Le père et l
61 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Le père et l'étranger

-
traduit par

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
61 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description


Diego et Walid font connaissance dans la salle d’attente d’un centre pour enfants gravement handicapés, où l’un et l’autre mènent leur fils chaque jour.


Une amitié se noue entre eux, mais tandis que Diego parle volontiers de lui, de sa culpabilité, de la quasi-impossibilité de communiquer avec son enfant, du malaise de sa confrontation au monde, Walid reste sur la réserve. L’Arabe l’entraîne un soir dans une fête orientale, où Diego rencontre une fascinante danseuse du ventre, puis Walid disparaît. Des agents secrets prennent contact avec lui pour lui demander de les aider à retrouver Walid, qu’ils dépeignent sous les traits d’un terroriste.


En superposant l’intrigue prenante d’un roman d’espionnage à la description du vécu douloureux des pères d’enfant handicapé, De Cataldo renonce ici à son détachement habituel devant les folies du monde. Dans un récit tout en émotion retenue, il conte à la fois l’histoire d’une amitié entre hommes de civilisations diverses et les profondeurs de l’amour pour les plus faibles d’entre nous, enfermés à jamais dans une hermétique prison mentale.


Giancarlo De Cataldo, magistrat à la cour de Rome, est l’un des écrivains de roman noir les plus importants d’Italie, devenu aussi une grande signature de la presse et un homme de télévision apprécié.
Il est l’auteur de Romanzo criminale, La saison des massacres, La forme de la peur, Le Père et l’étranger et Les Traîtres.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 4
EAN13 9791022610636
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Giancarlo De Cataldo
Le père et l’étranger
 
Diego et Walid font connaissance dans la salle d’attente d’un centre pour enfants gravement handicapés, où l’un et l’autre mènent leur fils chaque jour. Une amitié se noue entre eux, mais tandis que Diego parle volontiers de lui, de sa culpabilité, de la quasi-impossibilité de communiquer avec son enfant, du malaise de sa confrontation au monde, Walid reste sur la réserve. L’Arabe l’entraîne un soir dans une fête orientale, où Diego rencontre une fascinante danseuse du ventre, puis Walid disparaît. Des agents secrets prennent contact avec lui pour lui demander de les aider à retrouver Walid, qu’ils dépeignent sous les traits d’un terroriste.
 
En superposant l’intrigue prenante d’un roman d’espionnage à la description du vécu douloureux des pères d’enfant handicapé, De Cataldo renonce ici à son détachement habituel devant les folies du monde. Dans un récit tout en émotion retenue, il conte à la fois l’histoire d’une amitié entre hommes de civilisations diverses et les profondeurs de l’amour pour les plus faibles d’entre nous, enfermés à jamais dans une hermétique prison mentale.
 
GIANCARLO DE CATALDO , magistrat à la cour de Rome, est l’un des écrivains de roman noir les plus importants d’Italie, devenu aussi une grande signature de la presse et un homme de télévision apprécié.
Il est l’auteur de Romanzo criminale , La saison des massacres , La forme de la peur , Le Père et l’étranger et Les Traîtres .





Giancarlo DE CATALDO
LE PÈRE ET L’ÉTRANGER
Traduit de l’italien
par Gisèle Toulouzan et Paola De Luca
SUITES Éditions Métailié 20, rue des Grands Augustins, 75006 Paris www.editions-metailie.com 2011


 
Retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
           
 
 
 
 
 
COUVERTURE
Design VPC
 
 
Titre original : Il padre e lo straniero
© De Cataldo, Rome, 2004
Traduction française © Éditions Métailié, Paris, 2011 ISBN : 9791022610636
ISSN : 1281-5667


