Une enquête de l’inspecteur Rosen - Ce qu’elle a vu

-

Français
262 pages
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Description

Quand un garçon de neuf ans est laissé pour mot dans une voiture en feu dans un quartier défavorisé de Peckham, l’inspecteur principal David Rosen y est appelé pour enquêter. Le jeune garçon a été gravement brûlé et il lutte à présent pour sa vie. Alors que Rosen et son équipe écument la scène de crime à la recherche de preuves médico-légales, ils découvrent quelque chose de terrifiant. Le graffiti d’un oeil à l’air sinistre, peint dans les moindres détails au-dessus du site de l’épave — et derrière lui, une série de marques mystérieuses gravées dans le mur. Les marques représenteraient-elles un code secret laissé par le meurtrier — un code qui serait la clé de l’enquête? Macy Conner, onze ans, est le seul témoin de l’incendie criminel. Macy est une enfant peu commune. Elle est très observatrice et s’exprime aisément. Mais plus Rosen analyse son témoignage, plus il commence à se poser des questions sur sa version des faits. Rapidement, Rosen commence à voir que Macy n’est pas la petite fille perdue si innocente qu’elle semble l’être. Des forces obscures oeuvrent parmi les enfants de la zone. L’inspecteur en chef Rosen doit lutter pour obtenir la vérité avant qu’une autre agression n’ait lieu… et qu’une autre âme soit prise.

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Date de parution 14 décembre 2015
Nombre de lectures 14
EAN13 9782897529505
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0120€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Copyright © 2014 Mark Roberts
Titre original anglais : What She Saw
Copyright © 2015 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée en accord avec Atlantic Books Ltd.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que
ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.

Éditeur : François Doucet
Traduction : Sophie Beaume (CPRL)
Révision linguistique : Féminin pluriel
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Catherine Vallée-Dumas
Conception de la couverture : Matthieu Fortin
Photo de la couverture : Voiture qui brûle : © SuperStock. Silhouette de la jeune fille : © Alamy.
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier 978-2-89752-948-2
ISBN PDF numérique 978-2-89752-949-9
ISBN ePub 978-2-89752-950-5
Première impression : 2015
Dépôt légal : 2015
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada

Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7
Téléphone : 450-929-0296
Télécopieur : 450-929-0220
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Canada : Éditions AdA Inc.
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Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99

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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et
Bibliothèque et Archives Canada

Roberts, Mark, 1961 juillet 11-
[What she saw. Français]
Ce qu’elle a vu
(Une enquête de l’inspecteur Rosen ; 2)
Traduction de : What she saw.
ISBN 978-2-89752-948-2
I. Beaume, Sophie, 1968- . II. Titre. III. Titre : What she saw. Français.

PR6118.O236W4214 2015 823’.92 C2015-941672-8
Conversion au format ePub par:
www.laburbain.comÀ ma fille, Eleanor.L’appel de ton amour m’est parfait réconfort :
Je me rirais d’être monarque au sceptre d’or.
Shakespeare​

PROLOGUE
21 H 22
acy Conner savait que ce n’était pas bien pour une jeune fille de marcher seule par uneM nuit sombre.
Comme elle atteignait le coin de son immeuble, le Claude House, elle vit de la lumière vaciller
sur la surface des vitres d’une voiture garée dans la rue et se sentit obligée de s’en approcher.
Une voiture brûlait sur la place Bannerman. À côté, deux individus, deux silhouettes,
s’éloignèrent rapidement des flammes pour aller dans sa direction.
« Si je peux les voir… » Elle tourna le coin et courut. « Ils m’ont vue. »
Elle courut aussi vite que possible, la panique montant en elle à chaque foulée. Elle pouvait
entendre l’écho de leurs pas alors qu’ils tournaient le coin derrière elle.
Macy allongea sa foulée, serrant plus fort le billet de dix livres qu’elle tenait dans sa main
moite. Mais les individus étaient comme la foudre, frappant plus près à chaque pas. Elle pouvait
les sentir.
Macy essaya de crier, mais sa voix resta captive.
Elle trébucha, ce qui ralentit sa cadence, mais se remit à courir.
Elle pouvait entendre leurs souffles saccadés portés par la brise.
Personne dans les environs. Juste elle. Une fille de dix ans, seule. Et eux.
Et maintenant, ils étaient juste derrière elle.
Elle pouvait sentir leur colère alors qu’ils la rattrapaient et l’odeur de l’essence quand ils se
rabattirent sur elle, formant une cage humaine.
Un derrière elle. Un en face, une menace massive et suintante.
Plus loin, sur la place Bannerman, elle entendit un enfant crier.
Elle leva les yeux vers un visage auréolé de noirceur. Sa capuche était relevée. Et, quand elle
se retourna, elle vit que l’autre individu était pareil.
Elle baissa les yeux vers ses pieds et se mit à trembler.
Sur la place Bannerman, il y eut une explosion.
Deux mains plongèrent sur ses épaules, chaque doigt s’enfonçant en elle, jouissant de sa
douleur.
Un murmure à son oreille, un souffle aigre qui s’infiltrait en elle.
— Pensais-tu vraiment que tu pourrais nous distancer, petite salope ?
PREMIER JOUR
28 avril


1
22 H 19
eux endroits. En même temps. Un choix impossible.
Comme l’inspecteur principal David Rosen courait vers l’entrée éclairée de l’hôpitalD
Lewisham, il vit son reflet dans la surface sombre des portes en verre. Fin quarantaine, trapu,
les yeux foncés et les cheveux noirs épais plaqués sur la tête par la pluie, il aurait aimé être
aussi en forme et mince que dans la vingtaine. Il aurait alors pu courir plus vite depuis la voiture.
Son reflet disparut quand la porte automatique s’ouvrit et qu’il se retrouva à l’intérieur, à la
recherche du panneau indiquant les urgences. L’ambulancier à qui il avait parlé au téléphone
avait dit que Thomas Glass souffrait de brûlures sévères, mais qu’il était encore conscient et
qu’on pouvait lui parler.
