Les aventures alsaciennes de Sherlock Holmes

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À la fin de l’hiver de l’année 1898, l’Alsace a accueilli deux touristes très particuliers, en la personne de Sherlock Holmes et de son fidèle ami et biographe, le docteur Watson.
Mais, dans ce périple tout voué à la détente et à la visite de cette belle région aux charmes pittoresques autant que gastronomiques, la seule présence du plus grand détective du monde a suffi à faire surgir les meurtres les plus étranges... Ce petit volume raconte, en 8 nouvelles qui se suivent, l’intégralité de ce voyage d’agrément... au pays du crime !


D’une grande fidélité au “canon” holmésien, ces Aventures alsaciennes de Sherlock Holmes se dégustent avec autant de plaisir que Christine Muller en a manifestement eu à nous les offrir.

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EAN13 9782845742260
Langue Français

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Christine Muller Les aventures alsaciennes de Sherlock Holmes Collection Les enquêtes rhénanes
1
L’AUBERGISTE MUET DE LACOUR DURENARD
Depuis que mon ami Sherlock Holmes est retiré dans sa ferme du Sussex au milieu de ses abeilles, son tempérament a beaucoup perdu de son mordant et il daigne enfin me laisser accéder à sa malle de « cas inédits », notamment quelques affaires étranges dont il avait jusque là refusé que j’en fisse le récit. Nos lecteurs ne le savent sans doute pas, mais nous avons passé quelques semaines fort instructives en Alsace, à la fin de l’hiver de l’année 1898. Nous avions fait une première fois halte à Strasbourg en 1891, année funeste entre toutes, où Holmes avait disparu dans le gouffre suisse de Reichenbach pour réapparaître, sain et sauf, trois ans plus tard. Mon ami ne se rendit pas sans nostalgie dans cette ville qui lui rappelait le souvenir du professeur Moriarty, son pire ennemi mais aussi son plus grand admirateur. D’avoir perdu un tel adversaire l’avait rendu un temps fort mélancolique ; il me fallut détourner bien des fois les yeux quand ses longs doigts minces se tendaient vers l’étui de maroquin vert, à la recherche de sa seringue. Le jour de notre départ, Mrs Hudson, notre charmante logeuse, me serra affectueusement le bras puis elle fourra dans ceux de Holmes un énorme panier à provisions en osier. — Pour la route, monsieur Holmes ! Ce voyage vous fera le plus grand bien. Vous n’avez pas bonne mine, à force de tourner en rond dans le séjour. Holmes lui adressa un sourire épuisé et je remarquai à quel point il était maigre et pâle. Puis elle me murmura en confidence : — Je compte sur vous, docteur, pour le faire manger. Il est vrai que je revenais alors d’un séjour à la campagne, dans la famille de mon épouse défunte. Chaque fois que je m’absentais, je pouvais être sûr de retrouver mon ami dans un état épouvantable, perdu dans ses pensées après une nouvelle injection de cocaïne, son Stradivarius jeté sur le tapis et des monceaux de papiers éparpillés un peu partout dans le salon de notre appartement de Baker Street. Nous étions invités à séjourner chez un de mes anciens camarades de faculté, le Dr William Jordan dont l’épouse était née dans la capitale alsacienne. En ce 1er mars 1898 nous arrivâmes à la gare de Strasbourg sous un soleil timide. Je remarquai tout de suite le haut-de-forme luisant de mon confrère et camarade dans la foule qui attendait sur le quai. Seul un gentleman anglais pouvait arborer un tel couvre-chef, là où les Strasbourgeois, vêtus à la coquette mode allemande, préféraient des feutres vert bouteille et des casquettes brunes. — C’est une ville étrange, Watson. Elle me donne toujours l’impression d’être assis entre deux chaises, fit mon ami. Voilà une région qui aura connu un destin bien mouvementé. Devenue française par la volonté du Roi-Soleil, l’Alsace est aujourd’hui allemande, sous l’autorité de Guillaume II. Combien de temps encore ? — L’influence