Le monde de la cambriole

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LE MONDE DE LA CAMBRIOLE


La baronne Stréblitz est morte lors d’une soirée qu’elle avait organisée et sa magnifique émeraude montée sur bague a disparu durant l’affolement provoqué par son décès.


Élisée Flipard, présent lors du dîner, est dénoncé anonymement à la police comme, étant l’assassin et le voleur de la défunte.


Serge VORGAN, de la police judiciaire, perquisitionne l’appartement du suspect, mais n’y trouve rien. Cependant, son flair le pousse à soupçonner que, derrière cette délation, se cache l’un des pires criminels qu’il a eus à affronter durant sa carrière et que le sieur Flipard est manipulé, à son insu, par le dangereux brigand...


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EAN13 9782373471489
Langue Français

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couve

SERGE VORGAN

LE MONDE DE LA CAMBRIOLE

Roman policier

 

par Gustave GAILHARD

 

D'après la version publiée sous le titre « Le monde de la cambriole » dans la collection « Le Verrou » aux éditions « Ferenczi & Fils » en 1951.

*1*

 

Il n'était pas tout à fait minuit, quand Élisée Flipard sortit de la salle de baccara, complètement rincé.

Ses trente derniers billets de mille, toute sa fortune, venaient de se transformer, par ces curieuses métamorphoses dont les salles de jeu ont le secret, en jetons de couleurs et de dimensions diverses, qui avaient couru comme des crabes sur le tapis vert vers différentes destinations inconnues.

Il était totalement liquidé.

Il n'avait cependant pas, au coin de la lèvre, ce petit pli spécial, qui, qu'on le veuille ou non, transparaît toujours quelque peu sur la face artificiellement impassible des décavés.

Non. Ses traits fins et un peu aigus étaient parfaitement sereins.

Le départ précipité de ses trente derniers billets le laissait étonnamment calme.

Montignac, un de ces vieux psychologues de cercles dont le regard désœuvré fouille les gens et les portefeuilles, qui était affalé dans un fauteuil du hall devant une tasse de camomille, l'observait curieusement.

Élisée Flipard n'avait d'autres moyens d'existence connus que les ressources assez intermittentes qu'il trouvait, comme vague journaliste, dans divers non moins vagues centres de rédaction où il tapait du bec dans la mare aux informations, au gré des occasions. Hors de ces inconsistantes fonctions, qui payaient tant bien que mal son tailleur et ses cravates, c'était un assez agréable hanneton de cercle et de salons.

Élisée Flipard alla s'asseoir près d'un guéridon isolé, se fit préparer un cocktail fortement tassé et procéda au recensement mental du fond de ses poches.

Il devait lui rester en banque un incertain culot de compte, dont mieux valait ne pas même supputer le chiffre infime, et cinq ou six billets de mille francs, oubliés dans la poche de son gilet de ville, quand il avait revêtu son smoking pour venir dîner au cercle.

En somme, le vide à peu près total... mais...

Oui... mais !... Ce « mais » mettait une petite étincelle dans ses yeux.

Il fut, à ce moment, distrait de ses pensées intimes par la conversation qui avait lieu à quelques pas de lui et qui lui fit dresser l'oreille.

Il y était question d'un événement qui, depuis hier soir, défrayait la chronique, la mort subite de la baronne Stréblitz et la disparition de sa célèbre émeraude.

À l'issue d'un dîner qu'elle offrait dans son hôtel de l'avenue de Wagram, la baronne Stréblitz était morte subitement, d'une rupture d'anévrisme, croyait-on, dans un de ses luxueux salons, au milieu de ses invités.

Cela avait causé l'affolement général qu'on imagine. On s'était empressé autour d'elle. On avait aidé à la transporter dans sa chambre, à la placer sur son lit.

Dans tout ce désarroi, une émeraude d'un très grand prix, une pierre fameuse, que la baronne portait ce soir-là à son doigt, avait disparu.

Où ?... Quand ?... Comment la précieuse pierre avait-elle quitté le doigt de sa propriétaire ?... Là gisait le mystère.

Était-ce dans la galerie de l'hôtel, alors qu'on la transportait ? Était-ce dans la chambre de la décédée ?... Était-ce quelque domestique qui avait dérobé le joyau ?... Était-ce quelque invité qui l'avait subtilisé ?

Toutes les hypothèses allaient leur train.

— Mais, fit soudain Montignac en exhumant sa maigre face jaune de sa tasse de camomille, au fait ! Voilà, parbleu, monsieur Flipard qui pourra nous donner sans doute des détails précis !... N'étiez-vous pas au dîner de la baronne ?... On m'a dit, mon cher, que vous étiez parmi ses invités.

— Mon Dieu, oui, dit Flipard en abandonnant la paille de son cocktail, j'étais, en effet, là.

— Et c'est tout de suite après le repas que... ?