Le gamin était un témoin oculaire. La vérité brute était que son témoignage était crucial. Voilà
pourquoi Rosen, responsable de l’équipe d’enquête pour meurtre, était là et pas sur les lieux du
crime place Bannerman.
— David !
Rosen dévia le regard au son de la voix qu’il reconnut comme étant celle de la
sergentedétective Carol Bellwood.
— Par ici ! cria-t-elle.
Rosen rattrapa son adjointe dans un couloir sans fenêtres, éclairé par des néons
fluorescents. La sergente-détective Bellwood, une grande femme noire aux cheveux tressés
retenus fermement dans un ruban à l’arrière de sa tête, marcha devant lui.
Rosen remarqua que Bellwood portait un t-shirt taché de sueur, des pantalons de jogging
sous son imperméable et des chaussures de sport. Elle s’entraînait dans la salle de sport quand
il avait ordonné que tout le monde soit en service.
— Ses parents sont-ils ici ? demanda Rosen.
Il redoutait ce qui les attendait et était rempli de tristesse et de peur pour eux. Leur vie
comme parents était irrémédiablement et horriblement changée.
— Pas encore.
Rosen et Bellwood échangèrent un regard de reconnaissance. Dans un cauchemar bien réel,
leur travail consistait à orchestrer l’ordre à partir du chaos le plus rapidement possible.
— Tu veux que j’aille sur la scène de crime maintenant que tu es arrivé ? demanda Bellwood,
aussi directe et efficace que toujours.
— Gold et Corrigan sont déjà là. Feldman les dirige.
Elle hocha la tête. Bien. Les trois principaux membres de l’équipe de Rosen.
Rosen se sentit manquer de souffle. Sa poitrine l’oppressait. Vingt-trois minutes plus tôt, il
était chez lui dans sa cuisine, à Islington, à donner le biberon à son fils qui résistait au sommeil ;
maintenant, il se précipitait vers Thomas Glass, âgé de neuf ans, disparu de son domicile depuis
huit jours.
— Quelles sont les nouvelles de la place Bannerman ? demanda Bellwood.
Rosen pensa entendre des pas derrière eux, mais quand il regarda par-dessus son épaule, il
n’y avait personne. Sa voix baissa d’un cran.
— Corrigan travaille avec la police scientifique. Stevie Jensen est dans la voiture de Gold ;Gold lui parle.
Corrigan était excellent pour trouver et gérer les preuves ; Gold, très sociable, prenait soin du
témoin.
— Stevie Jensen ? demanda Bellwood.
— L’adolescent qui a appelé les ambulanciers. Le Prof orchestre le reste des troupes.
Bellwood avait surnommé le sergent-détective Feldman « le Prof » en raison de sa capacité à
se concentrer pendant des heures et à utiliser sa mémoire photographique pour conserver les
informations. Le surnom lui était resté et Feldman l’aimait.
À l’unité des soins intensifs, ils rencontrèrent une infirmière, une blonde costaude en uniforme
vert bouteille du système de santé. Pour Rosen, elle ressemblait à un videur à la porte d’une
discothèque de second ordre.
— Je suis l’inspecteur principal Rosen et voici la sergente-détective Carol Bellwood. Nous
sommes ici…
— Vous êtes ici pour Thomas Glass ? l’interrompit l’infirmière, dont le badge d’identification
indiquait Stephanie Jones, et dont la photo dévoilait combien le temps ne lui avait pas fait de
cadeaux.
— Est-il encore capable de parler ? demanda Rosen.
— Il a des bandages sur tout le corps et il est sous sédation lourde.
— Stephanie, dit doucement Bellwood, et l’infirmière se retourna pour regarder dans sa
direction. Est-ce que Thomas a dit quelque chose quand il a été transporté dans l’unité ?
— Non. Il était sous respiration artificielle.
Rosen vit les épaules de Bellwood s’affaisser et sentit le poids mort de sa déception.
— Puis-je le voir ? demanda Rosen. S’il vous plaît.
Elle le regarda fixement.
— Vous pouvez le voir à travers la cloison de verre. Suivez-moi.
Ils arrivèrent à une fenêtre dans l’unité de réanimation.
Le garçon disparu était allongé sur le lit, sous respirateur et bandé. De chaque côté de lui,
une infirmière et un médecin discutaient calmement, mais ils étaient visiblement concentrés.
Rosen prit une profonde respiration pour se donner du courage.
— Stephanie, les ambulanciers vous ont-ils dit ce qui s’est passé quand ils sont arrivés sur la
place Bannerman ?
— C’était le scénario classique d’ATLS, répondit-elle.
— Le scénario ATLS ? demanda Bellwood.
— Soins avancés de réanimation des polytraumatisés. Ils ont vérifié ses voies respiratoires, à
vif. Ils l’ont mis sur une planche dorsale, dans l’ambulance, et l’ont placé sous respirateur
artificiel. Ils lui ont enlevé ce qui restait de ses vêtements et ont vu qu’il avait soixante pour cent
de brûlures au troisième degré. L’équilibre des fluides du garçon était bouleversé, alors ils l’ont
hydraté avec une perfusion dans son bras gauche et l’ont enveloppé dans du film autocollant
pour l’empêcher de glisser vers la mort. Ensuite, ils lui ont donné de la morphine et l’ont conduit
ici. Il a trente pour cent de chances de survie. Ce n’est pas bon.