allemande y est pourtant bien nette, répondis-je. Holmes allait ajouter quelque chose quand le Dr Jordan vint au-devant de nous ; mon ex-camarade était un homme de haute taille, aux cheveux blond foncé épais et bouclés et aux yeux bleus candides, une force de la nature qui inspirait sans doute du respect et de la sympathie à ses patients. Il n’avait pas beaucoup changé depuis l’université ; il conservait une enviable carrure de rugbyman, sport dans lequel il avait excellé. Plus tard, après son diplôme, il avait installé son cabinet médical à Richmond où, aux dernières nouvelles, il se trouve toujours. Je remarquai qu’il boitait légèrement et je me souvins qu’il m’avait informé être ici en convalescence pour guérir une cheville réduite en bouillie suite à une chute dans l’escalier. Il donna aussitôt des instructions pour nos bagages au porteur puis serra chaleureusement nos mains. — Je te présente mon ami Sherlock Holmes, je t’en ai parlé souvent. — Monsieur Holmes ! Grâce à John, je sais tout de vos enquêtes ! Et vous êtes même devenu populaire en Alsace. C’est un honneur de vous recevoir sous notre modeste toit ! — Le plaisir est pour moi. Bien que froid et réservé, Holmes n’était pas insensible à la flatterie. Ses joues creuses daignèrent rosir de plaisir. — Nous n’irons pas jusqu’à assassiner quelques quidams pour vous rendre service, mais cela
me ferait plaisir de participer à l’une de vos enquêtes, monsieur Holmes, ajouta le médecin. — William, vieille branche, je te préviens, mon ami est au repos absolu ! Pas d’enquête, pas de crime. Et ta cheville doit se reposer aussi ! Holmes pouffa de rire et le Dr Jordan agita ses grandes mains charnues en guise de réponse. Le médecin habitait chez ses beaux-parents alsaciens, les Weber, partis eux-mêmes en villégiature en Forêt-Noire. Ils avaient emmené avec eux les deux enfants du couple, Percy et Rebecca, de faux jumeaux de cinq ans dont Jordan était très fier car c’était une rareté pour le corps médical. La maison se trouvait dans le joli quartier de l’Orangerie, juste en face du parc qu’avait fait aménager Napoléon 1er pour son épouse Joséphine. Elle avait été construite dans le goût local, avec de beaux colombages de chêne et un torchis jaune pâle. Mais de par sa taille, son imposant balcon surplombant la rue et ses deux étages, elle n’avait rien de commun avec une habitation rurale. Eugénie Jordan, l’épouse du docteur anglais, nous accueillit avec un merveilleux sens de l’hospitalité. La jeune femme blonde aux doux yeux noisette parlait un anglais parfait, poli au contact de son époux, après dix ans de mariage. Je surpris Holmes fixant Mme Jordan avec ses yeux gris pénétrants. Il n’avait pas pour habitude de regarder longuement les femmes, des créatures dont il se méfiait car elles semblaient, selon lui, dépourvues de rationalité. L’épouse de mon ex-camarade baissa les yeux, gênée. — Vous avez des ennuis domestiques, madame Jordan, dit alors Holmes. — Oui, notre employée pour le gros œuvre, Berthe, a encore… Le sourire de notre hôtesse se figea. — Mais comment savez-vous ? — C’est élémentaire, chère madame, répondit mon ami. J’ai trouvé dans le couloir un tapis qui n’a pas été battu depuis longtemps. De plus, le tiroir de votre poêle déborde de cendre et dans le coin gauche de la fenêtre, j’aperçois une magnifique toile d’araignée. Néanmoins, le linge de table, les meubles et la vaisselle sont impeccables. Cela signifie donc que la personne en charge des gros travaux n’a pas pu venir… Jordan éclata de rire, suivi du sourire ébahi de sa tendre moitié. — Votre réputation n’est pas usurpée, ma foi ! L’analyse est excellente ! — Je plains de tout cœur la maîtresse de maison négligente, ajouta Eugénie Jordan. — Ou le mari adultère, ajouta Jordan non sans me lancer une œillade. La soirée se déroula sans incident et je me pris à croire que ce séjour sur le continent serait décidément bénéfique à la santé de mon ami. Il avait