Tuer n’est pas jouer
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Tuer n’est pas jouer

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Description

Samuel Wiener est fatigué. Fatigué de jouer, fatigué de mentir, fatigué de tuer.
Samuel Wiener est un tueur, reconnu et apprécié de sa hiérarchie. Sauf quand il verse dans ses penchants neurasthéniques et éthyliques.
Car Samuel Wiener est aussi un solitaire dépressif qui traîne son mal de vivre au fil de cuites carabinées. Seules trois personnes comptent à ses yeux de misanthrope farouche : sa compagne Nelly, sa nièce Sarah et son vieux pote Paul Moreno.
Alors quand la première disparaît sans prévenir, au moment même où il est chargé d’éliminer froidement un trublion de la République, il ne lui reste plus aucune raison de poursuivre l’aventure de sa vie. Sauf qu’il aimerait, autant que faire se peut, en choisir lui-même le dénouement et rester maître de son destin.
Et quand il se retrouve pris au piège d’une traque dont il est devenu le gibier après avoir longtemps été le chasseur, il va tout faire pour sortir de la gueule du loup où un ennemi invisible cherche à l’enfermer.
Son expérience, doublée de la sagacité du commissaire Agnelli, guère enclin par nature à cautionner ces petits jeux de roulette russe, saura-t-elle le tirer du bourbier mortel où il se débat ?
Samuel Wiener en réchappera-t-il ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 septembre 2015
Nombre de lectures 942
EAN13 9782370113528
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

7XHU Q¶HVW SDV MRXHU

Agnès Boucher

© Éditions Hélène Jacob, 2015. CollectionPolars. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-353-5

À Anne-,VDEHOOH TXL IXW OD SUHPLqUH j OLUH FH OLYUH HW j P¶HQFRXUDJHU

Chapitre 1


D¶un geste exaspéré, ma main repousse celle de Ramón. Dans le quart de seconde qui suit,
le verre que je me préparais à avaler cul sec part valser à l¶autre bout du comptoir et se
fracasse contre la caisse enregistreuse.
Pas de panique. Dans les parages traîne un biberon que mon Bon Samaritain voudrait bien
m¶! Lempêcher de harponner. Rêve, Herbert¶alcool n¶a pas encore émoussé tous mes
réflexes. Je m¶empare de la fiole avec un sourire pathétiquement sardonique et colle son
goulot à ma bouche, engloutissant quelques lampées de whisky sous son regard accablé.
Ramón signe sa capitulation, sous laIRUPH G¶XQ IORULOqJH GH VRXSLUVéloquents que je me
refuse à relever. S¶enivrer est un acte barbare, dont la motivation profonde ne regarde que le
gus saisi par l¶envie irrépressible de se bousiller sciemment la santé.
Au diable les bonnes résolutions ! Les remords renaîtront d¶eux-mêmes avec le petit jour et
la gueule de bois, c¶est-à-dire toujours trop tôt.
*
* *
Au rayon déliquescences, j¶ai des marottes de vieux pervers auxquelles nul prétexte oiseux
ne saurait me faire déroger. Il est hors de question que je m¶obscurcisse les méninges ou
taquine mon ulcère chez le premier venu. Le Repaire est le lieu parfait pour bâtir ma
décrépitude. Niché à l¶écart de Pigalle, il se situe à une distance idéale de chez moi : ni trop
près pour que j¶y sois constamment fourré, ni trop loin pour qu¶en revenir tienne du parcours
du combattant en cas de cuite carabinée. Sauf que, et contrairement à ce que je viens

G¶pQRQFHUpieusement, cela fait plusieurs soirs queM¶\ WUDîne mes guêtres sans faillir, histoire à
chaque fois deP¶\ VDRXOHUsavamment.
Sans avoir plus de soucis qu¶à l¶accoutumée, je traverse une de ces mauvaises phases
existentielles qui me sont familières depuis l¶adolescence et dont j¶ai un mal fou à me
dépêtrer. Mon humeur oscille alors entre le gris anthracite et le noir de jais, mon inertie
plombante reprend le dessus et je ne tente pas grand-chose pour sortir de ce blues aux allures
suicidaires, préférant me laisser aller au fil des courants vagabonds et mortifères de mon
désespoir./H VHXO SDVVDJH j O¶DFWH GRQW MH VRLV FDSDEOHà ce stade est de picoler comme un
trou.
Goûter l¶instant présent me gonfle. Jouir de la vie lorsqu¶elle s¶offre à moi sur un plateau

4

d¶argent m¶apparaît comme le summum de la vulgarité. Le bonheur m¶est irrémédiablement
suspect. Je ne comprends rien à ceux dont l¶horizon s¶illumine à la plus infime banalité. Vous
VDYH] OH PHF UDJDLOODUGL SDU OH VRXULUH G¶XQ EDPELQ OD QDQD EpDWH GHYDQW XQH FRPpGLH
dégoulinante de bons sentiments. En ce qui me concerne, ces conneries ne m¶ont jamais
UpFKDXIIp OH F°XU DX FRQtraire.
1
Est-ce du snobisme? Réminiscence duSturm und Drangmes ancêtres teutons de?
Relents de victimisation juive ? Un panaché du tout ? Allez savoir ! Je reste persuadé que, dès
ma période intra-utérine, j¶ai déprimé à l¶idée de toutes ces années à venir. Je suis venu au
monde sans rien avoir demandé à quiconque et personneQ¶D FKHUFKp j VDYRLU VL MH YRXODLV
vivre ou pas. Aussi loin que ma mémoire remonte, la vie m¶a toujours pesé, foutue compagne
d¶infortune !Pour me culpabiliser±Dieu sait qu et¶elle excellait dans cet art de vivre
typiquement juif±, ma mère se rengorgeait presqueHQ SUpWHQGDQW TX¶à peine né, je
P¶LQIOLJHDLVdes grèves de la faim. Je refusais de téter son sein, puis mon biberon et plus tard
renâclais à avaler toute nourriture. Ce manège pouvait durerSOXVLHXUV MRXUV G¶DIILOpH 6DQV
doute tirais-je de ces luttes entre elle et moi une espèce de jouissance, lui résister équivalant
d¶abord à lui empoisonner l¶existence.
Car cela valait vraiment le coup d¶emmerder Ruth Bornstein, filleG¶pPLJUpV DOOHPDQGV HW
née franchouillarde par la force du vacarme des bottes, puis Wiener grâce aux sacro-saints
liens du mariage, larmoyante descendante d¶une lignée ashkénaze généreusement massacrée
par la monstruosité nazie. J¶ai retiré de ces expériences anorexiques une totale aptitude à
conserver en permanence le contrôle de mes émotions, une volonté inébranlable, ainsi que la
capacité à exercer mon métier sans questionnement superflu.
Tout cela,F¶HVWquand je suis à jeun. Je ressemble alors à l¶athlète qui s¶entraîne à
repousser toujours plus loin ses limites ultimes. La mort ne me fait pas peur. Je flirte avec elle
comme d¶autres avec les femmes, la cherche et la jauge, en tout cas ne l¶évite jamais. Jusqu¶à
présent elle se refuse à moi, se fait attendre pour survenir sans doute au moment où je
l¶attendrai le moins. Cela a au moins le mérite de me laisser aspirer à un avenir plus rose, car
jamais elle ne m¶arrachera à ma seule neurasthénie. Je la sais assez rouée pour préférer
patienter jusqu¶à ce que je sois enfin heureux et fondre sur moi, me fauchant en pleine gloire.
Que la mort soit malicieuse tombe d¶ailleurs plutôt bien. Je suis un drogué du jeu sous
WRXWHV VHV IRUPHV /RUVTX¶HOOH pWDLW HQIDQW jepilais ma nièce au Trivial Pursuit. Lors de
rendez-vous réguliers, je massacre mes adversaires au poker, arrondissant au passage mes fins

