Rue des Fleurs Muettes
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Description

Roland Vogel est un homme politique influent que la vie a plutôt gâté. Dans le civil, il dirige une entreprise prospère d’import-export en région Île-de-France. Sa passion dévorante pour une jeune femme lui fait perdre la tête, l’amenant à mener une double vie que ni sa femme ni ses proches ne soupçonnent.
Lorsqu’un matin au réveil, il retrouve sa jeune amante décédée à ses côtés, les mâchoires d’un terrible étau vont se refermer sur lui, malgré les initiatives un peu folles qu’il va être amené à prendre pour tenter d’échapper au scandale familial et politique, à un maître chanteur qui le harcèle et aux eaux troubles du milieu de la prostitution.
Après « L’homme qui voulait rester dans son coin », « Habemus Praesidem » et « Miss Smart », Manou Fuentes nous convie avec ce quatrième roman à une aventure sombre et rocambolesque qui fera frissonner le lecteur.

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Informations

Publié par
Date de parution 02 mars 2015
Nombre de lectures 488
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

RUE DES FLEURS MUETTES

Manou FUENTES


© Éditions Hélène Jacob, 2015. Collection Mystère/Enquête . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-292-7
Chapitre 1


Le petit déjeuner de Madame est avancé.
Comme chaque week-end, Roland Vogel tire les rideaux pour faire entrer la lumière dans la chambre et récupère le plateau qu’il a posé sur la table du salon.
Chérie, ma Sonia, c’est le matin… Hou ! Hou ! Tu as assez dormi. C’est l’heure, maintenant. Ça suffit de roupiller. Oh, la flemmarde !
Sonia ne daigne pas poindre un bout de son doigt hors du drap. Seuls ses cheveux ébouriffés par leurs ébats émergent du haut de la couette. Roland sait bien qu’elle l’a entendu. Elle fait toujours comme ça. C’est leur petit rituel du matin. Elle sort de la nuit avant lui, puis continue à rêvasser dans le lit. Quand, enfin, elle le sent bouger, bien qu’éveillée depuis belle lurette, elle reste immobile et feint de dormir pour ne pas avoir à préparer le café. Roland joue toujours le jeu et fait semblant de la croire quand elle s’étire en bâillant.
Oh, le gros sommeil… La vie est trop dure pour une petite puce comme toi…
Roland, plateau en équilibre instable sur une main, s’approche du côté gauche du lit. C’est son côté à elle. Jamais, depuis qu’ils se connaissent, malgré leurs parties de jambes en l’air plutôt désordonnées, ils n’ont dérogé à cette règle de la place. Lui à droite, elle à gauche.
Il ne faudrait pas trop exagérer, hein, mon bébé… Il est très lourd, le plateau : café, lait, jus d’orange, confiture. C’est pas bientôt fini, ce cinéma ? Bon, cette fois-ci, je vais employer les grands moyens. Ah, Madame se permet de me défier dès potron-minet, tu vas voir ce que tu vas prendre… La vengeance de l’homme bafoué sera terrible… Tu n’as pas oublié, j’espère, qu’à la bagarre, je suis plus fort que toi, hein ?
Il soulève alors la couette d’un seul coup, au risque de faire tomber l’ensemble du petit déjeuner.
Non, mais… Qui c’est le maître ici ?
La surprise lui coupe le souffle. Roland lâche le plateau qui se brise à grand fracas sur le sol. Le corps de Sonia gît nu, sur le lit, sur le dos, sans vie, violacé.
Sonia est morte.
Roland n’ose s’approcher. L’épouvante mêlée à la souffrance le cloue sur place. Hébété, debout, en pyjama, au milieu des débris de porcelaine et de café renversé. Il tremble de tous ses membres devant le corps inanimé de la jeune femme qu’il aime. Combien de temps reste-t-il ainsi ? Il ne sait pas. Il regarde fixement la tache de café imbiber la moquette et les éclaboussures de l’orangeade glisser le long du montant du lit. Pétrifié de douleur, ne sachant que faire, il s’affale lourdement sur le fauteuil le plus proche. Une fois assis, il tente de reprendre son souffle.
Il n’ose pas regarder ni toucher le cadavre. Il sait qu’elle est morte. Sans être médecin, il est impossible de se tromper. L’insurmontable émotion paralyse son corps. Sa cervelle est en bouillie. Incapable d’un mouvement, prostré, fou de chagrin, il reste assis.
C’est la sonnerie de son portable qui le ramène à la vie. Sans regarder l’interlocuteur qui l’appelle et sans savoir pour quelle raison, il décroche :
Allô, dit la voix, c’est Catherine, la femme de ménage. Je vous téléphone pour vous dire que je ne pourrai pas venir cet après-midi, mon fils est malade et…
Oui, Catherine, merci, ce n’est pas grave.
Bon, je viendrai comme d’habitude la semaine prochaine.
Oui, oui. À la semaine prochaine.
Peu à peu, sans avoir encore touché la femme immobile, Roland reprend ses esprits. En prenant appui sur les accoudoirs du fauteuil, il parvient à se lever. Une fois debout, une envie de vomir le précipite dans les toilettes. Penché, seul, ivre de désespoir, il rend là toute son âme. Au milieu des spasmes et des hoquets, des larmes surviennent d’un seul coup, à gros bouillons, comme pour laver son visage. Il pleure, se mouche, re-pleure, s’asperge d’eau fraîche, se lave les dents, se regarde. Au travers des pleurs, il aperçoit ses tempes déjà grisonnantes et son visage défait. Il retombe, exténué, sur un tabouret de la salle de bains. Mais, que s’est-il passé, bon Dieu ?
Comment une femme de 20 ans peut-elle mourir ainsi, en pleine nuit, dans un lit ? S’agit-il d’une crise cardiaque, d’une embolie, d’une rupture d’un vaisseau sanguin ? Roland n’a pas la connaissance ni l’esprit suffisamment clair pour échafauder une quelconque hypothèse. La seule chose dont il est certain, c’est que Sonia ne s’est pas suicidée. Ce scénario est inenvisageable pour une fille aussi joyeuse, drôle et ambitieuse. Pour vérifier cette piste qui lui paraît pourtant farfelue, il fouille dans les tiroirs de la chambre, sur les étagères de la salle de bains et dans le sac de Sonia. Aucune trace de médicament en vue à part le pilulier. Certain que personne n’a pu s’introduire par effraction dans la pièce, puisque tout était verrouillé, il sait que personne n’a pu entrer et la tuer. Il en conclut que l’hypothèse d’un accident vasculaire ou cardiaque est la seule qui vaille.
