Un été criminel
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Description

Gabrielle a accepté de s'occuper des enfants d'une riche famille haïtienne venue passer des vacances en France. Mais très vite, en dépit du caractère attachant de ses hôtes, elle se trouve face à des tensions pesantes la conduisant drame.


Quelles sont les limites de l’acceptable ?

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Publié par
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EAN13 9791034813773
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Un été criminel
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Héloïse Shaylah
 
 
Un été criminel
 
 
Couverture : Maïka
 
 
Publié dans la Collection Clair-Obscur
 
 

 
 
© Evidence Editions 2019
 
Mot de l’éditeur
 
Evidence Editions a été créée dans le but de rendre accessible la lecture pour tous, à tout âge et partout. Nous accordons une grande importance à ce que chacun puisse accéder à la littérature actuelle sans barrière de handicap. C’est pourquoi nos ouvrages sont disponibles en format papier, numérique, dyslexique, malvoyant, braille et audio.
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LIEUX :
 
La Pinède dit « le château »
Beautigne, village
 
PERSONNAGES :
 
Gabrielle Teyssière
Martine
 
Irina
 
Pierre de La Bruyère
Marylise de La Bruyère (+)
Chris de La Bruyère
Yves de La Bruyère
Anne-Laure de La Bruyère
Pierre-Yves de La Bruyère
Annabelle Brado
Fred Brado (+)
Thomas et Mathieu Brado
 
Ploume
Timmy
Vanille
 
 
 
 
Chapitre 1
 
 
 