1
De manière très résumée, mouvement politique et littéraire allemand de la seconde moitiédu
e
XVIII siècle,révolte du sentiment, de l¶intériorité contre la « superficialité abstraite » des Lumières.

5

de mois. Quant à mon enfance, elle s¶HVW SDVVpH j GpERXORQQHU PHV SDUHQWV HW PD V°XU DX
bridge. J¶ignore d¶où me vient cette barakapF°XUDQWH, mais j¶en ai conclu à tort ou à raison
que le jour qui me verra perdre sera le dernier que je passerai sur cette putain de planète.
*
* *
Ramón revient à la charge.6¶LO Q¶pWDLWmexicain, je le croirais breton, dans le genre pas
plus têtu que moi tu meurs. Où ai-je imaginé m¶en tirer à si bon compte ? La bouteille est vide
et je louche à présent, au propre comme au figuré, sur sa jumelle planquée à côté de l¶évier
tout près de mes doigts tremblants. Je rêve de la descendre encore plus vite queMH QH O¶DL IDLW
avec la première.
Mais Ramón est un barman qui a le sens de ses responsabilités. Il déteste les poivrots,
surtout lorsque ceux-ci font partie de ses potes. Il se croit investi d¶un rôle quasi messianique,
se déguise en Galaad moyen remettant le pauvre pécheur dans le droit chemin. En un mot
comme en cent, c¶est un chieur qui doit surtout craindre un coma éthylique dans son bar,
incident du plus mauvais effet, à vous pourrirOD UHQRPPpH G¶XQ pWDEOLVVHPHQW HQ GHX[ FRXSV
de cuillère à pot.
Pourtant, ce soir, il devrait deviner à mon air méchant que rien n¶y fera. En entrant au
Repaire, j¶ai décidé de frôler la syncope et n¶en suis plus très loin. M¶arrêter en si bon chemin
m¶empêcherait peut-être de découvrir le moyen de me faire peur. Ce maudit litron de bourbon
me tend joliment son ventre rond couleur d¶DPEUH 6L MH IRXUQLV O¶HIIRUW QpFHVVDLUHla dans
dernière ligne droite, il sera bon à jeter dans une poubelle spécialement fournie par la
municipalité dans son effort, louable mais vain, de sauver la planète.
Je lance un regard hargneux à Ramón qui a pour conséquence de me déconcentrer et de
déstabiliser un court instant l¶enchaînement laborieux de mes mouvements approximatifs. Je
tangue tellement sur mes pauvres jambes en papier mâché que Ramón, même s¶il n¶est pas
plus épais qu¶un sandwich SNCF en période de rationnement, est à cette heure toujours plus
costaud que moi. Il suffirait d¶une pichenette pour me faire verser dans le fossé et il le sait.
Comme il sait que je ne survivrais pas à la honte d¶avoir été maîtrisé par lui. J¶ai une
réputation à entretenir, que diable !
² Hombre, faut t¶arrêter ou tu pourras pas rentrer à la casa.
Dans le même temps, il me devance etV¶HPSDUe prestement de la bouteille que je
convoitais.
²Fous-moi la paix, EsSLQJRXLQ GH PRQ F°XU, et confie cette jolie fillette à Tonton Sam.
²Mexicano, pas Espingouin.
²C¶! Tes aïeux se sont massacrés entre autochtones et Ibèresest la même chose

6

sanguinaires pour donner ton peuple de crevards sous-développés ! Chipote pas, fils de pute,
file-PRL O¶HQIDQW GH FK°XU RX MH W¶explose !
3LVVHU GDQV XQ YLRORQ PH FRQGXLUDLW DX PrPH UpVXOWDW 7URS KHXUHX[ GH O¶DXEDLQHRamón
change aussitôt de conversation.
²Lamamá, si elle allait avec des hommes comme toi, c¶était pour qu¶on ait à manger.
²Arrête ton cinéma de quartier, ou je vais me mettre à chialer.
²T¶es pas chic ce soir,hombre. Demain, tu regretteras toutes les saloperies que tu me dis.
² &¶HVW Srobable, alors laisse-moi m¶imbiber en paix et je jacterai plus.
Au lieu de cela, il fait signe à son collègue de venir à la rescousse. Mine de rien, l¶autre a
suivi nos derniers échanges et a juste le temps de me saisir sous les aisselles. Un troisième
larron assis près de moi au comptoir, et auquel on n¶a rien demandé, se ramène dans la foulée

