Un juste retour des choses
192 pages
Français

Un juste retour des choses

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Description

Aux prises avec une mère trop effacée et un beau-père qui la déteste, Alma, dix ans, trouve un grand réconfort auprès de Minou, son chat. Mais le jour où ce dernier disparait, son univers s’effondre. Minou s’est-il enfui ? A-t-il été écrasé par une voiture ? Non : Alma en est certaine, c’est Yves, son beau père, qui s’est secrètement débarrassé de l’animal – et elle ne peut endurer l’idée qu’une telle injustice demeure impunie. Commence alors un étrange duel entre la petite fille et son beau-père. Qui en sortira vainqueur ? Et, surtout, quel sort sera réservé au perdant ?


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Date de parution 05 janvier 2018
Nombre de lectures 6
EAN13 9782378120047
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Chapitre 1
a pierre fendit l’air et heurta le sol à moins de dix centimètres de la tête de Minou. Éveillé en sursaut, le chat L bondit sur ses pattes et fila sans demander son res te. Mécontent, Yves vit l’animal disparaître dans le dernier bosquet de buissons touffus qui se dressait encore au fond du jardin. Tout en demeurant aux aguets au cas où le chat ressortirait de sa cachette, il passa en revue le travail déjà accompli : toute la partie du jardin qui jouxtait la route était maintenant dégagée et la plate-bande de gazon qui entourait la maison était tondue à ras. Son re gard s’attarda ensuite avec inquiétude sur les carrés de tomates et de courgettes qu’il avait plantés la veille. Évidemment, il avait fallu que le chat choisisse cet endroit plutôt qu’un autr e ! Yves se baissa pour ramasser une seconde pierre. Au bout d’un moment, comme le chat n’avait toujours pas reparu, il s’approcha à pas tranquilles de son futur potager et s’accroupit pour ramasser la pierre qu’il y avait lancée. Il examina la terre fraîchement retournée et s’assura que le chat n’avait pas fait trop de dégâts. À ce moment-là, Violette, portant un lourd plateau sur lequel s’entrechoquaient en tintinnabulant les assiettes, les verres et les couverts, sortit à son tour de la maison. Yves se releva et enfouit la pierre à l’intérieur des poches de son pantalon. — Yves, viens m’aider, s’il te plaît. Yves retraversa le jardin et prit le plateau des mains de Violette. Il alla ensuite le déposer sur la table en plastique blanc qui trônait au centre de la pelouse et commença à m ettre le couvert avec lenteur. La table – achetée en promotion une semaine plus tôt – était immaculée. Yves l’avait nettoyée le matin même en prévision du déjeuner. — Je viens de voir le chat en train de bousiller mes plates-bandes. Il avait parlé calmement, sans lever les yeux vers Violette ni interrompre sa tâche, sur le ton d’une personne faisant un simple constat. Comme Violette ne répondait rien, il reprit : — J’ai déjà prévenu Alma, hier : je travaille depuis des mois pour rendre cet endroit agréable. Et c’est pourvous deux que je le fais. Alors, j’estime que la moindre des choses serait de ne pas laisser un animal stupide r uiner mes efforts. Violette avait baissé les yeux et écoutait Yves avec humilité. Elle portait la robe qu’il lui avait of ferte au début de l’été. À plus de quarante ans, Violette était encore une fem me séduisante pour celui qui savait la regarder. Bien sûr, son visage s’était un peu empâté avec le temps, et ses mains à la peau usée témoignaient des heures innombrables qu’elle avait passées à nettoyer les maisons des autres, mais sa silhouette avait conservé des proportions harmonieuses ; sa poitrine généreuse, sa taille fine et ses jambes épargnées par la cellulite continuaient à exercer sur les homm es un pouvoir de séduction discret mais certain. —Tu n’es pas d’accord avec moi, Violette ? — Si, bien sûr, Yves. Mais Alma est encore petite. — À huit ans, on n’est plus une enfant. Le problème, c’est que tu l’as complètement pourrie à force de la laisser faire tout ce qu’elle veut. Il serait grand temps qu’elle prenne de nouvelles habitudes. Alma venait de paraître sur le pas de la porte de la maison. Elle portait une petite robe jaune faite d’une seule pièce. Ses cheveux noirs étaient noués en une longue natte qui lui courait dans le dos. Quand elle vit l’expr ession qu’affichait Yves, toute trace de gaîté s’évanouit de son regard. — Alma, je t’avais dit de surveiller ton chat ! Je viens de le voir en train de gratter les plants de légumes. Yves avait pris sa grosse voix, celle qu’Alma détestait le plus. — Minou ? Mais… il était dans ma chambre. — Eh bien, il a dû en sortir.
