Sensations fortes

Sensations fortes

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Français
61 pages

Description

Neuf nouvelles écrites entre 1978 et 1998 dans lesquelles le lecteur trouve l'encrage du motif Hustonien dans toute sa puissance dérangeante. Neuf histoires courtes, telles des variations initiales, qui prennent place dans la collection Essences telle une figure de proue.


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Date de parution 04 octobre 2017
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EAN13 9782330091187
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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SENSATIONS FORTES
L’amour étant capable d’accomplir certains miracles, le jeune couple arrive sain et sauf à la cabane, la bonne cabane, au bord du bon lac, et, quand ils sortent une clef, c’est la bonne clef. Encombrés de bûches, de sacs de couchage et de couvertures, ils s’engouffrent dans la petite maison en bois (c’est-à-dire, soyons clairs, en planches nues), et referment vite vite la porte pour que la neige ne s’y engouffre pas à son tour. Ils se regardent. Ils ne voient rien.
Neuf nouvelles écrites entre 1975 et 1997 à travers lesquelles Nancy Huston s’attache aux sensations fortes tant par la mise en scène du corps que par la quête du sens dans sa langue nouvelle, non maternelle. Née à Calgary, au Canada, Nancy Huston vit aujourd’hui à Paris. Elle est l’auteur de nombreux romans et essais publiés chez Actes Sud et chez Leméac.
Le parfum éveille la pensée, il convoque les images de nos vies, il stimule le désir et délie la mémoire. “Essences” est une collection à travers laquelle se dévoilent de multiples imaginaires. Du récit au poème, de l’essai à la fiction elle deviendra miroir du temps, partition de l’effroi, de l’absence, du bonheur ou de l’éphémère, évocation des lointains ou des voyages perdus.
© Nancy Huston, 2017 © ACTES SUD, 2017 pour l’édition française ISBN 978-2-330-09118-7 © LEMÉAC ÉDITEUR, 2017 pour la publication en langue française au Canada
Leméac Éditeur remercie le gouvernement du Canada et le Conseil des arts du Canada du soutien accordé à son programme de publication. ISBN 978-2-7609-1304-2
LaSainteFamille
Noël 1959. La chaleur, cette maisonnée, et l’immense table en chêne dressée pour le repas du soir, un grand repas,ja, un repas de famille, et la petite dame douce et boulotte aux cheveux gris attachés en chignon qui s’affaire en ce moment à rajuster les couverts en vrai argent est désormais tonOma, c’est-à-dire grand-mère, et le gentil vieillard aux cheveux blancs coupés en brosse et aux yeux bleu ciel, qui joue en ce moment des chants de Noël au piano est désormais tonOpa, c’est-à-dire grand-père, et cette jolie brune jeune et svelte est désormais taMutti, c’est-à-dire mère, alors que la fillette blonde à qui tu continues de parler en anglais est toujours ta sœur, pas taSchwesteret regarde ! – regarde toutes les bonnes choses qu’on est en train d’étaler sur la table, les tranches noires de Pumpernickel, la pâte lisse et brune duLeberwurst – et chante ! chante les cantiques de Noël dans cette langue nouvelle et étrange, oui ici on mange de la langue aussi, sens les formes croustillantes de ces nouvelles consonnes sur tes lèvres et sous t es dents, ces nouvelles voyelles dans ta gorge, dankeschön, bitteschön,Du bist sehr schön, tu es très mignonne dans ta nouvelle jupe, et bien sûr que tu retrouveras ton père et ton frère un jour, ne t’inquiète pas, voici la crèche, la Nativité, voici l’enfant né de Marie, et ça c’est Joseph, qui est l’époux de Marie mais pas le père de l’enfant, non, le père de l’enfant est au paradis, on ne peut pas le voir, c’est un miracle, voilà pourquoi des notes joyeuses et assourdissantes giclent de l’orgue à la cathédrale etKling, Glöckchen, klingelingeling, les cloches résonnent, l’enfant est né, voilà pourquoi les Rois mages se mettent à genoux dans la paille et les tantes et les oncles et les cousins s’assemblent