On meurt aussi au paradis
286 pages
Français

On meurt aussi au paradis

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Description

Heimata Lespage, une femme à qui tout semble sourire et Tamatoa Walther, un détective déjanté qui accumule les galères, ne se connaissent pas. Rien ne les rapproche. Et pourtant un simple cambriolage, suivi de la disparition inexpliquée d'une jeune fille, vont les réunir et les plonger dans une quête sans merci de la vérité.

À partir de là, les événements s'enchaînent, les certitudes n'existent plus et la réalité prend des allures de cauchemar. Avec pour cadre Tahiti et sa douceur de vivre, une implacable machination se met progressivement en place. Prise au piège, Heimata devra résoudre cette terrible énigme : qui se cache derrière cette histoire et pourquoi lui en veut-on à ce point ?


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Publié par
Date de parution 12 août 2016
Nombre de lectures 2
EAN13 9782334166324
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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ISBN numérique : 978-2-334-16630-0
© Edilivre, 2017
Du même auteur :
SOUS L’EMPRISE DU TIKI Aditions Le Motu, novembre 2009
BORA BORA BLUES Aditions des Mers austràles, màrs 2013
Olivier
1
Heimata Lespage venait juste d’éteindre la lumière lorsque le téléphone sonna. A tâtons, elle attrapa son I-phone qu’elle avait laissé sur la table de nuit et remarqua, étonnée, qu’aucun nom ne s’affichait sur l’écran. Elle hésita un instant, puis pensa à son fils qui étudiait à Montréal. Il oubliait souvent le décalage horaire qui existait entre les deux pays et l’appelait parfois en pleine nuit. Alors elle décrocha. A l’autre bout du fil, la voix n’était qu’un chuchotement quasi inaudible, pourtant elle la reconnut immédiatement. C’était la même que celle qui l’avait appelée à la boutique dans l’après-midi. Agacée, Heimata informa son interlocuteur qu’il s’était trompé de numéro, mais l’homme insista : – Où est-elle ? articula-t-il distinctement. – Je vous ai déjà dit que je ne savais pas de qui vous parliez. Elle s’en voulut aussitôt. La voix semblait chargée d’angoisse et on n’était pas aux Etats-Unis où des déséquilibrés vous agressent par téléphone. A Tahiti, la vie n’est pas dangereuse et les jours coulent sereinement. Elle s’adoucit et demanda : – Qui cherchez vous ? – Vaihere. – Je ne la connais pas. – Mais c’est son numéro. – Eh bien non ! Vous vous trompez. Il n’y a pas de Vaihere ici. Elle commençait à s’énerver. Comment cet inconnu connaissait-il son numéro de téléphone privé ? Pourquoi insistait-il de cette façon ? Elle jeta un coup d’œil à l’horloge qui s’affichait sur le coin droit de son écran et explosa. – Ecoutez, ça suffit ! Il est presque minuit et vous allez me laisser tranquille. D’accord ? Cette fois, l’homme ne répondit pas et raccrocha. Furieuse, Heimata éteignit son portable et envoya promener les draps du lit. Il faisait chaud, humide, de cette moiteur tropicale qui rend les nuits pénibles et empêche le corps alourdi de sombrer dans un sommeil réparateur. Elle poussa un long soupir en songeant qu’elle devait, comme chaque jour de la semaine, se réveiller tôt le lendemain matin pour ouvrir sa bijouterie à huit heures. Se sentant trop énervée pour se rendormir, elle se leva et ouvrit la porte-fenêtre de sa chambre qui donnait sur la terrasse. A l’extérieur, l’air était lourd et saturé d’effluves d’ylang-ylang, ce parfum capiteux qu’on disait aphrodisiaque. C’était même pour cette raison qu’elle en avait planté dans tout le jardin. Cela n’avait pourtant pas empêché son mari de partir avec l’une de ses vendeuses et son cœur se serra comme chaque fois qu’elle se remémorait cet épisode douloureux de son existence. Elle avait tout gardé, ou plutôt son mari lui avait tout laissé : la grande maison avec piscine dans le quartier résidentiel de Punaauia, le luxueux 4x4, les meubles, les livres. Même leurs relations avaient pris fait et cause pour elle. Pourtant son cœur restait vide. Elle traversa la terrasse et gagna le salon d’été qui, niché dans un écrin de verdure luxuriant, jouxtait la piscine et la prolongeait agréablement. C’était là qu’elle se réfugiait le soir après son travail, un verre de Chardonnay à la main. Elle avait pris cette habitude depuis qu’elle vivait seule, aimant y méditer sur ce qu’était devenue sa vie. Une vie sans mari et sans enfants. Son fils de vingt ans étudiait la finance au Canada et l’avait dores et déjà prévenu qu’il projetait de s’y établir. Sa fille, adolescente de quatorze ans à l’humeur fantasque, avait choisi de vivre avec son père. Alors pour meubler sa solitude, elle invitait parfois une amie à venir la rejoindre et elles bavardaient jusque tard dans la nuit. D’autres fois, elle organisait des réunions d’affaires qui