 
A Francesca qui n’est plus là


1
En attendant de récupérer son fils, Diego fumait cigarette sur cigarette. Il restait dix minutes avant la fin de la séance. Une fraîche brise d’automne soufflait et, au milieu de l’esplanade qui séparait le service des convulsions de celui des lésions cérébrales, quelques enfants épileptiques jouaient à chat perché sous le regard distrait d’une vieille femme occupée à tricoter. Deux infirmières essayaient de faire tenir debout un bambin à la tête microscopique. Diego avait déjà vu cette créature désarticulée qui semblait un jeu cruel de la nature. En son for intérieur, il l’appelait “le petit monstre”.
Il ne remarqua l’homme qu’une fois assis à côté de lui sur la partie du banc plongée dans l’ombre. La quarantaine, grand, la peau mate, de profonds yeux noirs, il était d’une élégance qui frisait la coquetterie. Diego se mit à fixer la pointe de ses chaussures.
En général, les parents échangeaient un signe de tête ou un commentaire sur le temps qu’il faisait ou sur leurs enfants. Diego ne s’était jamais accordé le réconfort d’un bavardage. En quoi les jérémiades ou les conseils des autres auraient-ils pu l’aider ? A une époque, ce malheur qui lui était tombé dessus l’avait rendu honteux. Puis il avait fini par se persuader que dans la douleur comme dans la colère, on est toujours seul et impuissant.
L’homme s’était mis à tapoter frénétiquement du pied sur le sol. Soudain il laissa échapper un profond soupir. Diego se surprit à le fixer malgré lui. L’autre croisa son regard et lui adressa un sourire empreint de douceur.
– Vous aussi, vous êtes ici pour votre enfant ?
Il avait prononcé ces mots avec calme, en appuyant nettement sur les accents. L’intonation était indéfinissable, mais à coup sûr étrangère. Probablement venait-il du Moyen-Orient, à en juger par son teint foncé et l’ombre d’une barbe qui semblait défier le rasage, même le plus soigné. Diego soupira à son tour, en acquiesçant.
– Chez moi, en cette saison, on organise de grandes fêtes dans les villages sur les hauteurs. On danse pour éloigner la peur de l’hiver. Je m’appelle Walid.
Diego serra la main qu’on lui tendait et murmura un “M. Marini” qui le fit se sentir à la fois ridicule et furieux.
– Vous venez de quel pays ? ajouta-t-il aussitôt.
– Oh, c’est un pays lointain. Pas très différent de l’Italie. Là-bas aussi il y a des montagnes et la mer, et des gens de tout acabit. Sur la côte, nous disons que les gens de la montagne se lavent peu, parce qu’il fait froid. Et ceux de la montagne disent que sur la côte nous puons le poisson. Voici mon fils Yusuf.
Il était donc le père du “petit monstre”. Étrange, en tout cas, lui si mat et cet enfant au crâne surmonté d’une touffe de cheveux blonds…
Il repensa alors à la façon dont il avait prononcé le prénom de l’enfant : avec orgueil et douleur. C’était ce que lui avait si souvent reproché sa femme : de ne jamais avoir su dire le prénom de son fils avec autant d’orgueil et autant de douleur.
– Le mien est encore à l’intérieur, marmonna-t-il en se levant brusquement, il est temps que j’aille le chercher.
Quand il arriva dans la salle de soins, les infirmières avaient déjà rhabillé Giacomo et une mère impatiente attendait son tour en serrant sur sa poitrine une petite fille aux joues rougies qui, de la langue, explorait sans arrêt l’intérieur de son palais.
Diego se pencha et chuchota quelque chose à l’oreille de son fils. Le visage du petit s’éclaira d’un sourire radieux et il l’entendit lancer son cri de bonheur, un “eeh-eeh !” à la fois monocorde et modulé par lequel il le remerciait de l’avoir délivré.
Pour lui, chaque séance était une torture : or selon les médecins, cette torture était nécessaire au développement de son cerveau malformé. Au bout de deux ans de soins assidus, Giacomo avait appris à sourire à ses parents et à remettre sa tétine dans sa bouche du dos de la main. Il arrivait à se tenir debout une trentaine de secondes en étant soutenu. Diego pensait être désormais résigné à la maladie de Giacomo. Pourtant à la maison, lorsqu’on respirait parfois un air de vague optimisme sur les “progrès” de l’enfant, il était pris de violents accès de rage. Tous ces efforts lui semblaient inutiles ou, pire, d’une insupportable absurdité. S’il avait été plus qu’un simple employé du ministère de la Justice, il aurait pu dire de lui-même qu’après la naissance de son fils, il était mort à l’intérieur.
En sortant, il retrouva Walid qui dansait au milieu de l’esplanade avec son petit monstre dans les bras. La tête du gamin penchait d’un côté, ses yeux étaient vides, mais sur ses lèvres affleurait le même sourire que celui de son père.
Ils se retrouvèrent côte à côte, chacun derrière sa poussette, et ils parcoururent ensemble le bout de route qui les séparait de la sortie de l’Institut. Sur le seuil de la porte vitrée qui conduisait à une longue allée très fréquentée, ils s’arrêtèrent pour installer plus confortablement leurs enfants. Giacomo souriait toujours, un filet de bave au coin de sa bouche gercée. Yusuf s’était endormi.
Ils échangèrent un geste d’adieu. Sur le visage de Walid apparut à nouveau ce paisible sourire, puis il se dirigea vers une longue berline noire stationnée devant l’Institut. De la voiture sortit un homme en uniforme de chauffeur, paraissant lui aussi venir du Moyen-Orient. Il s’inclina devant Walid et l’aida à soulever le petit.
Tout en regagnant sa Panda cabossée, Diego pensa qu’il aimerait bien revoir ce père si serein. Et il éprouva une honte profonde à l’idée d’avoir pensé à Yusuf comme à un “petit monstre”.