fait honneur au somptueux coq au vin de la maîtresse de maison et à l’excellent riesling du docteur Jordan et s’était montré assez conciliant pour raconter à notre charmante hôtesse quelques-unes de nos affaires restées inédites. Mme Jordan nous proposa ensuite une série d’excursions dans la région, des sites à visiter, des promenades, toutes choses excellentes pour exciter l’appétit médiocre de Sherlock Holmes. Loin des brouillards londoniens, il n’allait pas tarder à reprendre du poil de la bête. C’était sans compter sur la réputation de mon ami dont les exploits avaient franchi les frontières ; son arrivée à Strasbourg n’était pas passée inaperçue. Quand Mme Jordan se retira pour la nuit, mon ex-camarade de faculté sortit les ballons de spiritueux du buffet et nous servit un bon vieux cognac. — Il y a, parmi mes patients, un certain M. Steiner, qui m’intrigue. Aussitôt Sherlock Holmes aborda une physionomie tendue, celle du chien de chasse à l’affût d’une piste ; ses doigts se joignirent en un dôme et il fixa notre hôte avec un intérêt passionné. — Oui John, je ne devrais pas causer boutique ici, mais je me suis dit, puisque monsieur Holmes est parmi nous… — Je vous en prie, continuez ! s’écria Holmes, ravi. Je levai les yeux au plafond. Ce bon William allait-il servir à mon ami une affaire criminelle sur un plateau en guise de cadeau d’accueil ? Je me dis que c’était préférable à la solution à sept pour cent, même si, idéalement, Holmes ne devait rien faire du tout, sinon manger, dormir et se promener. — Oh le cas est simple : cet homme a perdu la voix depuis vingt-quatre heures. — Un cas pour vous, mon cher Watson, répondit Holmes sur un ton déçu. — Non monsieur Holmes. J’ai ausculté sa gorge, ses cordes vocales ne sont pas irritées, il ne semble pas non plus dérangé sur le plan mental. J’ai interrogé son épouse qui n’y comprend rien non plus. Du jour au lendemain, cet homme a cessé de parler.
— Sa profession ? demanda mon ami. — C’est l’aubergiste de la Cour du Renard. — La Cour du Renard… Intéressant, murmura Holmes. — Ah bon ? fis-je, éberlué. Vous n’êtes ici que depuis quelques heures et vous connaissez la Cour du Renard ? — Une hostellerie splendide, chargée d’histoire, n’est-ce pas docteur Jordan ? — En effet. Voltaire y a séjourné, ainsi que le roi de Prusse Frédéric II, mais aussi le grand Goethe et son ami le philosophe Herder. — Tous entassés dans la même chambre ? osai-je en guise de plaisanterie. — Watson, le cognac vous rend spirituel à ce que je vois. Mais je vous en prie docteur Jordan, continuez. — Que dire d’autre ? L’homme est agité, sa femme l’entend aller et venir dans la chambre voisine. Il refuse de dormir avec elle et la pauvre se fait un sang d’encre. Comprenez bien que je suis passé là-bas en ami, je suis au repos jusqu’au mois prochain. J’ai donc confié le cas à un confrère spécialisé dans les maladies de la gorge. Son diagnostic corrobore le mien : cet homme est parfaitement capable de parler. Holmes tapota les accoudoirs du fauteuil puis il se mit debout d’un bond. — Watson, allons nous coucher. Demain aux aurores, nous irons à la Cour du Renard. Cette affaire m’intrigue ! Le lendemain matin, j’étais douillettement pelotonné sous l’édredon gonflant de nos hôtes à somnoler dans la fin d’une douce nuit quand je sentis une main fine et nerveuse me chatouiller la nuque. Le temps d’un battement de cils, je crus que c’était ma douce Mary. Mais mon épouse était morte en couches six ans plus tôt. Au lieu de quoi j’aperçus la silhouette longiligne de Sherlock Holmes, habillé de pied en cap d’un costume de tweed gris, de son manteau de voyage bleu acier et d’une casquette assortie. — Allez Watson, pas un mot. Sautez dans vos vêtements et rejoignez-moi en bas. — Le petit-déjeuner… balbutiai-je. — Plus tard. Je fis le plus vite que je pus et je retrouvai mon ami sur le seuil de la porte, occupé à fumer une cigarette, le regard fixé sur les