Rosen, de plus en plus affligé, regarda à travers la vitre. Il y avait de bonnes chances que la
mère et le père de Thomas soient sur le point de faire face à la peur la plus profonde de tous les
parents. Et c’était une crainte que Rosen connaissait personnellement. Le souvenir de la mort
subite de sa fille, huit ans plus tôt, se ravivait à la vue du jeune garçon. Pendant un instant, il
resta figé par la terreur, la douleur et la perte dévastatrice. Son esprit se tourna vers sa femme
Sarah, pendant cette terrible nuit, et l’image indélébile dans son esprit, l’expression dans sesyeux, alors qu’elle tenait Hannah dans ses bras, le moment où elle avait dit : « Elle est morte. »
Rosen se força à revenir dans le présent.
— OK, Carol. Nous devons vite aller place Bannerman. Il faut que je me mette à jour
personnellement avec ce gamin, Stevie.
Rosen se tourna vers l’infirmière, une autre idée en tête.
— Dites à votre chef de la sécurité que je mets un garde armé à la porte ici.
Le téléphone de Bellwood était sorti et elle composa un numéro abrégé.
— Je m’occupe du CO19, David.
— Le CO19 ? demanda l’infirmière.
— Le Service central du contrôle des armes à feu, expliqua Bellwood.
— Et nous voulons toutes vos images de vidéosurveillance, intérieures et extérieures, le
transport de Thomas dans cet hôpital… Tout ce que vous avez, insista Rosen.
— Un garde armé ? demanda l’infirmière.
— Celui qui a fait ça veut sa mort. Ils l’ont gardé plus d’une semaine. Si vous lui aviez fait ça,
le voudriez-vous vivant et capable de parler ?
2
22 H 32
u volant de sa BMW, avant de mettre le moteur en route, Rosen fit un appel sur sonA iPhone. MAISON.
Après la troisième sonnerie, il entendit la voix de son épouse Sarah, fatiguée mais détendue.
— Salut, David. Ça va ?
Il s’efforça de parler.
— Eh bien…
— David ?
Sa voix était teintée d’inquiétude.
— Comment va Joe, demanda-t-il. Il va bien ?
— Il va bien, le rassura-t-elle. Il dort à poings fermés dans son lit.
— Va vérifier qu’il va bien pour moi, s’il te plaît.
— D’accord.
Il entendit ses pas. Elle montait l’escalier.
— Thomas Glass ? demanda-t-elle.
— Ça augure mal.
Rosen se demanda si les parents de Thomas étaient arrivés, s’ils avaient vu leur fils.
Il reconnut le grincement familier de la porte de la chambre de Joe qui s’ouvrait.
— Je suis dans sa chambre. La veilleuse est allumée. Il fronce son nez, comme quand il est
content. Je baisse le téléphone.
Rosen écouta le bruit de la respiration de son fils et sentit le poids mort de l’anxiété le quitter.
— Ça va, maintenant, David ?
— Merci, Sarah. Je suis désolé…
— J’ose à peine imaginer ce que tu as vu ce soir. Je me sentirais exactement pareille si
j’étais à ta place.
Il tourna la clé de contact. Maintenant que son anxiété parentale était calmée, le temps
redevenait son principal tourment.
— Allez, chéri, dit Sarah. Fonce !
Elle raccrocha et, quelques secondes plus tard, Rosen était en quatrième vitesse à cent
kilomètres à l’heure.
3
22 H 47
uand Rosen arriva place Bannerman, il photographia la scène de crime détrempée dansQ son esprit. Les agents, en civil et en uniforme, étaient plus nombreux que la poignée de
badauds curieux qui traînaient près du ruban de scène de crime.
Chaque étage du Claude House, l’immeuble donnant sur la place, était allumé, et Rosen se
rappela à quel point la tour d’habitation où il avait grandi à Walthamstow pouvait être sombre par
une nuit humide.
Gold — un grand Gallois corpulent, ancien joueur de rugby avec la tête rasée et les yeux
bleus perçants — leva une main en guise de salut et fit un geste vers sa voiture banalisée. S’il
était aussi imposant qu’il en avait l’air, il n’en était pas moins charmant.
Rosen, qui le rejoignit, regarda l’adolescent bouger à l’arrière de la voiture de Gold en signe
d’inconfort.
— Stevie Jensen.
La voix mélodieuse de Gold semblait menacer d’éclater en chanson à chaque syllabe.
— Que se passe-t-il avec lui ?
— C’est un héros local. Deux témoins distincts de l’immeuble se sont avancés pour le
défendre alors qu’ils pensaient que nous l’arrêtions comme suspect. Il a sauvé Thomas Glass
de ça.
Il fit un signe de tête en direction d’une Renault Mégane carbonisée.
Alors que Gold ouvrait la portière arrière de sa voiture, Rosen crut entendre la chemise et le
pantalon bien ajustés de Gold craquer sous la densité de son corps.
Rosen adressa un bref sourire bienveillant à l’enfant tout en se glissant sur le siège arrière à
côté de lui.
— Je suis l’inspecteur principal Rosen.
Il ferma la porte pendant que Gold occupait le siège du conducteur juste en face du garçon.
Stevie était beau. Les cheveux qui dépassaient à l’arrière de sa casquette de baseball étaient
blond platine. De fins bandages recouvraient ses deux mains. Il était pâle et nerveux, comme si
tout ce qu’il voulait, c’était aller dans un endroit tranquille et pleurer jusqu’à s’endormir. Une
odeur d’essence et de fumée planait autour de lui.
— Je te remercie pour ce que tu as fait ce soir, dit Rosen, doucement. Tes mains, ça va ?
Comment sont tes brûlures ?
— Je veux juste rentrer chez moi, maintenant. Je peux ? S’il vous plaît.
— Nous n’allons pas te garder plus longtemps.
— Il a pris mon téléphone, dit Stevie en montrant Gold. Je peux le récupérer ?
— Ça vient de moi, Stevie. Je ne pouvais pas être ici parce que j’étais à l’hôpital où se trouve
le jeune garçon. J’ai donc ordonné qu’on prenne tous les téléphones et je vais te dire pourquoi.