Alma ressentit une brusque bouffée d’inquiétude pour l’animal et elle se mit à l’appeler à haute voix : — Minou… Minou ? — Laisse-le, ce n’est pas le moment de jouer. Va plutôt aider ta mère dans la cuisine. Le poulet doit être cuit. Alma n’insista pas et suivit Violette à l’intérieur de la maison. Elle voyait bien que sa mère était u n peu mal à l’aise. Violette aimait bien Minou, mais elle aimait encore mieux Yves. En tout cas, c’était ce qu’elle avait dit à Alma la seule fois où elles avaient parlé ensemble de l’homme qui allait désormais vivre avec elles. Alma ne se souvenait pas de son père, qui était mort quand elle avait trois ans, mais elle était certaine qu’il n’avait pas été un vieux méchant, comme Yves. Yves avait cinquante-huit ans. Alma ne comprenait pas pourquoi sa maman avait choisi un homme si âgé pour r emplacer son papa. Quand elle avait posé la question, Violette lui avait répondu que les hommes vieillissaient moin s vite que les femmes. Cette réponse énigmatique et inquiétante avait laissé Alma perplexe. — Alma, donne-moi le grand plat, en bas, dans le placard. Elle prit le plat et le donna à sa mère. Violette commença à y disposer les pommes de terre qu’elle avait préparées. Quelques instants plus tard, la famille était installée autour de la table du jardin et mangeait en silence. Yves mastiquait son poulet avec un plaisir ostensible et buvait, en tre deux bouchées, de grandes lampées d’un petit Bo rdeaux assez exceptionnel dont son ami Francis lui avait dégoté une caisse à prix coûtant. Francis était un véritable ami, un de ceux qui comprennent et partagent votre vision de l’existence. Alma venait de faire tomber son couteau et Yves braqua aussitôt son regard sur la fillette. Il haïssait son expression sage, cette manière qu’elle avait de toujours r éfléchir à ce qu’elle allait dire avant de répondre comme si, à huit ans, elle avait déjà un avis éclairé sur tous les sujets dont on pourrait l’entretenir. Il remarqua qu’elle avait mis à part dans son assiette le gras du poulet. Voilà où en étaient les enfants d’aujourd’hui ! Lui, au même âge, aurait été bien content si on lui avait laissé une carcasse à ronger. Yves était né pauvr e et il avait conquis sa place dans la société sans l’aide de personne, g uidé par des principes qu’il avait lui-même choisis après en avoir éprouvé la valeur. Le premier de ces principes – et un type comme Francis ne l’aurait pas contredit sur ce point – était le respect de la hiérarchie. Violette l’avait bien compris et Yves était satisfait de sa conduite. Il était même assez fier de pouv oir présenter à ses amis cette compagne belle et effacée, qui ne prenait la parole que pour répondre aux questions qu’on lui adressait et qui n’avait pas cette détestable manie – propre aux jeunes femmes de cette époque aux mœurs si décadentes – de sourire sans raison et à tout bout de champ. Violette était née pauvre, elle aussi. Sa plus grande qualité éta it de savoir reconnaître ses limites. C’est ce qu’avait un jour expliqué Yves à Francis : « Violette est une bonne fille. Elle sait qu’elle a besoin de quelqu’un comme moi pour s’occuper d’elle. Quelqu’un qui puisse la protéger, et qui sache aussi lui dire non quand c’est nécessaire. » Francis avait approuvé avec gravité. Sa femme à lui était morte un an auparavant. — Alma, cesse de jouer avec la nourriture ! La fillette leva les yeux de son assiette. Le visag e d’Yves était déjà rougi par le vin et il avait pa rlé d’une voix dangereuse. Alma connaissait ce ton. Yves ne se sat isfaisait jamais d’une demi-victoire. Elle ne put cependant se retenir