pour leur prêter main-forte en me prenant par les jambes.
Inutile de leur résister. Mes muscles ne sont que pâte à modeler. Ils me portent dans la
petite pièce derrière le bar et me déposent sans grande précaution sur un vieux divan défoncé.
Dans un ultime sursaut de lucidité, je me redresse et vomis sur le carrelage une bonne partie
de l¶alcool biberonné dans la soirée, avant de sombrer dans une torpeur quasi comateuse.
*
* *
&¶HVW GX PRLQV FH TXHRamón me raconte le lendemain à mon réveil.&DU M¶DL SDVVp OD QXLW
au Repaire, et sans doute davantage.
Ce n¶est pas la première fois. Le patron m¶accorde cette faveur dès que mon éthylisme lui
abandonne de généreuses coupures sur son comptoir. Je crois qu¶il m¶aime bien, même si sa
cadette me fait plus souvent qu¶j VRQ WRXU GH YHUWLJLQHXVHV °LOODGHV DX[TXHOOHV MH ULVTXH IRUW
de répondre un jour ou l¶autre par un acte plus conséquent.
Torse nu dans les toilettes, jeP¶HIIRUFHredonner un minimum de clarté à mes idées de
embrumées et, malgré le bruit de castagnettes que font mes dents, ne cesse de m¶asperger
d¶eau glacée. Toujours aux petits soins pour moi, Ramón me tend une serviette. Je m¶en
frictionne avec vigueur, comme si cette nouvelle forme d¶autoflagellation pouvait m¶aider à
reprendre pied dans la réalité. Un rapide coup d¶°LO GDQV OD JODFH DX-dessus du lavabo
m¶informe que mon reflet n¶a rien de flatteur. Mon visage maigre est plus pâle que jamais, les
joues dévorées par des cernes violets, la peau grise, les yeux injectés de sang. C¶est à peine si
les muscles parviennent à camoufler les os de ma cage thoracique dont le dessin apparaît
nettement sous la peau blafarde. Le tableau est pitoyable et, pour la énième fois depuis deux
mois, je me promets une sérieuse reprise en main de la bête.
²Je suis un rien moche, pas vrai, Ramón ?

7

²Faudrait que tu manges plus, et surtout que tu arrêtes de boire.
Une vraie mère poule !
²C¶est toi qui me dis ça ? Mais si je deviens sobre, tu perds ton job !
Un gloussement mélodieux vient perturber notre conversation. À peine entrevue, une
chevelure blonde décolorée à la Marilyn disparaît dans l¶entrebâillement de la porte. Lola,
surnom autrement plus sulfureux que son banal nom de baptême Laurence, s¶enfuit en riant.
J¶ai à cette heure d¶autres soucis en tête que la retenir. Le moment de lui apprendre les bonnes
manières viendra toujours assez vite.
²Le patron va pas être content de savoir qu¶elle t¶a vu ici.
Les épais sourcils de Ramón se rejoignent en un froncement broussailleux.
²Qui le lui racontera ? Ta pomme ?
²Non, elle est bien assez granGH SRXU V¶HQ YDQWHU WRXWH VHXOH.
²Il n¶a qu¶à mieux tenir sa marmaille. Je n¶ai rien demandé à cette pisseuse.
De ses deux mains, Ramón dessine la silhouette opulente de l¶effrontée.
²Elle te plaît pas ? Je te crois pas !
²Elle me plaît. Ou du moins, elle finira par me plaire. Mais peut-être qu¶à ce moment-là,
je ne serai plus son genre. Dis-moi plutôt comment la soirée s¶est terminée hier. J¶ai un trou
noir monumental en guise de souvenir.
²Simon et son frangin t¶ont porté sur ton divan.
À force d¶y passer des nuits de débauche, ce meuble déglingué m¶est naturellement
attribué.
²Qui est Simon ?
²L¶autre barman LO HVW Oj G¶KDELWXGH OH PDWLQ PDLV oD OXL DUULYH GH IDLUH GHV KHXUHV VXS
en cas de besoin.
²Ah ? Ouais, jH YRLV«

Je comprends surtout que le tableau devait être assez répugnant à contempler.
²Et tu nous as dégueulé dessus.
4X¶HVW-ce que je vous disais ?!
²Désolé, mon pauvre vieux.
²C¶est pas grave, on a eu le temps de se pousser. Après tu as dormi comme un bébé. Le
patron a dit de te laisser alors je suis rentré à la casa. Tu roupillais quand Simon est arrivé ce
matin etLO V¶HVW GLW TX¶RQ SRXYDLW DWWHQGUH SRXU WH UHPHWWUH OHV SLHGV VXU WHUUH.
²Bon sang de bois, mais quelle heure il est ?
²Quatre heures.

8

² 'H O¶DSUqV-midi ? Vous charriez les mecs !
Ma montre posée sur le bord du lavabo m¶indiqueTXH M¶DL HIIHFWLYHPHQWfait un large tour
du cadran. Je ne me sens pas plus guilleret pour autant, n¶aspirant qu¶à me blottir dans la
douce tiédeur de ma couette.
²Je déconne à plein tube, Ramón, ça ne peut plus durer. Tu m¶appelles un taxi, le temps
que je me sape ?
Ramón est tellement candide. Il me suffit d¶pQRQFHU TXHOTXHV Y°X[ SLHX[ TXDQW j OD
reprise en main que je promets toujours de faire et il les gobe aussi aisément qu¶XQ °XI FUX
La crédulité humaine me fascine, tout comme son illogisme patent. Ramón est barman mais
ne supporte pas l¶alcoolisme. Cet aspect humaniste de sa personnalité me perturbe. Rétribué
pour faire boire ses semblables, il est incapable de choisir entre remplir mon verre vide de
soiffard et m¶empêcher de l¶écluser. Son rêve sociologique le plus délirant est de voir chacun
venir au Repaire bavarder et nouer des liens. Sitôt le cul sec d¶usage exécuté, on s¶en
retournerait chez soi, l¶°LOclair et la langue fraîche, goûter un repos bien mérité et des réveils
voluptueux.
À cette seule idée, la chape de plomb qui étreint mon front se fait franchement
insupportable. Je ferme les yeux pour ne plus voir la lumière crue tombant de l¶ampoule. À
tâtons, je boutonne ma chemise et enfile mon blouson avant de gagner la salle du bar.
Avec l¶°LO VXOIXUHX[ GHV ILOOHVauxquelles on ne la fait pas, Lola me dévisage, une ombre

de sourire plein de promesses au coin des lèvres. Mais seul m¶importe mon repos et c¶est sans
regret que je m¶engouffre dans le taxi, après une brève poignée de main à mon sauveur
mexicain.