La voiture monte difficilement la côte qui mène au village perché au sommet de la colline. Elle semble peiner, et pas du tout être impressionnée par la beauté du paysage que la conductrice admire tout en marmonnant. Sa petite machine ne va pas la lâcher, là, alors qu’elles sont presque arrivées.
— Allez, un petit effort, ma vieille ! On y est quasiment. Tu as vu pire. Ne te souviens-tu pas de notre voyage en Grèce ? Et lorsque nous avons traversé l’Espagne, pour aller au Maroc ! Il faisait chaud, très chaud, même. Et nous étions trois. Même si j’ai pris un peu de poids, je le reconnais, je ne pèse pas autant que trois personnes. Regarde comme c’est beau. D’accord, tu étais plus jeune. Mais moi aussi. Tu as toujours été gâtée. Je te bichonne. Je viens de te chausser de neuf, ça m’a coûté assez cher, soit dit en passant. Tu vas plus souvent voir ton mécanicien que moi, le médecin ou le dentiste ! Alors, ne joue pas ta princesse. Avance ! Je perds la tête, je te parle comme si tu pouvais comprendre. Tu n’es qu’une vieille machine, têtue, et moi une vieille dame ridicule, enfin presque vieille. Tu as dix ans, déjà. Je me demande à quel âge cela correspond chez les humains. Comme les chiens ? Alors, tu aurais soixante-dix ans. Mais je suis jeune par rapport à toi ! Regarde. Ploume a dix ans et elle galope encore comme un cabri, n’est-ce pas, ma Ploume, rajoute-t-elle en se tournant vers le siège passager et en lâchant le volant de la main droite pour caresser la grosse boule blanche et marron qui dort tranquillement.
L’épagneule ouvre les yeux et regarde sa maîtresse d’un air interrogatif.
— Dors, ma Ploume. Ne t’inquiète pas, je parle toute seule. Je radote un peu, parfois, tu le sais bien !
Finalement, elles réussissent toutes les trois à vaincre la côte ardue et pénètrent dans le village qui paraît endormi.
— Dans tout village qui se respecte, il y a une église, une place, un café et une mairie. Les églises ne sont pas ouvertes actuellement en dehors des heures d’office par peur des vols, la mairie doit être fermée, car nous sommes samedi. Restent la place et le bistro, en général, l’un près de l’autre. Cherchons le clocher de l’église fermée, peut-être l’horloge de la mairie en vacances et je trouverai la place, sans doute ombragée et le café-restaurant du village…
Levant la tête, elle aperçoit un clocher roman typique de la région, surplombant une petite place ombragée de platanes, feuillus en cette saison, entourée de bancs déserts, et faisant face à un café dont la terrasse abrite quelques tables protégées par des parasols publicitaires multicolores.
— Terminus, on descend, claironne-t-elle en arrêtant le moteur de la voiture soulagée et, mettant sa laisse à Ploume qui s’ébroue, s’étire avant de sauter sur ses genoux et de sortir.
Elle s’assoit à une table, à l’ombre, et doit attendre un certain temps avant qu’une adolescente peu motivée ne lui demande ce qu’elle désire.
— Un coca light. Avez-vous un plat du jour ?
— Pas à cette heure.
— Que puis-je manger ?
La jeune fille soupire, hésite, puis lui répond :
— Le coca, il est pas light. C’est un coca normal. Pour manger, je vais demander.
— OK pour le coca normal et voyez si je peux avoir une omelette salade ou, au moins, un sandwich. Merci d’avance, ajoute-t-elle.
D’un pas traînant, l’apprentie serveuse entre dans l’établissement où elle l’entend parlementer avec la voix d’un homme. Elle ressort plusieurs minutes après, tenant une canette de coca dans une main et un verre dans l’autre.
— Mon père dit que pour l’omelette, c’est pas possible. Si vous voulez, il peut vous préparer un sandwich, avec un peu de salade.
— Volontiers ! Quels sandwichs me proposez-vous ?
— Ah ça, je sais pas. Je vais voir.
— Donnez-moi déjà le coca, si vous voulez bien. J’ai très soif. Je peux avoir un peu d’eau pour ma chienne ? J’ai une petite écuelle.
Joignant le geste à la parole, Gabrielle sort de son cabas une petite gamelle en plastique rouge sur laquelle Ploume saute immédiatement. Cela déride la gamine qui la prend et se précipite dans le café.
— Ploume, je ne sais pas si j’aurai mon sandwich, mais, toi, tu auras à boire.