— Tout de suite... On servait à peine le café, dans un salon... Elle a fait soudain un pas en chancelant, les mains en avant, comme pour s'accrocher au dossier d'un fauteuil, et elle est tombée sur le tapis, comme une masse... Cette mort brusque, dit Flipard en allumant une cigarette, nous a donné un choc !...

— Qui a dû secouer désagréablement les digestions ! opina le dyspeptique Montignac, entre deux gorgées de camomille, en fixant par-dessus le disque de sa tasse ses petits yeux aigus et goguenards sur l'invité de la baronne... Mais cela ne vous a pas empêché, je pense, de lui porter immédiatement secours ?

— On n'a pu, hélas ! que la transporter dans sa chambre.

— Et vous avez dû, j'espère, être un des premiers à offrir votre aide ?

— Mais... sans doute.

— Dame !... Vous, un jeune et un costaud... Mais pour cette émeraude... vous qui étiez là, rien... rien de particulier ne vous a frappé ?... Rien qui puisse vous donner un soupçon quelconque ?

Flipard haussa une épaule.

— Ma foi, fit-il avec une légère moue, à la façon dont les choses se sont passées... rassemblant cinq ou six personnes en une sorte de groupe qui ne s'est pas dissocié, je ne vois, à aucun moment, comment... au moins pendant que nous étions là... cette subtilisation aurait pu s'opérer. Les quelques invités qui étaient autour de moi étaient d'ailleurs gens au-dessus de tout soupçon.

— Sans doute, approuva Montignac, gravement, en grattant avec sa cuiller le sucre qui était au fond de sa tasse.

Flipard se leva.

— Excusez-moi, dit-il, mais il faut, avant de me coucher, que je passe à un journal pour voir certaines épreuves.

Il quitta le cercle, vaguement agacé. Cette vieille face de pain d'épice de Montignac, il ne savait trop pourquoi, lui portait désagréablement sur les nerfs.

La nuit était douce et les rues animées par la sortie des spectacles. Il se dirigea vers son domicile, reprenant le cours de ses pensées interrompu par cette conversation au cercle.

Évidemment, cette perte de ses trente derniers billets lui faisait un vide regrettable, et les cinq ou six mille francs – il ne savait au juste – qu'il allait retrouver dans la poche du gilet qu'il avait quitté étaient un bien maigre avoir pour l'instant.

Oui... mais...

Ce « oui... mais... » lui faisait hâter le pas vers son logis.

Quand il y arriva, il constata d'abord que dans la poche de son gilet se trouvaient huit mille francs, ce qui était mieux qu'il n'avait prévu, puis il alla ouvrir un secrétaire et fit jouer le ressort d'un petit tiroir secret.

Et tout de suite étincelèrent sous la clarté de la lampe les magnifiques feux verts de la splendide émeraude.

Il prit la bague entre ses doigts et la contempla, faisant jouer dans la lumière les prestigieuses lueurs de la pierre.

Ses éclats étaient féeriques et ses dimensions royales.

Elle valait une fortune.

Où il « laverait » ce joyau ? Élisée Flipard le savait, pardieu. Son métier de journaliste besogneux, qui lui avait fait courir les faits divers, les commissariats et la pègre, et « barboter dans la mare aux échos », n'avait pas été sans lui apprendre les divers dessous du monde inconnu de la cambriole et du recel.

Il savait l'endroit où « les gros morceaux » se liquident, et dès demain...

Le diable lui-même pourrait ensuite venir voir !

Rêveur et jubilant, il contemplait cette fortune qui tenait entre son pouce et son index.

Ah ! Quand il aidait au transport du corps de la baronne, que de peine il avait eue à faire glisser l'objet du doigt inerte dans la poche de son gilet ! L'anneau résistait, pris dans une jointure. Il avait été sur le point de renoncer. Ce n'est qu'à l'entrée même de la chambre, quand on dut faire tourner un peu le corps pour franchir le seuil, que la bague était venue dans ses doigts, tout d'un coup, d'un brusque glissement, alors qu'il commençait déjà à désespérer... Cela n'avait pas été sans peine ni sans émotion ! Mais quel moment !... Quel moment, quand l'objet était enfin venu dans sa main, et, de sa main, dans son gousset !

Personne, dans l'affolement général, n'avait pu se douter, n'avait même pu songer... Mêlé ensuite à l'exode des invités consternés, plus consterné qu'eux, il était parti, dans l'émoi ambiant, aussi tranquille que si rien ne s'était passé.

Le tout, à présent, était de liquider en douce l'affaire dès demain, et de laisser ensuite courir les événements avec la plus parfaite sérénité.

Nul ne pourrait jamais savoir.

Comme il replaçait le joyau dans le petit tiroir du secrétaire, il aperçut avec effarement, dans ce tiroir, un papier qu'il n'avait pas remarqué quand il avait ouvert tout à l'heure ce tiroir, n'ayant eu d'yeux à ce moment que pour son trésor.

Il prit le papier inconnu et ses yeux se dilatèrent soudain. Il dut s'y reprendre à deux fois pour lire ces simples mots :

« Félicitations... Mais... »

Ses yeux s'agrandirent plus encore et sa bouche s'arrondit.