prenaient vite une tournure ennuyeuse. Avec un soupir, elle s’allongea dans l’une des deux méridiennes en rotin qu’elle affectionnait tant et ferma les yeux. Dans le calme de l’obscurité, Heimata repensa aux deux appels téléphoniques concernant cette Vaihere et se demanda si elle n’allait pas changer de numéro. Elle ne voulait plus être importunée. Mais pour ce faire, il lui faudrait prévenir tous ses amis par courriel et cela lui parut terriblement assommant. Ce ne fut pas le seul élément qui la retint. Ces coups de fil l’intriguaient. Qui était cette femme ? Que lui voulait-on ? Et surtout, pourquoi avait-elle donné son numéro de téléphone ? C’est surtout cette dernière question qui attisait sa curiosité. Elle savait aussi qu’elle avait menti. Elle connaissait une Vaihere. Mais elle était sûre qu’il ne pouvait pas s’agir de sa jeune et jolie vendeuse que tous lui enviaient. La jeune fille menait une vie apparemment sans histoire. Ses parents, qui vivaient dans un archipel éloigné, l’avaient confiée à une tante qui veillait sur elle. Elle ne sortait presque jamais et, malgré sa beauté stupéfiante, personne ne lui connaissait de petit ami à Papeete. Comme elle avait l’âge de son fils, Heimata l’avait aussitôt prise sous sa protection. Elle lui avait montré toutes les ficelles du métier et sa jeune employée s’était révélée une élève douée. Jamais prise en défaut, toujours à l’heure, d’humeur égale, elle avait rapidement développé une clientèle qui lui était attachée. Curieuse de tout, elle s’était même intéressée à la comptabilité et restait souvent, en fin de journée, à faire les comptes de la boutique. Heimata devait se l’avouer. Elle ne pouvait plus s’en passer. En un an, elle s’était rendue indispensable. Tous la réclamaient. Tous l’appréciaient. Une jeune fille parfaite. Presque trop. Un léger souffle de vent la fit soudain frissonner. Elle sentait une sourde appréhension la gagner peu à peu. La veille, Vaihere n’était pas venue travailler. Cela ne voulait sans doute rien dire. Elle lui avait fait porter un petit mot d’excuse et demain tout rentrerait dans l’ordre. Pourtant, l’inquiétude la tenaillait. Heimata décida de chasser ses sombres pressentiments. Mieux valait tenter de se détendre si elle espérait retrouver le sommeil. Elle s’extirpa péniblement de la méridienne et se dirigea vers la maison assoupie. Un bon thé et une pomme avant de retourner se coucher lui feraient sans doute le plus grand bien. Peut-être un somnifère, si cela ne suffisait pas. Depuis son divorce, elle dormait mal et ses nuits étaient entrecoupées de rêves mouvementés qui la laissaient épuisée au petit matin. Elle avait pris l’habitude d’avoir recours à une batterie de tranquillisants pour calmer son mal-être et elle reconnaissait qu’elle en abusait parfois. Elle entra dans le vaste salon aux larges baies vitrées qu’elle ne fermait jamais à clé. A quoi bon ! Elle vivait dans une résidence protégée et était entourée de villas possédant des systèmes d’alarme très sophistiqués. Il n’y avait pas non plus beaucoup de voleurs à Tahiti, surtout dans ce quartier résidentiel. La quiétude qui régnait à l’intérieur l’apaisa un peu. La pleine lune inondait la pièce d’une lueur douce aux reflets argentés et jouait paresseusement avec les ombres. Tout paraissait lisse, paisible. Elle se souvint du soir où, quatre ans plus tôt, elle avait organisé une magnifique fête pour célébrer l’achat de leur ferme perlière à Fakarava, aux Tuamotu. Cette acquisition, fruit de longues tractations, devait donner une dimension nouvelle à leur société. Son mari avait affiché sa fierté toute la soirée et lui avait offert un tableau de Ravello, peintre très célèbre en Polynésie. Une si belle fête. Seulement voilà, il projetait déjà de la quitter et Jim, leur ami d’enfance, était dans la confidence mais n’avait rien dit. Maintenant elle ne pouvait plus contempler ce tableau sans penser à cette double trahison. Elle fut soudain frappée d’une évidence. Pas une seule fois, en quatre ans, elle n’avait organisé de nouveau une de ces soirées dont elle avait le secret et durant lesquelles les invités, après avoir dîné au bord de la piscine, s’installaient dans les profonds canapés du salon et passaient le reste de la nuit à discuter ou à jouer aux cartes. Elle soupira. Son univers personnel s’était contracté. Elle ne pensait plus qu’à son travail