frondaisons du parc de l’Orangerie. — Il faudrait appeler un cab… suggérai-je timidement. — Un cab ? Mon cher ami, vous n’êtes pas à Londres, ici. Nous irons à pied. — Vous connaissez le chemin ? — Pendant que vous mettiez un temps fou à choisir votre tenue, adoptant, rejetant, puis reprenant la chemise à col cassé et le veston gris, j’ai eu le temps de me renseigner auprès de la première domestique de nos hôtes. — Holmes ! Comment savez-vous pour les vêtements ? — Ceux-ci ont été dépliés et repliés. Voyez vos manches. On dirait deux accordéons. Et je vous fais grâce des boutons de manchettes. Ils sont tout de travers. Vous avez enfilé cette chemise après l’avoir repliée et rangée dans l’armoire. — Vous êtes terrible, Holmes ! Rien ne vous échappe. — C’est mon métier. Pour se faire pardonner cette inquisition matinale, mon ami me prit gentiment le bras. Il pouvait se montrer absolument charmant quand il s’en donnait la peine. Sur notre chemin, nous croisâmes des Strasbourgeois de toutes les classes sociales. Mais ils portaient tous des tenues très décentes et arboraient un sourire poli de braves sujets allemands. Rien ne laissait supposer que ces gens pleuraient la France, leur patrie perdue. Quand nous arrivâmes à la hauteur de la cathédrale de Strasbourg, Holmes ralentit le pas. — Nous y sommes presque. Deux ravissantes jeunes filles d’environ seize ans en corselets noirs et jupes de soie vert sapin bordées de broderies rouges nous dépassèrent en riant. Quand elles virent mon ami, elles rougirent et lui envoyèrent un baiser muet d’un geste gracieux de la main. Holmes leur adressa en retour un sourire timide. — Ces jeunes filles sont absolument charmantes ! m’exclamai-je, ému. — Si vous le dites… — Mais c’est flagrant ! — Jusqu’à preuve du contraire. Mais c’est vous le spécialiste du beau sexe, pas moi.
Une fois de plus, je me rendis compte à quel point mon ami était séduisant, en dépit de son allure austère, ou peut-être à cause d’elle. Sa haute taille, sa démarche souple et assurée, son visage pâle aux pommettes saillantes et l’éclat perçant de ses grands yeux gris, l’élégance de sa tenue, tout cela ne manquait pas d’attirer l’attention de la gent féminine. Mais Holmes restait indifférent aux jeux de l’amour et aux joies de l’union matrimoniale, même s’il savait, à l’occasion, se montrer un séducteur de premier plan quand il s’agissait d’obtenir quelque chose. Si je ne manquais pas de regards féminins flatteurs pour me rappeler que je n’étais pas vilain garçon, ce n’était rien quand Holmes entrait dans une pièce. Le temps se figeait et les convives retenaient leur souffle. Et quand résonnait sa voix grave et chaude, les demoiselles le couvaient d’un regard d’adoration parfaite et les dames plus âgées y voyaient déjà un gendre idéal. Holmes charmait même les hommes. D’un mot, d’un geste, il imposait le silence aux esprits les plus obtus. Quand nous entrâmes dans la vénérable hostellerie datant du Moyen-Âge allemand, nous fûmes accueillis par une jeune femme blonde et rondelette, tout à fait exquise en costume traditionnel alsacien avec ce grand nœud noir qui lui ceignait la tête et lui donnait l’air d’une madone rustique. Elle me gratifia d’un sourire adorable, tout en fossettes, ce qui me fit rougir ; Holmes me décocha en retour un rictus cynique, comme pour me faire comprendre que j’étais à nouveau sous le charme d’une aimable demoiselle. Mais quand la toute belle vit mon ami, son sourire se figea pour laisser place à une sorte de stupéfaction éblouie. Elle ne parlait évidemment pas l’anglais et mon allemand était trop bancal pour faire les frais d’une conversation. Holmes, en musicien accompli, était aussi doué pour les langues. Il en parlait plusieurs, dont le français à la perfection. À ma grande surprise, c’est dans cette langue qu’il adressa la parole à la jeune fille. Cette dernière en parut enchantée. Holmes se tourna alors vers moi : — C’est la fille de