soir après soir autour de la table en chêne, les bergers poussent un cri de frayeur devant l’éto ile qui brille si fort là-haut dans le ciel, c’est le village de Bethléem, le village d’Immerath, la cour de l’auberge, la cour de l’école,Ihr Kinderlein, kommet, ils viennent, les enfants, ils zigzaguent dans la neige en s’interpellant de façon incompréhensible, le bœuf et l’âne près de la crèche, l’enfant emmailloté dans ses langes, et oh ce moment magique, juste avant le repas, oùOmales bougies, le silence tombe, les têtes se allume penchent, etOpale bénédicité de sa voix si grave et chaleureuse, prononce Nun danket alle Gott, maintenant c’est l’heure de manger –essen, pasfressen, il ne faut pas confondre les mots, quand tu les confonds les adultes explosent de rire,essendire manger et veut fressen veut dire bouffer, se goinfrer comme un animal – goûte ça, c’est une nouvelle sorte de fromage,Käse, et voici le pain, Brot, il ne faut pas tout mélanger,frölich, heureux,fürchterlich, horrifiant, ceci est taMuttimais ce n’est pas ta mère, ne confonds pas, ta mère est invisible, elle n’est pas allée au paradis mais une force sacrée et impénétrable l’a subitement déplacée de sorte que tu ne peux plus la voir, la sentir, la toucher, la goûter, les chocolats,Chokolade, sont extraordinairement doux, et toi aussi tu doi s apprendre à être douce maintenant, Notre Seigneur Jésus-Christ est né et il faut que toi aussi tu renaisses, plus douce cette fois, veux-tu aller faire des courses avecOpa, les confiseries s’appellent Bonbons, veux-tu entrer dans le magasin acheter desBonbons, le sac en cellophane froissé et craquetant est noué d’un joli ruban doré, comme la jolie étoile dorée tout en haut duTannenbaum, viens nous aider à décorer l’arbre qui brille et qu i scintille, des boules argentées, rouges et bleues, époustouflantes et boustifailles, non non, pas bous tifailles, pasfressen, seulementessen, et ces nouvelles sucreries en forme de fruits, goûte-les, non tu ne dois pas les recracher, même si leur apparence est trompeuse, elles ne sont pas parfumées à la banane ni à la fraise ni à l’orange, elles ont toutes le même goût,Marzipan, pâte d’amande, elles sontwunderbar, merveilleuses, et tes tantes et oncles et cousins sontwunderbareux aussi, si bons pour toi et ta sœur, pauvres petites, regarde les nains dans la vitrine du grand magasin, ce sont des cordonniers, ils tapotent avec des marteaux sur les semelles des chaussures, se grattent la tête et roulent des yeux mais ils ne sont pas vivants, alors que toi si, si si, tu es vivante, et regarde maintenant cet autre cadeau, un petit ours, tu peux le remonter et il fera tinter ses cymbales, les cymbales tintent, les cloches résonnent, Jésus est né, le petit ours déplace son poids d’un pied sur l’autre, les nains en bois tapotent et dodelinent de la tête, le bébé en bois emmailloté dans ses langes ne bouge pas du tout mais il est vivant, il nous a même donné à tous
la Vie éternelle, voici encore un cadeau, apporté par un voisin au beau milieu de l’après-midi, une longue boîte rectangulaire au couvercle en cellophane, qu’est-ce ? non, ce n’est pas pour toi, c’est pour ta non-grand-mère,Oma’excitation, elle, la voici qui arrive en courant, le visage rouge d s’essuie les mains rouges sur son tablier et soulève le couvercle, tout le monde s’assemble pour regarder, qu’est-ce ? oh c’est un manchon de fourru re, comme c’est beau, comme c’est nouveau, non, encore faux, c’est un animal à fourrure, un vr ai chaton vivant, encore faux, te disent-ils en explosant de rire, c’est unHaase, un lapin, voilà qui est vraiment spécial,Omate laissera sûrement jouer avec sonHaase, faux encore, il n’est pas vivant, les doigts rouges d’Oma ont saisi ses pattes arrière et il pendouille maintenant la tête en bas, les orbites noires et vides, elle tend le bras pou r s’emparer du couteau et ce soir tu le mangeras en ragoût,essen, pasfressen, pas comme une bête sauvage,wunderbar, les verres en cristal tinteront, les lumières sur l’arbre scintilleront, et tous tes nouveaux parents chanteront encore un autre cantique joué au piano parOpa, jour après jour, les douze jours de Noël,wunderbar, car le miracle s’est produit, l’enfant est née. DS, décembre 1997.