9

Chapitre 2


Quelques instants plus tard, je suis arrivé à bon port. Planquée sous les toits, ma tanière
court peu le risque d¶être repérée, tout pUqV GX F°XU GHVÉpinettes, dans une petite rue reculée
derrière le cimetière Montmartre.-¶\ DL WURXYp refugedepuis que ma vie professionnelle
P¶DOORXH GHgrassouillets émoluments. Ici, je suis connu pour être le mari ombrageux de la
jolie styliste. La vérité est que Nelly est effectivement ravissante, mais nous ne sommes pas
mariés.&¶HVW VD IDXWH SDr la mienne. Elle a refusé de m¶épouser la seule fois où je lui ai
demandé d¶être ma compagne devant les hommes et devant Dieu, s¶Il existe. Entre nous, si
vRXV QH O¶DYH] SDV HQFRUH FRPSULV j FH VXMHW FRPPH j G¶DXWUHV, j¶DYRXH TXHOTXHV GRXWHV ELHQ
ancrés.
La scène très peu romantique s¶est tenue un lendemain de cuite mémorable, presque aussi
belle que celle qui me laisse à demi mort aujourd¶hui. Sans doute ai-je été poussé à une telle

extrémité par la peur de crever seul, plutôt que par la honte de m¶être laissé tomber si bas.
Quelle que soit la raison pour laquelle un homme demande une femme en mariage, la mienne
n¶avait rien de très glorieux, même si j¶aime assez Nelly pour envisager sérieusement de faire
un bout de chemin avec elle.
Cette femme sublime et stoïqueP¶Dtout bonnement ignoré, continuant de siroter son café
d¶un air absentFRPPH VL MH Q¶DYDLV ULHQ GLW, le regard perdu dans le bleu d¶un ciel printanier
pendant que je continuais à me traîner à ses pieds. Fallait-il que je me sente coupable!
Toujours est-il que mHV VXSSOLFDWLRQV Q¶\ RQW ULHQ IDLW 6D UpSRQVH P¶est revenue dans la
figure comme un boomerang. Un bon vieuxnon, définitif et serein.
Nelly sait ce qu¶elle veut. Un jour elle me quittera, non par manque d¶amour, mais parce
TX¶HOOH V¶HVW ODVVpHde devoir toujours m¶attendre. Cela fait quatre ans que nous partageons ce
cent cinquante mètres carrés avec vue imprenable sur les sépultures de Heine et de Zola. Je
crois pouvoir dire que plus grand-chose ne la retient ici, et surtout pas l¶espoir de me changer
après avoir réalisé l¶exploit prodigieux de m¶apprivoiser.
Mais mettez-vous à ma place, un seul petit instant. Trouveriez-vous facile d¶avouer à la
femme aimée que votre boulot consiste à dézinguer tous ceux qui cherchent à mettre des
e
bâtons dans les roues de notre foutue VRépublique ? Sûr que vous ne verriez que la mallette
pleine de coupures usagées reçue en échange des bons et loyaux services.

10

-H Q¶DL MDPDLV SXrévéler toute la vérité à Nelly, sans doute par lâcheté, même si je me
SHUVXDGH TXH O¶LJQRUDQFH HVW OD PHLOOHXUH GHV SURWHFWLRQV j OXL RIIULUjob de coupe-jarret Le
n¶est pas très flatteur pour un époux ou pour le père de vos enfants. Imaginez la conversation
du mouflet avec ses potes pendant la récré :« Il fait quoi ton père" 0RL LO HVW GRFWHXU«Et le
tien ? » « Ah, monSDSD j PRL LO HVW FKDUFXWLHU«» «$K«Et toi ? » «%HQ«Le mien, il est
WXHXU j JDJHV«»Pas très reluisant, tout ça, même si le mot gages peut prêter à confusion et
laisser imaginer un grand jeu avec tout un tas d¶épreuves très difficiles à accomplir. On a beau
prétendre dans certains milieux psychomachins bien informés que l¶assassin est cousin
éloigné du chirurgien ou du boucher quant à ses pulsions, il faut bien admettre que les deux
derniers se sont davantage adaptés à notre société pourrie.
Le refus de Nelly a été prononcé d¶une voix embrumée de sommeil, mais son esprit était
suffisamment vif pour savoir ce qu¶il faisait. Je me suis relevé l¶air penaud, groggy comme un
boxeur envoyé au tapis par un adversaire d¶apparence plus chétive. J¶ai allumé en tremblotant
une Rothmans bleue, puis me suis enfui sous la douche. J¶aurais donné n¶importe quoi pour
qu¶elle m¶y rejoigne, mais la porte a claqué peu après. Elle est rentrée une heure plus tard, un
panier plein de provisions pour la semaine au bout de chaque bras. La bouffe comme
compensation. Très féminin tout cela. Je n¶ai pas été dupe une seconde. Il faut dire que
Ruthie, ma ô combien charmante génitrice, avait les mêmes réflexes.
Nous n¶en avons plus jamais reparlé. Nous avons juste continué à vivre comme si de rien
n¶était. Mais nous savons que ce jour-là, quelque chose s¶est irrémédiablement cassé entre
nous.
*
* *
Cette fois encore, inutile de vous préciser que je ne suis pas attendu comme le Messie
réincarné. Des deux pièces qui donnent sur le cimetière etTX¶HOOH D DPpQDJpHVen atelier me
parviennent des bruits de voix, ponctués du vacarme de la machine à coudre. À reculons,
parce queM¶DL UHFRQQXles interlocuteurs de NellyHW TX¶LOVme sont franchement antipathiques,
je me glisse jusqu¶à la porte.
Un silence de plomb succède à mon apparition. Il n¶y a pas à tortiller. Je suis plus
LQGpVLUDEOH TX¶XQ PDPPRXWK GDns un magasin de porcelaine.
&RPPH MH O¶DL GHYLQp Xne espèce d¶éphèbe blondin est en train d¶inspecter les coutures
d¶un corsage taillé dans un fabuleux taffetas gris perle, si étroit qu¶il doit avoir été conçu aux
dimensions d¶une rescapée des camps. Je ne relève pas son petit sourire pédant et me
concentre sur Nelly. La serrant de trop près à mon goût, un trentenaire me jette un regard
méprisant. Tant mieux, c¶est réciproque. J¶emmerde ces deux cousettes désapprobatrices. Ne