Qu’importe, se dit-il. Le fait est là, brut, violent, impensable.
Sonia, une jeune fille de 20 ans, est morte, chez lui, dans son lit.
* * *
Roland réfléchit. Que faire ? Le plus sain et le plus logique est d’appeler un médecin qui constatera le décès. La suite est alors simple et prévisible. Tout le pays saura que monsieur Roland Vogel – tout juste 50 ans, chef d’une grosse entreprise, conseiller d’Île-de-France et père de quatre enfants de plus de 20 ans – trompe son épouse, Sandrine, avec une femme si jeune qu’elle pourrait largement être sa propre fille.
Les tabloïds vont s’emparer de l’affaire et le tourner en ridicule, lui qui a passé son temps à clamer haut et fort la solidité du lien qui l’unissait à sa femme et à vanter la fidélité dans leur couple. Lui qui s’est affiché dans la manif pour tous. Lui qui a écrit des chroniques virulentes dans les journaux chrétiens contre les hommes politiques qui se laissent conduire par leur libido. « On n’est pas des lapins ! », a-t-il même osé lancer dans l’une d’elles. Ces articles et ces interviews télévisées sont toujours là pour l’attester.
Son aventure avec Sonia et ce décès surprenant vont orienter vers lui l’attention de la police. Une autopsie va avoir lieu. Une enquête, peut-être ! Son épouse douce, presque naïve, va être dévastée. Il imagine par avance la douleur qu’il va lire dans ses yeux clairs. Roland va avoir honte, une honte incommensurable. Le regard de la foule, au fond de lui, il s’en fout. Si sa femme et ses enfants n’existaient pas, il appellerait le médecin tout de suite. Ce qui le tue, c’est d’avoir à affronter le regard perdu de son épouse et de ses gosses alors qu’il s’est toujours posé en mari et en père exemplaire. Donc, de tout temps, il a exigé d’eux la plus haute tenue morale.
Malgré la douleur qui l’étreint, Roland sent qu’il lui faut penser et agir rapidement. Ses affaires au bureau l’attendent et il ne pourra pas cacher un événement aussi lourd éternellement. Deux solutions s’offrent à lui pour échapper à l’insupportable angoisse qui lui tord le ventre. Se supprimer ou sortir le corps de chez lui.
Roland n’a pas le courage du suicide. Ce suicide n’effacera pas la tache indélébile qui fera de lui, post-mortem, la honte de sa famille. Le plus simple, s’il est possible de parler de simplicité dans des conditions aussi détestables, c’est de rapporter le corps de Sonia dans le studio d’étudiant qu’elle occupe à l’accoutumée. Comment ? Il ne sait pas. Il n’a même pas encore osé la regarder de près ni la toucher.
La première chose à faire est d’annuler tous ses rendez-vous de la journée. C’est drôle, mais au beau milieu de cette impensable douleur, le fait de décider quelque chose l’aide à tenir debout. Il prend son téléphone portable, appelle sa secrétaire et, de sa garçonnière, lui fait passer le message.
Cet appartement, en effet, est un T2, qu’il a spécialement loué et aménagé pour y rencontrer Sonia. Sa tactique pour la voir sans que personne n’en sache rien est très simple. Chaque fois que cela est possible, il ment délibérément à son épouse. Il prétexte avoir une soirée de travail tardive qui l’oblige à dormir dans le logement mis à la disposition des élus au Conseil. Sa femme, qui n’est jamais venue dans son bureau, gobe d’autant plus facilement le mensonge qu’il prend, à chaque fois, la précaution de désactiver la localisation de son portable. À partir du moment où ce type de téléphone a été propulsé sur le marché, Roland en a vanté les bienfaits. Depuis qu’il connaît Sonia, il bénit le ciel de pouvoir disposer de toutes les fonctionnalités de cette merveille technologique. Comment, autrefois, eût-il pu dissimuler aussi aisément ses amours illicites ?
Un vrai coup de foudre, il a eu pour cette gosse. Il en a pincé tout de suite pour elle. Bien qu’elle soit la fille d’un ami et malgré son jeune âge, il a osé franchir le pas. Et ça, il sait que personne ne le lui pardonnera. En dehors de son épouse et de ses enfants, il imagine par avance le regard ravagé du père et de la mère de Sonia et la réprobation de tous leurs amis communs. Bon Dieu, mais pourquoi s’est-il donc embarqué dans cette affaire ?
Cette femme l’a rendu fou. Impossible de résister à une tentation aussi délicieuse. Devant un charme d’un autre monde, une beauté à couper le souffle, une vivacité d’esprit incroyable, l’homme mûr, qu’il est devenu, s’est laissé aller. Oh, bien sûr, il a pensé longuement à son épouse, ses enfants, ses amis ainsi qu’aux conséquences désastreuses de cette liaison si elle venait à être découverte. Mais tous les arguments ont été balayés, un à un, par la passion brûlante qui lui dévorait le cœur et les tripes.
Bien que très jeune, Sonia avait toujours eu un charme irrésistible. Aussi capricieuse que délurée, elle avait, dès 16 ans, au grand dam de ses parents, abandonné ses études pour faire une carrière dans le cinéma. Le clinquant du show-biz l’avait attirée comme le papillon, la lumière. Elle s’était inscrite dans un cours d’art dramatique dans lequel son jeu théâtral et ses exercices d’improvisation n’avaient persuadé personne. Elle avait cherché alors à brûler les étapes pour parvenir à ses fins sans être obligée de travailler d’arrache-pied. Quand elle avait appris la nomination d’un ami de son père au Conseil régional, elle avait pressenti qu’une opportunité serait à saisir. Malgré la différence d’âge colossale qui les séparait, elle n’avait pas hésité une seconde à se servir de ses charmes.
