Une femme de ménage
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Description


Un polar écrit au scalpel et à l'eau de javel.
Sandra n'est pas une femme de ménage comme les autres. Avec elle, plus de problème : elle vous nettoie une scène de crime en quelques heures. Au lendemain d'un meurtre, d'une vengeance personnelle, pour quelques milliers d'euros, elle vous débarrasse ! Indispensable ?

Peut-être un peu trop. En enchaînant les carnages, son meilleur client ne serait-il pas en train de la transformer en complice ?

Et pourquoi vide-t-il ses victimes de leur sang ?


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 septembre 2017
Nombre de lectures 8
EAN13 9791025102718
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0350€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Jérémy Bouquin

Une femme de ménage

Roman


© French Pulp éditions, 2016
49 rue du moulin de la pointe
75013 Paris
Tél. : 09 86 09 73 80
Contact : contact@frenchpulpeditions.fr
www.frenchpulpeditions.fr
ISBN : 9791025102718
Dépôt légal : mai 2017
Couverture : © French Pulp Éditions
Le Code de la propriété intellectuelle et artistique interdit toute copie ou reproduction destinée à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Chapitre I
Du sang. Beaucoup. Partout, brun, coagulé, gras, croûté, collé à la moquette.
Sandra tend le Polyane, tire le film transparent sur la belle moquette anthracite en pure laine vierge. Elle couvre l'essentiel.
Elle fait rouler le cadavre sur le côté, glisse le plastique en dessous, puis, bascule le macchabée de l'autre côté pour tirer et tendre la bâche souple.
Des mouvements rapides, efficaces.
Une experte !
Sandra manipule la défunte avec une facilité déconcertante. Elle le travaille comme une marionnette. Elle emballe en moins de deux cette pauvre fille. Une femme nue. Un corps lourd, froid, déjà gagné par la rigidité cadavérique. La putréfaction commence, l'odeur acide monte.
Sandra l'observe un moment. C'était une belle nana.
Callipyge, des fesses imposantes, rondes, des seins à peine visibles, de grosses aréoles, des tétons bruns, le pubis rasé fraîchement. La nana est peinturlurée comme une bagnole volée, intégralement épilée, jusqu'au trou du cul. Des piercings, des tatouages sur les bras, le ventre, l'aine.
Une putain, il paraît. À peine vingt-cinq ans, des marques dans le creux des coudes, entre les orteils –une toxico !
Un trajet de vie qui se devine rapidement. Beaucoup de galères, un cursus plombé de petits copains devenus dealers, souteneurs, puis proxo !
Une prostituée qui ne s'attendait pas à prendre une telle raclée.
Vu l'état du macchabée, la fille de joie a passé un sale quart d’heure. Elle s'est pris une sacrée dérouillée.
Les pieds et les poignets sont ligotés. Elle s'est laissée faire.
Attachée par des lanières en cuirs, elle a dû croire à un petit jeu sadomasochiste sans risque. Un préservatif féminin lui sort des grandes lèvres comme un lézard visqueux.
Pauvre fille !