l’aubergiste. N’adressez jamais la parole à des Alsaciens en allemand. C’est une injure, un peu comme si vous me traitiez d’Américain. — Je vois. Pouvons-nous voir son père ? — Oui, il est couché. Il a pris froid. Montons. L’escalier raide de facture fort ancienne craquait sous chacun de nos pas. Je dus me tenir à la rampe pour ne pas trébucher mais mon ami monta la volée de marches en bondissant, à croire qu’il les connaissait depuis sa plus tendre enfance. Nous frappâmes, comme l’avait indiqué la jeune fille, à la première porte à notre droite. Une femme nous ouvrit. Visiblement c’était l’épouse ; ma longue amitié avec Holmes m’avait appris à regarder les vêtements, les gestes, les attitudes, les mains et même le modelé d’une oreille. La dame de près de cinquante ans qui se trouvait devant nous portait une élégante robe de soie prune sous un tablier bleu. Ses cheveux d’un blond cendré avaient été artistiquement mis en boucles et relevés sur la tête. La coutume locale encourageait les tenues raffinées chez les bourgeoises mais les servantes devaient arborer un tablier noir, une coiffe blanche et une robe d’indienne de couleur sombre. Holmes se présenta au nom de notre ami Jordan et la femme joignit les mains en signe de soulagement. Dans le lit haut, derrière elle, un homme aux cheveux grisonnants et à forte corpulence semblait assoupi. Il ne se réveilla pas quand mon ami se mit à parler dans un français rapide et souple. La femme hochait la tête, approuvait, réfléchissait. Puis elle indiqua à mon ami une commode. Holmes ouvrit les tiroirs, fouilla avec des gestes précis puis il ôta son pardessus bleu acier, le posa sur une bergère et se jeta à plat ventre sur le plancher recouvert d’un tapis vert et brun, non sans avoir au préalable extirpé sa loupe de la poche intérieure de son veston. La femme me regarda d’un air ahuri. Je la rassurai d’un geste apaisant de la main. Mon ami entreprit de sonder chaque lame du plancher. Puis ses yeux se levèrent à la hauteur de la fenêtre munie de petits carreaux à la française qu’il ouvrit délicatement pour ne pas déranger le malade. Après quoi, il soupira, rangea la loupe, remercia la dame et nous quittâmes la pièce. — Watson, Il n’y a rien ici de très pertinent. La chambre a malheureusement été nettoyée hier, pas de traces de pas. Il a plu avant-hier, il y aurait pu y avoir des empreintes. Et vous aurez remarqué que la femme de l’aubergiste portait des chaussures d’intérieur en velours avec des semelles de feutre, sans doute plus pratiques quand on doit rester debout toute la journée. Mais pas très explicites pour les besoins d’une enquête. — Mais pourquoi quelqu’un serait-il entré ici ? Steiner a très bien pu recevoir quelqu’un en bas, n’importe où au rez-de-chaussée. Il ne s’est couché que tout récemment. — C’est juste. Après tout, il y a une quinzaine de chambres ici, et elles sont toutes occupées pendant les foires et les fêtes de la ville. Les occasions ne manquent pas de rencontrer des
inconnus. — Vous voulez dire que cet homme est devenu muet suite à une rencontre ? — Mais oui mon ami. Pourquoi pas ? Il n’a pas eu d’accident, il n’a pas perdu récemment un proche, il n’est pas malade de la gorge et d’après son épouse, il n’a pas voyagé ces dernières semaines. Quelque chose s’est donc passé ici même. — Le courrier ? fis-je. — Voyons cela avec la fille. Holmes redescendit l’escalier abrupt à l’allure à laquelle il l’avait monté. Je suivis péniblement et, le temps de descendre des marches aussi vermoulues que glissantes, Holmes avait déjà réglé le problème du courrier avec la fille de l’aubergiste. — Des lettres ? Oui, l’homme en reçoit beaucoup, c’est normal, me dit mon ami. Des réservations de chambres, des négociants en vin et des commerçants de toutes sortes. Sa fille ouvre le courrier, traite celui qui concerne les chambres et met tout le reste de côté pour son père. Holmes allait quitter la Cour du Renard quand il avisa