Elle n’en était pas à son coup d’essai ! Elle en avait vécu bien d’autres, des dragues inutiles, des nuits blanches alcoolisées et des coucheries pour rien, avec des producteurs qui n’avaient pour seule idée que d’abuser de son corps. Cette fois-ci, elle tenait le bon filon. Jusqu’alors, Roland Vogel ne lui avait pas semblé présenter d’intérêt particulier. Elle avait simplement senti que son charme opérait vivement sur lui. Depuis sa prestigieuse élection, il en allait bien autrement ! Ne pourrait-il pas être en mesure de lui donner de sérieux coups de pouce pour lancer une carrière qu’elle désirait de toutes les fibres de son être ?
La partie avait été très facile à jouer. À l’occasion d’un repas entre amis de famille auquel Roland avait été convié, Sonia avait entrepris son opération de séduction. Alors qu’ils étaient assis tous les deux sur une balancelle au fond du jardin au moment du café, elle s’était contentée de poser et de laisser sa main sur le dos de celle de Roland. Celui-ci avait ressenti cet attouchement affectueux comme une décharge électrique. Embarrassé que quelqu’un puisse les surprendre dans cette position équivoque, il avait eu le courage de retirer doucement ses doigts.
Que t’arrive-t-il, petite fille ? avait-il demandé.
Je suis amoureuse, avait-elle répondu calmement.
Ah bon, et de qui ?…
De vous, de vous…, avait-elle répété en tournant d’un seul doigt le visage de Roland vers le sien afin de plonger ses prunelles claires au plus profond des siennes.

Tenez, je vous donne mon numéro de portable, il est hyper facile à retenir : 06 09 09 69 09.
Sur ces paroles renversantes, la jeune fille était partie retrouver les autres. Roland, fasciné par la démarche ondulante de la petite moulée dans un jean slim, était demeuré si longtemps assis sur la balancelle que c’est sa femme, Sandrine, qui était venue l’y chercher :
Qu’est-ce que tu fais, tu ne viens pas ? Que vont penser nos amis si tu continues à t’isoler ?
Quand il s’était levé pour rejoindre le reste des convives, Sonia avait disparu.
La suite était prévisible. Étant allumé de toutes ses fibres par son regard enflammé, Roland avait balayé d’un revers de main ses scrupules. Le samedi suivant, il avait composé son numéro. Leur histoire commençait.
En cachant sa liaison dans un appartement de location, il avait espéré pouvoir garder secrètes ses amours interdites. Qui pourrait s’en rendre compte ? Sachant tous les deux, à l’avance, la réprobation générale qu’ils encourraient, ils avaient pris l’habitude, à chaque rencontre, de respecter d’infinies précautions. Personne dans ce quartier isolé et populaire ne connaissait leur présence dans cet endroit, à part la femme de ménage, Catherine, dont il avait repéré l’annonce dans une épicerie du coin. Et encore, celle-ci, dépêchée par une agence de nettoyage, n’avait-elle jamais vu leur visage.
* * *
Cette mort imprévue fait basculer sa vie dans l’horreur. À l’immensité du chagrin qui l’accable s’ajoute, à présent, la nécessité d’agir au plus vite. Le voilà maintenant au pied du mur.
De toute façon, Roland ne peut plus supporter le spectacle de la jeune femme inerte. Comment la regarder ? Comment la toucher ? Lentement, il s’approche du lit et se contraint à contempler le désastre. Sonia est allongée, le bras gauche le long du corps et l’autre replié sur la poitrine, le poing en partie fermé comme si elle avait cherché à saisir quelque chose. Les articulations et le bout de ses doigts sont violacés. Son beau visage est lisse, sauf la commissure des lèvres qui est étrangement crispée sur le côté gauche. Ses yeux sont presque entièrement clos. Seul un interstice d’un ou deux millimètres entre les paupières supérieures et inférieures est visible. La partie basse du corps, contre le drap de lit, est parsemée de grosses taches allongées et bleuâtres.
Roland se dit qu’il devrait lui fermer les yeux. C’est ce qui se fait, se dit-il. Sa main tremblante s’approche du visage, effleure les paupières, maintient une légère pression avec le plat de ses doigts. Rien ne se passe. Les paupières résistent. Le choc de la peau glacée lui donne le frisson. Tant pis pour les yeux. Roland s’en retourne dans son fauteuil, accablé. Il n’a plus le courage de rien. Ni de ranger l’appartement, ni de se laver, ni de boire, ni de manger. Il se tient là, durant des heures, prostré, l’esprit vide, avec une tristesse infinie qui lui comprime le cœur.
Vers 17 heures, alors que le jour commence à décliner, Roland décide de s’habiller. Après une douche rapide, il enfile ses vêtements, son manteau et se rassoit dans le fauteuil. Ses idées se sont enfin éclaircies. Il lui faut sortir de cette situation coûte que coûte. Il ne peut, en aucun cas, en rester là. Appeler le médecin – il n’est pas encore trop tard – ou tenter de ramener Sonia chez elle pour sauver sa réputation. Après de nombreuses tergiversations, c’est cette dernière option qu’il choisit. Cette solution a pour intérêt d’arranger ses affaires sans ternir la mémoire de sa petite amie. Bien au contraire, puisque, par ce geste ultime, il fera aussi en sorte de garder intacte la respectabilité de Sonia, qui, dans le cas contraire, en aurait pris un sacré coup.
Conforté par cette idée, voici qu’un brin de courage lui revient. La ramener dans son appartement préservera la dignité des deux familles et leur épargnera l’affront d’une histoire scabreuse. Si Roland maintient cette décision, il lui faudra trouver, en lui, l’énergie de l’emballer dans quelque chose, de la transporter dans le coffre de sa voiture et de la déposer chez elle sans se faire trahir par son ADN.
