Les Passagers de la foudre
238 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Les Passagers de la foudre

-

238 pages
Français

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Description


Le nouveau chef d'œuvre de l'auteur de Dans le jardin de la Bête.






Une invention qui va révolutionner le monde.
Une des plus grandes poursuites criminelles de l'histoire.
Le nouveau chef-d'œuvre d'Erik Larson.








1910, Londres. Un respectable médecin, Harvey Crippen, met fin à un mariage insupportable en assassinant sa femme, une flamboyante chanteuse d'opéra. Lorsque naissent les premiers soupçons, Crippen, accompagné de sa maîtresse, prend un bateau, le SS Montrose, à destination du Québec.




Sur ses traces, un inspecteur de Scotland Yard qui, grâce à une invention toute récente de Marconi, la communication sans fil, va permettre au grand public de suivre, par médias interposés, cette incroyable poursuite en haute mer.




Dans cet exceptionnel document historique, Erik Larson nous conte en parallèle les aventures de Marconi et du Dr Crippen – dont le destin fascina tant Alfred Hitchcock qu'il s'en inspira pour de nombreux films, en particulier Fenêtre sur cour – et nous donne un tableau saisissant des débuts du monde moderne. Captivant de la première à la dernière page, Les Passagers de la foudre passionnera autant les amateurs d'histoire que les adeptes d'enquêtes policières.









" Une nouvelle réussite de Larson ! Comme dans son précédent livre, il s'attaque à un fait historique peu connu et en fait de l'or. Une véritable alchimie ! "

The New York Times







" Le don véritable qu'a Larson de restituer une époque et des personnages captivants fait des Passagers de la foudre une lecture irrésistible. "

The Washington Post





Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 février 2014
Nombre de lectures 23
EAN13 9782749124667
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

cover

Erik LARSON

LES PASSAGERS
DE LA FOUDRE

Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Marc Amfreville

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Du même auteur
au cherche midi

Le Diable dans la Ville blanche, traduit de l’anglais (États-Unis)par Hubert Tézenas, 2011.

Dans le jardin de la bête, traduit de l’anglais (États-Unis)
par Édith Ochs, 2012.

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Directeur de collection : Arnaud Hofmarcher

Coordination éditoriale : Marie Misandeau

 

Titre original : Thunderstruck

Éditeur original : Crown Publishers

© Erik Larson, 2006

 

© le cherche midi, 2014, pour la traduction française

23, rue du Cherche-Midi

75006 Paris

ISBN numérique : 978-2-74912-466-7

 

Rémi Pépin 2014

Photos : © plainpicture/bildhaft et © Roger-Viollet

 

« Cette oeuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette oeuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

À ma femme et mes filles,
en mémoire de ma mère, la première
à m’avoir parlé de Crippen

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Note aux lecteurs

Il y a du crime dans ce livre, le deuxième plus célèbre jamais commis en Angleterre, mais j’ai pour ambition d’écrire ici autre chose que la simple saga d’une affaire de violence. P. D. James, dans La Salle des meurtres, fait dire à l’un de ses personnages : « Le meurtre, crime unique s’il en est, est toujours le paradigme de son époque. » En écrivant la chronique des histoires convergentes d’un assassin et d’un inventeur, j’espère avoir réussi à brosser un tableau neuf des années 1900 à 1910, période où Édouard VII régnait sur l’Empire britannique d’une main assez malodorante et jaunie par ses éternels cigares, et assurait à ses sujets que si accomplir son devoir avait son importance, savoir s’amuser en avait aussi. « Peu importe ce que vous faites, avait-il coutume de dire, pourvu que vous n’effrayiez pas les chevaux. »

Ce crime passionnait Raymond Chandler et ne manqua pas de fasciner à son tour Alfred Hitchcock qui en incorpora plusieurs éléments dans ses films, en particulier dans Fenêtre sur cour. Suivie par des millions de lecteurs de journaux dans le monde entier, la course-poursuite qui s’ensuivit contribua à l’essor d’une invention technologique que nous considérons aujourd’hui comme aussi naturelle que l’air que nous respirons. « La nouvelle était époustouflante, commenta le dramaturge et essayiste J. B. Priestley, lui-même fils de cet âge édouardien, un événement venait de se produire pour la première fois dans l’histoire de l’humanité. » Il y avait là aussi quelque chose de poignant, parce que cette affaire se produisit durant ce que de nombreux observateurs considéreraient avec le recul comme les derniers moments de soleil avant la nuit de la Première Guerre mondiale, ou comme le dit Priestley : « Avant que les vraies guerres ne se déchaînent, avant que de funestes télégrammes ne parviennent dans toutes les grandes maisons. »