de répondre. — Mais c’est du gras ! Violette se tourna vers sa fille, alarmée par la note de défi qu’elle avait perçue dans la voix haut perchée. — Alma, ma chérie, mange ton poulet, tu veux ? Sois gentille ! Alma baissa les yeux vers son assiette et commença à picorer des morceaux de gras du bout de sa fourchette. Cette détresse, cette peur dont elle percevait la présence dans la voix de sa mère lui donnait un peu mauvaise conscience. Elle aimait sa maman et ne voulait pas lui faire de peine. Yves sourit en son for intérieur. Pour une fois que cette petite idiote obéissait ! Il avala une longue goulée de vin et reposa son verre vide sur la table avant de prendre la parole. — Cet après-midi, je vais attaquer la dernière part ie du jardin. Je pense que j’aurai fini de tout couper d’ici ce soir, à condition que cette cisaille électrique ne tombe pas à nouveau en panne, bien sûr. Alma, qui n’avait pas relevé les yeux de son assiet te, sentit le regard de son beau-père peser sur elle lorsqu’il prononça ces derniers mots. On aurait dit qu’il énonçait à la fois une menace et une accusation, comme s’il pen sait qu’elle était personnellement responsable du disfonctionnement de l’engin. Et en un sens, Alma savait que c’était la vérité puisqu’elle détestait Yves et qu’elle espérait pour lui tout le mal possible. Elle n’avait jamais touché à cette cisaille, dont elle ignorait d’ailleurs l’existence, mais elle était heureuse que cet objet ait choisi de prendre parti contre son ennemi. Alma aussi croyait à l’existence et à la nécessité d’un ordre. Mais, contrairement à Yves, c’était pour elle la justice et non la force qui en constituait l’axe primordial. Comme tous les enf ants, elle était encore persuadée que sa perception de ce qu’était le bien devait forcément finir par triompher et par s’imposer. Ce qui lui donnait cette certitude absolue était son incapacité à anticiper l’horreur qui résulterait d’un dénouement contraire – favorable, par exemple, à son beau-pèr e. Si elle ne pouvait pas l’imaginer, cela voulait dire qu’elle ne pourrait pas le vivre, et donc que cela ne se produirait pas. De ce fait, elle n’était pas vraiment inquiète de la situation. Elle en était simplement contrariée, et surtout impatiente de la voir changer. Yves s’était remis à pérorer sur les travaux qu’il comptait mener à terme avant la fin de la journée. La maison et le jardin étaient devenus depuis un an les divinités qu’il convenait de servir et d’honorer en toutes cir constances. Ces idoles,
une fois qu’Yves aurait terminé d’en bâtir les temp les et les autels, devaient assurer la félicité et la sécurité – à la fois morale et financière – de toute la famille. — … et demain, comme c’est dimanche, il faudrait pr endre la voiture pour aller dans la forêt. Cette dernière phrase tira Alma de ses pensées. Qua nd Yves parlait d’aller en forêt, il avait toujours la même idée derrière la tête. — J’ai pensé qu’on pourrait en profiter pour pique- niquer, reprit-il. Violette, tu n’auras qu’à prépar er des sandwichs avec les restes de poulet. Yves laissa passer un temps avant de conclure : — Et comme ça, Alma pourra me donner un coup de main pour décharger la remorque. Les yeux d’Yves et d’Alma se rencontrèrent, bleu pe rçant contre noir profond, et pendant une seconde – mais une seconde seulement – ils se reconnurent chacun pour ce qu’ils étaient à cet instant : deux forces contr aires, dont l’affrontement était aussi élémentaire et inéluctable que la polarité qui fait se repousser deux aimants. Violette se leva et commença à débarrasser la table. Sans le regarder, elle