La fille et sa maison en sont remplies. Roland réfléchit à ce problème intensément. Malgré son esprit embrumé par le chagrin, il parvient à se persuader que son raisonnement sur la question génétique tient la route : puisqu’il s’agit d’une mort naturelle, l’autopsie qui ne manquera pas d’être pratiquée en raison de l’âge de la défunte – quel mot horrible pour parler de Sonia – démontrera forcément l’origine du décès. Une mort aussi subite ne peut se produire sans motif. Donc, selon lui, une fois la cause organique confirmée, il n’y aura pas d’enquête policière. Tout au plus, l’appartement sera mis sous scellés, le temps que les médecins aient identifié le pourquoi de cette mort inattendue. De son point de vue, même si les experts constatent la présence de sperme dans ou sur le corps de Sonia, ils n’auront aucune motivation logique pour pousser les investigations plus avant, puisque le décès sera imputé à un accident survenu dans son anatomie et ne pourra pas être relié à une agression extérieure. Roland a beau se triturer la cervelle, il ne sort pas de là. Personne ne viendra chercher à qui appartient cet ADN. Quand bien même le feraient-ils, son casier judiciaire étant vierge, personne ne pourra relier cet ADN à lui, Roland Vogel. Du côté chromosomique, le terrain lui semble donc libre. Ne lui reste plus qu’à mettre sa décision en œuvre, c’est-à-dire, ramener Sonia dans son propre lit. Cette solution, pour facile qu’elle soit sur le papier, n’est pas des plus aisées. En effet, il ne peut envisager de trimbaler le corps de Sonia qu’en pleine nuit. Sans doute même cette nuit, pour éviter de laisser traîner les choses… Ce soir, il est encore temps d’aller quérir dans quelque commerce ce dont il a besoin. Il lui faut absolument trouver un linceul en plastique opaque.
Acheter un rouleau de nappe plastifiée au supermarché du coin ne devrait pas être difficile. Y emballer le cadavre de Sonia va être une épreuve épouvantable. Quasi insurmontable. Et la transporter, un vrai calvaire. Rien que d’y penser, Roland en a la chair de poule… L’ascenseur étant étroit, il sera contraint de maintenir le corps droit à ses côtés, position qui devrait ne pas poser de problème en raison de la rigidité cadavérique qui ne va pas manquer de survenir, si ce n’est déjà fait. Fort heureusement – si l’on peut utiliser cette expression dans des conditions si particulières –, la jeune fille est légère et la garçonnière qu’il a louée est munie d’un garage en sous-sol. Mais ne va-t-il pas tomber, par une malchance supplémentaire, sur quelque voisin insomniaque ? Dans ce cas de figure, comment rendre plausible aux yeux de cet importun la présence de l’horrible colis ?
Roland tente de se rassurer. Qui donc en pleine nuit va l’apercevoir avec ce paquet ? Sans doute personne. Les gens dorment, la nuit, le quartier est paisible et l’immeuble, particulièrement calme en raison de l’âge plus que respectable de ses occupants. Pas un seul n’est au-dessous de la soixantaine. Et quand bien même rencontrerait-il quelqu’un, il lui sera toujours possible d’inventer un prétexte de nature à justifier ce transport nocturne : il s’agit d’un chargement de plusieurs cannes à pêche ou, mieux, de quelques paires de skis. À cet effet, des spatules dépassant de la partie supérieure rendraient crédible son explication. Et pourquoi ne pas grossir artificiellement le bas du sac pour faire passer l’ensemble pour une contrebasse ? Les arguments plausibles sont faciles à trouver. L’essentiel est de ne pas perdre son aplomb. D’essayer, malgré la situation, d’afficher au moment de la fâcheuse rencontre un grand sourire doublé d’un aimable bonsoir.
Roland décide donc de sortir pour acheter le matériel banal et tragique qui lui est nécessaire. Une fois dans la rue, l’air frais lui fait du bien. Quelque peu revigoré, il se hâte vers le supermarché où il se procure de solides sacs-poubelle, une nappe en bulgomme et un rouleau de scotch plat et large… Après en avoir demandé l’adresse, il se précipite ensuite vers le magasin de sport situé une avenue plus loin pour faire l’acquisition d’une paire de planches de ski.
Vous avez déjà les fixations ? l’interroge le vendeur.
Oui, oui, mais j’ai oublié de les apporter avec moi.
Eh bien, le plus simple est peut-être de laisser vos planches ici et de ramener les fixations demain ?
C’est-à-dire, je ne pense pas revenir chez vous pour les fixer. Nous partons en vacances demain. J’aurai l’occasion de les faire monter dans un magasin de sport de la station.
Pas de souci… Comme il vous plaira. Il n’y a aucun problème. Voilà, vous me devez 200 euros. Vous payez en chèque ou en carte de crédit ?
Merde. J’aurais dû prévoir d’avoir de l’argent sur moi , se dit Roland.
Pouvez-vous attendre dix minutes ? J’ai oublié mon portefeuille dans la voiture. Je reviens.
Bien sûr, répond le vendeur, nous ne fermons qu’à 19 h 30. Je vous mets les skis de côté.
Roland souhaite régler en liquide. Un obscur pressentiment lui indique qu’il est préférable d’agir de cette manière pour préserver son anonymat. Il repère sans peine un distributeur automatique de billets dans la rue adjacente et lui réclame sans problème 300 euros. Sur le chemin du retour, il réalise a posteriori qu’il a peut-être involontairement bien fait de payer au supermarché de la même façon.
* * *
Rentré chez lui avec tout le matériel nécessaire, Roland, lessivé, s’affale sur le lourd fauteuil. Il est 18 heures. Naturellement, dans l’appartement, rien n’a bougé. Sonia est toujours nue sur le lit et les taches de café et de jus d’orange sont encore présentes, absorbées maintenant par les tissus. Seul le voilage de la fenêtre remue légèrement, sans doute secoué par le souffle de la fermeture de la porte. Il ne lui reste plus qu’à attendre la nuit pour mettre en œuvre son lugubre projet. Assis sur son fauteuil, il retarde pourtant le moment d’emballer Sonia dans les sacs prévus à cet effet. L’épreuve lui semble tellement difficile à surmonter qu’il la reporte le plus possible. Durant cette attente, il réfléchit au trajet qu’il va accomplir de leur T2 jusqu’au studio de Sonia.
Il en récapitule mentalement les étapes :
– Descendre avec le corps de Sonia jusqu’au sous-sol où est garée sa propre voiture.