Ce livre est ce qu’on appelle aujourd’hui de la « non-fiction ». Tout ce qui apparaît entre guillemets est tiré d’une lettre, de mémoires, ou d’un autre type de document écrit. J’ai beaucoup utilisé les rapports d’enquête de Scotland Yard, dont certains n’ont, à ma connaissance, jamais été publiés à ce jour. Je prie mes lecteurs de pardonner mon goût de la digression. Si, par exemple, vous en apprenez davantage que vous ne le souhaiteriez sur le destin d’un lambeau de chair humaine, je vous remercie par avance de ne pas trop m’en vouloir. Pourtant, je dois avouer que c’est sans conviction que je formule ces excuses.

 

Un moyen infaillible, mais assez terrifiant, de faire ressurgir
le passé, c’est d’ouvrir un tiroir bourré à craquer.
Si vous cherchez quelque chose de particulier,
vous ne le trouverez pas, mais si un objet en émerge tout seul,
c’est souvent beaucoup plus intéressant.

J. M. Barrie

« Dedication »

Peter Pan

1904

Les passagers
mystérieux

Mercredi 20 juillet 1910, alors qu’un léger brouillard glissait le long de l’Escaut, le capitaine Henry George Kendall préparait son navire, le Montrose, à ce qui aurait dû être une traversée de pure routine, d’Anvers à Québec. À 8 h 30 du matin, le flot des passagers – des « âmes », disait-il – commença à envahir la passerelle. Le registre du bateau en comptait deux cent soixante-six en tout.

Le capitaine Kendall avait la mâchoire volontaire et une grande bouche qui se fendait volontiers en un large sourire qu’appréciaient tous les passagers, et les femmes en particulier. Il avait toujours de bonnes histoires à raconter et il riait facilement. Il ne buvait pas. Âgé de trente-cinq ans, il était jeune pour commander son propre navire, mais il n’avait rien d’un novice. Il avait déjà vécu une existence aussi aventureuse que celle des héros imaginés par Joseph Conrad, dont les passagers réclamaient invariablement les œuvres dès que le Montrose pénétrait dans l’immensité indigo de l’Atlantique, même si les énigmes policières et les romans à suspense, ainsi que les tout derniers livres sur la menace d’une invasion allemande, étaient également très demandés.

Jeune matelot, Kendall avait servi à bord du Iolanthe, véritable théâtre de violence malgré son nom charmant. Il y avait été témoin du meurtre d’un camarade de bord par un membre de l’équipage déséquilibré, qui s’était ensuite mis à traquer Kendall pour l’empêcher de parler. Le jeune homme avait alors quitté le navire et tenté sa chance comme chercheur d’or en Australie, puis il avait dû abandonner la partie, sans un sou et l’estomac creux. Il s’embarqua clandestinement sur un autre bateau, mais quand le capitaine le découvrit, il l’abandonna sur l’île Thursday, dans le détroit de Torres, au large du Queensland. Après une brève période consacrée à pêcher des perles, il rejoignit l’équipage d’un petit barquentin norvégien – un voilier à trois mâts – qui transportait du guano vers les fermes d’Europe, mais plusieurs tempêtes ayant arraché des portions entières de ses mâts, le voyage se transforma en une épopée périlleuse marquée par la faim et une insoutenable puanteur qui dura cent quatre-vingt-quinze jours. Son amour des bateaux et de la mer demeura intact cependant. Il s’engagea sur le Lake Champlain¸ un petit cargo à vapeur appartenant originellement à la Beaver Line canadienne, mais soudain racheté par la Canadian Pacific Railway. En mai 1901, il était déjà second lieutenant quand le Lake Champlain fut le premier bateau de la marine marchande à être équipé d’une radio. Remarqué par ses supérieurs, Kendall se vit confier la charge de premier lieutenant sur le paquebot transatlantique de cette compagnie ferroviaire, l’Empress of Ireland. Dès 1907, il fut nommé capitaine du Montrose.