s’adressa à Yves. — Tu n’as pas peur que ça finisse par se remarquer ? Yves attendit pour répondre que Violette ait levé les yeux vers lui. Il voulait être certain qu’elle puisse voir l’expression de mépris condescendant qu’il avait choisie d’afficher. —Je sais ce que je fais, Violette. Personne n’ira vérifier s’il y a dix mètres cubes de détritus en plus ou en moins. De toute façon, le chantier est abandonné depuis des m ois. À ce moment, une ombre s’agita du côté des bosquets et la tête d’Yves pivota en direction des arbustes rabougris à la manière de celle d’un oiseau de proie. — Tiens ! Le destructeur de plates-bandes est de retour… Après avoir émergé du bosquet à l’intérieur duquel il s’était caché, Minou traversa le jardin à pas me surés, en apparence indifférent à la présence des humains. Il choisit un coin à l’ombre et entreprit de faire la toilette méthodique de sa patte avant droite. L’animal semblait complètement absorbé par sa tâche. Aussitôt, Alma se leva de table et courut dans sa d irection, tout en l’appelant par son nom. Le chat r eleva sa tête gracieuse et fixa de son regard intense la fillette qui venait vers lui, le poil de son dos frémissant à l’avance des caresses qu’il était certain de recevoir. La vision du chat procura à Yves un vif déplaisir. Elle l’avait arraché à la douce rêverie dans lequel le vin l’avait plongé et elle demeurait à présent fichée dans son esprit comme une épine dans son flanc. Le chat défiait ouv ertement son autorité. C’était une provocation, certes insignifiante, mais qui compromettait néanmoins le respect d es valeurs qu’il savait devoir défendre sans relâche, sous peine de les voir piétiner par la désinvolture de tous ceux qui n’avait pas sa stature morale. — Alma ! Reviens ici et aide ta mère à débarrasser ! Alma ne se retourna pas et continua à dorloter son compagnon. — Laisse-la, va. Je peux me débrouiller toute seule, et il faut bien qu’elle s’amuse un peu, quand-mêm e. Yves reporta sa hargne contre sa compagne. Dès qu’il s’agissait de sa fille, Violette avait tendance à oublier les préceptes qu’il lui avait inculqués. — Elle pourra s’amuser quand elle aura fini de débarrasser. Et cesse une fois pour toutes de couver cette gamine. Elle a besoin d’apprendre à obéir, comme tous les enfant s de son âge. Violette se tourna vers sa fille et la héla. — Viens m’aider, ma chérie, tu joueras avec Minou après. Alma prit le chat dans ses bras et retourna vers la table. — Commence par enfermer ce chat dans ta chambre avant qu’il ne fasse encore des dégâts ! Malgré la colère qui continuait de le faire frémir, Yves avait réussi à conserver un ton posé, et même presque paternel. La fillette passa devant lui sans le regarder et fila à l’intérieur de la maison. Il l’entendit ensuit e monter les marches quatre à quatre et ce bruit lui amena à l’esprit l’image d es lattes qu’il avait posées lui-même, avec un soin amoureux, sur chacune des vingt-huit marches de l’escalier qui de sservait les deux étages de la maison. C’était Fran cis, une fois de plus, qui les lui avait fournies. Pour fixer les pr écieuses lattes, Yves avait acheté des vis spéciales, plus chères que celles qui se vendaient d’habitude mais de meilleure qualité. L’évocation de cet escalier, dont le degré de f inition, Yves en était persuadé, aurait laissé pantois d’admiration le plus tatillon des menuisiers, le rasséréna sur le cham p. L’escalier était un symbole tangible du pouvoir qu’il exerçait sur les choses. Yves savait se faire obéir de la matière. N’était-il pas naturel que son ascendant s’exerçât aussi sur les êtres vivants ?