– Sortir du garage.
– Se diriger vers le petit appartement de Sonia dont il a l’adresse en tête.
– Se parquer le plus près possible de sa porte d’entrée, qui donne sur la rue – malheureusement, Sonia n’a pas de garage.
– Monter les escaliers jusqu’au studio situé au troisième et qu’il connaît pour l’avoir visité une fois.
– Ouvrir la porte de celui-ci.
– Allonger le corps de Sonia dans son lit.
– Laisser son sac dans le mini hall après y avoir récupéré les clés de la Fiat.
– Refermer la porte derrière lui.
– Repartir avec sa BMW.
– Retrouver la Fiat de Sonia.
– La piloter et la garer devant chez elle.
– Remonter dans le funèbre studio pour y déposer les clés de la voiture à leur place habituelle dans le sac à main.
– Fermer à nouveau avant de s’enfuir à toutes jambes.
Soucieux d’exécuter son plan sans encombre, Roland se lève avec l’intention de chercher les clés dans le sac de la petite. Fort heureusement, tout est là. La clé du véhicule sur un anneau à l’effigie de la marque Fiat et un autre trousseau avec deux clés reliées par une chaîne. Deux clés plates assez banales qui sont, sans doute possible, celles de son studio. « J’ai deux clés pour la porte de chez moi », avait-elle dit. « Si tu veux, je te les fais dupliquer. Ça sera facile. Cet appart est hyper ordinaire. Là-bas, pas de serrures Fichet. Le code de la porte d’entrée qui donne sur la rue est hyper simple en plus. Tu comptes à l’envers : 4321A. On le change jamais, ce numéro, car la vieille du dessus raconte qu’elle perd la mémoire et qu’il y a rien à voler. Alors, tu vois, tu n’es pas du tout obligé de louer un autre truc. Maintenant, si tu préfères, c’est sûr que c’est plus secure . As you like… »
Roland est satisfait – si l’on peut parler de satisfaction dans un moment pareil – d’avoir encore ce fameux code en tête et d’avoir pu facilement mettre la main sur toutes les clés. À la réflexion, c’était couru d’avance que tout soit en place dans le sac. Mais pour ne pas rater son coup, il juge impératif d’effectuer toutes les vérifications possibles et imaginables. Quitte à les répéter plusieurs fois tant il appréhende les mauvaises surprises durant ce détestable voyage.
Transporter le corps dans le véhicule de Sonia eût été bien préférable. Une fois la Fiat 500 garée devant chez elle, il ne lui restait qu’à la déposer dans son studio et à abandonner la voiture près du trottoir de sa rue. Malheureusement, cette solution – qui lui aurait permis de s’épargner un trajet – est impossible à mettre en œuvre. Primo, l’auto de Sonia est trop petite pour qu’un cadavre raide puisse y être allongé. Deuzio, il n’a aucune idée de l’endroit où Sonia a bien pu la parquer autour de leur T2. Il lui faut donc, en prime, redescendre dans les rues alentour pour la chercher.
Roland, épuisé de réfléchir, se donne un moment de répit avant cette nouvelle corvée. Il réalise qu’il n’a ni mangé ni bu. C’est comme si l’horrible lassitude avait réussi à lui couper jusqu’à ses désirs les plus fondamentaux. Il n’a ni faim ni soif. Il est simplement plongé dans une affreuse léthargie par un fond nauséeux et le chagrin qui ressort en bouffées de larmes. La nécessité de penser, de prévoir et d’agir en urgence le cloue littéralement dans son fauteuil. Alors, il cogite, revoit son plan, essaie de compter le temps qu’il lui faudra…
Tout à coup, une idée épouvantable lui fait dresser les cheveux sur la tête. Comment va-t-il refermer la porte derrière lui après avoir déposé le corps sur le lit de Sonia ? Impossible d’emporter le trousseau avec lui. Impossible également de ne pas verrouiller l’accès de sa piaule après son passage. Pourquoi ? Eh bien, la Sonia, il la connaît. Cette fille au culot d’un autre monde a une trouille bleue lorsqu’elle est seule. Au point d’avoir failli ne pas prendre ce studio dont elle mourait d’envie. Seul le désir impérieux de quitter le milieu familial l’a poussée à le faire. Sonia lui a toujours dit qu’elle s’enfermait à double tour. Comment rendre plausible le fait qu’elle n’ait pas verrouillé sa porte le soir de sa mort ?
Le front de Roland se couvre de sueur jusqu’à ce qu’une solution miraculeuse jaillisse dans son esprit. Un double des clés de Sonia. Oui, c’est ça qu’il lui faut. Un double des clés pour refermer derrière lui. De cette façon, même dans le cas peu probable où une enquête aurait lieu, la présence des clés à l’intérieur du studio accréditera davantage l’hypothèse d’une mort naturelle. Roland regarde sa montre. Il est 19 heures. Il lui reste suffisamment de temps pour retourner au supermarché et demander au technicien dont l’échoppe se trouve à l’entrée de réaliser ce duplicata pour lui.
Oubliant sa fatigue, Roland dévale les marches de l’escalier, court comme un malade vers la supérette qui fort heureusement est encore ouverte à cette heure. Manque de pot, une queue de trois chariots pleins attend devant le comptoir de l’unique caissière présente. Aucun responsable n’est à poste derrière l’établi au-dessus duquel sont alignés divers formats de clés vierges. Roland s’impatiente à tel point qu’il lui demande :
N’y a-t-il personne pour me faire un double de clés ?
Ah non, Monsieur. Le préposé a fini son travail.
Il y a longtemps ? insiste Roland.
Il y a cinq minutes, répond la jeune femme passablement agacée par ce client qui la retarde.
Écoutez, Madame, vous serait-il possible d’appeler ce monsieur ? Peut-être pourra-t-il me rendre ce service ?
Ben, vous au moins, vous manquez pas d’air ! dit une dame dans la file d’attente. Si tout le monde se comportait comme vous, où irait-on ?
S’il vous plaît, Mademoiselle, j’ai besoin de cette clé en urgence pour débloquer la porte du placard dans lequel mon petit-fils de 5 ans s’est enfermé ! Sans vous, je n’ai aucune solution.