un petit salon coquet tout en lambris avec des tables rondes décorées de nappes en coton rouge et à liseré blanc, flanqué d’une cheminée où pétillaient les flammes revigorantes d’un bon feu. Dehors brillait un timide soleil de fin d’hiver ; l’air restait très frais dans cette région qui jouissait d’un climat continental. — Par ici, Watson. Un solide petit-déjeuner ne nous ferait pas de mal, n’est-ce pas ? J’approuvai chaudement. Mon ami devait renouer avec la saine habitude des trois repas par jour. Je jouai un instant avec l’idée de ramener à Baker Street un Holmes joufflu et hilare, à la grande joie de notre logeuse. Mais il ne fallait pas trop y compter. Le grand logicien avait aussi emporté dans ses bagages son étui en maroquin vert et la substance toxique qui allait avec. Une autre jeune femme, aussi jolie et fraîche que la fille de l’aubergiste vint tout de suite à notre rencontre. Hormis nous, il n’y avait personne. Il était près de neuf heures et les clients de l’hostellerie avaient déjà déjeuné. Holmes lui expliqua dans son français rapide et quasiment sans accent – c’était la langue de sa nourrice et aussi celle de sa mère – ce que nous désirions manger. L’aimable jeune personne ne fit aucune objection et bientôt nous vîmes apparaître des œufs à la coque, une cafetière fumante, du pain bis avec du jambon, du fromage, du beurre et un pot de miel. — Ne sont-ils pas merveilleux, ces Alsaciens ? dit Holmes en décapitant un œuf. — Le café est formidable ! m’extasiai-je. — Oui, torréfié à l’italienne. À côté de cette merveille, c’est être trop aimable que de donner le titre de café à notre jus de chaussettes. — Tout cela est délicieux ! dis-je la bouche pleine. — Ami Watson, nous sommes ici sur des terres de haute gastronomie. Brillat-Savarin avait qualifié la choucroute de plat parmi les vingt les plus savoureux au monde. — Mais Holmes ! Vous détestez le chou. — Le chou bouilli de Mrs Hudson, oui. Mais ici, il s’agit de chou râpé et mis en saumure. Après quoi, il cuit lentement dans de la graisse d’oie, accompagné de trois sortes de viande et de saucisses. Quand Holmes eut englouti deux œufs, trois tranches de pain lestées de tout ce qui se trouvait sur la table et qu’il eut avalé trois tasses de ce divin café, il se rejeta en arrière, s’étira et alluma une cigarette. — Cher Watson, je sens que je vais beaucoup me plaire ici. — Vous m’en voyez ravi, Holmes. — Mme Steiner m’a révélé tout à l’heure quelque chose de très intéressant, que j’avais déjà soupçonné dans sa physionomie mais aussi dans ses vêtements et son langage. La Cour du Renard est en fait sa propriété à elle. Étant la fille unique de ses parents, elle a hérité de ce bien à la mort de son père. — Comment avez-vous déduit cela ? m’étonnai-je. — C’est fort simple, Watson. Et quand j’aurai éclairé votre lanterne, vous direz comme d’habitude que c’est l’évidence même. Voilà une femme de cinquante ans encore assez attrayante. Elle a donc les moyens de s’offrir des onguents, un coiffeur et des vêtements qui la mettent en valeur. Vous aurez peut-être remarqué qu’elle s’exprime dans un français impeccable, sans accent local. C’est le signe d’une appartenance à la bourgeoisie, du moins en Alsace. Cela signifie donc qu’elle a reçu une excellente éducation dans une pension privée, comme il doit y en avoir à Strasbourg. — Elle ne dépend donc pas de son mari, conclus-je, un peu déconfit par la simplicité du