Ce n’était pas le plus somptueux des bateaux, comparé à l’Empress, qui était neuf, presque trois fois plus grand, et infiniment plus luxueux. Le Montrose,lui, avait été lancé en 1897, et, au cours des années suivantes, il avait transporté des troupes lors de la guerre des Boers et du bétail vers l’Angleterre. Il n’avait qu’une seule cheminée, peinte aux couleurs de la Canadian Pacific – chamois à la base et noir au-dessus –, et arborait le drapeau à carreaux rouges et blancs de la maison. Il ne comportait que deux classes, seconde et troisième, cette dernière communément appelée « l’entrepont », terme qui désignait les salles situées sous le pont réservé au pilotage. Un panneau horaire de la Canadian Pacific de l’époque décrivait les cabines de seconde classe. « À bord du Montrose, les cabines sont situées dans la partie médiane du bateau où tangage et roulis se ressentent le moins. Elles sont vastes, claires et bien aérées. On y trouve un salon réservé aux dames et un fumoir, ainsi qu’une spacieuse coursive pour les promenades. Le restaurant est d’excellente qualité. Des médecins et des hôtesses d’accueil sont présents à chaque traversée. » La devise de la compagnie était : « Un peu mieux que le meilleur. »

Le manifeste de la traversée prochaine ne faisait état que de vingt passagers en seconde classe, et de deux cent quarante-six en troisième, pratiquement tous des immigrants. Par ailleurs, l’équipage du Montrose comptait cent sept membres, parmi lesquels un opérateur radio, Llewellyn Jones. La Canadian Pacific avait mené une énergique politique d’équipement de ses navires transatlantiques en matière de radio, et le Montrose, malgré son âge et son cadre plutôt rustique, avait été doté du matériel le plus récent.

 

Pour être un bon capitaine, Kendall le savait, il fallait davantage qu’une maîtrise consommée de la navigation et du maniement du navire. Il devait se montrer charmant, paraître élégant, posséder le don de la conversation, tout en restant attentif aux milliers de détails de fonctionnement : il lui fallait s’assurer par exemple que les canots de sauvetage étaient solidement arrimés, que provisions et vins de bonne qualité avaient bien été embarqués, et – toute nouvelle responsabilité – que l’équipement Marconi et son antenne étaient bien en état de marche et prêts à capter l’inévitable avalanche de petits messages sans importance qui assaillaient tout bateau en partance. Bien que les blagues, les vœux de bon voyage et les devinettes soient sans surprise aucune, ils reflétaient l’émerveillement des gens devant ce nouveau moyen de communication, quasiment surnaturel. Les passagers néophytes semblaient fascinés par l’étincelle bleue qui jaillissait chaque fois qu’on enfonçait la touche et le minuscule claquement de tonnerre qui s’ensuivait, même si les compagnies avaient appris à leurs dépens que pareille excitation retombait rapidement chez ceux dont les cabines étaient trop proches du poste de transmission. Elles avaient aussi compris qu’il valait mieux installer l’équipement Marconi à bonne distance de la timonerie pour ne pas perturber le champ magnétique enregistré par la boussole du bateau.

Avant chaque traversée, Kendall tentait de lire autant de journaux que possible pour se tenir au courant de l’actualité et affronter au mieux ses obligations quotidiennes d’hôte à la table du dîner. Il se passait dans le monde des choses extraordinaires et les sujets de conversation ne manquaient pas. Un an plus tôt, Louis Blériot avait traversé la Manche en avion de Calais à Douvres. Exposé chez Selfridges, le grand magasin, son appareil attira cent vingt mille visiteurs. Les découvertes scientifiques semblaient occuper la première place dans tous les esprits. On parlait de rayons X, de radiations et de vaccins à tous les dîners. Si le sujet venait à s’épuiser, il restait toujours l’Allemagne, qui devenait chaque jour plus grandiloquente et plus belliqueuse. Un autre moyen sans faille de ranimer une conversation moribonde et même de déchaîner les passions était d’aborder la question du déclin manifeste des valeurs morales, comme l’avait montré de façon tout à fait choquante la récente pièce de George Bernard Shaw intitulée Mésalliance : Beatrice Webb, cette économiste aux idées pourtant progressistes, l’avait jugée « brillante mais répugnante », « tous rêvant de coucher les uns avec les autres ». Si rien de tout cela ne réussissait à lancer un débat, on pouvait toujours se rabattre sur les fantômes. Le pays entier semblait désespérément à la recherche de preuves de vie dans l’au-delà, et les exploits de la vénérable Société de recherches parapsychologiques figuraient souvent en bonne place dans les nouvelles. Alors, si par hasard les esprits s’échauffaient trop, on pouvait toujours rappeler la triste nouvelle de la mort du roi Édouard, et l’étrange coïncidence qui avait voulu que la comète de Halley apparût pratiquement au moment de son décès.