Rosen leva le bras et ouvrit la lumière intérieure de la voiture pour pouvoir regarder le garçon
dans les yeux et avoir une chance d’établir un lien. Sa première impression sur Stevie était
claire. Il faisait partie de la majorité mésestimée du sud de Londres, un gamin bien, tout
simplement.
— Tout d’abord, dit Rosen, je ne sais pas ce qui va arriver à Thomas, mais je sais qu’il esttoujours en vie et que c’est grâce à toi. Tu lui as donné une chance.
Il s’arrêta et regarda au loin, laissant le silence opérer. À l’extérieur, l’attention de la
sergentedétective Bellwood était rivée sur quelque chose à droite de la Mégane carbonisée, et la
curiosité de Rosen fut piquée. Elle regardait un muret et la lumière de sa lampe de poche
révélait un œil peint sur les briques. Il regarda de nouveau Stevie.
— D’accord, dit Stevie nerveusement en faisant un signe vers le crâne rasé de Gold. Mais
pourquoi garderait-il mon téléphone ?
Rosen resta silencieux jusqu’à ce que Stevie le regarde directement dans les yeux.
— Tu es un témoin sur une scène de crime grave. Tu pourrais être la clé pour attraper celui
qui a fait ça. Tu restes assis dans la voiture, à attendre, à envoyer des textos, à parler, tu
transmets des informations à l’extérieur, et en moins d’une heure, tout est sur Facebook, et
celui qui a fait ça sait ce que tu sais. Alors que nous préfèrerions le garder pour nous.
— Je n’avais pas vu ça comme ça.
Rosen le laissa assimiler la portée de l’affaire.
— Ma mère, dit Stevie. Elle est du genre inquiète. Elle va s’arracher les cheveux.
Gold tourna la tête et regarda Stevie.
— Sache que j’ai appelé ta mère et que je lui ai dit que tout allait bien.
Stevie regarda tristement le Claude House, et Rosen posa doucement une main sur la
manche du garçon. Voyant son regard implorant quand Stevie se tourna vers lui de nouveau,
Rosen sut qu’il ferait mieux de lui parler dans sa zone de confort.
— Je dois te parler, Stevie. Que dirais-tu que nous le fassions dans ton appartement, avec ta
mère ?
— Oh oui, s’il vous plaît, monsieur Rosen, dit le garçon sans hésitation.
— Gold, dit Rosen.
Gold tourna la tête.
— Oui, patron ?
— Redonne son téléphone à Stevie. Nous allons faire un saut chez lui.
4
22 H 51
a porte de l’appartement du rez-de-chaussée de Stevie s’ouvrit dès que le garçon sonna.L Sa mère, le souffle coupé, le regarda de haut en bas, et jeta ses bras autour de lui.
Il se tortilla sous son étreinte et protesta doucement :
— Maman, il y a un flic derrière moi.
Rosen réprima le sourire sur son visage pour revêtir un air impassible comme il croisait le
regard de la femme. Visiblement sans aucun maquillage, c’était une petite femme aux cheveux
noirs teints et aux yeux verts tristes qui semblaient trop grands pour son visage mince et ovale.
Elle rappelait beaucoup sa propre mère à Rosen.
— Vous pouvez être fière de votre fils, madame Jensen.
Elle opina. Bien sûr qu’elle était fière de lui. Elle le laissa s’échapper de ses bras et regarda
avec une certaine horreur ses mains bandées.
— Oh, mon Dieu !
— Je vais bien, maman.
Rosen sentit l’intensité de la gêne de Stevie et intervint.
— Pouvons-nous tous rentrer, madame Jensen ?
— Je vais aux toilettes, dit Stevie, qui se dirigea vers la salle de bain.
Sa mère alla dans la cuisine pour allumer la bouilloire, laissant Rosen seul dans le petit salon
à l’avant de l’appartement. Il regarda les murs et saisit la dynamique de la famille. Il y avait des
photos encadrées de Stevie à toutes les étapes de sa vie, et sur la plupart d’entre elles, il était
vêtu d’un ensemble de course à pied. Stevie, âgé de neuf ans, tenant une médaille d’or lors
d’une épreuve sur piste ; Stevie, âgé de treize ans, le premier à franchir la ligne… Sur la
cheminée, il y avait des trophées plaqués or, et sur la petite table près de la fenêtre, des livres
de chimie et de biologie pour le Brevet des collèges étaient empilés à côté de fiches de révision
vierges et d’un ensemble de papeterie.
La porte s’ouvrit et Rosen se tourna tandis que la mère de Stevie revenait dans la pièce.
Rosen tendit la main et dit :
— Je suis l’inspecteur principal David Rosen.
Comme ils se serraient la main, celle de la mère de Stevie parut petite et fragile dans la
sienne.
— Marie Jensen, répondit-elle. Des voisins m’ont dit qu’il a transporté cet enfant loin de la
voiture en feu.
— Oui, dit Rosen. C’était un acte courageux et altruiste.
En arrière-plan, l’eau dans la bouilloire commençait à bouillir et le garçon tira la chasse d’eau.
— Son père est mort dans un accident de la circulation quand il avait cinq ans. Je crois qu’il a
dû penser à son père quand il a vu l’enfant. C’est un garçon très sensible, mon Stevie.
Stevie avança dans la pièce, les yeux rougis par les larmes qu’il avait versées dans l’intimité
de la salle de bain. Rosen détourna les yeux et montra un petit canapé.
— Tu veux t’asseoir, Stevie ?
Sa mère quitta la pièce.
— Je vais chercher du thé.Rosen, assis sur un fauteuil à côté de Stevie, dit :
— Je suis vraiment impressionné par tes trophées en athlétisme.
Stevie le regarda dans les yeux, soudain animé, distrait du traumatisme de ces dernières
heures.
— C’est ce que je veux faire. Mon entraîneur dit que je pourrais participer aux championnats
nationaux.
Le garçon grimaça soudain et étira ses doigts, dissipant le frisson de douleur dans ses
paumes. Le son d’une sirène s’éleva et descendit au loin.