et elle s’aperçut qu’elle avait banni tout ce qui lui rappelait sa vie d’antan. Une façon subliminale d’enterrer son passé, sans vraiment l’oublier. Elle appuya sur l’interrupteur et tous les spots s’allumèrent en même temps. La pièce lui parut encore plus grande, d’un luxe agressif. Les tableaux accrochés aux murs, les vitrines éclairées croulant d’objets d’art océanien, l’immense bibliothèque garnie de livres, chaque chose lui racontait une histoire. Son histoire. Elle haussa les épaules et se hâta en direction de la cuisine américaine, saisit la bouilloire et se fit chauffer de l’eau. Puis elle attrapa un haut tabouret et s’installa derrière le bar. Au moment où elle terminait de peler sa pomme, le téléphone sonna. Elle regagna sa chambre et vit le petit écran briller dans l’obscurité. Elle décrocha, les yeux fixés sur le numéro qui s’affichait. C’était celui de son associé. Que lui voulait-il à cette heure ? – Que se passe-t-il ? demanda-t-elle cachant mal son irritation. Jim Tsing ne prit pas le temps de lui dire bonjour, elle l’entendit crier à l’autre bout du fil : – C’est incroyable ! On a été cambriolés à la boutique. – Quoi ? – Tu ferais mieux de venir tout de suite.
2
Heimata Lespage avaitjuste eu le temps d’enfiler un jean et un tee-shirt avant de se précipiter dans sa voiture pour rejoindre Jim qui l’attendait à la boutique. Au volant de sa Porsche Cayenne, elle déboucha sur le rond-point face à la mairie de Punaauia et s’engagea sur la voie rapide. Il était deux heures du matin, la voie rapide qui menait au centre-ville était déserte. Sans états d’âme, elle enclencha la troisième et appuya sur l’accélérateur. Le puissant 4x4 bondit en avant. Elle passa aussitôt la quatrième, puis la cinquième et regarda son compteur de vitesses. Elle roulait à 140km à l’heure, ce qu’elle avait rarement l’occasion de faire. Quinze minutes plus tard, elle garait sa voiture devant le centre commercial où se trouvait sa boutique. Un vigile l’attendait. Pour des raisons de sécurité, la bijouterie était reliée à une société de gardiennage qui, au moindre problème, venait sur place et la prévenait. En général, Heimata connaissait tous les gardiens par leur prénom. Ce soir-là, elle fut étonnée d’être accueillie par un nouveau visage. Elle ne s’attarda pas à ce détail et s’engouffra dans le centre commercial à présent illuminé. En entrant dans la bijouterie, elle sut que la situation était grave. Jim se tenait au milieu de la boutique, l’air bouleversé. – Qu’ont-ils volé ? demanda-t-elle, le cœur battant. Sans un mot, il lui prit le bras et l’entraîna vers la mezzanine où elle avait son bureau. En arrivant sur le palier, elle fut saisie par une odeur prégnante. La chaleur était pesante, le système de climatisation ayant été débranché pour la nuit. Avec précaution, elle entrebâilla la porte. Elle ne s’attendait pas à ce qu’elle découvrit. La pièce était entièrement sens dessus dessous, sa lampe de bureau renversée sur le sol et son fauteuil en cuir éventré. Le coffre-fort où elle et son associé gardaient les plus grosses parures de leur collection était intact. Mais sur le dessus, bien en vue, s’étalait un énorme rat sanguinolent. Heimata poussa un cri et se tourna vers Jim. Il hocha la tête. – C’est un avertissement. Cela ne fait pas l’ombre d’un doute. – Tu as prévenu la police ? – Pas encore. Elle ne se donna pas le temps de réfléchir et demanda machinalement : – Et pourquoi m’as-tu parlé d’un cambriolage au téléphone ? – Parce qu’on nous a dérobé des dossiers. Elle ne broncha pas. Elle attendait la suite. En fait, elle redoutait ce qu’il allait dire. Jim Tsing prit quelques secondes avant de poursuivre, comme s’il craignait sa réaction. – Ils ont ouvert le tiroir central de ton bureau, celui où était rangé le projetPoe Nui. – Mais j’avais fermé mon tiroir à clé hier soir ! – Peut-être pas. – Comment ça ? Je sais encore ce que je fais ! – Ne te fâche pas. Une chose est sûre, le tiroir n’a pas été forcé. Donc… Elle compléta sa phrase en soupirant. – soit le tiroir n’a pas été fermé soit le voleur avait la clé. – C’est exact. Maintenant reste à savoir qui d’autre en possédait une ? – Personne. Pas même toi. N’est-ce pas ? Il acquiesça. – Et mon ordinateur portable ? – Disparu également. Atterrée, elle se prit la tête dans les mains et se mit à geindre. Puis se redressant, elle fixa Jim.