Deuxvoyagesretoursimple
à Lorne Il était difficile, dans la famille Huston, de quitter Edmonton en 1960. Nous fûmes deux couples à faire l’impossible pour le quitter : mon père et sa toute nouvelle épouse ; mon frère aîné et moi. Eux rêvaient d’un voyage de noces et nous d’une fugue définitive, mais le destin nous refusa, aux uns et aux autres, ces humbles joies. Pour parler du Canada, il faut toujours commencer par parler d’autres pays. (Sauf, naturellement, si l’on souhaite parler des Indiens du Canada avant l’arrivée des Européens, mais alors il vaut mieux se taire car ils ne s’appelaient pas les Indiens et cela ne s’appelait pas le Canada et il n’y a aucune raison que ce soit nous qui racontions leurs histoires.) Les autres pays, dans cette histoire-ci, sont l’Allemagne, l’Irlande, le Népal et les États-Unis. L’Allemagne parce qu’en 1960 ma belle-mère était un e jeune femme sémillante récemment immigrée de la RFA ; à l’automne précédent elle nous avait amenées à Cologne, ma petite sœur Pat et moi, rencontrer ses parents pendant que les nôtres divorçaient. Et là-bas – debout sur une table, main levée, yeux dans les yeux – j’avais promis àOpa, mon grand-père allemand, de revenir le voir avec mon grand frère Lorne avant qu’une année ne se soit écoulée. L’Irlande parce qu’en 1960, cela faisait un peu plu s de cent trente ans que la famine due aux catastrophiques récoltes de patates irlandaises avait poussé quelques Huston désespérés à fuir leur verte patrie ; et que, de fil en aiguille ou plutôt de bateau en charrette, certains d’entre eux avaient échoué dans l’Ouest du Canada. L’Inde parce qu’en 1960 Helen, la sœur aînée de mon père, venait d’y passer plusieurs années en tant que médecin missionnaire (ou plutôt missionnaire médecin) ; elle avait mérité son premier congé payé et se trouvait donc, exceptionnellement, à Edmonton. Les États-Unis, enfin, parce que c’est là, plus précisément à Chicago, que ma mère décida en 1960, une fois entériné le divorce avec mon père, de poursuivre ses études supérieures et ses rêves. Quand on s’en va, dans cette partie du monde, on s’en va. Nous voilà donc en janvier 1960. Mon père vient d’é pouser Maria et, n’était-ce la présence encombrante de trois enfants en âge plus ou moins bas, allant de trois ans (Pat) à huit ans (Lorne) en passant par six ans (moi), un voyage de noces serait à l’ordre du jour. “Qu’à cela ne tienne !” La tante Helen se porte volontaire pour garder cette marmaille afin que le jeune couple, qui vient tout juste de convoler, puisse également s’envoler. Mais mon père sent que, habituée à un pays où sévissent la misère et la lèpre, sa sœur est gênée à l’idée du l uxe scandaleux que représenterait, pour les nouveaux mariés, une chambre d’hôtel ou même de motel. Il ne veut pas heurter ses sensibilités. Du reste, lui aussi a une réticence puritaine à gaspiller de l’argent. Et pour tout dire, de l’argent, il en a peu. Derechef : “Qu’à cela ne tienne !” Des amis de la famille sont propriétaires d’une cabane au bord d’un lac, à une centaine de miles d’Edmonton. Endroit idéal pour une lune de miel ! annonce mon père à sa bien-aimée. Bucolique. Paisible. Hors saison, qui plus est, ils seront tout seuls. (Hors saison, c’est peu dire. Je répète que nous sommes au mois de janvier, au milieu de la province d’Alberta, au Canada.) La jeune Allemande a des doutes. “Elle est chauffée, la cabane ? demande-t-elle timidement. — Non non, répond son mari canadien, mais il y a un poêle ! On apportera du bois, on fera du feu.” Maria a encore des doutes. Mais elle est amoureuse de Jim, et la simple évocation de leur solitude a suffi pour nimber de chaleur l’idée qu’elle se fait de ce voyage. Ils nous embrassent, nous arrachent la promesse d’être sages, s’en vont.