Temps mort (Saison 1)
175 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Temps mort (Saison 1)

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
175 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Que font deux copines d’enfance quand elles se retrouvent, par le biais d’un célèbre réseau social ?
Elles papotent ? Ouais... un peu.
Elles geignent sur leur existence ? Mmmm... Surtout l’une des deux.
Elles se rappellent le bon vieux temps qui était toujours mieux avant que maintenant ? Se prennent le chou façon Godzilla en peluche ? S’envoient de mignons smileys qui rigolent ?
Vous êtes loin du compte...
Car elles dézinguent. Elles trucident, décanillent, découpent, acidifient, crament, tronçonnent !
Tout oppose Élisabeth, dite Petit Kiwi, l’écolo allergique au foin, et Saule, la « fashion-addict », plus « desperate » que « housewife ».
L’une vit aux States et dilapide la pension alimentaire de son ex en minisacs Prada ; l’autre s’est enterrée dans une communauté hippie au fin fond de la Creuse.
Qu’est-ce qui les lie, à part une vieille amitié éteinte depuis quinze ans ?
Une sombre histoire, un passé qui ressurgit comme un diable de sa boîte et... ben, ça part un peu en vrille, quoi…
Flanquées d’un ado boutonneux fasciné par les limaces et d’une bande d’illuminés en sabots pour l’une, d’une nounou qui picole en douce et d’un moutard insupportable pour l’autre, les deux femmes auront fort à faire pour affronter une situation qui dérape.
Au programme de ce « serial-thriller-gore » hilarant qui ne laisse aucun temps mort : merguez, cochonnailles, roupettes, macchabée, scie sauteuse et crustacés.
Bon, peut-être pas de crustacés, en fin de compte.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 septembre 2016
Nombre de lectures 442
EAN13 9782370114358
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

TEMPS MORT

Marie-Pierre BARDOU et Kathy DORL



© Éditions Hélène Jacob, 2016. Collection Polar . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-435-8
ÉPISODE 1


« Quand on mettra les cons sur orbite, t’as pas fini de tourner. »
Audiard
Le Pacha
PSYCHOPROLOGUE


Jeudi 16 février 2012 à 22 h 20 (heure française)

T’es là ? Youhououou ?
PK regarde la mire d’un bleu azur de Skype qui la nargue et se fout de sa gueule : ça fait quinze minutes qu’elle attend une réponse, en vain. Elle a testé tous les smileys à disposition et des petits bonshommes s’alignent sur l’écran dans des postures bizarres.
Elle soupire.
Désolée, désolée, j’avais oublié l’heure !
Enfin, la voix et le visage de Saule, essoufflée.
Mais qu’est-ce que tu fichais ? Vingt minutes de retard, c’est plus du retard, c’est un ajournement !
On ajourne ? s’exclame Saule, ravie. Parce que mon émission n’est pas finie et que Dickens a fait un cauchemar pendant sa sieste, il est avec moi. Mon minuscule ange d’amour, viens dire bonjour à la dame !
Sa sieste ? Mais il est… ah oui, c’est vrai, 16 h 20 à Miami ! J’avais oublié que…
Mais PK pérore dans le vide. Une petite tête hirsute apparaît soudain dans le coin de l’écran.
Bavour…
Son oreiller lui a explosé dans la tronche ?
Parce que t’es pimpante, toi, au saut du lit ?
Fais gaffe, il est en train de baver sur ton cla…
Va chercher Donnall, qu’on fasse les présentations !
Saule, on n’a pas le temps…
Le petit Dickens commence à gesticuler sur place.
Ve voir Donald !
Non, Dickens, on a des choses importantes à discuter avec ta maman, temporise PK.
DONALD ! hurle la terreur en couche-culotte.
De l’autre côté de l’Atlantique, PK fait un bond sur sa chaise.
OK, je vais le chercher.
* * *
Voilà, Donnall, je te présente Saule, mon amie américaine, et son fils Dickens.
Une grosse tête d’ado boutonneux à l’air niais colle son nez sur l’écran.
Dickens, effrayé, recule d’un pas, puis deux avant de chuter sur ses fesses, heureusement protégées par sa couche. Il se met à hurler :
PAS DONALD ! LUI PAS BEAU ! MOI VEUX DONALD !
PK soupire.
On ajourne ? tente Saule entre deux hurlements.
On n’ajourne rien du tout, Saule ! Bâillonne ton gosse, enferme-le, mais surtout FAIS-LE TAIRE ! Mes oreilles n’en peuvent plus !
OK, OK ! Je vais le confier à la nounou qui fait le ménage, je reviens.
Re-soupir de PK.
Saule réapparaît rapidement à l’écran.
Pfff, tu te rends compte quand même qu’on ne s’est pas parlé – de vive voix, j’entends – depuis presque quinze ans ? Et tu commences par m’engueuler ?
Un silence bienvenu. Du côté de chez PK, un couinement.
C’était quoi, ça ?
Tommy, le chien. Il a encore coincé sa queue dans la chaise.
Un chien ne peut pas se coincer la queue dans une chaise, ou alors il a vraiment une très longue queue, ce n’est donc pas un chien, mais un Marsupilami.
Lui, il peut et ce n’est pas un Marsupilami… Bon, tu as raison : on ne va pas se prendre la tête pour nos retrouvailles ! Tu regardais quoi, à la télé, je veux dire avant la tempête Dickens ?
Une émission de cuisine géniale ! Ils font des trucs incroyables, tu devrais… Ah non, c’est vrai que tu n’as pas la télé.
Tu sais qu’en Somalie, les émissions culinaires sont diffusées sur la chaîne histoire ?
La chaîne histoire ? Connais pas !
Ça m’étonne…
Mais ici, en Floride, ça cartonne grave ! Toutes les ménagères de moins et de plus de 50 ans veulent épater leurs invités avec des meringues à la framboise et des gâteaux en forme d’hélicoptère ! Les métrosexuels aussi.
Vraiment ? Tu es une mine d’informations culturelles, ma Saule !
Voui. C’est quoi, ce bruit ?
Je me roule un joint. À défaut de respirer, tu pourras admirer la fumée !
Et tu crois que j’y verrai des éléphants roses ?
Je sais pas… Moi, j’en vois en tout cas ! Ils sont pas roses et ce ne sont pas des éléphants, mais bon, on ne va pas chipoter !
Désormais entourée d’un épais nuage d’un gris-blanc laiteux, PK reprend :
N’oublions pas les codes ! C’est pour ça qu’on avait rendez-vous, tu te souviens ? À 22 heures, heure française ?
Rhoo, t’es pénible ! OK, allons-y pour les codes !
Tu ouvres bien tes écoutilles ?
Et je note !
« Clémentine peut se curer les dents »…
Les cure-dents abîment la gencive !
Pfff, ça veut juste dire qu’on a piraté ma boîte mail ! Je préfère anticiper, on ne sait jamais… Bon, le suivant : « Il faut avoir des pipes pour trier les lentilles »…
Aaaaattends, tu vas trop vite ! Tu vois que tu t’intéresses à la cuisine, toi aussi !
… ce qui signifie : c’est OK, j’ai un accès sécurisé. Je te les ai tous mis dans le dossier, Saule, tu pousses un peu quand même !
Ah, mais je me souviens d’un truc, ça parlait de gnôle, non ?
« Demain, la mélasse deviendra du cognac » : silence radio jusqu’à nouvel ordre. Un genre de gnôle, oui ! Et : « Le canapé…
… a été recouvert de velours marron ! triomphe Saule.
… se trouve au milieu du salon » : je me connecte demain à 10 heures.
Bon, je n’étais pas loin, là !
Sur l’écran, le visage de Saule se tourne sensiblement vers la télé, derrière elle.
C’est dingue ce qu’ils arrivent à faire avec des salsifis, quand même !
« Athalie est restée en extase ! »
Quoi ? Qui est en extase ? Ce sont que des salsifis !
« Athalie est restée en extase » : je ne suis pas seule de toute la journée, n’envoie rien.
Ah ? Je dois t’envoyer quelque chose ?
Saule ! Ce sont des CODES !
Ah merde, il y en a encore ? Des codes, je veux dire, parce que les salsifis… je ne sais pas en quoi ils ont été transmutés…
Maintenant, passons au dossier partagé sur le Net. Tu cliques ici, tu vois ?
Non, je ne vois rien, répond Saule, la tête dévissée vers l’écran de sa télé.
Hé ho ! Saule ! Youhou ! C’est par ici que ça se passe !
Oups, pardon !
Bon, révisons. Si je t’annonce que le canapé est au milieu du salon, tu me réponds quoi ?
Que c’est de très mauvais goût !
NON, SAULE ! s’écrie PK.
En mode surchauffe, telle une cocotte-minute, elle actionne sa soupape de sécurité, respire profondément avant de reprendre :
Non, cela veut dire que je me con-necte de-main à 10 heu-res.
OK, on se voit demain alors ?
NON, ON NE SE VOIT PAS DEMAIN !
Ben faut savoir ce que tu veux, aussi…
Saule…
1.