11

compte pour moi que le regard sombre de ma moitié qui me transperce comme si je n¶existais
pas.
Puis Nelly reporte toute son attention sur sa machine.
Autant l¶avouer tout de suite: un de mes fantasmes récurrentsHVW TX¶HOOH P¶HQYRLH VD
EpFDQH j OD ILJXUH RX TX¶DX PRLQV HOOH PH FULH GHVVXV TX¶HOOH UkOH TXH MH VXLV XQH Rrdure et
qu¶elle se tire avec un type plus attentionné. Je saurais ainsi qu¶elle m¶a aimé à défaut de
m¶aimer encore, qu¶elle a un jour espéré quelque chose de moi. Ni elle ni moi ne sommes de
grands expansifs, mais dans ce domaine,MH UHFRQQDLV TX¶elle me bat à plate couture, ce qui est
normal vu le boulot sur lequel elle s¶esquinte les yeux. JH P¶HPSUHVVHdonc de disparaître
pour me réfugier dans la grande salle de séjour, m¶effondrant dans un fauteuil. Les yeux
fermés, j¶attends l¶affrontement inévitable. Mais elle tarde à me rejoindre et je m¶assoupis un
instant.
LorsqueM¶pPHUJH GH PD WRUSHXU, je la retrouve debout devant moi, les bras croisés, le
visage fermé, pas franchement hostile, mais pas davantage follement amoureuse. Vais-je enfin
avoir la crise tant espérée, avec tous les reproches qu¶une femme de constitution normale
devrait m¶assener après une nuit et une journée passées au-dehors, sans avoir pris seulement
le temps de la prévenir ? Mais non. Si jamais elle a existé, la colère se dissout d¶elle-même,
comme si le simple fait de me revoir lui suffisait. Moi, cela ne me suffit pas! Du coup,
M¶DWWDTXH ELOOH HQ WrWH
²Tu me fais la gueule ?
Oh, putain! Dieu sait combien je déteste qu¶elle me fixe de la sorte avec ses yeux
tellement sombres. Cette femme, c¶est de la glace sous le feu. En la rencontrant, vous vous
imaginez une Méditerranéenne ombrageuse, mais découvrez au bout du compte
l¶impassibilité d¶un fjord suédois. Son silence continue de me mettre horriblement mal à
l¶aise, moi qui, sans ciller, suis capable de vider un barillet dans le crâne de n¶importe quelle
cible vivante ! Aussi j¶en rajoute un poil dans le style goujat, fier de l¶être et décidé à le rester.
²J¶ai aucun compte à te rendre.
² 7¶DL-je demandé quoi que ce soit ? rétorque-t-HOOH G¶XQ WRQ XQLIRUPH
²J¶aurais aimé ! Jamais tu neW¶LQTXLqWHVde mon sort ?
Ma mauvaise foi accroche une ombre de sourire sur ses lèvres pâles.
²Il faudrait savoir ce que tu veux. Certes, nous ne sommes pas mariés.
²C¶est toi qui as refusé !
Elle préfère ne pas relever le ridicule de mon interjection±qui,MH O¶DGPHWV YRORQWLHUV, est
digne du plus nul des tragédiens antiques±et poursuit son raisonnement.

12

²Mais nous partageons le même appartement et de temps à autre le même lit. Aussi
doisje me ronger les sangs lorsque tu ne rentres pas pendant plus de vingt-quatre heures sans
trouver une seconde pour me rassurer sur ton sort? Autant t¶informer tout de suite. J¶ai
l¶intention de mourir le plus tard possible et, dans l¶intervalle, de profiter à fond de la vie.
Avec ou sans toi. L¶anxiété est déconseillée dans ce cas. Donc, je ne m¶inquiète plus. Si tu
n¶appelles pas, c¶est que tu ne veux pas ou que tu ne peux pas le faire, ce qui revient au
même.
²Tu en as marre de moi. Il y a un autre mec dans ta vie ?
Enfin, il semblerait queM¶DLe réussi à ébranler la façade. Avec un soupir découragé, elle
s¶assied sur l¶DFFRXGRLU GXcanapé qui me fait face. Ses doigts agiles tripotent machinalement
un bout de l¶étoffe surODTXHOOH HOOH WUDYDLOOH ¬ FH TXH M¶DL HX OH WHPSV GH UHPDUTXHU ORUV GH
mon entrée dans son atelier, le corsage sera de même couleur et finement incrusté de
minuscules perles noires.
Une fois dans ma vie, j¶aimerais la voir enfiler une des robes qu¶elle exécute pour les
grandes gigues filiformes qui promènent d¶un air hautain ces merveilles soyeuses sur tous les
podiums du monde, silhouettes décharnées à la Giacometti, ondulant des hanches avec excès
pour attirer l¶°LO GX FKDODQd sur leurs fesses maigrelettes.
²Tu me réponds !
Ma voix est montée d¶un cran. Aussi sec, les arpettes déboulent sans crier gare. Sans doute
écoutaient-elles aux portes et ont cru que j¶allais user de violence. Leurs attitudes vaguement
menaçantes sont risibles,PDLV MH Q¶DL SDV OH F°XU j ODplaisanterie. Il me suffirait de si peu
pour les réduire au silence.
²Un problème ?
Julio Galvani, le plus viril des deux spécimens, n¶a pas encore compris qu¶il n¶est pas
nécessaire de me chercher longtemps pour me trouver. Je me lève d¶un bond et m¶approche
de lui, un sourire dangereusement carnassier aux lèvres.
²Nelly, tu demandes à tes chevaliers servants de la mettre en veilleuse ou je vais devenir
méchant.
Nez à nez, nous devons être cocasses, tels des bouledogues sur le point de s¶entre-dévorer.
Nelly soupire au vu de la comédie pitoyable et immature que je leur joue, mais accepte de
PHWWUH OH KROj j WRXWH IRUPH G¶DIIURQWHPHQW
²Tout va bien, Julio. Allez boire un café en bas. Je vous rejoins.
&¶HVW DX WRXU GH OD JUDYXUH GH PRGH DX[ FKHveux filasseGH V¶LQWHUSRVHU
²On est plutôt juste côté timing.'¶DXWDQW TX¶RQ GRLW UHSDVVHU j O¶DWHOLHU

