège, pourquoi ?
— J’aimerais bien le savoir !
— Toujours est-il que je suis convoqué au tribunal dans trois semaines, pour tentative d’escroquerie à l’assurance. En plus de ça, les flics m’ont clairement fait comprendre que j’avais tout intérêt à payer les réparations si je voulais espérer la clémence des magistrats, elle est belle l’histoire !
Ses bras tombent et ses mains molles claquent sur ses cuisses. Les larmes inondent ses yeux de lapin albinos, le pauvre Maturin fait peine à voir.
— Vous êtes tombé sur une belle crapule. Essayer de prouver sa malhonnêteté ainsi que le chantage qu’il exerce, c’est quasiment impossible, et de toute façon, cela ne lèverait pas le chef d’accusation qui pèse sur vous. Car vous avez bel et bien menti à l’assureur ! La seule solution serait que cet individu se rétracte afin de vous blanchir. Mais pour ça il faut trouver si quelqu’un d’autre se cache derrière ce qui ressemble à un coup monté et puis il faudra aussi se montrer persuasif. Tout ce scénario abracadabrant, ça ressemble à une vengeance. En effet, pourquoi un tel acharnement à votre encontre pour une somme dérisoire ? L’argent ne semble pas être le mobile. Avez-vous des ennemis ?
— Mais non, je mène une petite vie tranquille et je n’ai jamais eu d’embrouilles avec quiconque, vu que je ne fréquente personne.
— Bien laissez-moi réfléchir, je vous rappellerai dans l’après-midi. Donnez-moi les coordonnées de notre lascar et des faux témoins, s’il vous plaît !

De retour chez lui, le détective cogite tout en se dirigeant vers le réfrigérateur de son étrange bureau dortoir. Il ouvre la porte qui bâille sur un vide intersidéral et en extrait une canette de Guinness noire comme une dent gâtée.
Le montant de l’amende dépendra du procureur, lequel tiendra compte de ses revenus et de son statut social. Peut-être 2 000 ou 3 000 euros qui s’ajouteront au coût des réparations bien sûr. Si c’est une peau de vache, il peut même le coller au placard pour faux et usage de faux, mais bon, si Maturin rembourse et que le juge considère qu’il s’agit d’un délit mineur, il bénéficiera d’un sursis…
Le colosse se gratte pensivement le crâne, puis renverse sa tête vers l’arrière et siffle sa bière cul sec en faisant tourner la canette pour créer un siphon. L’opération dure à peine cinq secondes. La première, c’est juste pour dégager la tuyauterie, le colosse lâche un énorme rot.
Légalement, y’a rien à faire. La seule solution, comme il l’a dit à Maturin, c’est que le plaignant et les témoins se rétractent, évidemment y’a peu de chances qu’ils le fassent de leur plein gré.
Bradock s’affale sur le canapé-lit qui grince de douleur.
Il sent une chaleur l’envahir et pense d’abord que la bière commence à faire son effet. Mais la chaleur s’intensifie de façon caractéristique. Il l’avait presque oubliée, pourtant il la reconnaît tout de suite.
Bientôt ses tempes le brûlent et son regard exprime cette terrifiante absence, comme naguère avant ses combats, quand du rien, il devenait le tout. Il voit face à lui en filigrane le sanglier blanc de la justice et sent la puissance de son alter ego monter en lui mais ne la maîtrise pas.
Les narines de l’Irlandais se dilatent et, dans un état second, il s’arc-boute et bondit en grognant. En un éclair, ses colocataires cafards voient un sanglier blanc gigantesque flotter dans l’appartement. Il s’écrase inconscient, 4 mètres plus loin sur le bureau en contre-plaqué, qui vole en éclats.
L’arcade gauche du colosse a éclaté et le sang coule abondamment sur les dossiers qui jonchent le sol en pagaille.
L’air a pris une telle densité, qu’il vrombit comme une centrale nucléaire et l’ampoule nue qui éclaire la pièce tremble de tous ses filaments.
— Bon Dieu, que s’est-il passé ?
Quand le géant reprend conscience, il est presque 20 heures. Il est resté inanimé plus de deux heures et c’est le trou noir, il ne se souvient de rien.
Trwith 12 , le sanglier sacré est revenu le visiter après toutes ces années, mais pourquoi ?
Bradock a senti la montée en puissance, mais il a été incapable de la dompter, ni même de la supporter.
— C’est la première fois que ça se produit depuis mon dernier combat dans le Bronx. Trwith ne se manifeste jamais sans raison : il est forcément venu me délivrer un message. Ou alors il pète un câble lui aussi !
Le détective malaxe son thorax et son abdomen. Il a l’impression d’avoir implosé et se sent comme un pavé de viande reconstituée. Trwith a traversé les âges aussi vite que la lumière pour s’immiscer en lui. À cette vitesse-là, l’espace se contracte, le temps devient élastique et incline la matière sur son passage. Un homme ordinaire peut se sentir un peu barbouillé après un tel épisode.
— C’est à croire que je suis redevenu un homme ordinaire.