La jeune fille revient rapidement, portant avec précaution la gamelle remplie d’eau. Elle la dépose devant l’épagneule en lui précisant qu’elle est fraîche et en la caressant doucement. Ploume apprécie autant l’eau que la caresse.
— Et mon sandwich ?
— J’ai oublié, répond-elle en souriant. J’arrive.
Une bonne chose ! La glace est rompue.
Elle revient avec le sourire en lui proposant un sandwich jambon beurre, le classique, ajoute-t-elle.
— Mais je vous conseille jambon du pays-cornichons. C’est délicieux, je l’adore. D’ailleurs, ça se voit, dit-elle en montrant ses rondeurs, encore bien enfantines.
— Je suis votre conseil qui est celui d’une connaisseuse, j’en suis sûre.
— Je vous prépare une petite salade avec. Et une petite tranche de jambon pour toi, ajoute-t-elle en s’adressant à l’épagneule. Elle s’appelle comment ?
— Ploume.
— C’est marrant et ça lui va bien. Mes parents ne veulent pas de chien. Ils disent que dans un commerce, cela ne se fait pas. Je me demande ! Il y a des clients bien plus… sales qu’un chien. On ne leur interdit pas l’entrée, conclut-elle en virevoltant avant de retourner dans la salle.
Gabrielle regarde autour d’elle, appréciant le calme du petit village où elle va passer les deux mois qui viennent. Ce sera un vrai repos, d’autant plus que le « travail » qui l’attend n’a pas l’air très fatigant. Cela fait un an qu’elle a pris sa retraite d’enseignante, un an qu’elle a passé dans sa maison à se reposer dans un premier temps. Elle en avait bien besoin ! Sa dernière fille vivait encore avec elle et les deux aînés y venaient souvent. Peu à peu, elle s’était rendu compte qu’ils la considéraient comme en vacances permanentes et donc totalement disponible pour s’occuper d’eux, pour faire les démarches qu’ils disaient ne pas avoir le temps de faire, pour laver leur linge ou préparer leurs plats préférés.
— Tu le fais tellement bien ! disaient-ils avec un regard câlin et un petit geste affectueux qu’ils savaient la faire céder.
— Tu te laisses « bouffer », lui répétait crûment Martine, sa meilleure amie, qui avait son franc-parler.
Mais ils étaient tellement gentils, et disponibles aussi, elle le reconnaissait. Toutes ses amies n’avaient pas cette chance.
Heureusement qu’ils avaient été là, bien souvent. Elle expliquait à Martine qu’entre ses enfants et elle, c’était un véritable échange. Ils lui apportaient autant qu’elle leur donnait. Martine le reconnaissait volontiers, elle dont le fils unique se manifestait deux ou trois fois par an, quand il avait besoin d’elle. Elle en avait pris son parti et menait sa vie de manière indépendante et pas si solitaire ! Elle tenait une petite galerie d’art dont elle avait hérité de son père. Cela lui assurait des revenus confortables, lui offrait des voyages réguliers et lui permettait de nombreuses rencontres qui remplissaient sa vie. Autant cougar que séductrice, elle manipulait plus qu’elle n’était manipulée et avait depuis longtemps abandonné toute illusion sur le genre humain, « masculin comme féminin », se plaisait-elle à dire. Elle avait également un cercle d’amis qui l’entouraient et lui évitaient de souffrir de la solitude qui accompagne souvent les femmes seules après la cinquantaine. Gabrielle était un de ses points d’ancrage dans la réalité. Martine avait beaucoup aidé son amie lors de son divorce douloureux et lui avait présenté celui qui partageait plus ou moins sa vie actuelle. C’est elle qui avait conseillé à Gabrielle de conserver son indépendance en lui expliquant « qu’il était compliqué de partager la même salle de bain »… Gabrielle reconnaissait qu’elle avait eu raison. Cela n’avait pas toujours été facile, les trois enfants à élever, un salaire qui ne permettait pas de grandes folies, un ex-mari contre qui il avait fallu se battre, qui ne lui avait jamais pardonné sa demande de divorce et qui, procédurier, pinaillait pour tout. Le versement de la pension alimentaire avait été un problème permanent, à tel point qu’elle avait renoncé à en demander la réindexation. Elle avait acquis le pavillon de banlieue de ses parents en rachetant sa part à son frère. Il n’était pas très grand, mais elle y était attachée, ou plutôt habituée, et surtout appréciait le quartier tranquille où il se trouvait. Cela lui avait évité bien des problèmes de