13

C¶est sa manière à lui de soutenir son compagnon qui continue de me jauger, pensant sans
doute me réduire ainsi à l¶état de statue.
²Ça ne prendra pas longtemps.
Là, elle me vexe. Nos affrontements ont-ils si peu d¶importance qu¶elle s¶imagine les
régler à la vitesse de l¶Déjà sur le pas de la porte, le prudent blondinet cherche àéclair ?
attirer son copain dans son sillage. La porte claque sur leur départ et ma colère renaît aussitôt.
²Je ne veux plus voir ces faces de rat !
²On travaille ensemble.,O HVW QRUPDO TX¶LOV YLHQQHQW DUJXPHQWH-t-elle à juste titre.
²Rien à battre !
²Tu sais ce que représente cette collection pour moi, et les débouchés que j¶en attends«
²C¶est ton problème. Hors de question de les croiser ici !
Mais NellyFRQQDvW SDU F°XU O¶argument capable de me faire vaciller.
²Cet appartement n¶est donc plus le mien ?
²Bien sûr que si !
² -H SHX[ SDUIDLWHPHQW DOOHU P¶LQVWDOOHU DLOleurs, si tu le désires -H Q¶DL TXH O¶HPEDUUDV GX
FKRL[«
Explicite, la menace me laisse pantelant. Sans Nelly, la vie n¶aurait plus de sel. Elle me
procureO¶pTXLOLEUH TXH PD SHUVRQQDOLWp OLPLWH VRFLRSDWKHréclame depuis toujours pour
V¶DSDLVHU. Seule la peur de la perdre peut me ramener à davantage de discernement. Je
retourne m¶asseoir, la tête fourrée au creux de mes mains, l¶estomac encore barbouillé par
O¶alcool.
²Pardonne-moi, je suis ridicule.
'¶DXFXQV penseraientque je lui fais le coup de l¶apitoiement maximum, ce qui n¶est pas
entièrement faux. Les mélancoliques sont ainsi. De grands chieurs égocentriques, persuadés
que personne ne saurait souffrir davantage qu¶eux.
²Ça n¶a rien à voir avec toi, ajouté-je.
²Réponse fourre-tout lorsqu¶on cherche à la fois à épargner et à accabler l¶autre,
rétorque-t-elle.
Par prudence, je préfère revenir à mon premier raisonnement et désigne son atelier d¶un
signe de tête.
²Par pitié, si tu me trompes, que ce ne soit pas avec ce dégénéré.
²Ce sont les hommes qui trompent sans quitter le navire. Ils aiment trop leur petit
FRQIRUW /HV IHPPHV HOOHV V¶HQ YRQW 7X YDV PH GLUH TXH MH JpQpUDOLVH WURS YLWH« VDQV
GRXWH«

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Son honnêteté m¶énerve tellement que je me fais avoir et fonce à nouveau tête baissée en
cherchant la petite bête.
²Tu restes parce que tu as la trouille de vivre toute seule ?
²CHVVH GH IDLUH O¶LGLRWSam, veux-tu ? Tu sais parfaitement que j¶aime la solitude autant
que toi. Je reste parce que je suis bien avec toi. Sauf quand tu bois comme un trou pendant des
nuits entières, bien sûr. Et là, ça fait même des semaines que ça dure. Il est normal que je
P¶LQWHUURJH VXU QRWUH DYHQLU FRPPXQ QRQ?
Son explication ne me rassure nullement. Elle aurait dûGLUH TX¶HOOH UHVWH SDUFH TX¶HOOH
P¶DLPH
²Pourtant, tu as reconnu que tu te moques de savoir ce qui peut m¶arriver lorsque je
découche sans prévenir, insisté-jeG¶XQ WRQ URJXH
Nelly est une chic fille. Elle déteste blesser même si elle estime la leçon bonne à donner.
Cette fois encore, elle l¶arrête à temps, trouvant les mots pour me calmer. Du moins, c¶est ce
qu¶elle imagine.
²OK, j¶admets. Je savais où tu étais, quelqu¶un m¶a prévenue.
²Qui ?
²Le barman du Repaire.
²Ramón ?
Elle acquiesce d¶un hochement de la tête, l¶°LO SHUGX GDQV XQH UrYHULH GRQW MHméfie me
d¶instinct.
²Tu le connais ?
Même manège de sa part qui a pour résultat immédiat d¶augmenter ma suspicion. Puis elle
UHYLHQW VXU WHUUH V¶pEURXDQW SUHVTXH FRPPH XQ FKLRW
²Il fallait bien que je sache où tu te réfugies quand tu bois.
Excuse totalement bidon à mon sens.
²Et vous avez parlé ?
²Il a engagé la discussion en me draguant très agréablement.
²Ramón t¶a quoi ???
Je m¶en étrangle, tellement la fureur me prend à la gorge. Ce Mexicain minable ! Dire que
M¶XVH HW DEXVH GHV UDUHV UHODWLRQV qu¶il me reste de mon passé de flic pour qu¶il ne soit pas
reconduit fissa à nos frontières. Voilà qu¶il ne trouve rien de mieux pour me remercier que de
pirouetter autour de ma compagne ! Ingratitude manifeste d¶immigré !Qu¶il ne compte plus
sur moi pour truander ses papiers déjà à moitié falsifiés.
Nelly ne se doute pas une seconde du raisonnement ségrégationniste que ses propos ont

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réveillé en moi. Elle se lève, met la jupe devant elle et se regarde dans un grand miroir en pied
pour envisager le travail à effectuer. Puis elle me sourit. Aussitôt je ressens l¶impression
odieuse d¶être un mouflet de 5 ans en train de faire son caprice quotidien. Elle se régale de ma
colère, goûtant une vengeance bien méritée.
²Nous avons parlé de toi. Il t¶aime beaucoup. Chapeau, mon vieux, tu es fort pour te
rendre agréable aux autresTXDQG WX HQ IDLV O¶HIIRUW. Il te trouve drôle, gentilHW LO Q¶HVW SDV OH
seul. Tu as ton fan-club là-EDV WRXW XQ WDV G¶DOFRRORV SDWKpWLTXHV TXH WX GRis séduire en leur
payant des tournées.-H Q¶RVH LPDJLQHU OD QDWXUH GH YRV GLVFXVVLRQV ORUVTue vous êtes tous
ivres morts.
² 1HOO\«
Mais la femme de ma vie lève une main intraitable. Elle en a vraiment marre de moi et de
mon comportement de soiffard dépressif, aucun doute à ce sujet. Hélas !
²Ramón est plutôt bel homme. Je penserai à lui le jour où je te quitterai. J¶ai toujours
rêvé de visiter le Mexique. D¶autant que lorsque j¶ai prononcé ton nom, une espèce de poupée
Barbie à peine pubère et à l¶avant-scène assez impressionnanteP¶D IXVLOOpe du regard comme
si tu lui appartenais. Tu pourras toujours te consoler avec elle, si ce n¶est déjà fait.
Je me lève d¶un bond pour la contredire, mais elle s¶est déjà échappée à l¶autre bout de la
pièce.