Attendrie par l’explication improvisée à la hâte par Roland, la jeune fille s’exécute et prend son combiné téléphonique muni d’un haut-parleur.
Je ne vous promets rien. Peut-être il est déjà parti !… On demande Joël à la réception, il y a une urgence , dit-elle suffisamment fort pour que l’écho s’en fasse sentir dans la salle.
Après un silence interminable, une voix masculine répond :
Qu’est-ce qu’il y a de si pressé ?
Un enfant est coincé dans un placard. Son grand-père a besoin du double des clés pour le sortir de là.
Ah, ben dans ce cas, j’arrive.
Joël se pointe du fond du magasin, vêtu de son blouson, casque de moto sur la tête, visiblement contrarié d’être obligé de prendre du retard.
Heureusement que vous avez une bonne raison, sans quoi jamais je n’aurais accepté, hein, Chloé ?
Sûr, dit Chloé, tu le fais jamais. Là, il s’agit d’un cas de force majeure. C’est pour ça que je t’ai appelé.
Pendant la fabrication des clés, le bruit de la meule cisaille les oreilles de Roland. Sa stridence aiguë et prolongée parcourt ses fibres nerveuses de la tête aux pieds. Il réalise que son prétexte de double de clés nécessaire en urgence est ridicule. S’il avait l’original de la clé en main, que ne l’a-t-il utilisé pour délivrer l’enfant ? Personne n’a l’air de s’être rendu compte de la nullité de son argument.
Voilà, Monsieur, ça fera trente euros. Et rien pour le dérangement. On est des humains, quand même !
Après cette épreuve insurmontable, Roland, sur le chemin du retour, aperçoit avec un certain soulagement la Fiat 500 de Sonia. Cette découverte lui épargne la corvée supplémentaire d’avoir, par-dessus le marché, à la chercher. Lorsqu’il regagne la pénombre lugubre de son appartement, il est 20 heures. Le plus difficile reste à faire.
* * *
Roland prend le rouleau d’épais sacs-poubelle noirs de cent litres. Il en déroule deux. Son idée est d’enfourner un sac par la tête de Sonia et l’autre par les pieds afin qu’ils se rejoignent et se superposent vers le milieu du corps. Le cœur battant, les mains tremblantes, il s’approche du lit en évitant de la regarder. Il enfile le sac à la manière d’une immense cagoule sous la tête de Sonia puis entreprend de tirer le segment ouvert du sac vers le bas, tout en étant obsédé par la crainte que la peau n’y adhère. Par chance, pour la partie inférieure, la manœuvre est facile vu le faible poids des jambes de la petite. La première opération, la plus délicate, est enfin terminée. Les deux sacs sont en place et emboîtés comme il le voulait.
Roland transpire et entend son cœur battre jusqu’aux oreilles. Épuisé, il s’affale une nouvelle fois dans le fauteuil pour reprendre son souffle. Quelques minutes plus tard, sa respiration s’étant quelque peu apaisée, il se ré-extirpe de son siège et se dirige vers le hall pour récupérer le rouleau de scotch plat marron, solide et large, qu’il vient d’acheter.
Ayant réussi sans trop d’encombres ce collage, il retourne dans l’entrée chercher les skis ainsi que le long rouleau dont il a fait l’acquisition. Il s’agit d’une nappe dont le dessus est en plastique et le dessous en mousse bulgomme. Tout le monde connaît ce genre de revêtement de table. Comme il l’a achetée en longueur suffisante, il pense pouvoir l’enrouler plusieurs fois autour du cadavre afin de bien protéger la chair.
Roland s’approche du côté gauche du lit. Le contact glacé de Sonia l’épouvante. Il réussit petit à petit à embobiner trois fois cette maudite nappe autour de la dépouille de la jeune femme. Parvenu au dernier tour de rouleau, il rajoute alors les deux planches de skis bien à plat dans son dos afin qu’elles ne puissent pas en blesser la peau tendre. Puis, il rabat la fin du rouleau et accole le tout par de multiples bouts de scotch horizontaux de 30 cm environ.
Une fois cette épouvantable corvée terminée, il résout le problème des pieds en collant solidement un morceau de bulgomme à la partie basse du sinistre colis. Précaution indispensable afin d’éviter que Sonia, elle-même, ou peut-être les skis ne glissent par le bas du cylindre lors des manutentions liées au transport. En haut de l’empaquetage, les spatules dépassent, comme prévu, de vingt bons centimètres.
Roland regarde l’heure. Il est 22 heures. Deux heures auront été nécessaires pour venir à bout de cette sale besogne. Hébété, à bout de nerfs et de fatigue, il s’écroule dans le fauteuil. Trois heures lui reste à attendre avant le départ pour le studio.
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Vers une heure du matin. Roland juge le temps passé suffisant. À cette heure-ci de la nuit, il est peu probable qu’il fasse une quelconque rencontre. C’est le moment d’en finir. Cependant, il s’interroge. Combien de kilos peut bien peser l’horrible cercueil confectionné par ses soins ? Vu la minceur et la petite taille de Sonia, il évalue l’ensemble, skis inclus, à plus de cinquante kilos. Roland se sait sportif et costaud. Des séances de gymnastique et d’haltérophilie hebdomadaires ont maintenu sa musculature en forme. Il sait aussi qu’un poids de plus de 50 kg à transporter, ça n’est pas rien, y compris pour un homme entraîné et de bonne stature.
Il entrouvre la porte de l’appartement, entoure la bandoulière du sac de Sonia autour de son cou, enfourne ses papiers et une paire de ciseaux dans sa poche et revient soulever le corps comme le faisaient autrefois les jeunes mariés avant d’entrer dans leur première demeure . Cette pensée incongrue en pareille circonstance fait couler à nouveau des larmes sur ses joues et lui embrume les yeux sans qu’il puisse y remédier d’un revers de sa main. Après avoir réussi à refermer la porte du T2 avec le pied, il appelle l’ascenseur qui monte en couinant avec une lenteur exaspérante. Pourvu qu’en prime, personne ne se trouve à l’intérieur pour lorgner son visage en pleurs !