Chapitre2
a nuit était tombée depuis plus d’une heure. Allongée dans son lit, toutes lumières éteintes, Alma pensait à L l’épreuve qui l’attendait le lendemain. La voix de son beau-père résonnait encore dans sa mémoire comm e un grincement sinistre.Et comme ça, Alma pourra me donner un coup de main pour décharger la remorque.Bien sûr, il n’ignorait pas combien elle détestait cette épreuve. Les puits la terrorisaient. Avant qu’Yves ne fasse irruption dans son existence , les pique-niques avaient évoqué pour Alma des mom ents plaisants, des incartades lumineuses hors du quotid ien. À présent, ils lui faisaient penser à la clair ière. Et aux puits. Pourtant, elle gardait encore le lointain souvenir d’un après-midi où sa mère, qui vivait seule à l’époque, l’avait emmenée manger dans un champ en friche abandonné qui longeait le supermarché où elles venaient de faire leurs courses. Violette s’était décidée à l’improviste, sans raison particulière, et cette brusque fantaisie avait beaucoup plu à Alma, à cause de l’éclairage inédit que cette attitude avait jeté sur les règles de l’existence. Il était donc parfois possible de fairece dont on avait enviee pour autant puni. C’était une donnée intéressante ,, possible de rompre le joug des habitudes sans êtr excitante, même. Mais Alma avait aussi perçu ce jour-là que ce pouvoir d’émancipation était subordonné à la rareté des moments où l’on choisissait de l’exercer, et cette première prise de conscience du lien étrange – mais indiscutable – qui existait entre la quantité et la qualité avait marqué sa mémoire d’une encoche profonde. Confortablement niché entre les jambes d’Alma, Mino u s’étira et poussa un long soupir d’intense satisf action. Alma passa sa main sur la petite tête poilue de l’animal . Le chat commença à ronronner et le vrombissement sourd et hypnotique apaisa aussitôt la fillette. Demain, il y aurait encore une fois l’horrible cérémonie des détritus. Mais ce serait peut-être la dernière puisqu’Yves prétendait en avoir fini avec le jardin. Et le jour suivant, le lundi, était celui de la rentrée des classes. Alma espérait et redoutait à la fois l’arrivée de ce moment. Elle anticipait avec plaisir l’idée de ne plus passer toutes ses journées dans cette maison et ce jardin qu’elle détestait, sous le regard toujours inquisit eur de son beau-père, et elle se languissait de retrouver ses amies. Mais la pensée de laisser Minou seul à la maison la tourmentait. Son instinct lui soufflait que l’arme la plus puiss ante dont elle disposait pour se protéger d’Yves ét ait la parole. Il ne pouvait pas la frapper par exemple, car elle aurait alors pu le répéter. C’était un mécanisme simple, qu’elle avait assimilé dès les premières années de sa scolarité : le problème n’était pas de respecter les règles mais de ne pas se faire prendre en train de les contourner. Il était somme toute parfaitement naturel d’avoir envie de tirer les cheveux de sa voisine, et il était donc permis de satisfaire ce besoin, à condit ion que l’autre ne soit pas en mesure de vous dénoncer. Le problème était que ce rouage social ne profitait pas aux animaux. Au contraire, leur incapacité à parler en faisait les exutoires par excellence de tous ceux dont le besoin de cruauté était resté inassouvi. Alma se représentait Minou face à son beau-père, sans personne pour les voir, et elle avait l’impressiond’êtreYves à ce moment-là. Elle imaginait avec une précision ext raordinaire les pensées qui traverseraient son crâne, sa conscience jouissive du silence auquel l’animal était astreint et les moyens qu’il envisagerait en conséquence