²En attendant de faire plus ample connaissance avec ton ami Ramón, je lui ai laissé mon
numéro de portable pour le cas fort probable où tu ferais une escale prolongée dans son
établissement et qu¶il puisse me prévenir. C¶est ce qu¶il a fait hier soir, pendant que tu
ingurgitais cette infâme boisson dont le parfum subsiste encore dans ton haleine pestilentielle.
Le sermon est terminé. J¶en ai bien perçu les deux principaux messages : Nelly est prête à
tomber dans les bras du premier venu si je continue à tirer sur la corde, et Lola a des vues sur
moi. Il va me falloir jouer serré, savoir exactement ce que je veux pour ne pas tout faire foirer
avec ma délicatesse habituelle. Nelly est la première personne avec laquelle je me sente en
harmonie presque totale, la perfection n¶étant pas de ce monde. Ce n¶est pas une greluche et
un Mexicain de pacotille qui vont parvenir à mettre le foutoir dans notre vie. D¶instinct, je
comprends qu¶il me faut mettre le paquet pour obtenir son pardon.
Alors,O¶DLU FRQWULW, jeP¶DYDQFHvers elle, la prends dans mes bras où elle reste sans bouger,
le menton posé sur mon épaule. Si ses bras ne serraient un tant soit peu ma taille, j¶aurais de
sacrés doutes quant à son plaisir d¶être contre moi. Dans mon cou, je sens son souffle
lorsqu¶elle murmure l¶indicible à mon oreille.
²Tu abuses largement de ma patience. Je ne suis pas différente des autres. J¶ai besoin

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d¶être désirée et je déteste qu¶on m¶oublie.
²Comment veux-tu ?
²Tu as dépasséOHV OLPLWHV GH O¶LQDFFHSWDEOH GHSXLV WURS ORQJWHPSVSi je ne te fais plus de
bien, je préfère qu¶on se quitte bons amis.
Inutile d¶en entendre davantage. D¶autorité, je prends son visage entre mes mains et
l¶embrasse très longuement pour la contredire.0DOJUp O¶KDOHLQH TX¶HOOH Ddécrite de manière
guère flatteuse un peu plus tôt, elle se laisse faire.
C¶est le moment que choisit mon portable pour sonner deux fois, s¶arrêter, puis
recommencer. Cela fait un sacré bail que ce putain de signal n¶avait pas retenti. Il ne me
manquait pas et ne peut tomber plus mal.
Lorsque Nelly et moi avons décidé de vivre ensemble, je n¶ai exigé qu¶une chose d¶elle :
ne jamais utiliser mon Samsung. Elle a accepté sans rien demander, se doutant à force de
l¶entendre à intervalles réguliers que cet engin était un élément important de ma vie. Quand je
vous dis que cette femme est une perle et que je la gâche ! Alors pour la première fois, j¶hésite
à obéir au doigt et à l¶°LO VLW{W TX¶on me siffle.
C¶HVW HOOH TXL PH GpOLYUH O¶DLU GpVDEXVp
²Vas-y, Sam.
²Tu me mets dehors ?
²Non, je sensMXVWH TXH OH GHYRLU W¶DSSHOOH, ironise-t-elle. Et puis Pierre et Julio vont
remonter si je ne les rejoins pas. Il est plus sage que vous vous évitiez en ce moment, tu ne
crois pas ?

Mon air incrédule et malheureux la fait sourire. C¶est déjà ça !

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Chapitre 3


Ces mystérieux appels sont fondamentaux dans mon métier. Ils m¶avertissent du besoin
imminentTXH O¶RQ YD DYRLU GHmes talents particuliers. Contrairement à un fantasme ordinaire,
le rendez-YRXV Q¶D SDV OLHX GDQV XQ SDUNLQJ PLWHX[ SUqV G¶XQH VXSpUHWWH GH TXDUWLHU RX j Xn
carrefour de banlieue excentrée. Non,O¶XVDJH YHXW TXH MH VRis convié dans un immeuble
moderne et impersonnel à souhait, bien à l¶abri des regards indiscrets. La localisation des
bureaux a changé une fois, suivant les desiderata du pouvoir en place, sans doute en vue de
IDYRULVHU OD YLOOH G¶XQ GH VHV pOXV DEDQGRQQDQW DLQVL OH FHQWUH GH OD FDSLWDOH SRXU V¶LQVWDOOHU
dans la proche banlieue friquée.

Le scénario, lui, ne varie jamais et en cela se veut rassurant.-H PRQWUH G¶DERUG patte
blanche à différents plantons, lesquels ignorent tout de moi etV¶DFTXLWWHQWdonc
religieusement de leur mission de contrôle, notamment en me délestant de mon mousqueton si
jamais je le trimbale avec moi. Puis je gagne les étages, enfile un dédale de couloirs
impersonnels au bout duquel m¶attend le même gratte-papier depuis une décennie,GRQW MH Q¶DL
strictement aucune idée des attributions dans ce lieu. Ce type, charmant au demeurant, a la
pDVVLRQ GHV SDSLOORQV DX SRLQW G¶DYRLU WUDQVIRUPpson antre en un véritable musée. Affalé sur
son siège, le plus souvent les orteils posés en éventail sur son bureau, il m¶accueille d¶un large
sourire FRPPH V¶LO VH IDLVDLW XQH MRLH GH UHYRLU XQ YLHX[ SRWH DSUqV GHlongues années
G¶DEVHQFH 3XLV LO UHSUHQG SLHG dansla réalité, au propre comme au figuré, tend le bras
pardessus sa table jonchée de piles de papiers, saisit une enveloppe de papier kraft scellée en
boQQH HW GXH IRUPH TX¶LO PH UHPHW HQme rappelant mon droit d¶HQétudier le contenu aussi
longtemps que je le souhaite du moment qu¶ilQH VRUW SDV GH O¶LPPHXEOH.
Je rejoins alors le bureau mitoyen. En général, un quart d¶heure me suffit pour mémoriser
l¶ensemble±photos, adresses et noms en tous genres±, déposer le dossier dans un coffre-fort
ODLVVp IRUW RSSRUWXQpPHQW RXYHUW GDQV O¶DWtente de ma venue,GRQW MH Q¶RPHWVpas de claquer la
porte par sécurité, puis retourner voir mon lampiste. Celui-ci profite invariablement de la
deuxième partie de notre entrevue pour me narrer avec force détails ses dernières chasses au
lépidoptère et exhiber ses plus fameux trophées dont je n¶ai strictement rien à foutre. Aussi,
lorsque je parviens à interrompre sa logorrhée, c¶est pour activer le mouvement et enfourner
dans la poche intérieure de mon blouson une seconde enveloppe, tout aussi cachetée que la