raisonnement. — Exactement. Et là, notre petit problème devient tout à fait passionnant ! Je ne voyais pas bien en quoi, mais laissai Holmes à ses réflexions insondables. Il se mura dans un silence que je devinai plein de hautes spéculations mentales puis je le surpris à fixer un instant l’encadrement de la fenêtre qui lui faisait face. Ses yeux scrutateurs allèrent ensuite se promener du côté de la cheminée au-dessus de laquelle on pouvait apercevoir une Vierge à l’Enfant d’un goût mièvre à la façon des illustrateurs de contes. La jeune domestique revint pour débarrasser la table et Holmes lui demanda quelque chose. Elle fit non de la tête. C’est alors que mon ami bondit de sa chaise, se précipita sur un tisonnier et farfouilla dans l’intervalle entre la grille du foyer et les braises. — S’il a reçu un courrier, il a dû le brûler. L’événement remonte à l’avant-veille au plus tard. Autant dire qu’il n’y a plus d’espoir de retrouver des traces. — Vous parlez de l’aubergiste ? — Oui. La jeune domestique affirme qu’il n’y a qu’une cheminée, c’est celle-là. — Mais il aurait pu brûler la lettre dans le poêle en faïence du séjour. — Ah Watson, bravo, vous l’avez remarqué ! — Mon cher, il est énorme ! Il prend toute la place au milieu de la pièce ! — La fille de Steiner affirme ne pas avoir vu de lettre autre que commerciale les deux dernières semaines ; soit. Mais son père a l’habitude de se lever tôt. Le courrier passe à huit heures et il y a une deuxième tournée à quatorze heures. Dans les deux cas, Steiner a pu profiter de ce que sa fille était occupée ailleurs pour intercepter la lettre. — Qu’est-ce qui vous fait penser qu’il s’agit d’une lettre ? Quelqu’un aurait pu venir le voir. Holmes rangea le tisonnier dans son râtelier en fer forgé puis il s’essuya délicatement les mains avec son mouchoir. — Nous devons envisager les deux éventualités. Pour en revenir à Steiner, il y a quelque chose qui me tracasse. — Ah oui ? — Il refuse de correspondre par écrit. Après tout, il peut prendre un crayon et parler à sa femme avec des mots, si vraiment il ne peut pas s’exprimer autrement. — Sans doute. Mais que signifie alors ce silence ? — Qu’il a quelque chose à cacher, mon ami. — Quoi, par exemple ? dis-je, dévoré de curiosité. Holmes leva à nouveau les yeux vers la Madone sulpicienne au sourire un peu confit. Puis il alluma une autre cigarette, exhala lentement la fumée et m’adressa un lent sourire plein de mystère. — Vous connaissez mes méthodes, docteur. Appliquez-les. — Hum ! Là, je suis dans le brouillard. — Essorez un peu mieux votre cervelle. Vous verrez, vous y arriverez. Faites preuve d’imagination. Tâchez de trouver des liens entre le silence de l’homme, sa position sociale, celle de son épouse et n’importe quel événement qui aurait pu se produire ces deux derniers jours. Faites un puzzle mental, mon ami. Et voyez s’il y a parmi toutes vos propositions deux pièces qui peuvent s’emboîter et constituer une solution cohérente. — Cela semble être l’enfance de l’art, Holmes. — Mais ça l’est, Watson. Ça l’est. Voyez, je vous aide un peu. Nous disions que l’épouse est maîtresse au logis. L’homme dépend donc d’elle. Il a pu, par exemple, apprendre quelque chose qui pourrait remettre en question son statut de mari. — Oh Holmes ! Vous ne pensez quand même pas à un adultère ! Mon ami hocha la tête, tira une nouvelle bouffée de sa cigarette puis écrasa ce qui en restait dans une coupelle en étain posée devant lui. Ses doigts gracieux allèrent ensuite en exploration sur ses tempes blêmes le long desquelles saillait un fin réseau de veines bleues. — Une enquête de voisinage ne serait pas du luxe, dit-il un peu abruptement. Il se leva d’un bond, attrapa son manteau de voyage et je le suivis vers la sortie de l’hostellerie. Quand nous nous retrouvâmes dans la cour, Holmes me désigna d’un geste de la main les abris en bois alignés le long de la rivière Ill. Des ménagères occupaient la plupart des postes et battaient énergiquement des draps tout en bavardant à haute voix. Je trouvai l’image charmante. — L’eau est ici d’excellente qualité. Le linge doit sentir rudement bon. Je fronçai les sourcils. Depuis quand Holmes était-il passionné par les arcanes de la science