— Brevet des collèges le mois prochain ? intervint Rosen en faisant un signe de tête vers la
fenêtre et la table pleine de livres.
— Ouais. Je travaille comme un damné.
— Que veux-tu faire, Stevie ?
— Aller à l’université et réussir. Que ma mère soit fière de moi. Prendre soin d’elle, comme.
— Tu cherches à joindre la police, alors ?
— Pas du tout ! s’exclama Stevie en riant brièvement.
— C’est dommage, dit Rosen. Pour nous.
Stevie interrogea Rosen du regard quand il sortit son téléphone.
— Ça te va si j’enregistre notre conversation ?
— Pas de problème.
Rosen appuya sur « Enregistrer » et Stevie regarda dans le vide, comme s’il revivait ses
souvenirs.
— Dis-moi simplement ce qui est arrivé. Tout, d’accord ?
Rosen se cala dans son siège, feignant d’être détendu pour une causerie informelle.
— J’étais assis à cette table et, évidemment, j’étais en train de réviser comme un fou la
chimie pour le Brevet des collèges. J’ai regardé par la fenêtre. Il y avait une voiture en feu sur la
place. Alors, je suis sorti. Là, la portière s’est ouverte et… C’était un enfant et tout ce que j’ai
pensé, c’est : « Bon sang, cette voiture va exploser. Je dois l’aider. » Quand je suis arrivé à lui,
il rampait dans une grande flaque d’eau sur le sol. L’odeur de l’essence et des brûlures, c’était,
comme, infect. Mais je l’ai attrapé par le manteau et le pantalon. Il criait, pleurait… Je ne
pouvais pas le regarder. Et puis, boum ! La voiture a explosé, mais là, on était, comme, sauvés
et je l’ai allongé sur le sol. C’est là que je l’ai entendu dire ça.
— Qu’a-t-il dit, Stevie ?
— Il a dit : « Ils vont le refaire ! »
Rosen soutint le regard du garçon.
— Il a dit « ils vont » ? Il a vraiment dit « ils vont » ?
— Vraiment. Ils vont. Pas il va. Ils vont, vraiment ils vont.
— Tu en es sûr à cent pour cent ?
— J’étais sur l’adrénaline. Pendant une seconde ou deux, mes sens étaient tous, comme,
super éveillés. J’aurais pu entendre un éternuement de puces dans la rue Oxford.
— A-t-il dit autre chose ?
— Non. Mais j’ai quelque chose à vous montrer.
Stevie regarda nerveusement la porte, puis il sortit son téléphone et montra l’espace à côté
de lui sur le canapé.
Comme Rosen le rejoignait, la mère de Stevie entra dans la pièce avec deux thés. Stevie mit
fin au défilement sur son téléphone.
— Je suis désolé, maman. Pas maintenant. S’il te plaît. D’accord ?Elle partit sans un mot.
— Je ne veux pas que ma mère voie ça. C’est trop… bouleversant. Dès que j’ai appelé
l’ambulance, j’ai fait ça sur mon téléphone. Vous êtes prêt ?
Rosen hocha la tête.
— Je suis prêt, Stevie.
Stevie appuya sur « Jouer ».
Sur l’écran en face de lui, Rosen vit Thomas Glass sur le trottoir de la place Bannerman. Son
corps humide dégageait de la vapeur et se secouait, son visage tel un masque carbonisé.
Rosen sentit quelque chose accrocher son cuir chevelu, quelque chose de pointu et
métallique, alors que son esprit lui montrait pendant un instant le moment où il avait vu sa
première victime de meurtre, une jeune femme avec la tête presque complètement sectionnée.
Rosen serra les poings le long de son corps, puis se concentra de nouveau sur l’écran.
— Je lui ai posé des questions. Je voulais obtenir toutes les preuves possibles.
— Bonne idée, Stevie.
Stevie avait fait un zoom sur le visage de Thomas. Sa voix était clairement audible :
— Peux-tu m’entendre ? Opine si tu peux, OK ?
Thomas avait hoché la tête, le réverbère à sodium dévoilant son visage carbonisé. Il n’avait
plus de paupières, juste le blanc des yeux rougi, à vif, l’un noirci au centre.
— Tu t’appelles Thomas Glass ?
Le garçon hocha la tête.
— Tu as été enlevé ?
Une pause, puis Thomas acquiesça de nouveau.
— Sais-tu qui t’a enlevé ?
Cette fois, le garçon avait hoché la tête comme s’il voulait crier « Oui ! ».
— C’est une femme qui t’a enlevé ?
Il secoua lentement la tête.
— Un homme t’a enlevé ?
Le son d’une sirène qui se rapprochait, une ambulance, devint de plus en plus fort.
— C’était un homme ? persista Stevie.
Affligé, Thomas acquiesça de nouveau. Puis il commença à crier et la vidéo s’arrêta.
— Je ne pouvais pas en supporter plus. J’ai dû tourner le dos, dit Stevie. Je me sens nul, de
m’être, comme, détourné de lui.
— Tu ne dois pas. Tu as été brillant.
Stevie regarda Rosen, incertain.
— Je le pense, Stevie. Tu as été courageux et tu as fait preuve spontanément de présence
d’esprit. Ta mère a toutes les raisons d’être fière de toi.
Stevie hocha la tête, digérant les paroles de Rosen.
— Envoie-moi la vidéo sur mon téléphone, Stevie.
Rosen lui donna son numéro et, après quelques secondes, il reçut la séquence sur son
iPhone.
— Vous voulez que je la supprime, monsieur Rosen ?
Lorsque Rosen vit que le film était bien arrivé sur son téléphone, il dit :
— Oui, s’il te plaît. Quand tu es arrivé sur la place, tu n’as vu personne près de la voiture, ou
s’éloigner de la voiture en courant ?