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première mais contenant un acompte en petites coupures, rétribution d¶un travail qui
V¶DFKqYHUD DYHF O¶REWHQWLRQ G¶un troisième pli, beaucoup plus épais que le précédent.
Entre les deux m¶pFKRLW O¶LPPXDEOH PLVVLRQde gérer l¶art et la manière pour résoudre en
douceur l¶insoluble problème posé.
*
* *
Cette fois, la mise en route est différente du tout au tout, ce qui a le don de me déplaire
souverainement. J¶ai beau être nomade dans ma vie quotidienne, je m¶astreins à une précision
d¶horloger helvète dèsTX¶LO V¶DJLW GHlabeur. Cette rigueur me sert avant toute chose à mon
rester en vie, excellent motif à mon sens pour ne pas déroger à des habitudes spartiates si
profondément ancrées.4XHO KXPDLQ DLPH YRLU VD SHWLWH URXWLQH ERXOHYHUVpH VXUWRXW V¶LO V¶DJLt
de risquer sa peau ? Je fais un boulot où la réussite tient d¶un savant mélange de discrétion et
GH PLQXWLH &RPPH MH O¶DL GpMj GLW Pes sinistres tendances cafardeuses ne s¶expriment qu¶en
SpULRGH GH GpV°XYUHPHQW
Donc, contre toute attente, sitôt le contact établi, je suis convoqué dans le bureau d¶un
technocrate du ministère de la Défense,HQFRUH FUDYDWp GH SUqV PDOJUp O¶KHXUH WDUGLYH GX
rendez-YRXV 6DQV GRXWH HQ YXH GH P¶DPDGRXHU LO PH WHQG XQH PDLQ TXHje me refuse à
seulement effleurer, la devinant moite par expérience./H ERXJUH V¶HQ pWRQQH XQ SHX JXqUH
KDELWXp j FH W\SH GH FRPSRUWHPHQW '¶DXWDQW TXH PDOJUp VRQ LQYLWDWLRQ j P¶DVVHRLU HQ IDFH GH
lui, je persiste à camper sur mes positions et mes deux pieds, attendant qu¶il m¶explique la
raison de ma présence dans ces murs.
Je profite aussiGH O¶instant pour examiner d¶XQ °LO SHUSOH[H OHV YDVWHV IUHVTXHV TXL RUQHQW
le plafond de son bureau, scènes quelque peu égrillardes et même carrément obscènes sous
couvert d¶être mythologiques. Ils ne s¶ennuient pas, nos gouvernants, lorsqu¶il leur suffit de
lever les yeux au ciel pour s¶envoyer en l¶La pièce devait servir autrefois de boudoirair !
coquin.
²Soyez le bienvenu, Monsieur Wiener. Mon nom est Philippe Brignoux. Je travaille pour
le cabinet du Ministre.
/H VRXSoRQQDQW IRUW GH QH SDV SDUWDJHU PRQ VHQV GH O¶KXPRXU M¶évite de lui répondre que
cela me fait une belle jambe et que, lorsque j¶en aurai deux, je me mettrai en short.
²Qu¶est-ce que je fabrique ici ?
0RQ WRQ URJXH OH SUHQG GH FRXUW -H Q¶DLjamais prétendu être féru de diplomatie.
² (XK« 0DLV PD IRLvous devez vous en douter, vous êtes coutumier de ces choses-là«
L¶entrevue vient de commencer et ce digne diplômé de notre école nationale
d¶administration±majuscules, s sans¶il vous plaît!± m¶agace déjà avec ses imprécisions

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elliptiques.,O IDXW GLUH TXH M¶ai pour habitude d¶appeler un chat par son nom !
² -XVWHPHQW« /HVtraditions sont faites pour demeurer constantes, et vous venez les
chambouler.-H Q¶LJQRUH SDV TXH OD SpULRGH HVW VRPEUH PDis de là à me convoquer ici, je vais
finir par croire que nous sommes enVLWXDWLRQ G¶ptat de siège.
Brignoux laisse échapper un soupir décontenancé. Est-ce la situation, singulière pour un
rond-de-cuir, ou ma trombine patibulaire qui le met mal à l¶aise ? Les deux sans doute, car il
se met à minauder comme une vieille grenouille de bénitier.
²Citer des noms équivaudrait à prendre des risques inutiles.
Aussi sec, je le salue bien bas.
²Désolé. SL YRXV FRPPHQFH] FRPPH oD MH FUDLQV IRUW G¶rWUH REOLJpde mettre un terme
immédiat à cette entrevue. Et quand vous aurez davantage de billes pour envisager de
seulement user de mes services, utilisez les canaux habituels et adressez-vous à qui de droit.
À peine ai-je posé la main sur la poignée de la porte que mon oiseau chauve orné de
lunettes d¶pFDLOOH P¶DSRVWURSKH.
²Attendez ! On peut en discuter, non ?
Mon air sceptique l¶oblige à se découvrir davantage.
²Donnez-moi juste une seconde.
Le temps pour lui de contacter son secrétariat par téléphone. En attendant, je m¶octroie le
droit d¶allumer une Rothmans malgré son regard réprobateur. La loi Évin, je me la mets où je
pense.
Nous ne sommes pas longs à attendre. À peine quelques secondes plus tard, une porte
s¶ouvre à l¶autre bout de la pièce. Décidément, cette vieille vache de Cheminard ne vieillit
pas. Il semble même en meilleure forme que moi malgré la décennie qui nous sépare. Homme
de taille moyenne, sa carrure impressionnante est moulée dans un costume de laine gris souris
à chevrons. Seuls les cheveux autrefois couleur charbon se font poivre et sel. Je le soupçonne
G¶DLOOHXUVde les soumettre à des rinçages par pure coquetterie, ce qui met en valeur son teint
naturellement mat.
Après un petit signe de tête entenduj O¶pQDUTXH GH VHUYLFH, il s¶avance vers moi la main
tendue, un sourire engageant aux lèvres comme si nous étions de vieux potes. C¶est loin d¶être
le cas. Cette fois, il m¶est impossible de me défiler. Nous nous secouons donc la louche, sa
poigne me broyant les phalanges.
²Ce vieux Sam ! C¶est un réel plaisir de te revoir.
²Pas partagé, Roland, comme tu le devines sans peine.
Son sourire se fige en un mince rictus de haine. Ses yeux bleu très clair assortis à sa

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