From : Saule.Pleureur@taspaslelook.com
To : pk@gmal.com
Subject : Ch’tite question…
Monday, June 11, 2012
2:29 PM

Youhou ma petite PK,
J’espère que tout va bien dans la Creuse. Halala, habiter en pleine nature, c’est le fantasme de beaucoup de citadins. Courir après le temps tous les jours, être coincé dans les bouchons, dans la peur, subir la pollution. Beaucoup d’entre nous rêvent de vivre une existence plus calme, plus sereine. Toi, tu as eu le cran de franchir le cap, tu as décidé de fuir la vie trépidante de nos villes modernes, de te déconnecter complètement. Quel courage !
On tourne le robinet et l’eau arrive tout de suite ? Fini ! Vous voulez y voir plus clair ? Il suffit d’appuyer sur l’interrupteur. Fini ! Vous avez froid ? Il suffit de mettre en route le thermostat. Fini aussi ! On a tendance à oublier combien ces problèmes sont vite réglés. Toi, mon amie, tu dois installer des panneaux solaires ou une éolienne, creuser un puits. Tu peux te chauffer au bois, mais couper du bois reste éreintant et cela prend beaucoup de temps. Tu es digne de respect, une vraie mère courage soumise aux rudes saisons, à la pluie, à la neige, le tout en sabots fourrés de paille et en t’éclairant à la lampe à huile. Et non, je ne te cire pas les pompes, je relate des faits.
Napoléon a commis l’erreur d’attaquer la Russie en décembre et on a vu comment cela s’est fini ! Mais toi, tu fais attention, normal, tu es d’une intelligence hors du commun ! Quand il fait beau, tu fais des réserves, tu t’occupes de ton stock de nourriture comme les écureuils ! Tu es très futée, ma PK, tu conserves ton bois pour l’hiver, tu prépares tes couvertures en laine et ta doudoune avec manches (parce que tu es perspicace) et tu es prête à affronter les longs et difficiles mois de frimas. Ainsi prémunie, tu peux faire face au froid au fond de ta hutte en sirotant ton « thé » concocté à base d’aiguilles de pin ou d’herbes qui donnent la colique (sauf si le dosage est respecté), tout en lisant les mémoires de Jean-Luc Lahaye.
Comme je t’envie, ma PK, je suis fière d’être ta meilleure amie.
Parce que des supra-connasses, j’en croise régulièrement, ton amitié m’aide à les supporter. Entre celle qui fait semblant de ne pas te reconnaître dans la rue, celle qui t’insulte alors qu’elle te grille la priorité, l’autre qui te fait ouvrir ta valise pour retirer l’excédent non autorisé de vingt grammes, la milliardaire qui te lance « Il faut vivre ses rêves ». Et la pire de toutes, celle qui pense que si tu n’as pas trois enfants, tu as raté ta vie. Mais je suis sûre que la majorité des supra-connasses sont en fait des mecs. Des pauvres types comme Mike. Tiens, en parlant de Mike ou de ce qu’il en reste, j’aurais une petite question.
Au préalable, je te suggère quelques exercices de respiration, question de te relaxer. Ne cherche pas à comprendre, c’est juste que Saule, ta meilleure amie, ta copine de toujours, se préoccupe de ton épanouissement.
Place une main au centre de la poitrine et l’autre sur le bas de tes côtes, là où commence l’abdomen. Pense à ton ventre comme à un ballon, regarde-le si besoin, les bourrelets t’aideront à le visualiser. Inspire lentement et profondément par le nez. Laisse entrer l’air bien lentement jusqu’à ce que le ballon soit pleinement gonflé. Retiens ton souffle pendant cinq secondes, pas plus ! Je n’ai pas besoin d’un second cadavre sur les bras. Expire doucement. C’est bon ? Tes poumons sont vides ? Répète cet exercice trois ou quatre fois. À chaque reprise, tu te sentiras de plus en plus détendue.
Une fois que tu seras complètement calme et relax, tu pourras lire la suite.
Tu sais que le fait de retomber sur une ancienne amie, mon amie d’enfance, m’a émue aux larmes, j’ai été heureuse de voir à quel point je faisais nettement plus jeune que toi. (As-tu reçu la tête de Mike ?) J’ai été tellement contente de constater à quel point tu ressemblais à ta mère. (En fait, je t’ai envoyé un colis il y a maintenant plusieurs jours.) C’était comme si on ne s’était jamais quittées. (Dans ce colis, y’a sa tête, et comme tu n’es pas revenue vers moi…) Il faut qu’on rattrape le temps perdu (… en poussant des hululements comme à ton habitude). Heureusement que tu m’as dit ton nom, car sur les photos, je ne t’aurais pas reconnue, enfin ta mère, oui. Toi, non. (Alors je me suis dit que tu ne l’avais peut-être pas reçu.) J’ai réalisé que tu étais nettement moins rancunière que par le passé. (C’est super lourd, une tête.) Mais que par contre, côté égocentrisme, tu n’avais pas trop changé. (J’ai peut-être fait l’erreur de ne pas suffisamment affranchir le colis.)
En réalité, je me rends compte à quel point nous évoluons dans la vie. Le caractère s’émousse, se lisse, on prend mieux les choses, on gère son stress, on encaisse les mauvaises nouvelles. On se pose, on devient sereine, on est calme, très calme et très décontractée, tu sens tes paupières lourdes, PK, très lourdes… Tu vires de ton esprit toutes les pensées négatives, tu imagines une créature bienveillante, moi par exemple, assise à côté de toi et qui veille sur ta personne, comme ton ange gardien. Je suis quelqu’un de confiance, qui va t’accompagner, tu es en sécurité, PK.
Maintenant que tu t’es débarrassée de tes pensées négatives voire de ta colère, tu vas répéter plusieurs fois calmement : « Saule est mon amie, c’est une femme extraordinaire, je n’ai aucune colère contre Saule. » Tu vas alors ressentir une chaleur qui se dégage de la région de ton ballon ou de tes bourrelets, comme tu veux. Une chaleur qui va t’envahir et te permettre de complètement te laisser aller et te décontracter.
Maintenant, tu es tout à fait bien et détendue, tes idées s’apaisent et se calment.
Voilà, il faut impérativement que tu restes dans cet état de paix et de relaxation le plus longtemps possible. Enfin le temps que je me déconnecte de Skype et que je coupe mon téléphone pour les quelques décennies à venir.
Temps mort !
Mais surtout reste calme, PK, tout va bien, enfin à peu près.
C’n’est pas la fin des haricots, arrête de prétendre chaque soir que le lendemain, ce sera la fin du monde, tu auras forcément raison un jour, mais pas tout de suite.
Saule.
(En mode Kaa du Livre de la Jungle .)
2.