Au bout de quelques minutes qui semblent être une éternité, tant Sonia est pesante, l’ascenseur finit par s’arrêter à l’étage. Il parvient à en entrouvrir la porte avec les doigts de la main droite et à la maintenir ouverte avec sa jambe. Il dépose son lourd paquetage dans l’encoignure du fond de la cage et s’engouffre debout à ses côtés. Comme prévu, l’ascenseur étant étroit et le corps, raide, le colis tient droit. Il n’ose pas regarder dans la glace le macabre cylindre surmonté de ses ridicules spatules colorées.
Au niveau du sous-sol, il pousse la porte avec son épaule et parvient à faire tomber Sonia sur ses deux bras dans la position de la mariée qui, à chaque fois, le fait pleurer. Il se dirige ainsi sans rencontrer âme qui vive vers sa BMW dernier modèle entièrement automatisée. Il clique sur la clé électronique qu’il a gardée prudemment dans sa main gauche. La malle s’ouvre dans un ronronnement de mécanique bien huilée.
Roland engouffre alors la partie haute du paquet dans le coffre, laissant momentanément la partie basse dans le vide, le temps de rabattre le siège arrière droit vers l’avant pour dégager une place suffisante au restant du colis. Par la porte arrière droite, il parvient à tirer plus commodément le tout vers l’avant. De retour vers la malle ouverte, il vérifie bien que rien ne dépasse, verrouille le haillon avant de s’effondrer en position assise derrière le volant. Il y repose un instant la tête.
Dans le garage, personne. Un silence de mort. Il n’entend aucun bruit sauf son propre souffle. Il sèche ses pleurs avec un Kleenex trouvé dans une logette de la voiture. Rien ne sert de s’attarder en ce lugubre endroit. Plus vite il sera dehors, mieux ce sera. Il entre d’une main tremblante l’adresse de Sonia – 45 rue des Fleurs Muettes – dans son GPS, actionne le démarreur et avance vers le portail basculant dont il garde toujours l’ouvre-porte dans sa BM. Le portail se soulève dans un bruit de poulies grinçantes qui vrillent le silence de la nuit et ses tympans.
Une fois dans la rue, il ouvre la fenêtre pour respirer un peu d’air frais après ces longues heures de confinement. La brise nocturne lui fait du bien. Dans une demi-heure, au plus, sa voiture sera arrivée à bon port. La ville est endormie. Quelques véhicules attardés circulent lentement, phares faiblement allumés. Jusqu’à présent, aucun incident notable n’est venu perturber son plan. Bercé par le ronronnement de sa puissante automobile, Roland voit l’avenir d’un œil meilleur. Le plus dur est fait. Dans une heure environ, le corps devrait être dans le lit du studio, car, selon ses estimations, défaire le paquetage ne prendra que peu de temps. La suite du programme sera moins pénible : récupérer la Fiat de Sonia, la garer devant chez elle et s’enfuir à pied comme un voleur.
Parvenu au 45 de la rue des Fleurs Muettes, il arrive à parquer son véhicule devant l’entrée de l’immeuble. Peu de voitures stationnent et une belle et large place paraît attendre sa venue. Il fait un créneau facile, arrête le moteur, ferme momentanément sa BM le temps de composer le code : 4321A. Aucun problème. Un léger cliquetis se fait entendre et la porte s’ouvre. Cherchant un moyen de caler la porte, il actionne la minuterie qui éclaire le hall. Une petite pièce de bois sur le sol à gauche, coupée en biais, semble avoir été déposée là tout exprès. Il cale le battant avec ce fragment providentiel, prend les deux clés de Sonia dans le sac pendu à son cou et soulève son coffre automatique.
Après avoir tiré le corps à lui, il le charge dans ses bras et verrouille la voiture. Entre-temps, la lumière du hall s’est éteinte. Il entre, pousse du pied la pièce de bois, rallume le commutateur avec son épaule et se dirige vers l’escalier, l’immeuble étant dépourvu d’ascenseur. La porte se referme derrière lui dans un léger cliquetis.
Avec d’infinies précautions pour ne pas heurter le paquet contre les parois de la cage d’escalier, il franchit les marches avec lenteur. À chaque marche, il assure la position de ses pieds. La montée est longue, harassante. Au milieu de chaque étage, il fait une pause respiration. Six pauses lui sont nécessaires pour récupérer son souffle. À chaque palier, il rallume d’un coup d’épaule la minuterie sans laquelle l’escalier est un gouffre noir.
Parvenu au troisième, il inspecte les portes. Son souvenir est bon. Il y en a bien trois, dont celle de Sonia, reconnaissable entre mille, car elle a pris la peine d’ajouter sur le bois un cœur rose barré d’une flèche avec son prénom écrit de sa main en majuscules : SONIA. La flèche en transperce habilement le « O ». Roland évite d’examiner trop longtemps ce cœur qui perce, du même coup, le sien déjà passablement chaviré par le nom prédestiné de la rue. Sonia, sa Sonia, de fleur vivante et bavarde qu’elle était, s’est, par une ironie funeste du sort, métamorphosée en une fleur muette. En une fleur muette et morte.
Il pose le paquet tout droit dans l’encoignure de la porte, le maintient debout à l’aide de sa main gauche, actionne les deux serrures et allume le hall d’entrée du studio. Du hall, l’appartement étant exigu, le lit de Sonia est visible. Plus que quelques mètres à franchir avant la délivrance.
Le reste lui semble facile à réaliser. Le lit étant défait, il allonge Sonia sur le drap de dessous, tire la couette vers le bas du lit, car sa partie haute se trouve coincée sous le poids du funeste colis. À l’aide des ciseaux sortis de sa poche, il coupe les bouts de scotch. Avec d’infinies précautions cependant, il enlève les skis, défait les enroulements de bulgomme un à un. Apparaissent alors les deux horribles sacs-poubelle noirs.
Roland sait qu’il doit les découper, les retirer et procéder à un examen très précis de la peau pour y déceler d’éventuelles marques. Il pressent que, si marques il y a, faute de cicatrisation, elles seront indélébiles. Le cœur lui manque. Délicatement, il coupe le plastique et libère définitivement le cadavre de ses entraves. Le corps gît là, au beau milieu du lit, sur le dos. Avant d’inspecter celui-ci, Roland ramasse les bouts de scotch et de sacs noirs éparpillés et les enfourne avec les skis dans le bulgomme qu’il ré-enroule avec soin pour être sûr de ne rien perdre de son contenu lors de son retour vers la voiture.