scolarité des enfants ! Au bout de quelques années, elle avait obtenu sa mutation dans un établissement proche, ce qui lui permettait de ne plus affronter de longs trajets quotidiens, mais qui restait cependant suffisamment éloigné de quelques kilomètres de son domicile pour ne pas se heurter à ses élèves en permanence et pouvoir faire ses sorties sans rencontrer des parents d’élèves à tout bout de champ. De bonnes liaisons en transport en commun avec Paris l’encourageaient à s’évader de temps en temps sans craindre de passer des heures dans les embouteillages. Finalement, une vie tranquille, mais pas ennuyeuse. Une vie heureuse, quoi ! Enfin, si l’on veut !
Elle s’est impliquée dans un certain nombre de loisirs et d’activités sociales. Elle pratique régulièrement la natation et le yoga, d’abord pour remettre en place un dos douloureux, puis par plaisir. Elle s’est intéressée à la danse orientale avec sa fille, ce qui lui a valu de nombreuses réflexions étonnées. Elle a renoncé à expliquer l’aspect sportif de cette activité et continue à s’y rendre une fois par semaine. Elle fait de nombreuses balades en forêt pour promener les chiens qui se sont succédé dans sa vie, d’abord avec les enfants qui, devenus adolescents, ne l’accompagnaient plus, puis seule avec ses animaux. Son amie Martine lui dit de faire attention aux mauvaises rencontres, mais cela ne la préoccupe pas vraiment. Elle a fait quelques connaissances dans la forêt, plutôt sympathiques, de gens qui marchent seuls ou avec leurs animaux. Il y a toujours quelques grognons qui, accrochés à la laisse de leur chien, râlent de voir les siens se balader en liberté. Mais ils sont largement minoritaires. Dans l’ensemble, les gens, dans ce contexte, sont plutôt affables et souriants, certainement parce que plus décontractés et moins stressés que dans le métro ou l’autobus ! Ils échangent quelques banalités, sur le temps, sur les animaux, sur la nature. Elle en a revu deux ou trois à la piscine et s’est liée d’amitié avec un couple qui vient de quitter la région parisienne pour la Corse où elle leur a rendu visite à Pâques.
Elle a fait une fois une rencontre inquiétante, un homme qui courait en hurlant, à moitié nu sous la pluie, comme poursuivi par une armée de démons. Elle a alerté la gendarmerie qui lui a répondu que ce chemin forestier ne relevait pas de son secteur et de s’adresser à la police municipale qui, pour sa part, n’avait pas de véhicule disponible.
— Rentrez donc chez vous, au lieu de vous promener dans la forêt. Baladez-vous dans le parc municipal.
Inutile d’expliquer qu’il est interdit aux chiens et encombré d’enfants bruyants poursuivis par des mères encore plus dérangeantes. Elle n’a jamais aimé les loisirs organisés, les activités encadrées, tout comme elle n’aime pas non plus les sports collectifs. Peut-être qu’à force de passer plusieurs heures par jour au milieu d’adolescents dont elle doit organiser le temps et le travail, elle n’aspire plus ensuite qu’à être libre de marcher ou de courir, de s’arrêter, de penser, de se taire, sans obligation de compétition, de comparaison de résultats, de bavardages, de conseils à prendre ou à donner, bref de bruit. Rien n’est aussi reposant qu’une promenade dans une forêt enneigée, quand tous les bruits sont assourdis, avec cette impression de se déplacer dans un monde ouaté, cotonneux, blanc et silencieux. Même les animaux semblent en apprécier le silence sourd.
Un souvenir désagréable reste cependant gravé dans sa mémoire, avec une interrogation jamais résolue. En se promenant sur les berges de Seine avec une de ses épagneules, elle l’avait vu descendre vers le bord du fleuve, mais, au lieu de plonger dans l’eau pas très claire comme elle en avait l’habitude, elle s’était mise à tourner en jappant autour de branchages accrochés sur la rive. Malgré ses appels, la chienne refusait d’obéir, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Gabrielle s’était décidée à descendre le long de la berge boueuse, en s’accrochant aux branches des arbustes, bien décidée à ne pas tomber dans l’eau sale. Elle avait alors vu des pieds de femme qui semblaient dépasser dessous un buisson.