Il est vrai que la condition physique du colosse laisse à désirer, il n’est que l’ombre de lui-même. Bradock pressent que Trwith a voulu l’avertir d’un danger. Mais lequel ?
Le géant soupire en regardant vers le plafond. Cath aurait su le guider dans cette affaire.
Autour du vieil homme et de sa disparition plane une aura de mystère. Lui qui parlait si bien de la terre et des hommes n’avait jamais fait la moindre révélation sur sa longue existence au jeune Cuch.
Cathbad avait toujours vécu dans les marais du nord-ouest de Galway. Les plus anciens du village avaient connu cet énigmatique personnage depuis leur plus tendre enfance, ainsi que leurs pères et leurs grands-pères avant eux. Mais tous étaient morts bien avant lui. Au village certains le disaient immortel. Il aurait eu plus de mille ans, mille trente-six précisément le jour de sa mort. Le druide est mort un premier Novembre, le jour de Samain, une des fêtes les plus importantes de la culture Celte. Les rituels et enchantements réalisés par les druides ces jours-là sont très puissants… Samain est la fête des morts et elle symbolise aussi l’arrivée de l’hiver, c’est le moment où meurt Cerminos, le Dieu cornu si cher au filid. Or, depuis cette nuit tragique, la vie de Cuch Bradock est une vraie tragédie. Lui qui se croyait immortel a vieilli avant l’âge. C’est la désolation, aujourd’hui il est malade, l’hiver est dans son cœur.
Bradock se souvient de cette nuit terrible où il a dû fuir le pays après avoir retrouvé le vieil homme agonisant, le visage tuméfié et le flanc droit ensanglanté. Une poutre en flamme est tombée sur lui pendant l’incendie qui l’a surpris dans son sommeil.
— Sauve-toi, ta mission t’attend ! lui avait dit le Filid avant de mourir dans ses bras.
Cuch Bradock l’a enterré sous Yggdrasil, le grand frêne, avant de fuir un village, un pays, où plus rien ne le retenait, pas même sa mère.
Il n’a jamais su et ne saura sans doute jamais ce qui s’est passé. Mais le Filid lui avait souvent répété qu’il périrait par le feu.
— Pourquoi es-tu parti Cath ? Pourquoi m’as-tu laissé ? Le colosse sanglote.
— Si j’ai une âme sœur quelque part, ce ne peut être que la lie de l’humanité, un paumé ou un fou, une mèche, un détonateur avec lequel je m’achèverai dans la fureur… N’est-ce pas là ma destinée ?
Bradock, les poings serrés, est dressé dans la pièce comme un monument sans structure qui tient miraculeusement debout. Il titube jusqu’au bar, empoigne la bouteille de Jack Daniels, dévisse le bouchon à la hâte et avale un demi-litre à même le goulot. Il s’affale à nouveau sur le canapé-lit et allume une cigarette. Le colosse crache de la fumée et, dans les volutes bleutées, se dessine le visage triste du vieux Filid, qui flotte un instant dans la pièce puis s’évapore.
La dose massive de Whisky qu’il vient d’ingurgiter ne tarde pas à faire son effet, ses muscles se détendent. Il se met à ricaner.

3
— Il faut être fin psychologue dans votre métier, n’est-ce pas ? demande PJ. Le colosse secoue nonchalamment la tête.
— Disons que ça peut servir, ça fait parfois gagner un temps précieux quand on est sur le terrain.
— Vous avez des trucs, des techniques ? questionne le petit biologiste.
— Oui, je regarde comment se tiennent les gens, comment ils bougent et ça me donne pas mal de tuyaux !
— Vous avez étudié la morphopsychologie ? demande PJ.
— Appelez ça comme vous voulez. Là où j’ai étudié, ce n’était pas sur les bancs d’école en tout cas !
— Alors où ? Êtes-vous autodidacte ?
— Non, mais j’ai été élevé par un homme, un homme très particulier.
— Votre père ?
— Non, je n’ai pas connu mon père, mais disons que c’est tout comme ! Mais qui c’est le détective ici, vous ou moi ?
L’Irlandais lâche un rire tonitruant en tapant sur ses cuisses de sumotori. Les regards que portent les collègues de PJ sur le géant trahissent un mépris étouffé par la crainte. Le petit biologiste s’en amuse. Pour la première fois depuis qu’il travaille dans ce laboratoire, il a l’impression d’être là. La compagnie du colosse lui donne de l’importance.
Le petit homme rougit derrière ses lunettes aux verres épais comme des culs de bouteille tout en s’enfonçant dans son siège. Le géant l’intimide lui aussi, mais il a envie de gagner sa sympathie. Quelque chose trotte dans la tête de PJ, il va avoir besoin du détective. Ce Bradock l’intrigue et il lui faut l’amadouer.
— Alors, nous avons un point commun, Monsieur Bradock !
— Ah bon, vous non plus, vous n’avez pas connu votre père ?
— Si Monsieur, je ne l’ai que trop connu, mais il ne m’a rien appris. En cela, nous sommes à égalité.
— Très juste, Monsieur PJ, très juste !
Le géant roux fronce ses sourcils en bataille et se redresse en prenant une profonde inspiration. Son dos est si large que sa chemise ressemble à une toile de parachute.