Une fois cette opération terminée, Roland ose enfin tourner les yeux vers le corps. Rien ne semble avoir été abîmé. Le bras et la main gauche sont toujours pliés de la même manière et le rictus de la lèvre n’a pas bougé. À l’aide de la lumière de la lampe de chevet qu’il passe au-dessus du lit, il examine la peau. Rien ne paraît l’avoir blessée. Aucune contusion n’est visible. Seuls les pieds ont pris une couleur violacée qu’ils n’avaient pas jusqu’alors. Roland s’explique le phénomène assez aisément. Sans doute le sang, attiré par la pesanteur, a-t-il stagné là en raison des stations verticales qu’il a, lui-même, par la force des choses, infligé à la dépouille raidie de Sonia.
Assez satisfait de ne constater aucune autre trace due au transport, il rabat la couette sur le corps, dépose le sac de Sonia et ses clés de maison dans le hall, referme la porte avec les doubles fabriqués par Joël in extremis et s’enfuit avec son paquetage vide dans les bras et la clé de la Fiat 500 vers sa propre voiture.
Le tableau de bord marque 2 h 30. Il est grand temps de remettre sa BM au garage et de récupérer la Fiat 500. À 3 h 30, sans incident de parcours, la voiture de Sonia est bien en place devant le 45 rue des Fleurs Muettes. Il remonte en vitesse les trois étages, replace la clé de la Fiat dans le sac à main sans jeter un œil sur le corps gisant et referme la porte à double tour. Dans la rue, il s’efforce de ne pas courir malgré l’envie de sortir de ce cauchemar au plus vite.
Roland, épuisé, marche une heure au moins sans rencontrer ni taxi ni bus. Il croise quelques passants furtifs. Le métro est fermé à cette heure de la nuit. Au détour d’une avenue, il découvre un hôtel Ibis. Ivre de fatigue, il sonne à l’entrée. Le portier, visiblement rassuré par son aspect bourgeois, lui ouvre. Prétextant que sa voiture a été volée à la suite d’un repas bien arrosé chez des amis, il fait part de son désir de repos immédiat au gardien. Dans un sourire de connivence, celui-ci accepte sans problème sa version des faits, lui donne une fiche à remplir – sur laquelle Roland s’inscrit sous un faux nom –, prend l’argent liquide correspondant au prix de la chambre et dit adieu à son client gentiment : « Dormez bien, Monsieur. Demain, je ne serai plus là. Mon collègue me relève à 6 heures. Le petit déjeuner est servi à partir de 6 h 30 jusqu’à 10 h 30. Bonne nuit. »
Après ces paroles réconfortantes, Roland s’endort sur le coup non sans avoir pensé que, le lendemain, il lui faudra commander un taxi, nettoyer le T2 de toutes ses salissures, embarquer les quelques affaires – celles de Sonia et les siennes – qui restent dans l’appartement, jeter de façon anonyme les découpes de l’empaquetage, puis annuler la location de ce logement maudit, quitte à payer en espèces les mois de préavis.
Chapitre 2


Flora Mortimer – de son vrai nom, Colette Descroux – fait le tapin depuis qu’elle a 20 ans. Montée à Paris pour fuir une famille détestable, elle s’est, pendant une année entière, efforcée de faire un travail honorable. En dépit de ses recherches insistantes auprès des organismes sociaux, il lui a été impossible de trouver quelque chose de lucratif et honnête. Tous les boulots qui lui ont été proposés étaient de sales boulots. Nettoyer des toilettes, ramasser les papiers dans les couloirs du métro ou faire des ménages à domicile payés au noir par des patrons odieux et rats. Fatiguée de courir de tous côtés et de ne pouvoir se loger confortablement dans cette grande ville, elle a commencé à faire quelques passes et s’est vite rendu compte que, malgré les désagréments de cette profession, les émoluments étaient, eux, plus que respectables.
Multipliant ses services aux clients esseulés, la nuit sur le trottoir, elle a pu enfin disposer de revenus suffisants pour louer un petit appartement, assez médiocre – mais, comme avait dit l’agence, avec du potentiel –, susceptible avec quelques améliorations de devenir sympa. Au fil des mois, à force de pratiquer un labeur qui souvent lui soulevait le cœur, elle a mis à gauche un mini magot. Cuisine et salle de bains ont été réaménagées avec de jolis meubles Ikea. Et le coup de jeune final a été donné par le choix de peintures pastel et la pose de voilages colorés différents pour chaque pièce.
Tout marchait donc à peu près sur des roulettes, lorsqu’un soir, trois hommes sortis de nulle part se pointent et la menacent. Leur discours est bref et très clair. Elle comprend dans la seconde. Elle doit dégager de ce trottoir vite fait, faute de quoi ils viendront lui foutre la tronche au carré. À trois. Curieusement, ils ont l’amabilité de lui donner quinze jours pour libérer la place qu’ils comptent bien faire occuper par une autre fille pour leur compte.
Colette est bouleversée par ce contretemps qui met à bas deux ans de travail acharné et risque de la recoller illico dans la misère. Ne sachant que faire, souhaitant profiter à plein du peu de temps qui lui reste pour économiser quelques sous, elle décuple son activité diurne et nocturne. Dix jours se sont écoulés depuis la menace des trois types lorsqu’un homme de petite taille très costaud stoppe sa voiture pour demander le prix de ses services. D’accord avec le montant fixé, il gare sa bagnole et la suit dans l’escalier.
Mazette ! s’écrit-il en entrant. C’est hyper chouette chez toi.
Oui, c’est ce que tout le monde dit.
À la bonne heure, je suis content pour toi si les affaires marchent.
Oui…
Donc, si je comprends bien, tu as la belle vie.
Oui, on peut le dire comme ça. Bon, on y va ? J’ai pas de temps à perdre, moi.
Quoi, tu es pressée ?
Ben, oui, il me ta