Elle est venue à un rendez-vous. Elle a plié ses fringues : une petite jupe en skaï, un débardeur rose fluo à motifs, une veste en cuir souple de vachette. Pas de sous-vêtements.
Elle s'est déshabillée rapidement.
Lui, a dû la regarder.
Lui, était assis derrière son bureau. Puis il a proposé son jeu. Un truc autour du bondage. Le client est roi ! La putain a accepté. Elle n'a pas imaginé un moment ce qu'il allait se passer.
Il l'a attachée, doucement au début. Puis, il l'a insultée, lui a claqué les fesses. Elle a poussé des petits cris, cela sonnait faux. Il l'a giflée plus fort. Elle n’a pas compris tout de suite. Il a pris tout son temps, l'a bâillonnée avec une socquette… Elle a dû à ce moment commencer à comprendre.
Il l'a massacrée, retournée, violée, puis cognée à nouveau, coups de pied, de poings. Il s'est fait plaisir. Il a joui, pris son pied. Il y a du sang, du sperme, de la morve, des larmes sur tout son corps.
Il a joué.
Un pervers.
Un dingue. Il a balancé cette pauvre fille dans toute la pièce. Il l'a dérouillée comme un vulgaire sac à viande. Pour finir là ! Calée dans un coin. Cannée. La gueule éclatée, contre un meuble. Un sadique. Il l'a violée, même morte.
Un massacre !
Silence. Grattement nerveux.
La femme de ménage s'acharne. Elle déballe son attirail, deux caisses imposantes en plastique noires. Sandra ne perd pas de temps. Depuis une dizaine de minutes, elle s’organise à sortir des sacs-poubelle, des brosses, des lingettes.
Une habitude.
Sandra est un animal à sang froid. Elle est méthodique, pragmatique, certains disent même sociopathe. Son visage ne traduit aucune émotion. Elle fait le job.
Elle a enfilé une combinaison étanche, un masque et des gants chirurgicaux. Elle ne laissera aucune trace ADN. Hors de questions de contaminer la scène, elle est là pour tout nettoyer, ne rien laisser.
Elle louche dans sa caisse à outils. La boîte imposante, massive, laisse apparaître tout un tas de bouchons. Elle dispose d'une dizaine de bouteilles hermétiques, toutes soigneusement étiquetées.
Une odeur de javel se dégage. Elle ouvre un tiroir. D'autres outils apparaissent. Plus imposants.
Elle sort délicatement chaque instrument et les étale à ses pieds. Des outils du quotidien, cutters, sécateurs, scie à métaux, couteaux.
Elle les aligne consciencieusement. Juste à portée de main. La préparation est tout aussi importante que l'action. Elle sait qu'une bonne installation, c'est du temps de gagné sur le rangement et le nettoyage.
Elle souffle un bon coup. C'est parti ! Elle reprend le rouleau de Polyane.
Elle filme tous les membres. Les bras, jambes, la tête, elle enroule de plastique. Elle compresse, serre fort, puis découpe. Les ciseaux glissent.
Minimiser les dépôts de sangs, de tripes. Les viscères ont tendance à s’éparpiller. Elle entoure, une nouvelle fois, chaque articulation, jointure ; mais ce coup-ci elle utilise du ruban adhésif, qu'elle tire comme sur un garrot.

Parfait.
La putain est devenue un pantin emballé, une poupée désarticulée préemballée, les bras, les jambes écartées, en croix.
Sandra se couvre avec les dernières bâches épaisses, celles qui la protégeront des projections.
Elle retire un moment sur le masque qui recouvre sa bouche, transpire. Elle a très chaud. Sous sa combinaison, elle est en sous-vêtements. C'est plus pratique.
La jolie brune préfère œuvrer en petite culotte, soutien-gorge. Elle aime être à l'aise.
Mais là, elle est en nage. Le bureau est surchauffé.

Scie, pinces coupantes, feuille de boucher. Elle pose un billot épais en bois brut sous le coude de la putain. Elle commence son office. Elle repositionne son masque. Soupire ! C'est parti !
Elle donne des coups secs avec une machette, les jointures des os éclatent. Elle écartèle, tire. Les cartilages explosent. Elle sectionne d'un coup sec, retourne, comme sur un poulet, elle dissèque.
Un premier bras est rapidement dégagé. Elle le plie, le glisse dans un sac-poubelle. Elle attaque la tête. Elle tire sur la bâche, le corps glisse vers elle.
Sandra attrape un bistouri fin, roule le visage de côté pour bien présenter la gorge. Elle file un grand coup de lame pour dégager le passage. Elle appuie fort, cisèle les muscles, entaille les artères, attaque la trachée. Elle enfonce sa lame avec précision jusqu'aux voies aériennes. Un léger gaz se dégage. Les poumons dégonflent d'un coup.
Sandra pose son genou sur la poitrine. Elle n'a plus qu'à donner un coup sec de machette. La tête roule.

La femme de ménage bouge peu.
Le corps tourne autour d'elle. Sandra joue avec la bâche, ne bouge pas ses instruments, repose chacun des outils. La scie, les scalpels et les sécateurs sont toujours alignés dans un ordre précis. Elle est imperturbable. Elle détaille, rapidement, repose l’outil, en prend un autre, sans même regarder.
Impressionnant.

Sandra est concentrée. Sandra, avec des mouvements efficaces et précis, détaille le corps. Une demi-heure suffira pour démembrer la victime.
L'expérience parle pour elle. Sandra a dû débiter une centaine de corps durant sa carrière. Elle a l'expérience d'une chirurgienne ou plutôt d'un boucher, d'un bon équarrisseur.
Elle a découvert toutes les subtilités de son travail au fur et à mesure. Ses premiers corps n'étaient pas traités avec autant de maîtrise. Bien sûr, elle a galéré au début. Mais avec du temps, des lectures techniques, des cours de boucheries chevalines, Sandra est devenue une véritable experte de la découpe !