pour lui faire du mal. Alma ouvrit les yeux et regarda le réveil posé sur sa table de nuit : il était minuit passé. Ses pensées revinrent se fixer sur l’épreuve du lendemain. Il y aurait d’abord l’interminable trajet en voiture jusqu’à la forêt – qu i la rendait presque toujours malade -puis l’éprouvante traversée des fourrés qui ceignaient la clairière. Et une fois arrivés là, Yves insisterait pour qu’elle s’approche du puits. Il le faisait presque toujours. La clairière était une sorte de terr ain vague en plein milieu de la forêt. On y avait commencé, puis abandonné, l a construction d’un vaste bâtiment dont la fonction demeurait inconnue car seuls les travaux touchant aux fondations avaient été menés à bien. Alma détestait cet endroit qui évoquait
pour elle un monde mort, un univers duquel toute vie avait été retirée mais qui conservait encore la f orme de l’esprit qui l’avait un temps habité, une carcasse dont la vue était aussi perturbante que l’aurait été celle d’un cadavre. Yves, au contraire, semblait adorer la clairière. Alma était persuadée qu’il créait délibérément les o ccasions de se rendre là-bas le plus souvent possible. Les détritus n’étaient qu’un prétexte. Alma sentait qu’en réalité, Yves était fasciné par cette chose qui la rebutait. Elle n’aurait su d ire de quoi il s’agissait avec exactitude, mais cet endroit possédait sa propre personnalité. Il était quelque chose de plus qu’un simple lieu ; il paraissait pouvoir désirer des choses et même être capable d’exercer sa volonté sur le monde pour les obtenir, tout comme une personne l’aurait fait . Alma avait éprouvé ce sentiment à maintes occasions en d’autres lieux, mais toujours de manière vague et diffuse : dans la salle de classe de son école, dans des centres commerciaux aux proportions inhumaines ou encore dans certains appartements de personnes à qui sa mère avait pu rendre visite, mais jamais avec la même intensité que dans la clairière. La chambre d’Alma était au dernier étage de la mais on. Elle pouvait voir le ciel que la pleine lune de cette fin d’été éclaircissait à travers la fenêtre sans rideau qui perçait le mur opposé à son lit. Minou poussa un no uveau soupir dans lequel passa cette fois-ci une nuance de regret car Alma avait interrompu sa caresse. L’instant d’aprè s, le chat avait sauté au bas du lit pour trottiner jusqu’à la fenêt re. Il la fixa pendant plusieurs secondes avant de se retourner vers sa maîtresse pour lui adresser un miaulement bref, mais impératif. Familière de ce rituel, Alma sortit de son lit et alla ouvrir la fenêtre le plus silencieusement possible. Il était déjà arrivé une fois que le manège nocturne de M inou réveillât Yves (qui dormait avec Violette à l’étage du dessous) et elle ne tenait pas à revivre la scène pénible qui s’en était suivie le lendemain, durant laquelle elle avait dû endurer un sermon humiliant de plus de deux heures, assorti d e la menace d’interdire une fois pour toutes à Minou l’accès de la maison. Dès que l’air nocturne pénétra dans la pièce, le chat sauta sur le rebord étroit de la fenêtre et se m it à humer la nuit avec des mines de gourmet. Alma retourna se coucher , le cœur plus léger. La douceur de la nuit faisait taire le grincement des inquiétudes, sa clarté chaude agissant comme un baume sur les plaies, encore peu profon des, que la peur avait infligées à sa jeune âme. Elle ferma les yeux et commença enfin à sentir son esprit prendre le chemin du sommeil. Les images et les sensations se superposèr ent de plus en vite et de plus en plus intensément, jusqu’au moment où elle s’endormit pour de bon.