De : pk@gmal.com
À : Saule.Pleureur@taspaslelook.com
Objet : Re : Ch’tite question… Suis sûre que le serpent à plumes a la réponse ! Ou le serpent à dents ?
Mardi 12 juin 2012 à 23 h 05

Et il est où le bonbon, hein ? Il est où ?
Je parle du bonbon de la grand-mère, Saule, le message codé que tu eus dû m’expédier (pas à la grand-mère, à moi !) dans ton mail d’hier afin de me demander, de manière parfaitement sobre et discrète, si j’avais reçu la bobine de l’autre con !!!
Mais espérer la sobriété et la discrétion, chez toi, c’est un vœu aussi pieux que ceux d’une nonne devant Ryan Gosling (je parle des vœux). Non non non, toi tu sais qu’il y a dans l’ashram un espion retors et tu m’envoies, la bouche en cœur : « Est-ce que tu as reçu la XXX de XXX ? »
J’ai effacé ton mail par précaution, mais si tu pouvais juste te rappeler un très léger détail : si quelqu’un est tombé dessus avant que je l’éjecte de ma bécane, tu es celle qui court le plus de risques ! Ça me tue que tu ne sembles même pas t’en rendre compte !
Ohé ? Y’a quelqu’un là-dedans ? Toc-toc ?
Donc, pour répondre à ta sibylline question, c’est NON. Non, je n’ai pas reçu le chef de l’autre naze, merci, je ne souhaite d’ailleurs pas le recevoir !
Mais vu la teneur de tes propos, mes espoirs de quiétude s’envolent tels des corbeaux noirs dans un champ de blé…
Qu’est-ce que tu en as chifu, hein, de la binette du gros con ? Mais heu ! Je voulais dire fichu ! Si tu l’as envoyée, pourquoi je ne l’ai pas ici, en face de moi, à me dévisager de ses vilains yeux globuleux ?
Tu crois que c’est les Douanes ? Ils vont bien finir par fourrer leur nez dans tes colis particuliers , et là on sera toutes les deux dans la merde ! Mais, pardon de me répéter, toi plus que moi, très chère…
Oui, je sais, je rabote. Radote. Mais vois-tu, depuis quelques semaines, je suis un tantinet sous pression. J’ai le palpitant qui fait des claquettes, mes eczémas divers et variés qui s’éclatent la rate sur toute ma surface de peau disponible et je ne suis pas d’humeur très égale. Enfin si, égale dans le genre bombe H en cours d’explosion…
On ne le dirait certes pas, ma douce et tendre amie américaine, mais tandis que je t’écris, j’ai à peu près trente-six joints dans la tronche (bientôt trente-sept, mais le dernier je ne l’ai pas encore fini) et je n’ai pas le temps de laisser décanter l’eau-de-vie avant de la boire. Résultat, je crois que je vais me choper une cirrhose et mes pupilles sont tellement miniscules que… pouf ! Y’a plus pupalles ! Pardon, pupilles !
C’est grâce à ces succédanés hautement toxiques, mon petit Saule pleureur (AH AH ! Ça faisait longtemps qu’on ne te l’avait pas faite, celle-là, hein ?) que je peux te répondre partaifement calmement. PAR-FAI-TE-MENT, heu ! Enfin presque : mes doigts ont quand même tendance à faire des claquettes tout seuls sur le calvier. Cla-vier, merde !
Donc, non, je n’ai pas reçu l’extrémité supérieure de l’autre empaffé. Oh, mais je te l’ai déjà dit, non ?
Le pire, c’est que je dois finir mon prochain ebook avant ce soir, minuit. Mon client l’attend. J’en ai pas accouché de la moitié, et il me reste… euh… Ah ? Quarante minutes pour ponrde environ trois mille cinq cents mots. Pfff, finger un the noise ! Je ne sais même plus de quoi ça cause… Ah, si ! Ça s’appelle Le secret du serpent à plumes et c’est un truc super-mystérieux, tu vois, avec un serpent et puis… des plumes, quoi. Non non, je suis très sérieuse ! Une entité super-puissante dont le secret est jalousement gardé par quelques chamanes, des initiés qui veillent sur son pouvoir ancestral et tout ça. J’en écris des tonnes, des bouses de ce genre. Moi j’aime bien, ça paie pas mal et puis c’est rigolo. Et il y a, de par le monde, des gens qui sont prêts à dépenser des fortunes pour acheter des énormités pareilles, je te jure ! Ils le veulent, le serpent ; et les plumes avec !
Merde, j’espère que ce n’est pas des dents, plutôt que des plumes ? Le secret du serpent à dents ? Remarque ; ve n’est pas plus intelligent… Mais il faudrait quand même que je vérifie avant de pondre l’autre moitié du bouquin, histoire que je ne me retrouve pas avec un serpent édenté qui aurait dû avoir des plumes. Ou l’inverse. Pfff… Attends, je me roule un trente-huitième foint. Joint !
Tu vois, c’est comme ça que j’assure la pitance du Canard. Et la mienne, tant qu’à faire. Parce que ce n’est pas avec les revenus générés par l’ashram que je peux mettre du bli de côté. Du blé. Des petits bouquins sur des trucs dont aucune personne sensée n’aurait même jamais eu l’idée, genre courir autour d’un arbre en poussant des cris (important, les cris) et implorer les Esprits qui…
Oui, bon, on s’en cogne. Je fais ce qu’il faut, mais c’est sûr qu’on est loin d’une carrière de scientifique, hein ?
D’accord, on s’en cogne aussi. J’ai bien compris, Saule, que tu naviguais dorénavant en plein trip d’apprentie-déchiqueteuse, et que tout le reste te passe au-dessus de la tête. Oui, j’ai dit la tête !
J’hésite maintenant entre deux options : partir sans laisser d’adresse (parce que tu auras l’air bien conne, hein, quand on te renverra tes paquets en NPAI ! Et paf ! Des roubignoles dans les dents !) ou prendre un avion pour Miami et t’enseigner ce que c’est, vraiment, que le DÉCROUPAGE, bordel ! (Heu... découpage) Je te jure que si je débarque, tu n’auras plus jamais de problèmes avec tes merguez !!!
D’ailleurs, j’en profete pour te dire un truc, pardon, profite : tu me fais bien marrer avec tes conseils de relaxation, tu crois qu’on apprend à un koala à faire la grimace ? Un signe ? Un singeuuu, flûte !
Quant aux bourrelets, sache que si je ne suis pas un grand tas d’os comme toi, je n’en ai jamais eu la queue d’un !
Et puis arrête de me dire de me calmer ! Comment tu veux que je me calme, quand tu m’envoies en même temps du praticien en tranches ? Et tu ne sais pas qu’il n’y a rien de pire que de dire à quelqu’un d’énervé de se calmer ?
Comment me calmer quand on me demande de me calmer ???
Option 1 : se coucher et faire le mort.
Option 2 : être mort.
Non, Saule, pas la peine de rêver !
PK.
PS : Tu sais où tu peux te le mettre, ton temps mort ?
3.