— Que signifie cela ?... bégaya-t-il, la gorge sèche. Quel est l'étrange mauvais plaisant ?...

Réveiller la concierge pour savoir si quelque visiteur n'était pas venu en son absence était impossible, terriblement dangereux, cela pouvait, dans la suite éventuelle des événements, servir de base à des soupçons. Il fallait attendre à demain.

Attendre, lui donnait la fièvre.

Il tourna et retourna ce papier dans ses mains, en examina l'écriture, parfaitement inconnue.

Ce papier aussi lui donnait la fièvre.

N'y tenant plus, ne pouvant, à présent, songer à dormir, il sortit de nouveau. Il déambula, le cerveau hanté par cette énigme.

Ses pas errants le reconduisirent au cercle. L'heure était avancée. Le hall était à peu près vide. Il n'y retrouva que le jaunâtre Montignac, toujours vissé dans son fauteuil, bien que le cartel marquât une heure un quart.

— Eh bien ? fit la vieille épave en le voyant réapparaître, ces épreuves ?...

— Quelles épreuves ?... grommela Flipard, bourru.

— Eh bien, mais, celles que vous êtes allé corriger, pardieu !

— Ah ! Oui... oui...

— Dommage, mon cher, que vous soyez parti si tôt, tout à l'heure, dit Montignac. Vous auriez ramassé de quoi faire un papier épatant.

— Comment cela ? fit Flipard, l'esprit, ailleurs.

— Peu après votre départ, est venu Tiercelet, le directeur des Échos du Soir. Eh bien ! Mon cher, il paraît que l'affaire de l'émeraude est beaucoup plus curieuse qu'on ne croit... et qu'elle se corse.

— Comment cela ?

— Eh bien, mon bon, cette pierre a une histoire, ou plutôt une légende, effarante. Il paraît que, comme certaines opales de mauvais renom, elle porte malheur à qui la possède. Tous ses propriétaires successifs, que l'on connaît d'ailleurs, sont morts de malemort.

— Curieux, en effet, fit Flipard, qui n'était pas le moins du monde superstitieux... Mais... vous disiez, je crois, que l'affaire se corsait ?...

— Eh oui !... Au sujet de la mort de la baronne !

— Hein ?

— On a, paraît-il, refusé le permis d'inhumer.

— Hein ?

— Après un premier examen médical, le décès a paru suspect.

— Sapristi !

— Oui... Le parquet ordonne l'autopsie et va faire ouvrir une enquête judiciaire, très probablement... Enfin, un tas de choses curieuses sont en expectative pour les journaux... Ah ! La disparition de cette sacrée émeraude nous en promet de belles... Vous me quittez ?

— Je vais, dit Flipard, voir s'il est temps encore de caser ces nouvelles dans quelques salles de rédaction... Excusez-moi.

Il sortit, les oreilles un peu bourdonnantes.

« Mort suspecte... autopsie... enquête... »

Ces mots faisaient dans son crâne un assez désagréable tintamarre.

« Cette vieille corneille de Montignac a toujours des nouvelles de ce genre à vous envoyer dans l'estomac !... Il a la camomille malsaine, cet oiseau de mauvais augure ! »

Il erra par les rues, la nuque tiède, les jambes cotonneuses.

« Mort suspecte... autopsie... enquête judiciaire... » Décidément, tout cela sonnait mal, très mal.

Il hésitait à rentrer chez lui. La solitude anxieuse de son appartement ne disait rien à ses nerfs. Pour attendre le jour, il gagna Montmartre et alla s'échouer dans une boîte de nuit. Il demanda du champagne et but assez abondamment. Ces moroses libations ne firent qu'exacerber sa nervosité.

— Bah ! se disait-il, dans quelques heures j'aurai liquidé ma petite affaire et garé l'argent en lieu sûr... Alors, advienne que pourra. Les « curieuses choses en expectative », comme dit cette vieille chouette de Montignac, je m'en...

Soudain, revint à son esprit l'étrange billet trouvé dans le tiroir de son secrétaire. Il en reposa d'une main molle la coupe qu'il allait porter à ses lèvres et en resta les yeux longuement fixés sur les petits carreaux de la nappe.

Ceci était plus troublant encore que la question de cette mort suspecte, de cette autopsie et de cette enquête judiciaire.

Ne pouvant plus tenir sur la banquette, il quitta la boîte de nuit, où le jazz avait des glapissements sinistres et où flottait à cette heure une atmosphère d'énervement ; il se reprit à errer par les rues désertes.

La nuit finit par s'achever. Le jour parut. Les premiers rayons le trouvèrent sur les hauteurs de Montmartre.

Il se dirigea vers son domicile, décidé à se hâter pour la liquidation de son affaire, afin de récupérer sa quiétude.

Les rues de Paris avaient repris leur coutumière animation matinale. Les premiers tramways passaient, bondés. Des ouvriers et des employés se dirigeaient vers les entrées de métro.

Il acheta un journal.