— Désolée, Madame, je ne comprends pas pourquoi mon chien refuse de remonter. Ce n’est pas dans ses habitudes !
Pas de réponse.
— Madame, vous ne vous sentez pas bien ?
Elle s’était approchée doucement, un peu craintive, répétant « madame », plus timidement. Écartant les branches du buisson, elle avait distingué une forme allongée, immobile, dont elle s’était rendu vite compte que c’était le cadavre d’une jeune femme, revêtue d’un jogging, qui avait dû séjourner dans l’eau quelques heures et dont le visage était déjà gonflé.
Attrapant la chienne par le collier, elle était remontée en courant. Arrivée sur le chemin de halage qui servait de promenade aux amateurs, elle avait cherché quelqu’un, mais n’avait vu personne. Elle s’était précipitée vers sa voiture, stationnée à quelques minutes et avait cueilli d’une main tremblante son téléphone portable.
Le 17 ? le 18 ? le 19 ? le 15 ? Elle ne savait plus. Quel numéro avait-elle fait d’ailleurs ? Elle ne s’en souvient plus très bien. Elle avait eu un premier service qui l’avait dirigée vers un deuxième, puis un troisième, répétant à chaque fois son histoire, avant d’avoir un interlocuteur plus à l’écoute et qui lui avait promis l’arrivée de secours, bien inutiles, sinon pour elle, peut-être. Un quart d’heure plus tard, les pompiers et une voiture de gendarmerie étaient arrivés, sirènes tonitruantes. Elle avait raconté une nouvelle fois son histoire, la chienne qui tournait autour des branches, sa descente sur la berge et la macabre découverte.
C’est avec appréhension qu’elle avait vu les pompiers descendre et remonter de la berge avec un brancard sur lequel une forme emmaillotée dans un sac en plastique noir gisait.
— Vous la connaissiez ?
— Je n’ai pas vraiment regardé son visage. Mais je ne crois pas.
— On a vos coordonnées, on vous appellera.
Elle avait attendu les jours suivants un appel qui répondrait à ses interrogations. Qui était l’inconnue ? Pourquoi s’était-elle noyée ? Crime ? Suicide ? A-t-elle une famille ? Des enfants ? Des amis ? Elle qui n’en avait pas l’habitude s’était mise à acheter le journal et à dévorer la rubrique des faits divers. Rien. Elle n’avait pas osé rappeler les pompiers ou la gendarmerie. Elle était restée ainsi avec ses questions et s’était mise à élaborer des scénarios rocambolesques, une otage étrangère enlevée, une joggeuse tombée dans l’eau et que ses proches recherchaient, une femme dépressive suicidée.
— Arrête de tergiverser et appelle la police, lui répétaient Martine et sa logique. En fait, tu n’as pas envie de savoir. C’est peut-être une affaire sordide et tu préfères rester avec tes illusions.
Martine avait sans doute raison. Elle n’a jamais connu jamais le fin mot de l’histoire. Personne ne l’a rappelée, mais pendant longtemps, elle a évité les promenades sur le chemin de halage.
Une vie bien tranquille, rangée, que même la retraite n’a pas changée. Contrairement à beaucoup de femmes actives, bien qu’elle ait aimé son métier d’enseignante, elle s’est coulée dans la retraite sans nostalgie et sans problèmes. Elle apprécie cette liberté nouvelle, prendre son temps, décider de son emploi du temps. Elle refuse les clubs de retraités qui proposent leurs activités, elle aime partir quand elle en a envie, visiter les expositions les jours sans cohue, rentrer de week-end le lundi en évitant les embouteillages, partir en vacances hors des congés scolaires pour plus longtemps et moins cher.
C’est d’ailleurs une envie particulière de visiter des horizons lointains qui explique sa présence dans ce village et à cette terrasse de café.
Elle regardait, il y a quelques mois, un reportage sur les palais indiens du Rajasthan transformés en hôtels par leurs propriétaires maharadjas en mal de fortune pour entretenir leurs magnifiques demeures. L’idée lui était venue alors d’en faire son prochain but de voyage. Après de nombreux clics sur Internet, elle s’était vite rendu compte qu’un voyage en Inde dans ces conditions coûte horriblement cher, bien plus que ce que ses finances peuvent le lui permettre. Elle en parle autour d’elle. Son fils aîné a toujours des plans imbattables pour les voyages ! Il propose de lui organiser un voyage en Inde comme il le sent, pour elle, assure-t-il, persuadé que les palais indiens ne sont pas faits pour elle.