Mercredi 13 juin 2012

« Ceci est un communiqué spécial de NRV 13 ! Chers téléspectateurs, je vous parle en direct du poste de police de Miami où Brian Noone, le chef en personne, vient de recevoir la Presse ! »
Jean-Jacques halète dans le micro et le perchman résiste à l’envie de lui chuchoter en douce qu’il a l’air d’un Xoloitzcuintle en fin de vie. Mais il ne dit rien et se contente de tendre son appareil en évitant les postillons du Français. La gloire ne réussit définitivement pas à tout le monde.
Jean-Jacques Boursin, le preneur de son et le cameraman sont tous les trois au milieu d’un flot chaotique, bruyant et légèrement hystérique, de journalistes de tous poils – et, comme lui, sans poils – et ils doivent sévèrement jouer des coudes et des talons pour ne pas être bousculés, voire éjectés du trottoir. La chaleur est abrutissante, le bitume chauffé à blanc miroite sous le soleil estival en ondulant légèrement.
Pour Jean-Jacques Boursin, peu importe la chaleur, les coudes et le vacarme. Il a pris un coup de soleil et son nez pèle, mais il s’en fout. Il ne veut être nulle part ailleurs.
C’est son Austerlitz, définitivement ! JJ en baverait presque, tellement il est heureux. La chaîne vient de lui confirmer qu’il est officiellement chargé de l’affaire. Parce qu’il y a une « affaire » ! Une vraie, l’une de celles qui lancent une carrière genre prix Pulitzer !
Boursin se force à montrer un air grave, bien que chacun de ses traits tende vers le front plutôt que vers ses pieds. Il reprend dans le micro, en pesant chacun de ses mots, avec quelques postillons au passage :
« C’est véritablement incroyable, chers téléspectateurs ! Le chef Noone vient de nous apprendre qu’Abigail Lafleur est accusée de MEURTRE ! »
Surpris par le haussement subit de ton, le perchman grimace et grommelle, il en a marre de se faire arroser la tronche par les déjections salivaires du Français, qui reprend presque en chuchotant :
« Car notre compatriote, le médecin réputé Michel Lafleur, époux de la belle Abigail, est DÉCÉDÉ ! »
Nouvelle remontée brutale de décibels. Nouvelle envolée de postillons. Il n’a plus besoin de prendre une douche, le perchman.
« Du moins est-ce ce qu’en ont déduit les policiers chargés de l’enquête, lorsqu’ils ont trouvé LA TÊTE de Michel Lafleur dans le coffre de la voiture de son épouse ! »
Belle déduction , songe le preneur de son – qui a pris ses précautions et tend maintenant son micro en gardant la tête enfoncée dans son aisselle, pas très pratique, mais il faut ce qu’il faut.
« Oui, vous avez bien entendu, la tête de son époux ! Dans son coffre ! »
Au cas où tous les téléspectateurs de NRV13 seraient devenus subitement sourds ?
« À l’heure où je vous parle, le procureur Fred Jennins a d’ores et déjà émis l’acte d’accusation à l’encontre de la belle Abigail, la procédure est donc enclenchée ! C’est un rebondissement incroyable pour notre innocent reportage du mois dernier, lorsque cette délicieuse jeune femme nous avait accueillis à bras ouverts dans leur splendide demeure de Fisher Island ! C’était alors une épouse comblée et épanouie, une adorable hôtesse au sourire délicieux… »
On se calme, vieux libidineux !
« … Comment imaginer qu’une si délicate fleur pouvait cacher une âme aussi noire ? Qu’elle tramait, dans l’ombre, ses desseins sordides ? Abigail Lafleur est maintenant entre les mains de la Justice et l’on apprend à l’instant que le célèbre avocat en droit pénal, Harry Washington, le spécialiste des causes perdues, va la représenter ! »
JJ reprend son souffle et le perchman tente une sortie de tête – son aisselle n’est plus très fraîche, et il commence à manquer d’air là-dessous.
Le journaliste reprend d’un ton sévère :
« Mais ce ténor du barreau pourra-t-il réellement aider la belle meurtrière à échapper aux foudres de la Grande Balance ? »
Hein ?
« En effet, la Justice est aveugle – il désigne d’un grand geste la statue de la Justice, avec ses balances ( ah ouais ! ) et son bandeau sur les yeux ( merde alors, l’aisselle de JJ n’est plus très fraîche non plus ! ) – et ne tient aucun compte de la jeunesse et de la beauté. De plus, chers téléspectateurs, n’oubliez pas que Miami est toujours sous le choc de l’affaire du "zombie-cannibale {1} " et que le traumatisme est encore béant dans les cœurs… »
Un traumatisme béant ? Il a fumé quoi, ce matin, JJ ?
« Aussi, les serviteurs de la Loi se montreront sûrement plus féroces que jamais… »
Tu peux dire qu’ils vont expédier le truc vite fait !
« … et qu’Abigail Lafleur a bien mal choisi son moment ! »
C’est clair ! Elle aurait pu attendre un peu avant de trancher la tête de son mari, cette cruche ! Quel manque d’à-propos !
« La procédure sera sans nul doute accélérée et nous ne tarderons pas à en connaître le dénouement. Je serai aux premières loges, Mesdames et Messieurs, pour vous en rendre compte ! »
Manifestement, JJ cherche désespérément quelque chose d’intelligent à dire pour conclure, genre « déclaration inoubliable à inscrire dans les annales des reportages les plus nuls jamais vus par de pauvres téléspectateurs ». Boursin se tourne un instant vers son perchman, mais ce dernier a prudemment replongé le nez sous son aisselle et le cameraman capte quelques secondes de vacuité totale sur le visage luisant de sueur, un aperçu du contenu réel du cerveau de Jean-Jacques Boursin.
Après avoir vainement creusé sa tête vide, le journaliste reprend avec vaillance :
« Je vous laisse l’antenne, NRV 13 ! C’était Jean-Jacques Boursin, votre envoyé spécial à Miami ! »
Eh ben au moins, il a fait sobre . Le perchman sort enfin franchement sa tête de sous son bras et inspire un grand coup, au bord de l’apoplexie. Sur les marches du perron de l’hôtel de police, trois avocats papotent en cheminant à grands pas vers le tribunal, leurs robes noires flottant derrière eux comme des bannières funéraires.
4.