– Si, à cause de cette histoire, notre projet n’arrive pas à terme, nous ne nous en remettrons pas. – Ne dramatisons pas et réfléchissons plutôt à ce que nous pouvons faire. D’abord, le mieux est de laisser la police en dehors de tout ça. Ensuite, je pense qu’il ne va pas être trop difficile de trouver le coupable. A Tahiti, tout le monde se connaît, surtout dans le secteur de la perle. Il ne nous restera plus qu’à négocier. Il fit une courte pause avant d’ajouter : – Quelque chose me dit aussi que celui qui a fait le coup ne tardera pas à nous contacter. Heimata le regarda, médusée. Son sang-froid, son audace l’avaient toujours épatée tout autant que son sens aigu des affaires. Et une nouvelle fois, il lui prouvait qu’il savait affronter l’adversité. Elle se souvint qu’après son divorce, alors que la société plongeait dans le rouge, il lui avait proposé de racheter toutes les parts de son mari et de rembourser leurs dettes. Elle avait accepté avec reconnaissance, mais avait dû, quelques mois plus tard, lui céder la majorité du capital. Cuisante humiliation qui l’avait dépouillée de son droit de véto. Désormais elle dépendait de lui, elle ne devait pas l’oublier. Une ombre passa dans ses yeux clairs. Pour l’instant, elle n’avait pas eu à se plaindre de leur partenariat. Il lui laissait carte blanche pour la ligne artistique de leurs collections et pour le choix des artisans joailliers qui travaillaient avec elle. Son domaine réservé : la ferme perlière des Tuamotu et surtout le recrutement des greffeurs. Mais que réservait l’avenir ? Elle reporta son attention sur son associé qui avait entrepris de vérifier tous les fichiers contenus dans les armoires à dossiers suspendus qui leur faisaient face. Il savait qu’elle conservait un tirage papier de chaque document informatique et voulait répertorier avec exactitude ce qui manquait. Elle eut soudain le sentiment qu’il fouillait dans son intimité et cela lui déplut. – Arrête, tu perds ton temps ! Il se retourna, l’œil interrogateur. Elle continua, sèchement : – D’abord, je n’apprécie pas que tu fouilles dans mes dossiers. C’est à moi de le faire. Et puis, tu ne trouveras rien pour la bonne raison que je ne fais pas de tirage papier des documents confidentiels. Je garde les originaux soit dans mon tiroir de bureau soit à l’atelier. – Félicitations ! – Epargne-moi tes sarcasmes, tu veux ? Ce qui m’ennuie surtout c’est le vol de mon Macbook. Jim Tsing s’emporta. – Pourquoi as-tu laissé ton portable à la boutique ? J’espère que tu ne t’en servais pas pour envoyer les croquis de nos nouvelles créations. Ou encore, pour dévoiler notre stratégie marketing à venir. – Bien sûr que non. Je connais nos concurrents, toujours prêts à nous copier. Je pense plutôt à mon courrier électronique. Heimata gardait jalousement tous ses messages, même les plus personnels. Elle avait une peur obsessionnelle de perdre un contact, fût-il le plus anodin. Elle savait par expérience qu’un carnet d’adresses bien fourni est un atout précieux pour développer une clientèle. Elle savait aussi que les meilleures idées naissent souvent de rencontres fortuites. Elle avait ainsi, au fil du temps, constitué un solide réseau de connaissances et d’acheteurs, non seulement à Tahiti mais aussi en France et à l’étranger, réseau que Jim lui jalousait et qu’elle refusait de partager. Elle avait de bonnes raisons pour cela. La bijouterie restait la face émergée de ses activités, la vitrine du savoir-faire autant que de la créativité de son équipe. Mais c’était dans la ferme perlière et à l’atelier que tout se jouait. Et Jim Tsing y avait pris une place de plus en plus grande. Elle baissa les yeux pour qu’il ne voie pas son trouble. Elle se sentait coupable d’avoir menti de nouveau. Qu’y pouvait-elle ? Elle avait appris à se méfier de tous, même de Jim.