2
Trente-deux ans auparavant, sur le perron du collège Mazzini, Diego avait vu pour la première fois de sa vie un enfant handicapé. C’était un jour de pluie, à l’heure de la sortie, et les élèves couraient vers la liberté. Il s’agrippait à sa mère, en se grattant furieusement une oreille, tous deux engoncés dans des manteaux identiques, d’un gris délavé. En passant devant lui, il n’avait pu réprimer un frisson face à son regard vide. Il n’avait que onze ans et cette vision fugace l’avait tourmenté longtemps, au point de le pousser à en parler à ses parents. Sa mère lui avait dit que ce n’était qu’un enfant malchanceux. Son père avait ajouté que certains spectacles, il valait mieux se les garder chez soi, et la question avait été close.
Des années plus tard, adolescent, il avait été battu au ping-pong par un freluquet qui tenait sa raquette de la main gauche car, à la place de son bras droit, ne pendait qu’une manche vide. Piqué au vif, il lui avait demandé de voir ce qui se cachait sous cette manche. L’autre avait alors exhibé une aile de perdrix et fait une vague allusion à un médicament au nom étrange : la Thalidomide.
Ce soir-là, Diego était rentré chez lui bourré de remords pour le geste de dégoût qu’il n’avait pas réussi à cacher.
Le troisième enfant handicapé de sa vie était son fils Giacomo. Il était né un samedi matin. A peine les médecins l’avaient-ils extrait du ventre d’Elsa et le lui avaient-ils montré, petit, cyanosé, fripé et muet, que Diego avait éprouvé une répulsion inexplicable. Il avait fallu au moins cinq minutes pour que Giacomo fasse entendre sa voix, un bêlement faible et discontinu, la plainte d’une créature injustement venue au jour.
Diego avait éclaté en sanglots que tout le monde avait attribués à l’émotion de cette paternité récente. Les larmes d’Elsa viendraient plus tard, lorsqu’un diagnostic plus précis confirmerait l’appréhension de leur pédiatre. Diego, quant à lui, croyait avoir déjà consommé toute sa douleur par ses premiers pleurs prémonitoires.
Tandis qu’il racontait tout cela à Walid, il s’aperçut qu’il n’en avait jamais parlé à personne. Cela remontait à presque trois ans, et ce n’est qu’en présence de cet inconnu qu’il avait trouvé le courage de s’en ouvrir. Diego accompagnait Giacomo à la thérapie le samedi, son jour de repos. C’était la troisième fois qu’ils se rencontraient et Walid avait proposé qu’ils se tutoient. Ils étaient assis à une table, dans un café. Face à eux, des boutiques, un parking sinistre, des ateliers de marbriers pour les pierres tombales du cimetière tout proche, un marchand de mauvais vin, des murs couverts de graffitis noirs et rouges. A la table d’à côté, trois ouvriers en combinaison maudissaient le gouvernement et le chômage technique. Walid finit de boire son café allongé d’eau chaude et montra les inscriptions sur le mur.
– Celle-ci est contre le gouvernement islamique d’Iran, fit-il dans son italien qui relevait davantage du bon respect de la grammaire que d’une pratique courante de la conversation. Près de chez moi, il y en a qui clament “Dieu existe”. Il semblerait que c’est l’œuvre d’un fou.
– C’est peut-être Dieu lui-même, murmura Diego.
– S’il existe, il doit nous en vouloir. En revanche, s’il est fâché au point de se venger en frappant de temps à autre une personne au hasard, un innocent, alors je préfère croire qu’il n’existe pas. Dans mon pays, la plupart croient en Allah et certains en Jésus-Christ. Cela non plus ne me convainc guère. Tous les croyants disent qu’il n’existe qu’un seul Dieu. Et bien sûr, c’est de leur Dieu qu’il s’agit. Mais s’il n’y en avait vraiment qu’un, quelle importance aurait son nom ? Chacun peut lui donner le nom qu’il préfère, qu’en penses-tu ?
– Je n’en sais rien. Tout petit, j’allais à l’église comme tout le monde. J’ai fait ma communion et même ma confirmation. Je me suis marié à l’église. J’ai toujours agi comme tout le monde.
Walid se tut. Ils fixèrent à nouveau la rue. Des mères de famille passaient chargées de cabas d’où pointaient des branches de céleri et du pain. Puis ce fut le tour d’un infirmier en blouse blanche qui traînait un garçon épileptique de treize-quatorze ans. Celui que Diego appelait “le garçon-loup”, à cause de son dos voûté, des hurlements qui par moments lui déchiraient les mâchoires, de la forme extraordinairement allongée de son crâne, des boucles qui, des cheveux à sa barbe précoce, formaient une crinière grotesque, inextricable.
Survint une étudiante en minijupe et corsage blanc, ses seins exubérants jouissant librement du soleil. Ils la suivirent du regard en échangeant un tacite signe d’appréciation. Walid sourit.
– La nuit de la naissance de Yusuf, j’ai rêvé que plusieurs amis se présentaient avec des couronnes pour annoncer qu’il deviendrait le roi de son peuple. Et puis, le lendemain matin, lorsque les médecins ont déclaré qu’il y avait un problème, j’ai pleuré. Tu as eu plus de chance, mon ami, car tes larmes venaient du cœur. Les miennes venaient de la tête. Tu as compris avant de savoir. Moi, il a fallu que d’autres me le disent.
– Je pense que ce n’est pas juste, dit Diego à voix basse.
Walid ajouta qu’il avait appris dans un livre que le problème de leurs enfants relevait de l’inexistence du monde.
– C’est à nous de pousser le monde vers eux. On doit apprendre à raisonner différemment. Autrement, la douleur nous tuera.
Ils payèrent chacun leur consommation puis regagnèrent l’Institut pour retrouver leurs enfants. Avant de prendre congé, Walid suggéra à Diego de souffler sur le visage de Giacomo.
– C’est une observation faite par des psychologues. Si ton fils rit quand tu lui souffles sur le visage, c’est qu’il se sent aimé. S’il pleure, c’est qu’on ne l’aime pas suffisamment.
Diego souffla très fort sur les joues de Giacomino qui se laissa faire, d’abord surpris, puis curieux, enfin il décida qu’il en avait assez et tourna la tête sans un gémissement ni un sourire.