De : pk@gmal.com
À : Saule.Pleureur@taspaslelook.com
Objet : castagnettes culinaires
Mercredi 13 juin 2012 à 8 h 05

Salut,
J’ai passé la nuit la tête dans les cuvettes de nos toilettes (ce qui n’est pas une idée très fameuse, puisque ce sont évidemment des toilettes « sèches » et que ça a des capacités d’absorption un peu limitées).
Tu sais pourquoi ?
Je vais te raconter une histoire. Il y a très longtemps, vivaient de petits êtres bizarres au fin fond d’un coin de la Creuse, au milieu des vaches, des champs de patates et des Minioptères de Schreibers (oui, en ce temps-là, il y en avait plein). Ces petits êtres bizarres cohabitaient tranquillement, vêtus de sacs de chanvre et de sabots, et s’occupaient des travaux de la ferme, d’un peu de tourisme bioéquitable et également de juteux trafics d’herbes magiques.
Ça commence bien, hein ?
Attends, ce n’est pas fini. L’un de ces petits êtres bizarres, avec leur chapeau en paille et leurs espadrilles en osier, s’appelait… on va dire Paisible Kangourou ; et elle avait une amie, qui vivait dans un lointain pays où brillait un soleil radieux, plein d’êtres encore plus bizarres, qui s’habillaient avec des animaux morts et les mangeaient aussi.
Un jour, la copine de Paisible Kangourou lui envoya un cadeau. Un cadeau bizarre, mais c’était normal pour des êtres bizarres, hein ? PK mit le cadeau dans le freezer en espérant ne jamais en recevoir d’autres. Il y en eut un autre, mais celui-ci demeura sous son lit où il moisit tranquillement en attendant la désintégration complète.
Mais revenons au premier cadeau, qui était donc dans le congélo que se partageaient équitablement, comme tout le reste, les petits êtres bizarres vêtus de chaume. Un soir, profitant de l’un des très rares moments où ils se retrouvaient seuls, un jeune homme nommé Oiseau Fêlé décida d’offrir à son Paisible Kangourou un dîner en amoureux, avec chandelles et tout et tout.
C’était joli, toutes ces lumières, et le repas fut délicieux, car Tête de Piaf était un très bon cuisinier. Certes, Passereau Délicat avait (encore) oublié que PK était végétarienne, mais que ne ferait-on pas par amour, ou par concupiscence ? Elle se sacrifia pour les doux yeux de son Volatile Timbré. Après quelques agapes qui n’avaient rien à voir avec la gastronomie (quoique !), Paisible Kangourou posa sa joue au creux de l’épaule d’Exquise Volaille et lui demanda dans un souffle : « Au fait, mon chéri, c’était quoi ce délicieux plat de résistance que tu nous as concocté ? ». Ce à quoi Moineau Taré répondit tendrement : « Des ris de veau, ma chérie. Enfin je crois, il n’y avait pas d’étiquette… »
Oui, Saule, j’ai bouffé les testicules de ton ex-mari en plat de résistance. La sauce était divine.
Birdie n’a pas tout compris quand je me suis éjectée du lit comme un missile téléguidé pour aller me coller deux doigts au fond de la gorge au-dessus de la cuvette des chiottes. J’ai rendu tout ce que je pouvais, et le reste en prime.
J’AI BOUFFÉ LES TESTICULES DE MIKE, MERDE !
Attends trois secondes, j’ai un nouveau haut-le-cœur.
Je n’ai plus rien dans l’estomac, mais ça n’empêche pas l’envie de vomir. C’est un peu comme les membres fantômes, tu sais ? Quand ils te coupent un bras ou une jambe et que tu ressens encore un truc, là où il n’y a plus rien ?
On va dire que c’est une gerbe fantôme, tiens !
Un immense merci pour ton merveilleux cadeau, Saule : des ris de Mike, quelle chouette idée ! Cuisinés par mon mec avec des yeux de merlans frits, et dégueulés après une bonne partie de jambes en l’air !
J’ai dû fermer l’œil à peu près trois secondes et demie pendant la nuit, je ressemble à un vacherin sans la meringue.
Et mon Canard ne va pas tarder à débouler, avec sa tête d’ado. Je dois lui préparer son chocolat au lait et ses tartines (beurkkkk !) avant qu’il parte attendre son bus pour le collège. J’entends des pas aussi légers que ceux d’un pachyderme arthritique en fin de vie dans sa chambre à l’étage. Ah ! Il a mis la tête à la porte. Coucou, mon choupinet d’amour. Il serait peut-être temps de passer aux ados tactiles maintenant. Tous ces boutons, c’est has been !
Bon, je dois te laisser pour traîner ma carcasse nauséeuse jusque dans la cuisine, je sens qu’il ne va pas trouver où sont rangés les bols, comme tous les matins.
Mais, ma douce, il me revient en mémoire une question qui me sautille dans le ciboulot depuis hier soir (avant que Birdie ne m’apporte les couilles de veau en offrande précoïtale). J’ai regardé NRV13 sur l’ordi, tu sais ? La chaîne qui a diffusé les reportages sur ce gros con et sa femme parfaite ? Tu m’en avais parlé la dernière fois, je me suis connectée par curiosité, histoire de constater par moi-même à quelle vie de délices tu avais arraché ce salaud, et… SURPRISE ! Je suis tombée sur un communiqué spécial haletant, en direct de Miami Vice , présenté par Jean-Jacques Boursin (entre nous, ce type aurait besoin d’un bon lifting, dommage que Mike ne soit plus sur le marché). Et tu ne sais pas ce que j’ai appris ? Non ?
Roooo, je suis sûre que tu le sais, ma tendre et attentionnée amie.
Cela répond à l’angoissante question que tu me soumettais il y a deux jours, tu te rappelles ? Celle que tu me glissais entre quelques allusions totalement infondées à mes bourrelets inexistants ?
Tu te souviens bien, Saule, mon arbre ployant affectueusement sous le zéphyr nocturne ? L’appendice que tu m’avais – soi-disant – envoyé ? L’extrémité supérieure de l’organisme que tu as délicatement dépecé ?
Noooon, ma douce brise du soir, elle n’est pas ici, l’extrémité. ELLE EST DANS LE COFFRE DE SA FEMME !
Enfin, était. Parce que maintenant, elle serait plutôt sous scellés, ou dans un tiroir frigorifique d’une morgue américaine.
Tu serais un roudoudou d’amour d’avoir l’exquise gentillesse de m’apporter quelques éclaircissements sur la manière dont le chef de ton ex a bien pu atterrir dans cet endroit incongru…
J’attends donc tes explications avec toute la curiosité – et la bienveillance, tu t’en doutes – requise. Sur ce, je m’en vais faire à bouffer à mon fils.
Salut,
PK.
PS : Et au fait… Quel nom avais-tu indiqué sur le colis, en destinaire ? Celui de ta petite PK ??? CELUI DE TA PETITE PK ??? ON EST MAAAAAAAL !!!
5.