du linge ?Àgrand ébahissement, je vis mon ami descendre les escaliers de pierre qui mon menaient au quai de l’Ill. Je fis de même et le vis accoster une digne commère aux joues rouges et portant sur la tête un fichu bariolé, qui semblait constituer ici une sorte d’augure lessivier, vu que les autres ménagères l’interpellaient avec force cris et rires. Là encore, Holmes me surprit en passant du français à l’allemand. Cette femme ne comprenait manifestement rien à la langue de Molière. Je me dis que j’allais bientôt m’arracher les cheveux à essayer de comprendre les particularités de l’Alsace, quand Holmes revint, un large sourire aux lèvres. — Mon cher ami, pour peu que l’on sache s’y prendre, ces dames sont des puits d’informations diverses. Elles connaissent tout le monde ici et bien sûr la famille de l’aubergiste. C’est d’autant plus significatif que l’une de ces dames doit forcément travailler pour l’hostellerie et venir ici pour l’entretien du linge de l’établissement. — Elles ne lisent pas son courrier, tout de même ! Mon ami éclata de rire. L’air alsacien lui réussissait merveilleusement. Je ne l’avais pas vu d’aussi bonne humeur depuis l’affaire du trois-quarts de rugby évaporé dans la nature. — Que me répondez-vous si je vous dis qu’elles ont aperçu hier une femme d’environ trente-cinq ans avec une fillette de dix ? Toutes les deux sont entrées dans l’hostellerie et, quand elles l’ont quittée, M. Steiner a cessé de parler. — Sapristi, voilà qui est intrigant ! répondis-je. Mais elles ont pu réserver une chambre, non ? — Elles sont venues sans bagages, Watson. — La femme cherchait du travail, suggérai-je. — Allez-vous chercher du travail accompagné d’un enfant ? — Holmes, vous avez vraiment réponse à tout ! — Non, mon cher. Je me sers de mon cerveau. Posez-moi une autre question. — Etaient-elles bien vêtues ? — Correctement, sans plus. Continuez. — Les commères ont-elles décrit ces deux visiteuses ? — Ah Watson, voilà une bonne question. Eh bien oui. La femme et l’enfant étaient blondes, assez menues et d’apparence timide. Voilà pour le portrait. Qu’est-ce que cela vous inspire ? Nous avions repris le chemin de l’Orangerie. La rue principale regorgeait de carrioles, de bicyclettes et de temps à autre résonnait la sonnerie du tramway. Ici et là nous croisions quelques automobiles que l’on entendait pétarader de loin. Tout en réglant mon pas sur celui, long et élastique, de mon ami, je me creusai la tête pour trouver quelque chose de lumineux à dire. D’être le seul et meilleur ami de Sherlock Holmes reste pour moi un privilège et un grand honneur ; mais certaines fois, je me languis après un peu plus de simplicité dans nos rapports. Holmes passe tout à la moulinette de son esprit supérieur et ne peut (ou ne veut) concevoir que d’autres soient moins rapides que lui dans l’exercice de la pensée. Comme je ne disais rien, Holmes ralentit le pas et me considéra non sans ironie. — Déjà à cours de ressources, mon ami ? — Bon, eh bien disons que Steiner connaît ses deux visiteuses. — Voilà qui me réjouit ! — C’est donc vrai ? — Je l’ignore. Disons que c’est une hypothèse. Alors, résumons l’affaire : vingt-quatre heures plus tôt, deux personnes viennent le voir, probablement à l’insu de l’épouse et de la fille. Après leur départ, l’aubergiste ne dit plus un mot. Pourquoi ? — Elles le font chanter, suggérai-je, plein d’espoir. Holmes fit un petit bond qui laissa perplexe un gentleman parvenu à notre hauteur en sens inverse. — Vous êtes une mine d’or, Watson. Vos suggestions sont souvent fausses, voire complètement farfelues, mais elles restent inestimables car elles me permettent d’affiner mon propre raisonnement logique. J’imagine tout à fait la fillette timide avec ses nattes blondes, faisant la terreur de notre brave aubergiste. — Holmes ! Une lumière venait de s’allumer dans mon cerveau. — Oui, très cher ? Ça y est ? Vous avez une piste ? — Oh oui ! Et si l’enfant était celui de Steiner ? dis-je alors. — Pas mal. Pas mal du tout. Voyons si cela colle avec le reste : la femme et l’enfant viennent à l’auberge, elles se présentent auprès de Steiner comme étant, disons une maîtresse et l’enfant