Bradock est le prototype d’homme mono neuronal qui fascine le scientifique. Lui-même ne joue pas dans cette catégorie qu’il méprise mais à laquelle il aimerait physiquement ressembler.
La personnalité du laborantin est complexe. Les psychologues diraient que son moi est passif, peureux et masochiste, mais que son surmoi a recueilli les attributs de son père, à savoir la violence, la cruauté et le sadisme. Il regarde Bradock et se dit que la providence est avec lui. Il est détective, il sera un témoin idéal.
— Alors racontez-moi comment ça marche, M. Bradock ?
— Comment ça marche, quoi ?
— Votre façon de décrypter les gens !
— Ah, ça ! Eh bien, comme je vous le disais à l’instant, la façon dont se tiennent les gens et dont ils bougent vous renseigne sur tout un tas de trucs. Par exemple, il y a ceux qui sont propulsés vers l’avant, comme ça, au niveau de la cage thoracique…
Bradock se lève en bombant le torse pour mimer.
— Ce sont des gens qui ont besoin d’action, des conquérants. Souvent pragmatiques, ils aiment le concret et n’ont pas un grand attachement aux choses ; ils sont libres et ont une pulsion pour la découverte, ce qui en fait des aventuriers, des voyageurs et leur esprit aussi peut vagabonder. Mais ils ont les défauts de leurs qualités, enchaîne le détective qui pointe vers le plafond un index gros comme une saucisse de Morteau. Ce sont d’éternels insatisfaits avides, instables. S’ils sont vraiment agités ils ont tendance à manquer de concentration et ne savent pas s’arrêter, ils s’éparpillent aux quatre coins de l’espace ce qui les rend écervelés, dispersés, superficiels, inconstants ou même déconnectés quand c’est leur esprit qui a la bougeotte.
— Leçon magistrale. Bravo, c’est très intéressant ! lui dit PJ qui applaudit.
Ses petits yeux ronds et noirs sont démesurément grossis par les loupes qui chevauchent son nez pointu. Sa mine grise et ses incisives qui partent en avant lui donnent tout l’air d’un rat de laboratoire. Il ne lui manque plus que quelques poils sous le nez, se dit Bradock.
— Avez-vous déjà songé à vous laisser pousser la moustache ?
— Non, pourquoi ? PJ prend un air étonné.
— Je pense sincèrement que ça vous irait bien !
— Vous croyez ?
Bradock observe le reflet du visage de PJ sur un gros tube à essais posé sur le bureau entre eux et sa convexité qui allonge le petit nez pointu en accentue encore le côté rongeur.
— Absolument ! confirme Bradock, l’air sérieux.
— Merci, j’en prends note. Mais revenons à nos moutons. Si vous le permettez Monsieur Bradock. Pour être définitivement convaincu par vos théories, m’autorisez-vous à vous mettre à l’épreuve sur un cas concret ?
— On peut toujours essayer mon cher PJ. Vous permettez que je vous appelle PJ ?
— Oui. Dans ce cas, je vais vous demander d’étudier quelqu’un que je connais bien. Je vous laisse bien sûr quelques minutes pour l’observer. Ça vous va ?
— D’accord, allons-y. Le géant toussote et se gratte nerveusement les sourcils.
Le biologiste réfléchit un instant le nez en l’air. Ses narines vibrent.
— Suivez-moi, dit-il tout à coup en bondissant de sa chaise.
Debout, il est encore plus petit qu’assis, ce qui veut dire que la longueur de ses jambes est inférieure à celle des pieds d’une chaise standard. Bradock lui emboîte le pas en marchant gauchement pour ne pas le piétiner. Une fois sortis du bureau du laboratoire, les deux hommes parcourent un long couloir, leurs pas étouffés par une moquette bleue de mauvais goût.
Au bout du couloir Petit Jean ouvre une porte de verre et l’improbable binôme pénètre dans un laboratoire deux fois plus grand que le premier. Une douzaine de laborantins en blouse blanche s’y affairent comme des abeilles.
— Voilà, nous y sommes, dit PJ.
Il fronce un peu les sourcils en regardant par-dessus ses épaisses lunettes.
— Là, vous voyez cette femme ? dit-il en désignant d’un mouvement de tête discret une blonde plantureuse occupée à transvaser un liquide translucide d’un gros bocal opaque, dans des tubes à essais.
— Ouais, ouais, j’la vois bien, répond Bradock.
— Alors, qu’en pensez-vous ?
— Eh bien, tout dépend.
— Je ne vous suis pas, Monsieur Bradock !
— Je veux dire, tout dépend si vous vous adressez à l’homme ou au détective ? Parce que si vous vous adressez à l’homme et si cette créature voulait bien ôter sa blouse, je…
— Je vous en prie Monsieur Bradock.
Le petit homme lève les yeux au plafond.
— OK, ok ! Bradock se racle la gorge. Eh bien, la demoiselle a plutôt un bon équilibre et elle est dans la verticalité, vous voyez ?
Il tient une ficelle imaginaire entre son pouce et son index à la manière d’un marionnettiste.