— Pas âme qui vive. Je suis rentré d’une course aux environs de dix-neuf heures, la Renault
n’était pas encore là. À vingt heures trente, je révisais, et toujours pas de voiture. Environ uneheure plus tard, elle était là. En feu.
— Autre chose, Stevie ? demanda Rosen avec douceur.
Stevie secoua la tête et Rosen savait que, s’il avait parlé, le garçon aurait fondu en larmes.
Rapidement, Stevie se leva et quitta la pièce.
Sa mère revint avec le thé.
— J’ai un fils, madame Jensen, un bébé. J’espère qu’il deviendra aussi bien que votre
garçon, dit Rosen.
Elle rayonnait de fierté.
— Je vous remercie, monsieur Rosen.
— Je suis désolé. Je ne peux pas rester pour le thé.
Rosen sourit et partit à la hâte.
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23 H 01
lace Bannerman, l’épave brûlée de la Renault Mégane s’élevait dans les airs, hissée par unP treuil attaché à l’arrière d’une grande camionnette Ford. Elle allait partir pour un examen
scientifique au garage de la rue Clerkwell. Rosen pensait qu’elle pouvait encore apporter des
preuves utiles.
Bellwood fixait le muret près duquel la voiture avait brûlé.
Rosen s’approcha d’elle, là où son champ de vision était réduit, et demanda :
— C’est quoi, Carol ?
— Je ne sais pas.
Elle pointa sa lampe de poche sur le mur. Le faisceau révéla un graffiti qui, à première vue,
ressemblait à ceux qu’on retrouvait à la station de métro du Docklands Light Railway pas loin.
Rosen s’accroupit pour avoir une meilleure vue. C’était l’œil peint qu’il avait entrevu depuis
l’arrière de la voiture de Gold. Le muret sur lequel l’œil avait été peint était tout ce qui restait
d’un parterre de fleurs des années 1960. La qualité de l’œuvre était impressionnante.
Il la décomposa selon ses éléments. Le contour ovale, le haut et le bas, était une bande
épaisse de noir. À l’intérieur du contour, le blanc de l’œil était tacheté de petits points sombres
qui créaient des touches de gris dans le blanc, un effet d’ombre qui suggérait le passage de la
lumière et faisait paraître l’œil vivant.
— Alors ? dit Bellwood.
Rosen leva les yeux vers elle.
— Pour m o i, c’est bien fait, dit-il. Mais c’est toi la mordue de l’art. Qu’en penses-tu, t o i ?
Quand elle n’était pas en service, Bellwood passait beaucoup de temps dans les galeries de
Londres, et avait des opinions bien arrêtées qui étaient ciblées et bien informées. Rosen profitait
de sa passion.
— L’art du graffiti, dit-elle. Ça m’a saisie quand je suis passée à côté.
Il reporta son attention vers l’œil et écouta.
— C’est plein d’ombres. Et elles sont bien exécutées. On retrouve ce genre de détails, ce
genre de jeux de lumière, dans le travail des artistes de talent. Ce n’est pas seulement l’œuvre
d’un gamin morveux à la recherche de quinze minutes de gloire dans le quartier. Ce travail
montre une compréhension de la technique et de la perspective.
Rosen compta. De l’iris au contour ovale, il y avait quinze lignes qui créaient l’effet des rayons
d’une roue, étroites à la pupille et s’épaississant tandis qu’elles progressaient vers le contour.
Elle avait raison. Dans chaque ligne, la perspective était parfaite.
Rosen entendit Bellwood frissonner en inspirant et il se demanda si c’était en raison de la nuit
froide et de ses vêtements de sport humides, ou de l’image sur le mur. Elle se pencha à côté de
lui et resserra le col de son manteau autour de sa gorge.
— Regarde le centre du blanc. Il y a un cercle parfait, la pupille avec un soupçon de blanc au
centre, la suggestion de la lumière prisonnière des ombres éphémères.
Rosen sortit son iPhone de sa poche et commença à prendre des clichés de l’œil. En dépit de
son aversion enracinée pour quoi que ce soit de lié à des graffitis, il dit :
— Tu as raison, Carol, c’est un travail de qualité.— Ça va être un sacré boulot avec les habitants du coin, dit Bellwood. J’ai entendu dire qu’il y
avait plus d’une centaine de personnes près du ruban à un moment donné, et personne n’a vu
la voiture arriver sur la place, personne n’a vu le conducteur sortir du véhicule, personne n’a vu
la voiture se faire incendier. Par contre, plusieurs ont vu la voiture brûler, les mêmes qui ont vu
Stevie porter Thomas en sécurité.
Rosen regarda le Claude House et fit un calcul rapide.
— Il doit y avoir plus d’une centaine de témoins potentiels là-dedans. À huit heures du matin,
nous commencerons le porte-à-porte.
— David !
Le son d’un accent de Liverpool sans fioritures attira l’attention de Rosen vers le
sergentdétective Corrigan, qui approchait rapidement.
— Que se passe-t-il ?
Corrigan, le roc au cœur de l’équipe d’enquête pour meurtre de Rosen, était agité. Châtain, le
visage austère, preuve de ses violents affrontements, il s’arrêta devant Rosen avec l’air de
vouloir tuer.
— Putains de mauvaises nouvelles. Vérifie ça, David.
Corrigan montra un mur derrière lui, un mur qui donnait sur la scène de crime.
— Prémédité. Les bâtards. Voilà ce qui se passe.
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ne longue colonne de vapeur s’échappait des narines de Corrigan. Il se calma lentement,U mais était encore livide. Rosen saisit la source de la colère de son fidèle collègue et
partagea immédiatement sa frustration.
Sur le mur à l’arrière d’un entrepôt se trouvait une petite cage métallique rectangulaire. À
l’intérieur, une caméra de surveillance était braquée directement sur la place Bannerman. La
cage et la caméra étaient saccagées. Rosen sentit son cœur s’emballer.