3
Fin novembre, les deux pères allèrent faire des courses au marché de la piazza Vittorio. Walid avait insisté pour qu’ils prennent sa voiture. Diego remarqua qu’il était en possession d’un bon nombre de laissez-passer.
– Tu es diplomate ?
– Quelque chose dans le genre, s’entendit-il répliquer.
Et la discussion s’arrêta là.
Leurs rencontres du samedi étaient devenues une habitude à laquelle dorénavant aucun des deux n’aurait renoncé. Chaque fois que la discussion touchait à la vie privée de Walid, celui-ci se dérobait et, alors que Diego ne dissimulait rien de ses rares émotions ni de ses nombreuses désillusions à ce compagnon secret, il ignorait quasiment tout de lui. Il ne savait ni son nom ni si, dans son pays, tout aussi nimbé de mystère, on se servait de noms de famille. Au fond, peu lui importait. Jamais il ne s’était senti si proche de quelqu’un, pas même de sa femme.
Après cette première rencontre à l’Institut, il lui était arrivé d’éprouver à l’égard de Giacomo de grandes bouffées de tendresse qui l’avaient pris au dépourvu et assailli avec l’étrange force d’une joie effarée. Depuis ce matin-là au café près de l’Institut, ni lui ni Walid, par une entente tacite, n’avaient plus jamais parlé de leurs fils ni de leurs destins.
Le chauffeur manœuvra adroitement et la grosse berline se glissa entre les voitures stationnées en double file à hauteur de la Porta Santa. Un agent renfrogné observa avec une rage impuissante les laissez-passer du véhicule et regarda ailleurs. Walid lança au chauffeur un ordre sec en arabe et plongea avec Diego dans la foule du marché.
– Ici, même un étranger se sent chez lui.
Walid le conduisit dans la partie arabe du marché où Diego assista à des marchandages exténuants. Les habitants du quartier étaient depuis toujours sur le pied de guerre contre cette casbah d’immigrés qui avaient transplanté leurs coutumes incompréhensibles et leurs marchandises douteuses au cœur de la plus antique cité d’Occident. Dans les fantasmes et le ressentiment populaire, tous ces Gitans bigarrés, ces Marocains rusés, tous ces Indiens fiers et autres Sud-Américains bavards, ces pâles Polonais et ces Noirs d’Afrique équatoriale n’étaient qu’une unique personnification indifférenciée de l’Étranger. Ils piquaient leur boulot, violaient leurs femmes, enlevaient leurs enfants...