— Ça la rend parfois un tantinet rigide et impulsive. Ses chaînes musculaires sont bien équilibrées entre elles, mais elle sera sans doute sujette à des douleurs dans la région cervicale dans les années à venir et peut-être qu’elle est fragile aussi au niveau de ses chevilles qui sont des pivots essentiels chez elle.
— Vous êtes rebouteux ?
— Oh non, mon vieux. Mais j’ai grandi avec le plus grand Filid que l’Irlande n’ait jamais porté.
— Filid ?
— Devin, voyant, médium, c’est égal. Cathbad était aussi un guérisseur hors pair. Il était capable, en vous magnétisant, de barrer les brûlures et de cicatriser une plaie profonde en moins d’une minute.
— Étonnant !
— Habituellement ce genre d’histoire fait sourire les gens. Aussi je n’en parle pas très souvent.
— Mais ça m’intéresse au contraire. Continuez, je vous prie…
— Bien. Cette fille est vive d’esprit, dit le géant sans quitter des yeux la jeune femme blonde. Elle est maniaque, mais elle sait arrondir les angles avec ses subordonnés. Elle a forcément un poste à responsabilité. Elle est très réceptive car sa verticalité est une échappée vers le ciel mais on sent comme une attraction cosmique. Elle pourrait être attirée par les sciences occultes.
— Vous m’impressionnez de plus en plus, Monsieur Bradock. Élise multiplie les consultations chez les voyantes et les numérologues. Quoi d’autre ?
— Elle intériorise beaucoup. C’est une écorchée vive ce qui rend son équilibre précaire. En cas de coup dur, elle pourrait bien se réfugier dans l’alcool ou la drogue. Cette tendance la fait inconsciemment flirter avec le danger. Elle choisit toujours des compagnons capables de lui donner le frisson, genre beau gosse, tombeur et flambeur. C’est la maîtresse de votre boss, pas vrai ?
Le détective adresse un clin d’œil au petit homme et ce dernier, beau joueur, applaudit.
Tout ce que Bradock vient de dire sur Élise Hinsecq est juste. De son penchant pour l’ésotérisme à son poste de responsable du labo en passant par son entorse cervicale du mois dernier.
— Incroyable, Monsieur Bradock, tout ce que vous venez de dire est exact. Entre nous, je n’aimerais pas vous avoir à mes trousses ! Quelle perception, quel sens de la déduction. Vous êtes un fin limier, ma parole ! flatte PJ.
— N’exagérons rien, n’exagérons rien, je…
— Et modeste avec ça. Et si je vous demandais de décrire mon profil, que diriez-vous de moi ?
Une étrange lueur a éclairé le regard de PJ.
— Vous ?
— Oui, moi. Et je vous prie, ne ménagez pas ma susceptibilité !
— Mais ce que vous me demandez là est un peu gênant !
— Eh bien, mon cas est-il si terrible que ça ?
— Non après tout, si vous y tenez. Bon alors, je vous imagine introverti et hypocondriaque. Vous êtes, ou plutôt, vous avez été extrêmement frustré à cause de vos complexes. Là, je fais surtout allusion à votre petite taille, vous m’aurez compris. Mais c’est quelque chose que vous avez surmonté en vous orientant sur vous-même, car vous êtes acharné et perfectionniste. Vous êtes un anxieux et vous faites peut-être de l’asthme ou des bronchites chroniques, en tout cas votre amplitude respiratoire semble réduite. Et puis peut-être encore d’autres trucs d’origine psychosomatique. Vous avez peut-être aussi une faiblesse au niveau digestif. Ce sont vos yeux fatigués et votre petite ride d’expression là entre les sourcils qui me dit que vous devriez faire attention à votre foie. Elle dit aussi que vous avez une grande capacité à la concentration, et vous avez aussi le front large des gens intelligents.
— Dites-moi, ça n’est pas très reluisant. Je suis Monsieur tout le monde en fait. J’aurais tant voulu que vous me dépeigniez un profil plus romanesque. Je ne sais pas, celui d’un aventurier ou même d’un assassin, pourquoi pas ? Mais quelque chose de plus excitant !
Le petit homme sourit en regardant le colosse par-dessus ses lunettes doubles foyer. Le géant secoue négativement la tête.
— Désolé mon cher ! Mais vous ne pourriez pas être un assassin. Vous pourriez être un pervers en quête de jouissance, peut-être et encore vos frustrations dues à vos vieux complexes vous empêcheraient sans doute de passer à l’acte. Mais tuer quelqu’un, là, vous n’avez pas le profil. Ou bien alors il faudrait que vous soyez un génie du crime, du genre commanditaire adroit et insaisissable.
Le détective lâche une fois encore son rire tonitruant.
— Eh bien, va pour le petit rat de laboratoire complexé, après tout, c’est bien moi et je m’y suis fait. En tout cas, je vais remercier notre ami commun, ce sacré médecin légiste irlandais, de vous avoir envoyé à moi.