— Je viens de téléphoner au centre de contrôle de vidéosurveillance, dit Corrigan, avec
aigreur. La caméra a été vandalisée cet après-midi. Le moment était bien choisi, hein, David ?
En son for intérieur, Rosen sourit un court instant. Il ne manquait jamais de s’étonner ou de
s’amuser du fait que Corrigan, un policier avec vingt ans d’expérience de terrain dans les rues
les plus sombres de Liverpool et de Londres, continuait à être si touché par les affaires
criminelles. Autant Bellwood était calme, autant Corrigan était passionné ; c’était une bonne
combinaison.
— Tu as raison, dit Rosen tout en haussant les épaules en signe de compréhension envers
Corrigan. Ce n’est pas un hasard. Jette un œil là-dessus.
Rosen conduisit Corrigan vers l’œil peint et alluma sa lampe.
— Nous allons devoir demander Tracey Leung de l’Unité des bandes de rue en renfort, dit
Rosen.
— Pourquoi ? demanda Bellwood.
— Ouais, dit Corrigan. Pourquoi ?
— Elle connaît la rue. Les caméras de vidéosurveillance vandalisée. Les graffitis. Nous
devons savoir qui aurait pu peindre ce chef-d’œuvre à la bombe, dit Rosen. Je vais l’appeler tout
de suite.
Rosen sortit son téléphone, voyant à l’expression de Bellwood que son esprit s’emballait.
— Tracey Leung ? insista Bellwood.
Rosen la trouva dans les numéros abrégés.
— J’ai entendu dire qu’elle s’est fait tatouer le bras pendant une opération sous couverture,
dit Corrigan.
— Ouais, j’en ai entendu parler, répondit Bellwood. Je crois que ce sont des histoires.
Rosen écoutait la messagerie vocale de Tracey Leung.
— Vous avez joint Tracey Leung. Laissez un message. Je vous rappelle.
Après le bip, il dit :
— Tracey, c’est David Rosen. Appelez-moi dès que vous prendrez ce message. J’ai besoin
de votre aide.
Rosen observa Corrigan et Bellwood examiner l’œil comme un couple dans une galerie.
— Ça craint vraiment et je n’aime pas ça, dit Corrigan alors qu’il se retournait vers la caméra
de surveillance saccagée.
— Comme tu dis, ça craint vraiment, répondit Bellwood. Mais tout de même, c’est très bien
fait.
DEUXIÈME JOUR
29 avril


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endant un instant, Rosen resta à la fenêtre à observer la scène dans l’unité de réanimation.P John et Emily Glass étaient assis côte à côte, dos à la porte. Ils regardaient leur fils, dont le
corps était couvert de bandages, tout en prenant conscience de l’horrible réalité.
De l’autre côté du lit, un homme de grande taille aux cheveux gris et aux allures nobles leur
parlait. Emily s’effondra en larmes. Rosen pensa reculer, mais il se rappela les paroles que
Thomas avait dites à Stevie Jensen : « Ils vont le refaire. » Et il connaissait son ravisseur.
Les parents formaient un beau couple, élégant et nanti. Rosen savait que leur entreprise était
un succès : les Fonds Glass prêtaient de l’argent aux gens qui voyaient leurs annonces pendant
les pauses publicitaires à la télévision le jour.
En l’absence de demande de rançon et vu la récente tournure des événements place
Bannerman, le mobile financier de l’enlèvement était tombé à l’eau.
John Glass jeta un œil par-dessus son épaule et son regard rencontra celui de Rosen. La
tempête d’émotions contradictoires sur son visage se condensa en une hostilité marquée, et
Rosen sut qu’il était la cause de cette réaction. La relation entre l’enquêteur expérimenté et le
père de l’enfant disparu — maintenant victime — avait été mauvaise dès le départ, et au fur et à
mesure que les jours avaient passé pendant la disparition de Thomas, la conviction de John
Glass que Rosen était personnellement responsable s’était plus fermement enracinée dans son
esprit.
Glass articula quelque chose et détourna son visage.
Rosen fit un signe de tête à l’agent du CO19 à l’air austère en poste devant la porte, son
Heckler & Koch dans ses deux mains positionné en diagonale sur son torse protégé par un gilet
pare-balles.
Comme l’homme de grande taille sortait de l’unité de réanimation, Rosen prit connaissance
de son nom sur son badge. Monsieur Campbell, chirurgien plastique.
Il ferma la porte et demanda à Rosen :
— Qui êtes-vous ?
Sa voix faisait penser à celle d’un vieux lecteur de nouvelles télévisées.
Rosen montra son insigne à monsieur Campbell et s’enquit d’un deuxième avis.
— Comment pensez-vous qu’il va s’en sortir, monsieur Campbell ?
— Les chances sont contre lui. L’évaluation initiale était erronée. Son corps a été brûlé à
soixante-dix pour cent. Il a vingt pour cent de chance de survivre. C’est ce que je viens de dire à
ses parents.
Le spécialiste le salua d’un signe de tête et s’en alla.
Emily Glass avait la tête posée sur ses genoux, les mains entrelacées à l’arrière de son
crâne. Son mari posa une main sur son épaule. Elle leva la main et rejeta brusquement la
sienne.
« La réaction d’un couple marié malheureux en ménage au cœur d’une crise », se dit Rosen.
Il frappa à la porte et John Glass se leva.
Alors que Glass quittait le chevet de son fils, Rosen se rappela comment, après que Thomas
eut été absent de la maison depuis deux jours, l’affaire d’un enfant disparu s’était transforméeen une enquête potentiellement pour meurtre, et qu’il en avait hérité.
Glass ferma la porte et regarda Rosen dans les yeux.
— Heureux, maintenant ?
— Que voulez-vous dire, monsieur Glass ?
— Au moins, il a été retrouvé. Ça fait progresser votre enquête, n’est-ce pas ?