From : Saule.Pleureur@taspaslelook.com
To : pk@gmal.com
Subject : re : castagnettes culinaires. Les abats ? « very good tripes »
Thursday, June 14, 2012
9:42 PM

Salut,
Il y a bien longtemps dans une contrée lointaine appelée la Creuse située en très basses terres du Limousin, vivait en harmonie le peuple des hobbits, de petits hommes d’apparence pacifique, dont Petit Kangourou (comme Petit Kiwi, PK, j’ai compris ton message codé ! Par contre, pour Oiseau Fêlé, je cherche encore : OF ? On fonce ?) Mais c’est ce que je fais, PK ! Je ne peux pas débiter plus vite que je ne le fais déjà. L’époque d’abattage est cruciale pour obtenir un bois de chauffe performant dans les meilleures conditions. (Tu me suis ?)
Il est nécessaire de couper son bois quand la sève redescend, donc en automne ou en hiver, et avant qu’elle ne remonte, donc avant le 15 mars dans la plupart des régions, et là je suis en plein mois de juin, je ne te raconte pas comme la sève dégouline ! (Tu me suis toujours ?)
Coupé entre mars et octobre, le bois sèche difficilement et se consume ensuite plus qu’il ne brûle. Sans consommer davantage, le bois chauffe pourtant moins, le feu s’éteint facilement, plus souvent, l’encrassement des appareils de caléfaction et des conduits est important. Même chose pour le congélateur, le lavabo de la salle de bains et l’évier de la cuisine qui sont bouchés à cause de cette satanée sève ! Je n’ai pas trop envie d’appeler le plombier : il pourrait tomber sur du tissu conjonctif fibreux de couleur blanchâtre autrement nommé ligament, qui n’a rien à voir avec mes élastiques à cheveux. Aussi, j’utilise des cristaux de soude sur lesquels je verse de l’eau bouillante pour dissoudre ce genre de petits désagréments et éliminer les mauvaises odeurs.
Bref, tout ça pour dire que ce n’est pas la peine de me faire le remake du Seigneur des Anneaux pour m’expliquer que t’as grignoté des frivolités de la Villette ou animelles d’origine non contrôlée préparées par ton fameux cuistot. Faut être open, PK, ouverte à tout. Croquer dans une roupette, ça affole les papilles, il paraît qu’à la mastication, une coucougnette se révèle le plus délicat, tendre et succulent des abats, surtout accompagnée de câpres et flambée au xérès : de quoi frôler l’extase chamanique. Quand il s’agit de jeunes berlingots, en tout cas !
T’es coincée du bulbe, ma PK, relativise un peu. Tu connais l’histoire de l’étudiant japonais qui avait bouffé une Néerlandaise, car il la trouvait appétissante ? Eh bien figure-toi que ce Japonais n’a jamais été puni pour son crime, bien qu’il l’ait tuée à coup de fusil, découpée puis mangée en partie. Pourquoi ? me demanderas-tu, suspendue à mes lèvres (tu as de quoi tenir, avec mes merguez). Eh bien parce que, techniquement, il a été condamné en France et foutu dans un asile. C’est ce qui se passe quand on mange des gens. Il a ensuite été transféré au Japon, mais comme on ne juge pas un même crime deux fois, le type est non seulement libre, mais il fait de l’argent avec son histoire.
Alors, ne me prends pas le chou avec les roustons de Mike, écris un bouquin sur le sujet et tu penseras à moi quand tu toucheras une avance sur les royalties de ton futur best-seller. D’ailleurs, si tu peux penser financièrement à moi et faire un geste généreux dans mon sens, ça me détendrait un peu. Jusqu’à présent, j’arborais le sourire de Cerise de Groupama, mais depuis hier, c’est plutôt celui de Grumpy Cat , le chat qui fait la gueule.
Comme tu l’as appris, les flics ont mis la main sur la tête de Mike et sa banque a aussitôt mis la sienne sur ses comptes désormais gelés. Ils sont plus refroidis que ce qu’il reste de lui dans le congélateur… Résultat : je peux dire adieu à ma pension alimentaire. Et qui dois-je remercier ? Toi, ma chère PK.
Ma chère PK qui couine à cause d’un tout petit écart dans son régime, sache que le jour où je n’aurai plus le sou, que je ferai la manche ou pire pour nourrir mon enfant, je serai peut-être contente de me régaler d’abats longuement mijotés, alors arrête tes jérémiades !
Pour la carotte, le lapin est la parfaite incarnation du mal. Pour moi, c’est toi, Élisabeth dit Petit Kiwi ! Tu m’as entraînée exactement là où je ne voulais absolument pas aller, pour lâchement m’abandonner. Avant toi, j’avais une vie tranquille, calme, trop calme en fait. Je rêvais d’un peu d’animation pour égayer mon quotidien, mais je n’en demandais pas tant ! Non seulement tu m’as fichue dans un merdier épouvantable, mais maintenant, grâce à tes éblouissantes idées, je n’ai plus de revenus. Depuis exactement deux mois, je ne dors plus la nuit. Découper ou dormir, il faut choisir, et comme je n’ai pas le choix, j’ai des cernes de hibou et une tremblote qui ne me quitte pas. Je fais du surmenage, je suis en plein burn-out !
J’ai la tronche d’une déterrée, mais une déterrée qui n’a plus un rond, ça le fait moins, tu saisis la nuance ? Tu es ma loi de Murphy, PK, une loi inventée juste pour moi, du sur-mesure. Ma petite loi personnalisée DE L’EMMERDEMENT MAXIMUM ! Moi qui, adorable, n’ai pas oublié ton anniversaire, autant donner du lard au cochon…
Et la tête, quoi la tête ? Je te plumerai la tête ? C’est ça que tu souhaites que je te réponde ?
Je t’ai déjà expliqué que je n’ai pas suffisamment affranchi le colis. Une tête humaine représente environ un huitième du poids du corps. J’ai fait un mauvais calcul, voilà tout. Lorsque j’envoie « nos » colis, je mets les coordonnées d’Abigail en référence expéditeur (je veux bien être honnête, mais pas trop quand même). Comme le paquet n’a pas pu partir par manque d’affranchissement, je suppose qu’USPS {2} l’a contactée pour venir le récupérer. Surprise, elle a dû l’ouvrir dans sa voiture puis paniquer. On dit ici que les flics l’ont arrêtée, car elle conduisait comme une folle et, quand ils ont trouvé la calebasse de Mike dans le coffre, les problèmes ont commencé à s’accumuler sur sa cafetière (la sienne, pas celle de Mike, hein !). Il paraît aussi qu’elle hurlait et jurait avoir pris la direction du MDPD {3} pour signaler le crime atroce de son mari. Personne ne l’a crue, dommage pour elle.
Et bien sûr que c’était toi la destinataire, tu voulais que ce soit qui ? Obama ? Mais pas d’inquiétude : lorsque les flics ont récupéré le colis, le carton s’était imprégné des sécrétions de Mike. Il était complètement détérioré, impossible pour la police d’identifier le destinataire. Et je ne suis pas que cruche, je mets des gants because les empreintes !
Je dois te laisser, je travaille de nuit, moi ! Je ne sautille pas dans les champs toute la journée en m’extasiant devant des papillons multicolores, je ne batifole pas dans une grange avec quelques fétus de paille dans les cheveux. J’ai le muscle deltoïde d’une épaule qui me résiste. Il va falloir que j’utilise les grands moyens et surtout que j’accélère la cadence.
Saule.
ÉPISODE 2