Elle dispersera chaque tronçon dans une quinzaine de sacs en plastique : des sacs-poubelle renforcés, très épais. De toute façon, elle double toujours les sacs, surtout ceux avec les bras, les pieds. Les os ont tendance à crever le plastique.

Sandra a l'habitude. C'est son job : elle est la « femme de ménage » !
Sandra n’est pas une femme de ménage comme les autres. Avec Sandra, plus de problème ! Elle vous nettoie une scène de crime en quelques heures.
Un service à la carte. Elle assainit, désinfecte, aseptise, fait tout disparaître comme par magie, même la poussière ! Un service adapté pour des tarifs variés.
Avec Sandra : plus de question à se poser. Au lendemain d’un meurtre, d’une vengeance personnelle ; pour quelques milliers d’euros, elle vous débarrasse !
Sandra travaille jour et nuit, 24 heures sur 24. Elle assure un service impeccable, avec discrétion. Une prestation de qualité, pas de question. Elle ne parle pas.
Sandra fait comme si elle n'était pas là.
Vous ne la voyez pas, elle agit rapidement. Une parfaite technicienne de surface.
Ils sont peu nombreux les spécialistes à proposer ce genre de service. En règle générale, les criminels se débrouillent tout seuls, mal. Le plus souvent, ils bâclent le boulot : brûlent le cadavre, coupent les doigts, oublient les dents, donnent des coups de marteau sur le visage, balancent le corps dans une rivière, sans le lester. Enterrent maman dans une forêt, pas suffisamment profondément. Il y a toujours une saleté de chien pour venir gratter par-là !
Rien ne vaut des professionnels !
Sandra s’est donc prépositionnée dans une niche de prestations particulières, avec un business plan précis, une proposition de services hors normes ! Clefs en main.
Elle reste méfiante tout de même.
Avant chaque mission, elle commence par prendre une série de photos de la scène de crime : « Si le client ne paye pas, nous savons le rappeler à l’ordre. » Puis elle se lance, découpe, nettoie, range. L'affaire est faite.

Okay !
Sandra lève le nez un moment. Elle en a terminé avec la découpe. Elle noue le dernier sac. Elle est en nage dans sa combinaison. Elle recherche un peu d’air, tire sur son masque.

Derrière, Gregory l'observe. Il juge un moment l'ensemble. Il vérifie le travail. Leur client est à côté, dans une autre pièce. Il avale des somnifères. Il tente d’oublier.
Gregory, c'est son associé. Celui qui gère. Un homme élégant, un quadragénaire affûté, un beau gosse. Il mâchouille un énorme Malabar, fait des bulles roses.
- Alors ?
Il reste sur le pas de la porte. Il regarde de loin tout le carnage.

Sandra soupire en voyant le travail pour la moquette. Des traînées de sang, de la merde et quelques bouts de dents.
La putain a rampé, comme elle a pu. Elle a tenté de se glisser jusqu'au coin, pour atteindre le téléphone. Elle a souillé la moquette en laine, avant de se prendre un coup de pied dans la tronche. La giclée de sang parle pour elle.
Le gris de la moquette est croûté de sang coagulé. Sandra se redresse, courbaturée d'être resté si longtemps à genoux.
« Il va falloir la changer ! Je ne vois pas d’autre solution.
— Pas grave, tu pourras la faire disparaître aussi ? »
Vingt mètres carrés de moquette épaisse !
Sandra calcule rapidement.
- Il faudra ajouter un supplément.
Gregory n'y voit aucun problème.
« On payera ! »
Sandra ne bronche pas, elle connaissait déjà la réponse.
Elle vise le meuble. Elle sort une petite mallette métallique. Dedans, il y a un kit entier de produits spécialisés. D'autres bouteilles, des formats mini, des solutions d'entretien professionnelles, des liquides spéciaux.
Elle se pose devant un meuble en bois ancien, massif, une belle pièce.
Elle sort des lingettes, des détergents miracles. Elle frotte les corniches, cire le bois, teinte même certaines parties, celles où les dents de la fille se sont plantées. Elle mastique avec une pâte adaptée, maquille.
Elle prend son temps, le moindre détail compte. Rien ne doit laisser penser qu’une telle boucherie s’est déroulée là durant la nuit.
Elle prend son temps. Trois heures qu’elle fignole, qu’elle anticipe.
Elle arrache la moquette en carré, elle sort de nouveaux sacs-poubelle et jette les morceaux dedans . Sandra ne sort jamais sans son matériel de bricolage.