— Il te faut de l’authentique ! assène-t-il. Je te connais bien. J’ai un copain qui vit dans un ashram. Tu peux y loger, il te fera rencontrer le pays et ses habitants, non pas la version luxueuse des palais dont tu vas te lasser. Ce n’est pas pour toi !
Pour ne pas le vexer, elle promet de réfléchir à l’ashram et au voyage proposé. Mais elle ne change pas d’idée.
Martine lui propose de partir avec elle, un peu à l’aventure, comme elles le faisaient quand elles étaient jeunes… mais elles ne sont plus les jeunesses d’autrefois, mais deux dames… plus mûres. Devant son entêtement, elle lui propose de l’accompagner en faisant passer le voyage comme un voyage d’études pour sa galerie.
— Je pars à la recherche de nouveaux talents indiens, et je peux en trouver de toutes sortes, précisa-t-elle en souriant, et je le déduis des impôts. Tout bénef’ pour nous !
Gabrielle la remercie, mais elle veut s’offrir son voyage.
Le compagnon qui partage sa vie depuis quelques années, mais sans qu’ils n’aient jamais franchi le pas de la vie commune, lui propose de l’accompagner, mais dans un voyage plus raisonnable. Persuadé qu’elle ne pourra pas satisfaire ce que tous appellent son rêve, il attend que, plus raisonnablement, elle parte avec lui pour un séjour plus adapté à leurs moyens.
— On peut voir le Taj Mahal sans partager la vie des Maharadjas, lui répètent-ils tous.
Oui, certainement ! Mais on peut avoir un rêve. Elle le garde dans un coin de ses pensées depuis plusieurs mois, sans qu’il l’obsède, mais sans qu’elle l’abandonne, non plus.
Et voilà que !
Comme des millions de gens, elle reçoit régulièrement dans sa boîte aux lettres qu’elle a cependant « interdite aux pubs », des journaux gratuits, essentiellement constitués de petites annonces, des plus sérieuses aux plus loufoques ou équivoques. Elle les parcourt toujours d’un œil, pendant qu’elle prend son petit déjeuner dans la cuisine, avant de les jeter dans la poubelle ou de les mettre de côté, en hiver, pour allumer le feu dans la cheminée, tout en déplorant le papier gâché… Mais elle n’a pas trouvé plus efficace comme allume-feu !
Tout en dégustant ses tartines grillées du matin, un plaisir quotidien dont elle ne se lasse pas, elle regarde les rubriques qui se succèdent en tournant les pages, immobilières, « Combien vaut ma maison, actuellement ? », les voitures à vendre, « Et si je changeais ma vieille titine ? », les animaux proposés, « Un autre chien ? Ploume ne va pas aimer ! », les annonces diverses et variées qui vont « des déménagements du week-end aux massages personnalisés », quand elle est tombée sur une annonce imprimée en caractères gras, indiquant « Urgent et sérieux ».
Nous recherchons une personne habituée aux enfants et aimant la campagne pour s’occuper de nos deux enfants durant deux mois d’été. Logement, nourriture et frais de déplacement. Vivons à l’étranger et désirons passer l’été en France dans demeure familiale. Ambiance conviviale. Emploi sélectif, mais très bien rémunéré. Contacter par mail chrisdelabruyère@gmail.com. Réponse assurée. Prise de connaissance par Skype.
En bref, le genre d’annonce peu fréquente dans ces journaux gratuits et que l’on trouve plus volontiers dans les colonnes du Figaro .
Ce qui l’a poussée à répondre à cette demande ? Une certaine curiosité, une envie de s’occuper différemment durant l’été qui vient et pour lequel elle n’a encore rien prévu.
Elle ouvre sa boîte mail, la trouve comme d’habitude envahie par des publicités, des alertes infos et météo, deux messages de ses enfants et un petit mot de Martine qu’elle lit rapidement en se promettant de leur répondre ou de les appeler et ouvre « Nouveau message ».
Elle rédige alors son courrier en réponse à l’annonce, sans plus réfléchir. Elle sait que si elle prend le temps de la réflexion, elle se traitera de vieille folle inconsciente, égoïste en plus, « Laisse donc ce travail d’été à un jeune qui en a besoin » et se pliera à la raison qui lui commande de passer à autre chose.
« Bonjour,