Cinq mois plus tôt…

« Deux intellectuels assis vont moins loin qu’une brute qui marche. »
Audiard
Un taxi pour Tobrouk
1.


De : pk@gmal.com
À : Saule.Pleureur@taspaslelook.com
Objet : 15 années, et un sac sur la tête plus tard…
Jeudi 5 janvier 2012 à 17 h 51

Ma Saule,
« C’est qui, la dame toute maigre avec un sac sur la tête ? »
C’est ce que vient de dire mon tendre fils, avec sa voix qui dérape désagréablement dans les aigus, en pointant son doigt sale sur ta photo de profil.
Soupir.
Non, non, ma Saule, tu n’es pas « toute maigre » (mais c’est vrai que tu t’es délestée d’un sacré paquet de gras, en quinze ans !) ; et le « sac sur ta tête » est sans aucun doute un adorable chapeau que tu as dû payer une fortune et qui te va merveilleusement bien.
Bref, c’est une manière comme une autre de te dire : bonne année, ma Saule !
Hâte de savoir ce que tu peux bien fabriquer en Floride, si tu te gaves d’oranges traitées à l’Imalazil, si tu cours les magasins comme une folle comme tu le faisais à Paris quand on montait « à la capitale », deux petites dindes en goguette, deux petites provinciales abruties par la foule et « ô tu as vu toutes ces voitures ? »
Qu’est-ce qu’on était mièvres, quand même…
Enfin, toi tu n’avais que les « States » à la bouche quand on était ados, alors tu dois te régaler ! Te connaissant… si tu n’as pas changé… et si les « States » sont bien tels que tu les rêvais ?
J’espère que mon mail n’a pas atterri dans tes spams ; mon adresse de courriel fait référence au surnom que tout le monde me donne maintenant : Petit Kiwi, parce que j’adore les kiwis, mais uniquement les petits, les gros m’écœurent et tous s’empressent de les bouffer vite fait avant que je les voie.
Ça fait qu’ils ont tous leur quota de vitamines et de minéraux, limite en overdose.
Je dis « tout le monde », car on est nombreux dans le coin. Je me suis installée depuis toutes ces années dans la Creuse, dans ce qu’on peut appeler un ashram. C’est une communauté d’un genre un peu spécial, on vit dans une grande et vieille baraque plutôt miteuse qu’on a retapée avec les moyens du bord, en pleine cambrousse, et on communie avec la nature, tout ça tout ça… On est une quinzaine, pas évident question intimité : en ce moment même, Tatiana aide mon fils à faire ses devoirs, pile sous mon nez. Le gosse est fasciné par les blonds cheveux de la donzelle qui a débarqué ici l’année dernière, en nous racontant qu’elle était russe. Sauf qu’elle n’a jamais formulé un mot de russe (je l’ai testée plusieurs fois, j’avais chopé quelques phrases sur le Net et elle m’a lancé un regard bovin, mais c’est peut-être parce que je prononce mal). Et elle parle français comme une vache espagnole avec un accent belge. C’est bizarre.
Elle répète à tout bout de champ qu’elle est ma meilleure amie sur Terre… Bref, elle a des cheveux blonds qui sentent fort l’eau oxygénée et des jambes interminables qui font loucher mon gamin, c’est pathétique.
Quand elle me tourne autour, c’est-à-dire très souvent, je dois me mordre la langue pour ne pas lui cracher un « Ôte ton pétard osseux de mon soleil » bien envoyé. Mais je ne pense pas qu’elle soit sensible à ce genre d’humour. Surtout qu’elle n’a pas un pétard osseux et que son séant doit alimenter les fantasmes prépubères de mon rejeton.
Oh, mais oui, j’ai un fils ! Enfin, ça, tu as dû le comprendre ! Un grand garçon de 13 ans, tu imagines le style : un préado boutonneux en pleine mue vocale (une catastrophe et un supplice pour les oreilles) qui commence à lorgner les femmes comme s’il découvrait la Terre promise ! Je l’ai appelé Donnall, ce qui signifie en gaélique « seigneur ». Le problème, c’est qu’il n’y a que des péquenauds dans le coin et qu’ils n’ont pas tous leurs chakras bien ouverts : ils l’ont tous affublé du surnom de « canard », parce que Donnall = Donald, tu vois le niveau ?
Bon, c’est quand même un chouette gamin, et à l’ashram, c’est un peu la mascotte. Tout le monde s’en occupe plus ou moins depuis qu’il est bébé, ce qui fait qu’il n’est pas bien farouche. Il fait pas mal de conneries, mais qui n’en fait pas, à son âge ? Et nous, tu te souviens ? Quand on se lançait des paris à la con ?
Comme celui que tu avais gagné haut la main, en traversant la rue principale affublée d’un masque, d’un tuba et de palmes aux pieds ? La tête des passants ! Ils avaient les yeux qui paraissaient vouloir jaillir de leur crâne ! Les fous rires qu’on se prenait !