— Oui, John Scott est un ami. Comme il n’est pas à Paris en ce moment, il m’a dirigé vers vous concernant mes analyses. D’ailleurs, à ce sujet…
PJ émet un drôle de petit gloussement tout en sortant une grande enveloppe marron de la poche de sa blouse. Il la tend à Bradock et lui confesse.
— Si on m’avait dit que je sympathiserais avec un colosse irlandais collectionneur de maladies sexuellement transmissibles, sincèrement j’aurais douté.
Bradock attrape l’enveloppe. Il est rouge de confusion. Il l’ouvre.
— Mince, qu’est-ce que ça raconte ?
— Ne vous inquiétez pas. Vous avez une blennorragie et des chlamydias. Ça se traite très bien.
Le colosse regarde autour de lui pour s’assurer que personne ne les a entendus et PJ rit devant son air embarrassé.
— Vous êtes un sacré phénomène, Monsieur le détective, fait PJ en secouant sa petite tête. Excusez-moi, j’ai un peu soif, ça vous tente ?
Le petit homme a traversé la pièce. Il saisit sur un bureau une bouteille d’eau minérale et en verse le contenu dans un gobelet en plastique.
Bradock hoche négativement la tête et le petit homme boit. Un court silence s’ensuit, pendant lequel Bradock range son compte rendu d’analyses dans l’enveloppe. Son regard se pose sur le caducée de son médecin traitant et le serpent d’encre bleu lui rappelle les tatouages des dockers New-Yorkais. Sa mémoire le ramène sur les docks. Il revoit danser dans la brume du matin les mouettes gouailleuses tournant en multitude autour des bateaux qui accostent, pour les piller comme des pirates volants. Puis c’est la réaction en chaîne de tous ses sens. Il entend les jurons des dockers au langage plus châtié que le sien et renifle la forte odeur de sel, d’iode et de poisson qui le faisaient vomir les lendemains de cuite. Il sent le métal froid des conteneurs qu’il fallait toujours décharger à la hâte et qui cisaillaient les doigts.
— Savez-vous pourquoi les médecins utilisent un serpent comme emblème ? demande-t-il au laborantin.
Cette question posée par l’homme à l’humour de potache déroute un peu le petit biologiste.
— Je crois qu’il s’agit du serpent d’Asclépios. Mais je dois dire que…
— Oui, c’est ça. Le serpent d’Asclépios 13 est le symbole de la vie et de la vigueur, car il peut changer de peau pour retrouver l’apparence de la jeunesse. Symboliquement il connaît les secrets de la terre car il peut s’insinuer dans ses fissures, ainsi que les vertus des plantes médicinales. Il est aussi le symbole de la connaissance suprême, car le serpent décrit une sinusoïdale en se déplaçant, tout comme la lumière.
— Vous en savez plus que moi. Et le bâton ? demande PJ.
— Le bâton, c’est celui du voyageur universel ! La légende veut qu’Asclépios, voyant un jour un serpent se diriger vers lui, tendit son bâton dans sa direction et la bête s’enroula autour. Il le tua en frappant le bâton sur le sol, mais un deuxième reptile sortit de terre et ressuscita le premier serpent à l’aide d’une plante. Asclépios eut alors la révélation des vertus médicinales des plantes. Ensuite on a rajouté à cette première légende, le miroir, symbole de la prudence et de la sagesse. Mais il s’agit là du caducée des médecins d’Europe, celui d’Hermès représente la médecine en Amérique.
— Mais vous êtes incollable !
— Cath l’était ! Il connaissait le sens caché des choses et la mythologie de toutes les cultures, il était passionnant. Il disait que ses guides lui montraient tout ça.
— Intéressant, en effet !
— Et ceux-là sont encore différents ? constate le géant en montrant un paquet de cartes de visite entassées sur le bureau de PJ. Il en saisit une et l’examine.
— Oui, les sages-femmes ont leur caducée, les pharmaciens aussi, dit PJ.
— Voyez, ça c’est la coupe d’Hygie.
Le détective désigne une carte de visite.
— Hygie ?
— Hygie est la fille d’Asclépios et d’Epione, la déesse de la santé et de la propreté. Son prénom est à l’origine du mot hygiène.
— Eh bien, vous êtes drôlement calé en mythes et légendes. Mais sans vous offenser, ne croyez-vous pas que toutes ces histoires sont le fruit de nos névroses et rien de plus ?
— Peut-être que c’est comme vous le dîtes, je n’en sais rien. Mais j’ai un grand respect pour tout ce qui constitue nos racines.
— C’est bien légitime, je vous l’accorde. Les croyances et les rituels sont notre héritage. Mais n’apaisent-ils pas nos angoisses pour mieux les entretenir ?
— Ah ! Ah ! Des utopies en guise d’antidépresseurs ? rit Bradock.
— Tout à fait.
— Vous m’embarquez sur le terrain glissant de la religion, Monsieur PJ. Croyez-vous en Dieu ?
— Bien sûr, mais je crois au divin qui se révèle dans l’ordre harmonieux de tout ce qui existe, pas au père Fouettard qui s’occupe du sort et des actions des humains.
— Allons bon ! dit le colosse en fronçant les sourcils. Mais que faites-vous des notions de bien et de mal si Dieu ne s’occupe ni du sort ni des actes des hommes ?