— Non, monsieur Glass. Au moment présent, je ressens beaucoup de choses, mais me
sentir heureux n’en fait certainement pas partie.
— Le responsable, c’est vous, inspecteur principal Rosen ?
Il prononça son nom et son grade comme une obscénité.
— Vous savez, je suis responsable de plus d’un millier de personnes et quand je donne un
ordre, cet ordre est suivi ; quand j’émets une instruction, elle est suivie et les résultats se
produisent rapidement. Donc, soit vous n’avez pas donné les bons ordres à la poignée de flics
de votre équipe, ce qui fait de vous un incompétent, soit les personnes en dessous de vous ne
sont pas à votre écoute ou ne sont pas capables de faire leur travail…
— Monsieur Glass !
— Je n’ai pas fini. Le résultat final étant…
Glass montra son fils du doigt.
— Et je vous blâme pour ça.
Rosen attendit, regardant Glass respirer difficilement.
— Les forces du marché ne s’appliquent pas aux enquêtes criminelles, répondit Rosen.
J’aimerais bien, mais je ne peux pas maîtriser la nature…
— Humaine. Oui, je sais. Vous me l’avez dit maintes et maintes fois.
« Oui et vous êtes le magicien d’Oz, pensa Rosen. Grand et puissant. »
— Il y a eu un développement informationnel et nous devons en parler, dit-il alors, détournant
Glass de son argument récurrent.
Emily replaça sa main sur sa tête et ses larmes ruisselèrent plus intensément, ses sanglots
se faisant plus forts. Dans la tête de Rosen, le stress et la pression montèrent en flèche.
Il réprima le mot « usurier », les souvenirs de ses voisins d’enfance à Walthamstow
empreints des doubles d’un John Glass, et récita silencieusement un mantra simple : « Le père
de la victime, le père de la victime, le père de la victime… »
— Allez-y, Rosen, épatez-moi avec votre grand développement.
L’expression sur le visage de Glass indiqua à Rosen qu’il n’y avait pas de place pour la
tristesse ou de la sympathie.
— Monsieur Glass, la liste que vous avez fournie avec les personnes qui connaissent
Thomas et que Thomas connaît… est-elle finale ?
— Oui, elle est finale.
La première chose que Rosen avait demandé à John Glass était une liste de noms de
personnes qui connaissaient Thomas, et il en avait nommé vingt-trois. Tous avaient été en
mesure de fournir des alibis en béton.
— J’ai besoin que vous fassiez quelque chose pour moi, dès que vous le pourrez, s’il vous
plaît, dit Rosen, qui soutenait le regard hostile de Glass. J’ai besoin que vous passiez
attentivement en revue votre carnet d’adresses pour vous assurer qu’il ne manque aucun nom.
— C’est une liste finale.
« Non, pensa Rosen. C’est impossible. »
— Monsieur Glass, j’aimerais que vous me fournissiez les coordonnées de tous ceux que
vous connaissez, que ce soient des relations professionnelles ou personnelles.— Tout le monde ?
— Tout le monde.
— Il y a des gens sur cette liste qui sont à Glasgow, des gens qui se sont toujours trouvés à
des kilomètres de Thomas !
— Nous devons attraper celui qui a fait ça, peu importe qui…
— Il est trop tard pour mon fils !
Au haussement de sa voix, Emily Glass leva la tête et tourna le visage vers son mari.
Il prit une profonde inspiration et parla plus doucement :
— Vous êtes inutile, Rosen, pire qu’inutile, en fait.
Rosen fixa son regard sur Emily Glass, qui pleurait à côté de son enfant.
— Thomas a indiqué au garçon qui l’a aidé qu’il connaissait son ravisseur et que cette
personne était un homme.
Tandis qu’il digérait l’information, Glass dit :
— J’ai des bases de données. Je vais demander à Julian Parker, mon assistant, de vous les
envoyer par courriel.
— Merci.
— Je ne connais personne qui ferait une telle chose.
— Vous n’avez jamais été surpris, choqué même, par les actes d’une personne que vous
connaissez ?
— Pas à ce point. C’est impensable, Rosen.
— Monsieur Glass, aussi impensable cela soit-il, c’est arrivé. Quelqu’un est responsable. J’ai
besoin de votre aide. Je dois le coincer. Vite.
Emily Glass se redressa et tendit la main pour toucher le bras de son fils. Sa main plana sur
sa peau bandée avant de retomber sur ses genoux.
Les deux hommes observèrent le moment de tendresse et Glass regarda Rosen, perplexe.
— Elle veut le toucher, expliqua Rosen. Mais elle est terrifiée à l’idée de lui faire du mal.
Dans le silence, quelque chose changea dans l’expression de Glass.
— Pourquoi me donnez-vous l’impression que c’est en quelque sorte ma faute ?
La colère monta aux yeux de Glass.
Rosen fut surpris par la question et prit un moment pour adopter le bon ton.
— Si j’ai fait ou dit quelque chose pour vous faire sentir comme ça, je vous assure que telle
n’en a jamais été mon intention. Et je suis profondément désolé que vous vous sentiez comme
ça.
Glass sortit son téléphone portable et tourna le dos à Rosen. En quelques secondes, il fut en
communication avec son assistant.
— Julian, dit Glass. Pas bien, pas bien du tout. Maintenant, écoutez, on m’a demandé de
soumettre toutes nos bases de données à la police ; chaque personne, que ce soit une relation
professionnelle ou privée, d’accord ?
Il se retourna et regarda Rosen, la voix de son assistant s’élevant de son téléphone.
— Tout, Julian. Chaque personne.
Il détourna son attention du téléphone.
— Vous avez l’adresse courriel de l’inspecteur principal Rosen. Envoyez-lui !
Glass mit fin à l’appel et se tourna vers Rosen.
— Heureux, maintenant ?
— Je vais retourner travailler, monsieur Glass.
— Grand bien vous fasse, Rosen. Merci, tous mes soucis viennent de disparaître.