Putain, quinze ans ! Hâte de savoir ce que tu deviens, quel boulot tu fais, si tu es mariée… Toi qui rêvais d’être actrice ou quelque chose du genre, est-ce que tu as réussi à percer ? On n’a pas de télé ici, alors même si tu étais maintenant une star interplanétaire, je ne m’en serais pas rendu compte ! On est très isolés, c’est vraiment le trou du cul du monde. Remarque, c’est parfait pour moi, je n’aime pas le monde et pas davantage son cul.
Mais c’est quand même pratique, tous ces réseaux sociaux. Je m’y suis inscrite pour des raisons professionnelles ; je suis la seule dans l’ashram à maîtriser l’informatique, donc j’ai monté un site et j’utilise Facedebook pour nous faire connaître. Du coup, j’ai farfouillé pour voir s’il y avait des têtes familières sur la Toile, des anciens copains de lycée ; en fait, c’était surtout toi que j’espérais croiser !
Alors vive Facedebook !
Ce matin, à l’heure où blanchit la campagne, je suis partie courir et j’ai justement pensé à toi, à nos retrouvailles : je suis tombée sur ton profil hier, mais comme je ne suis pas du genre spontané, j’ai gambergé sur ce que j’allais t’écrire – ça m’a évité de réfléchir à ce que je m’infligeais ! Tu sais, le jogging, il faut le faire très tôt, avant que le cerveau ne se rende compte de ce qu’on fait vraiment…
Moi qui avais décidé de m’offrir un beau cadeau de Nouvel An !
Réponds-moi vite, ma Saule, et dis-moi ce que tu deviens !!!
À très bientôt,
PK.
2.


From : Saule.Pleureur@taspaslelook.com
To : pk@gmal.com
Subject : Re : 15 années, un sac sur la tête, un mioche, et un gros con de Mike plus tard
Friday, January 6, 2012
9:18 AM

Bonne année, Élisabeth ! Oups pardon, Petit Kiwi !
Comme je suis contente d’avoir de tes nouvelles après toutes ces années. Comme le temps passe vite !
Je me souviens aussi de nos conneries d’ados. Tu te rappelles quand on a fait la bénédiction papale sur le balcon du bureau du proviseur ? On a frôlé l’émeute, les élèves, hilares, ont bien joué leur rôle de fervents croyants. Tous à genoux dans la cour ! Bon, les quatre heures de colle chacune, on se les est farcies, par contre, mais quelle barre de rire !
Alors maintenant tu te fais appeler Petit Kiwi ? Bizarre ça, pourtant si je me souviens bien, t’es ni ronde ni velue. Enfin, c’est ton choix. Tout compte fait, il vaut mieux s’appeler Petit Kiwi que Grosse Pastèque. Et tu vis dans un ashram… C’est flippant, ce mot : ashram. T’as envie de répondre « à tes souhaits ! ». Ça fait un peu radical, ton truc, genre secte Hare Krishna . Mais ça te ressemble bien : idéaliste avec une personnalité en béton armé. Perso, je ne pourrais jamais passer mes journées en position du lotus à pousser des « om » toutes les trois secondes. Il me faut mon petit confort, ma télé, mes revues people, ma coiffeuse à domicile et, surtout, toutes mes crèmes antirides et mon maquillage ! Un repas composé de deux cuillères de betteraves et de carottes crues, sans sauce, dans une gamelle… Non merci ! J’aime trop mes super hamburgers américains. Le seul point positif que je vois dans ton club privé, c’est que Donnall est pris en charge par la communauté, parce qu’à 13 ans, les mômes sont super chiants ! En plus, avec ta copine Tatiana, il peut devenir polyglotte ! Une soi-disant Russe qui parle français avec un accent belge, en moins de deux, il est trilingue ton gosse !
Me concernant, y’a pas grand-chose qui pourrait t’intéresser. Après deux années d’études qui m’ont rapidement abandonnée (elles n’en pouvaient plus de me poursuivre), je suis partie aux États-Unis. J’ai toujours préféré la mode et les people à l’amphithéâtre de la faculté de droit. C’est vrai, je voulais devenir actrice, fouler les tapis rouges. Une nouvelle Angelina Jolie avec un petit accent français bien craquant. Pousse-toi, ma belle, Brad me voilà !
Arrivée sur place, j’ai dû revoir mes ambitions à la baisse : personne n’attendait Saule. C’n’est pas le lendemain que j’allais laisser mes empreintes sur Hollywood Boulevard ! Pourtant, par précaution, j’avais acheté un peu de ciment pour ne pas être prise au dépourvu : le succès peut être instantané !
Bref, après les premiers rôles, j’ai cherché du côté des séries télévisées et là, rien nada non plus, que dalle, des nèfles. À une période où j’étais vraiment dans la mouise financière, j’aurais tout donné pour être la main qui tient une boîte de cornichons dans un spot publicitaire ! Mais toujours rien.
J’ai alors compris que pour réussir à Hollywood, il faut être blonde, taille XS, avoir un nez minuscule (de la dimension d’un museau de souris, sans les moustaches), mais une bouche, des seins et un fessier pulpeux.