— Le bien et le mal ne peuvent exister de manière absolue, ils n’existent qu’en fonction du sens que nous donnons aux événements qui eux-mêmes sont perçus en fonction des croyances et des cultures qui évoluent au cours des siècles. Les notions de bien et de mal suivent les cours d’un marché dont les spéculateurs y trouvent leur compte mon cher Bradock ! ironise PJ.
— Là vous marquez un point. Mais d’un autre côté, je ne peux pas m’empêcher de penser que le bien et le mal sont des notions gênantes pour ceux qui cherchent la satisfaction du plaisir immédiat.
Le rat de laboratoire fixe Bradock de ses petits yeux malins. Les narines de son nez pointu comme un museau frémissent. Il semble renifler son interlocuteur.
— Mais le bien est la cause du mal, car il faut bien détruire pour construire. Ce paradoxe est le principe même de la vie. Toute chose implique son contraire. Alors qu’est-ce qui vous gêne au juste ?
— Que faites-vous de la morale, PJ ?
— Nous y voilà. La morale. Vous tombez justement dans le piège tendu par ceux que vous condamnez. Car c’est bien les religions qui maintiennent leurs ouailles sous la férule de la morale. La morale ne sauvera pas nos âmes, car elle est née de la peur et la peur engendre tous les maux, croyez-moi.
— Hum… Bien ! Ce que vous dites n’est pas inintéressant, mais il faut que j’y aille maintenant, peut-être reprendrons-nous cette discussion une autre fois ?
— J’en serai ravi, Monsieur Bradock. Quelque chose me dit que nous nous reverrons !
— Merci pour tout. Et vous avez pu constater à la lecture de mes analyses que ce n’est pas la morale qui m’étouffe.
— C’est sans doute ce qui vous rend si sympathique, mon cher !
PJ tend sa petite main au géant et ce dernier la lui serre doucement.

4
Il y a deux ans, Jean Le Petit a été victime d’un accident de la route. Un chauffard au volant d’un RAV 4 les a envoyés, lui et sa bicyclette, dans un platane un soir d’hiver à la sortie de Nogent-sur-Marne avant de disparaître sans laisser de traces. Dans l’accident, son axe hypotalamo-hypophyso-surrénalien responsable de ses sécrétions hormonales a été tellement secoué qu’il est maintenant hors-service et aucun scientifique à ce jour n’a été capable de lui dire si ce processus était réversible ou non.
Depuis ce fameux soir, PJ ne se souvient que vaguement de ce que l’on ressent quand on est amoureux. Il est désormais incapable d’éprouver ce sentiment ni aucun autre d’ailleurs. Plus d’anxiété, plus de colère, plus de tristesse, plus d’empathie, il est émotionnellement anesthésié.
PJ souffre d’un mal qui ne fait pas souffrir du tout, c’est le grand rien, le paradis aux portes de l’enfer. Au début, il a essayé de retenir le souvenir de ses émotions passées, pas les mauvaises, celles-là, il s’en souvenait sans peine, mais les bonnes qui s’évaporent doucement comme les effluves d’un parfum dont on a brisé le flacon. Malgré ses efforts de mémorisation ces émotions-là sont maintenant si diffuses qu’elles ne sont plus que des traces, les vestiges d’une fresque préhistorique gravée sur les parois rugueuses d’une grotte enfouie, des pages oubliées dans la bibliothèque de sa mémoire cellulaire fermée à double tour.
L’accident lui a permis d’ouvrir les vannes de son affect. En gommant les ratures de son histoire qui ont déclenché à son insu des mécanismes vicieux et incontrôlables, des boucles programmées depuis des siècles voire des millénaires, il a appris à les apprivoiser. Il savait que leur effet boomerang serait dévastateur, car ces mécanismes obéissent aux lois universelles. Ils sont la loi du Talion : œil pour œil, dent pour dent . Le génie est maintenant prêt à accomplir son œuvre, débarrassé du manque d’estime fabriqué par son ego qui rendait sa haine statique, stagnante comme une eau croupie. Il est loin le temps où il se détestait plus encore qu’il ne détestait les autres, ou son masochisme le poussait à ne pas agir, à ne jamais réagir… pour toujours susciter la punition avec en filigrane l’espoir d’être plaint. Cette forme d’égoïsme et la haine inversement proportionnée qu’il avait de lui-même, s’imbriquaient comme une hélice d’ADN. Il ne pouvait se débattre dans un piège si parfait.

Mais malgré tout, il a su très vite que toute cette souffrance emmagasinée ne serait pas vaine, que son addiction au masochisme ne serait qu’une façon de patienter en emmagasinant le fiel comme on fait le plein de carburant, pour la mission future.
En fait, sa vie d’avant, ce petit bonhomme malingre à la timidité maladive l’a vécue comme un calvaire fait de frustrations et d’humiliations. Petit à petit l’anesthésie gagnait du terrain sur ses peurs les plus viscérales qui se dissipaient. L’enfer tout compte fait, c’était avant. Disons plutôt le purgatoire, car apparemment sa peine est purgée.