Je viens de lire votre annonce de recherche d’une personne pour s’occuper de vos enfants durant les deux mois d’été. Je suis intéressée par votre proposition. Enseignante à la retraite depuis peu, je suis habituée aux enfants. Pouvez-vous me préciser leur âge ? Ainsi que le lieu de votre villégiature ? Je suis disponible pour les deux mois d’été et j’aimerais connaître les conditions de votre proposition. Logement, salaire, etc. Merci de me donner ces quelques précisions. Je suis joignable par mail, et si ma demande vous intéresse, par Skype ou téléphone.
Cordialement,
Gabrielle Teyssière »
En se relisant, comme elle a l’habitude de le faire, elle se rend compte de l’aspect déterminé de son message. Un peu comme si elle dictait ses conditions alors qu’elle répond à une offre d’emploi. Après tout, elle ne risque pas grand-chose. Si ces gens préfèrent une ou un petit jeune moins autoritaire, et ce sera certainement le cas, libre à eux !
Clic ! Envoi ! Le message est parti et presque oublié, quand, une semaine plus tard, lui parvient une réponse qui la surprend.
« Madame,
Nous sommes très intéressés par votre offre et souhaitons communiquer avec vous plus directement. Merci de nous donner vos coordonnées téléphoniques.
En réponse à vos questions, très directes, mais normales et rassurantes quant à votre implication et votre sérieux, notre demeure familiale se trouve dans le Vaucluse, dans un petit village nommé Beautigne. Nous vous en joignons quelques vues. Nos enfants ont dix ans. Nous serons trois adultes, mon beau-père, mon époux et moi-même, ainsi que deux employés de maison qui nous accompagneront. Vous n’aurez aucune charge domestique. Si nous nous convenons mutuellement, nous prenons en charge vos frais de déplacement depuis la région parisienne d’où vous semblez originaire. Vous serez logée dans une chambre de notre maison et partagerez nos repas si vous le souhaitez. Nous préférons vous inclure dans notre vie familiale. Votre rémunération sera de 2   500 euros mensuels. Nous pourrons parler des conditions quotidiennes de travail lors de nos entretiens téléphoniques.
Merci pour votre réponse.
En espérant votre accord,
Amicalement,
Chris de La Bruyère »
En pièces jointes, Gabrielle découvre les photographies de la demeure, un petit manoir provençal, dans un grand parc. Son interlocutrice y a ajouté quelques photos familiales, représentant deux enfants riant avec un monsieur d’une soixantaine d’années, bronzés, dans un jardin tropical, lui sembla-t-il, avec une mer bleue en fond d’image. Presque une photo publicitaire.
Trop beau pour être vrai, lui dit une petite voix. Ce que lui vont certainement répéter ses enfants, ses amis et tout son entourage. Aussi décide-t-elle de ne pas en parler et de répondre aussitôt, avant de trop réfléchir. 5   000 euros, c’est déjà une partie de ses palais indiens !!!
Dès réception de sa réponse, Chris de La Bruyère, qui se présente comme la jeune femme du couple, l’appelle pour lui confirmer leur intérêt pour sa proposition. Elle lui apprend que sa famille n’est pas venue en France depuis plusieurs années. Elle-même et ses enfants ne la connaissent pas. Seul son beau-père s’y est rendu quelquefois, ainsi que son conjoint, pour y faire ses études, il y a plusieurs années. Ils ont hérité de cette demeure, l’ont fait remettre en état et ont décidé d’en profiter cet été.
Vraisemblablement, il s’agit de gens fortunés. À la question de Gabrielle concernant leur pays d’expatriation, elle répond en riant :
— Nous ne sommes pas des expatriés. Nous sommes haïtiens, mais bénéficions de la double nationalité franco-haïtienne, enfin, la famille de mon époux, et moi par mariage, donc, cela grâce à de lointains ancêtres. Comme cette maison en France. C’est un legs d’un lointain parent décédé sans héritier plus direct que mon beau-père.
Gabrielle hésite. Elle demande très directement :
— En quoi consistera mon… travail auprès de vos enfants ? Vous venez vraisemblablement avec des employés qui peuvent les garder. Ce sont les vacances, ils vont se reposer, à moins que vous ne souhaitiez un rattrapage scolaire. Mais, vous savez, je suis plus habituée aux adolescents, plus âgés.
La réponse est lapidaire :
— Ce sont des domestiques, ils ne s’occupent pas des enfants.
La jeune femme sent poindre une certaine hésitation chez Gabrielle. Elle ajoute aussitôt.
— Nous avons reçu plusieurs réponses à...