***
À l’étage du dessous, Yves aussi avait du mal à trouver le sommeil. Dans le noir le plus complet, il demeurait les yeux grands ouverts sur l’obscurité, immobile et calme. Il avait commencé à avoir des insomnies une dizaine d’années plus tôt et savait qu’il n’y avait rien d’autre à faire qu’attendre. À côté de lui, Violette ronflait doucement . Dans les premiers temps de leur relation, il avait évoqué ce dérèglement de son sommeil et elle lui avait demandé pourquoi il ne se contentait pas de prendre des somnifères. Le souvenir de cette dis cussion fit naître un sourire sur les lèvres d’Yves . Des pilules pour dormir ! C’était bon pour les bonnes femmes et aussi pour tous les jeunes de cette génération de lopet tes qui ne savaient rien faire d’autre que téléphoner, envoyer des mails, et pleurnicher à longueur de journée sur leur ex istence ! Cela avait été l’occasion d’une bonne mise au point avec Viole tte. Yves n’avait pas pris un jour de congé maladie depuis qu’il travaillait ; il n’avait pas fichu les pieds chez un médecin depuis son service militaire et n’avait jamais avalé le moindre médicament. À bientôt soixante ans, Yves savait qu’il ne pouvait pas espérer échapper encore très longtemps à la terrible machinerie médicale, ce monstre qui – dans la folie égocentrique de son délire technique – n’épargnait pas plus les animaux et les enfants en bonne santé que les vieillards et les malades. Il savait qu’elle finirait par le rattraper pour lui faire payer le prix de son insubordination devant la maladie et la mort. Mais pour l’instant, son méta bolisme ne l’avait encore jamais trahi – à l’exception de ce repos que son corps refusait d’accorder à son esprit quand venait la nuit. Jamais le moindre rhume, jamais la plus bénigne infection, rien. Yves jugeait qu’il aurait été insensé de pre ndre le risque de rompre l’équilibre parfait de son organisme en ingé rant des substances fabriquées et vendues par des c rétins qui passaient la plus grande partie de leur existence le cul vissé sur une chaise. Les médecins ! Le mépris d’Yves pour cette corporation ne connaissait pas de limites. On survit parfois à la maladie, jamais aux médecins ! Il avait depuis longtemps adopté pour devise cette sentence (dont il ignorait l’auteur) et considérait que la santé, la bonne, la vraie santé, relevait davantage d’une juste disposition de l’âme que des soins que l’on pouvait donner à son corps. Un bon t ravail et des idées saines, voilà ce qui vous maintenait en vie ! De toute façon, il se contentait très bien de quelques heures de sommeil et ne ressentait jamais de fatigue au cours de la jour née. Demain, il ferait un autre voyage jusqu’à la clairière. La découverte de cet endroit, dont le mérite r evenait encore une fois à ce bon vieux Francis, avait éclairé l’existe nce d’Yves au cours des derniers mois à plus d’un t itre. D’abord, la clairière avait avantageusement remplacé la décharge. Rien à payer, et la satisfaction de profiter d’u ne chose dont les autres étaient privés. Sans compter qu’un chantier abandonné était une mine d’or pour celui qui savait se servir de ses yeux et de ses mains. Yves avait ramené de là-bas une énorme quantité de matériaux précieux, des bobines de fil de fer presque neuves, des planches en parfait état et enc ore mille autres objets qui lui serviraient forcément un jour. Mais ce qui lui plaisait le plus, c’était que lui ne ressentait pas l’effroi qui s’emparait de tous ceux qui découvraient ce lieu. Même Francis n’aimait pas beaucoup y aller, malgré ce qu’il disait, et quant à Violette et Alma, elles ne cherchaient même pas à dissimuler le malaise que leur inspirait la clairière.
Yves, lui, s’y sentait à sa place, dans son élément , et il s’enorgueillissait de cette forme particulière d’élection. Bien qu’il n’ait jamais osé l’avouer, Yves avait l’impression que la clairière l’avait choisi, qu’elle avait reconnu en lui un homme digne de confiance, apte à recevoir et à protéger les secrets et les présents qu’elle avait à offrir. C’est sur cette idée apaisante qu’il trouva enfin le sommeil. Dehors, de l’autre côté des volets de bois aveugles qui empêchaient la moindre parcelle de lumière de pénétrer dans la chambre, le jardinet entretenu avec soin profitait de l’assoupissement momentané de son maître pour re trouver un peu de sa dignité primitive et de sa liberté sauvage, le manteau d’ombres que la nuit jetait sur lui maquillant avec habilité, pour quelques heures volées à la réalité, ses buissons r achitiques, ses haies taillées si ridiculement court et droit, et ses arbres mutilés aux branches rabougries par la souffrance.