Qu’avait-il à purger ? Peu importe, toujours est-il que l’accident a remis les compteurs à zéro : Maintenant PJ voit les choses d’un autre œil. Cet accident est peut-être une bénédiction, une œuvre du divin. PJ s’est finalement persuadé qu’il était un élu.
Les effets boomerang de sa terrible enfance, lorsqu’il était la victime et non le bourreau sont maintenant dévastateurs. La confusion des rôles dans son Œdipe inversé à cause de son père violent avait été telle qu’elle a généré chez lui une souffrance indescriptible, car plus le plaisir qu’il trouvait dans l’humiliation était intense, plus il se sentait coupable. Aujourd’hui, bénédiction pour lui et catastrophe pour l’humanité ; les composantes sadiques et masochistes de son psychisme ont inversé leurs tendances.
Et PJ préfère de loin son nouveau mode d’expression comportemental.
Donc, ce père violent a contribué bien malgré lui à l’élaboration d’un génie.
Envolés les complexes, la timidité, les joues qui rougissent dès qu’on est en présence d’une femme, les sueurs qui parcourent l’échine et le nœud dans la gorge dès qu’il faut parler à un supérieur hiérarchique. Il ne regrette même plus les frissons que lui procurait la belle Élise Hinsecq. Le voilà libéré des attachements du commun des mortels.
Seule une réminiscence masochiste de son ego mutant se débat encore pour respirer les effluves toxiques et écœurants de l’amour. Mais bientôt, il ne subsistera plus rien que sa nouvelle sensation de puissance.
Il a trouvé de nouveaux repères. Pendant un court laps de temps, il a flotté quelque part entre ce qu’il a été et ce qu’il allait être. Il se sentait entre parenthèses.
Il s’est mis à échafauder des plans bizarres. En fait, il ne s’agissait pas encore de plans. Il s’inventait tout un tas de situations savoureuses où de victime, il devenait bourreau. Le sentiment de toute puissance qui le gagnait dorénavant le plongeait dans un état d’excitation exsangue. Son accident lui permettait d’accéder à la compréhension de principes universels dont il entendait bien se servir. L’euphorie intellectuelle qui le stimulait dans les mois qui ont suivi l’accident n’a cessé de croître.
Au départ, ses objectifs étaient louables. Il voulait faire avancer la science.
Il a travaillé dur pendant les deux dernières années, multipliant les expériences dans son labo avec des rats puis des chiens et récemment sur un chimpanzé qu’il a réussi à foudroyer d’un infarctus en six semaines.
Jean Le petit deviendra grand, se disait PJ en se regardant dans le miroir du salon, tout en imaginant son nom briller au Panthéon de la science. Il a d’abord été son propre terrain d’investigations. Depuis qu’il était dépourvu d’émotions, il avait physiquement changé, il était devenu plus résistant ; c’est ce qui lui a fait comprendre combien les émotions avaient un impact sur la physiologie.
C’est ce qui l’a amené à faire des recherches de plus en plus poussées. Ses théories nouvelles étaient audacieuses mais étayées par bon nombre d’expériences probantes. Il a pourtant été ridiculisé par tous les scientifiques, tous ses propos ont été tournés en dérision, comme le furent ceux du docteur Hamer et les pionniers du décodage biologique en leur temps.
Après avoir vu le professeur Sliman, un neuropsychiatre allemand renommé, il a eu une lueur d’espoir, car c’est le seul qui l’ait écouté. PJ a même à un moment espéré pouvoir collaborer avec lui pour faire avancer la science, mais Sliman a vite cherché à s’attribuer la paternité de ses découvertes et le petit biologiste a coupé court. Tant pis pour la science.
PJ, écœuré, s’est alors éloigné du panier de crabes où gravitent les cerveaux avides. Son génie parlera de lui-même et avant longtemps.

5
PJ est chez lui.
Il referme le carnet rouge à spirales dans lequel il a noté cérémonieusement les informations concernant Bradock et sa polyglobulie.
— Il y a bien des choses que tu ignores au sujet de ton vieux mage, Cuch Bradock, se dit-il.
Le biologiste gratte son crâne d’oisillon et lève le nez en l’air ; le plafond de son appartement autrefois blanc est passé par une teinte sable fin, pour finalement prendre la couleur foncée d’un scotch à peine délavé par deux glaçons. Il ne supporte pas la saleté ni le désordre, mais il aime l’esprit terne et vieillit, qui donne à son univers morne un côté intemporel. L’austérité invite au travail, PJ ne supporte pas l’oisiveté. Et puis dans ce cadre indémodable, il ne se sent pas démodé.
Des fissures lugubres s’enchevêtrent comme des ronces qui grimpent jusqu’en haut des murs.
Tout est méticuleusement rangé, les porte-documents alignés au millimètre près sur le bureau, calés juste à l’angle, et les livres époussetés méticuleusement par ses soins, trônent dans la bibliothèque en bois brut, classés par rubriques, couleurs ou formats.
La couverture du lit, fait au carré, est tendue comme une peau de ballon. Rien ne traîne, même pas une paire de savates.