Peu de temps avant l’embarquement de ses passagers, Kendall s’acheta un exemplaire de l’édition continentale du Daily Mail londonien, un journal en anglais distribué dans toute l’Europe. La une abondait en détail sur l’affaire du Dr Crippen et le cadavre découvert au fond d’une cave dans les quartiers nord de Londres, ainsi que sur l’accélération des recherches dans la poursuite des deux suspects, un médecin et sa maîtresse. À Londres, d’ailleurs, le bateau avait reçu la visite de deux inspecteurs de Scotland Yard qui patrouillaient les quais dans l’espoir d’empêcher les coupables présumés de s’enfuir.

Qui n’aime pas les énigmes ? Kendall comprit tout de suite que cette affaire alimenterait l’essentiel des conversations durant la traversée : pas question cette fois d’avions, de rois morts et de manoirs hantés, mais le meurtre dans ce qu’il a de plus crapuleux.

Une question paraissait primordiale : où se trouvaient maintenant les deux amants en fuite ?

 

La traversée commença de façon ordinaire : Kendall accueillit ses hôtes de seconde classe alors qu’ils montaient à bord. Les passagers semblaient toujours à leur mieux avant qu’on ne lève l’ancre. Élégamment vêtus, l’expression sur leur visage trahissait un mélange d’excitation et d’appréhension. Ils descendaient de la passerelle avec à la main un léger bagage, l’essentiel – la plupart du temps de multiples malles et valises – ayant été entreposé sous le pont ou porté dans leurs cabines. Ils étaient nombreux à choisir de conserver sur eux une mallette contenant ce qu’ils emportaient de plus précieux, comme les papiers personnels, les bijoux et les souvenirs. Rien d’inhabituel n’arrêta l’attention de Kendall.

Le Montrose s’éloigna doucement du quai dans l’explosion ordinaire de mouchoirs blancs et entreprit de descendre l’Escaut jusqu’à la mer du Nord. Des stewards aidaient les passagers à trouver la bibliothèque du bateau, sa salle à manger et ses espaces de détente, appelés « salons ». Malgré les modestes proportions du Montrose, ses passagers se sentaient aussi choyés qu’à bord du Lusitania. Les stewards et les hôtesses leur distribuaient plaids et livres, et prenaient leurs commandes de thé, de chocolat belge et de whisky. Ils étaient munis de blocs et d’enveloppes, et les passagers pouvaient rédiger des messages qui seraient ensuite transmis à l’aide de la radio Marconi. Kendall mettait un point d’honneur à arpenter les coursives plusieurs fois par jour pour vérifier que les uniformes restaient impeccables, que tous les cuivres brillaient et qu’aucun problème ne survenait ; il s’appliquait à saluer chaque passager par son nom, une bonne mémoire étant l’une des qualités indispensables au capitaine d’un paquebot.

Ils avaient levé l’ancre depuis trois heures quand Kendall remarqua deux de ses passagers qui se tenaient immobiles près d’un canot de sauvetage. Il savait qu’il s’agissait des Robinson, père et fils, et qu’ils rentraient dans leur pays, en Amérique. Kendall marcha vers eux, mais s’arrêta en chemin.

Il vit qu’ils se tenaient par la main, d’une façon inhabituelle pour un père et son fils, si d’aventure on s’attendait à ce qu’un jeune homme au seuil de la maturité continue à marquer ainsi son affection à son père. Le garçon serrait la main de son compagnon avec une intensité qui semblait indiquer une intimité plus grande encore. Kendall y vit « quelque chose d’étrange et d’anormal ».

Il marqua une pause, marcha jusqu’à parvenir à leur hauteur. Il s’arrêta alors pour leur souhaiter une matinée agréable. Ce faisant, il nota soigneusement chaque détail de leur apparence. Il sourit, leur lança un « bon voyage » avant de s’éloigner.

Il ne souffla mot de ces passagers ni à ses lieutenants ni à son équipage, mais, par précaution, il demanda aux stewards de ramasser tous les journaux et de les remiser en lieu sûr. Il avait toujours un revolver dans sa cabine en cas d’urgence ou de problème sérieux, et il décida de le glisser dans sa poche.

« Je ne tentai rien d’autre ce jour-là ni ne pris aucune mesure parce que, avant de donner l’alerte, je voulais être sûr de ne pas me tromper. »

 

En moins de vingt-quatre heures, le capitaine Kendall allait découvrir que le Montrose était devenu le plus célèbre des bateaux en mer à cet instant, et que lui-même faisait l’objet de toutes les conversations du petit déjeuner de Broadway à Piccadilly. Il était par hasard confronté à la rencontre de deux histoires totalement étrangères l’une à l’autre, et leur télescopage sur son bateau en cette fin de l’ère édouardienne allait avoir des répercussions dans le monde entier sur le siècle à venir.

 

Première partie

FANTÔMES
ET FUSILLADE

 

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Guglielmo Marconi.      Hawley Harvey Crippen.

DISTRACTION

Selon l’opinion ardemment soutenue par l’un des deux camps, l’histoire avait véritablement commencé la nuit du 4 juin 1894, au 21 Albemarle Street, à Londres, c’est-à-dire au siège de la Royal Institution. Bien qu’il s’agisse d’une des plus prestigieuses sociétés savantes de Grande-Bretagne, elle occupait des locaux de dimensions modestes et ne comportait que trois étages. Les fausses colonnes plaquées contre sa façade avaient été ajoutées après-coup, dans le but sans doute de donner à l’ensemble un peu de majesté. Elle abritait un amphithéâtre, un laboratoire, des appartements de fonction et un bar où les membres pouvaient discuter des dernières avancées de la science.

Dans l’amphithéâtre, un physicien de grand renom s’apprêtait à donner sa conférence du soir. Il espérait surprendre son public, assurément, mais il était loin de soupçonner que cette communication serait la plus importante de sa vie et une source de conflits pour des décennies à venir. Il s’appelait Oliver Lodge, et il fut indéniablement responsable des événements à venir : c’était là une nouvelle manifestation de ce qu’il reconnaissait lui-même comme une erreur fondamentale dans sa façon d’appréhender son travail. Durant les quelques instants précédant sa prise de parole, il vérifia une dernière fois tout un dispositif d’appareils électriques installés sur une table de démonstration, dont certains paraissaient familiers, au contraire de tout ce qu’on voyait d’ordinaire dans ces lieux.

Dans Albemarle Street, la police tentait de régler les problèmes de circulation habituels. Des dizaines de voitures encombraient la rue et lui donnaient l’allure d’une longue veine de charbon noir. Alors que dans le quartier environnant de Mayfair, l’air embaumait le tilleul et le riche parfum capiteux des fleurs de serre, ici la rue empestait l’urine et le crottin, malgré les efforts déployés par un bataillon de jeunes employés municipaux vêtus de chemises rouges, qui se frayaient un chemin entre les chevaux pour ramasser les déjections malvenues. Des sergents de ville invitaient les cochers à quitter rapidement les lieux après avoir déposé leurs passagers. Les hommes étaient vêtus d’habits noirs, les femmes de longues robes strictes.

Créée en 1799 « pour assurer la diffusion du savoir et faciliter la mise en place de toutes sortes d’indispensables progrès mécaniques », la Royal Institution avait été le théâtre de grandes découvertes. Dans ses laboratoires, Humphry Davy avait isolé le sodium et le potassium, puis inventé la lampe de sûreté pour les mineurs qui porte son nom ; Michael Faraday avait découvert l’induction électromagnétique, le phénomène qui permet à l’électricité produite dans un circuit de passer dans un autre, le conducteur. Les communications présentées au sein de cette institution, « Les conférences du vendredi soir », furent bientôt si courues et la circulation à proximité devint si chaotique que les Autorités durent faire d’Albemarle Street la première rue à sens unique de la capitale.

Lodge était professeur de physique au nouvel University College de Liverpool, où on lui avait aménagé un laboratoire dans une ancienne cellule capitonnée d’asile psychiatrique. Au premier coup d’œil, il semblait être la parfaite incarnation de la science britannique la plus institutionnelle. Il portait une barbe fournie parsemée de poils gris, et son crâne – « cette grosse tête », comme l’avait défini un ami – était aussi chauve qu’une coquille d’œuf jusqu’au-dessus des oreilles, sous lesquelles ses cheveux bouclaient. Il mesurait un mètre quatre-vingt-dix et pesait plus de quatre-vingt-quinze kilos. Une jeune femme rapporta un jour que valser avec Lodge lui avait donné l’impression de danser avec le dôme de la cathédrale Saint-Paul.