L’ambiance clinique qui règne dans l’appartement est déshumanisée. PJ préfère s’occuper de tout lui-même, de son linge et de sa vaisselle, il récure, il balaye, époussette ses meubles et se fait lui-même à manger. Il est bien trop maniaque pour supporter la présence d’une femme de ménage chez lui. Il ne reçoit jamais personne.
PJ se lève et se dirige vers la fenêtre unique qui donne sur l’arrière-cour du 11 rue Buzelin.
Elle a la particularité d’être ronde et se découpe dans la nuit, dressée sur le toit comme un télescope. C’est ce qui l’a séduit lorsqu’il s’est installé ici, dans ce qu’il appelle son sous-marin sous les toits. Il se sent en sécurité dans cet endroit sombre et exigu, derrière ce hublot, œil d’un cyclope de béton géant, qui épie les poubelles et les W.C. des arrière-cours, antichambres de l’âme humaine.

Le biologiste caresse les poils filasses de sa moustache. Il est 22 heures. En regardant par la fenêtre hublot, il voit un chat noir se découper sous un rayon de lune.
L’animal court sur le toit, stoppe un instant au bord du vide et déploie ses muscles relâchés qui lui permettent de faire un bond prodigieux pour atterrir silencieusement sur le chéneau d’en face.
Les muscles roulent nerveusement sous la peau du chasseur tapi dans la pénombre, ses oreilles sont pointées vers l’arrière et son derrière ondule doucement. Il produit son attaque en une fraction de seconde puis PJ voit dépasser la queue d’une souris qui gigote dans sa gueule... Jolie métaphore !
En bas, un chien famélique à poils longs, éventre un sac-poubelle pour en faire l’inventaire. Une cicatrice, large comme une fermeture éclair, lui barre le poitrail sur toute la longueur.

Après l’accident, il y a deux ans, PJ est devenu une machine infatigable, il s’est senti rajeunir et sa santé s’améliorant de jour en jour, l’a poussé à s’interroger sur ce changement radical qui s’opérait en lui.
Il a été convaincu dès ce moment là, que l’impact du stress sur la physiologie était colossal et il a d’abord compté prouver son effet sur le vieillissement cellulaire.
Son exaltation était décuplée, tant par l’enjeu d’un tel projet que par ses facultés de concentration et d’analyse qui s’étaient accrues.
Il a eu l’idée de faire une étude comparative sur deux groupes de filles-mères, recrutées dans deux foyers du vingtième arrondissement.
Les premières, pour la plupart au chômage, étaient séparées de leur progéniture ; quant aux secondes, elles élevaient leurs enfants et connaissaient des situations moins précaires.
Pendant des mois il a travaillé près de vingt heures par jour, utilisant clandestinement le laboratoire de nuit pour y effectuer ses analyses.
Les conclusions de son étude lui ont donné raison. Il a découvert que le stress agissait sur le vieillissement prématuré de la cellule selon les principes biologiques suivants.
Le stress raccourcit la longueur des télomères qui constituent l’extrémité des chromosomes, perdant un peu plus d’ADN à chaque division cellulaire.
Dans le même temps, l’enzyme protecteur du télomère, la télomérase voit son taux diminuer sensiblement.
Plus de stress égal plus d’oxydation de la cellule. Il a évalué le vieillissement précoce de la cellule stressée à plus ou moins 15 ans…
Fort de ce constat, le biologiste s’est remis au travail de plus belle. Il dormait de moins en moins et se réveillait toujours avec des intuitions nouvelles. Son cerveau en ébullition repoussait sans cesse ses limites. Il s’est mis à croire que toutes les maladies obéissaient à des codages biologiques déclenchés par des stress émotionnels, et pendant près de deux ans il a fait des études comportementales et des expériences sur les animaux du quartier qu’il enlevait la nuit.
Sa première expérience significative, il l’a faite sur le bâtard de la rue Buzelin, comme il a surnommé le chien errant du quartier.
Quelques os de poulet ont suffi à attirer le chien famélique sous le porche du bâtiment où le biologiste lui a passé une laisse improvisée pour l’occasion avec la ceinture de sa robe de chambre. Après 21 h 30, les chances de croiser la concierge étaient minces.
Madame Campin à cette heure dormait à poings fermés, épuisée par les commérages incessants de la journée. PJ a toujours redouté de la croiser dans la cage d’escalier, elle pouvait lui tenir la jambe un quart d’heure pour une histoire de recommandé, en le regardant toujours avec l’œil en coin.
Et s’il faisait mine d’être pressé, elle calait son balai entre ses jambes arquées et courtaudes pour obstruer le passage.
PJ détestait Madame Campin et elle le lui rendait bien. La guerre a été déclarée dès le début, parce qu’en aménageant, PJ a refusé tout net de laisser un double de ses clefs à la concierge. Elle n’a pas supporté cet affront et elle a fait courir tout un tas de rumeurs sur lui.
PJ, qui a fait l’objet de bien des ragots, n’a jamais tenté de les faire taire. La bêtise l’a toujours étonné, car elle lui semblait sans fond.