Terminé ! Ni vu, ni connu.
Sandra a rendu un travail impeccable. Comme d'habitude. La pièce est en ordre. Même l'air ambiant a été renouvelé. La fenêtre est grande ouverte.
Sandra a laissé sa combinaison dans un sac, elle le brûlera.
Elle s'est rhabillée : jean, chemisier. Sandra est une belle femme, quasiment le même âge que Gregory. Les deux auraient formé un joli couple…
« Ton client ? demande-t-elle à Gregory
— Il dort maintenant. » Fait l’avocat.
Gregory a passé la nuit au chevet de son fameux « client ». Gregory est un drôle d'avocat. Il représente toute une série de types louches : des tueurs, des mafieux, des entrepreneurs malsains, des hommes d'affaires…
Gregory fait pas dans le client léger. Il fait dans le cas de figure.
Cool !
L'avocat ressemble à un de ces maqueraux qu'on pourrait voir sur Pigalle. Avec sa dégaine, son costume italien sur mesure, ses pompes en cuirs couleur chiasse.
C’est un peu lui qui garantit l’essentiel de ses revenus. Sandra ne serait rien sans lui.
C’est même Greg qui assure sa compta et ses affaires, c’est dire !
« Le client. »
Sandra est curieuse…
« C’est qui ?
- Un gars malheureux, qui a beaucoup de boulot. Il a besoin de se détendre, de passer du bon temps. Il a tendance à boire beaucoup, baiser beaucoup. Il est timide.
Gregory lui donne une vague explication, des excuses. Une plaidoirie débile.
Sandra lui fait remarquer avec cynisme :
« Au point de tuer une fille.
— Au point de laisser échapper régulièrement ses vieux démons ! » corrige-t-il pudiquement.
Silence.
Elle finit par sourire. Le cynisme, c’est aussi cela qui lui plaît chez Greg.
C'est à lui :
« Et après ?
— Quoi ?
— Tu en fais quoi des cadavres, tu les manges ? »
Il rigole.
Sandra pose ses mains sur sa taille, se tasse un moment.
Gregory tente de zyeuter au travers de son chemisier…
« Secret professionnel ! »

Elle prend le premier sac. Sort. Dehors, personne, le parking du ministère de l'Intérieur est vide. Elle en profite pour charger le break. Multiplie les allers-retours. Elle balance les sacs rapidement.
Elle grimpe en voiture, Gregory est penché sur la vitre.
« On se voit en fin de semaine pour ta facture. »
Elle démarre.
Chapitre II
Sandra rentre chez elle au petit matin, claquée. Elle roule. Elle écoute Led Zeppelin, un slow langoureux, pour garder l’œil ouvert, elle tapote en rythme son volant. La musique résonne à fond dans l'habitacle de la voiture. Elle laisse ses pensées lui échapper, des flashs d'images surtout.
Pas de remords, pas d'émotions.
Sandra vit ce métier comme d'autres vont à l'usine, l’abattoir, bosse dans l’équarrissage. Comme ces bouchers qui taillent à la chaîne les carcasses dans leur laboratoire.
Elle n'éprouve plus rien. Juste le désir de faire le mieux possible et le plus vite.

Your head is humming and it won't go, in case you don't know.
The piper's calling you to join him.
Dear lady, can you hear the wind blow, and did you know,
Your stairway lies on the whispering wind.

Elle roule. Les yeux noyés dans le vague. Droit devant, les champs se succèdent. Elle rejoint sa campagne profonde, paumée. Elle s'enfonce sur les routes défoncées à travers les champs verdoyants. Son désert d'humain. Le soleil lèche le paysage. Un soleil rouge, brûlant, irradie le ciel.

Au loin, le corps de ferme apparaît, sa maison. Le toit d'ardoises est usé, rongé par la mousse. La façade en pierre brute est lézardée. Les dépendances, la grange sont encore dans leur jus, brut, des parpaings sans crépis, des poutrelles métalliques pour ossatures sont bouffées par la rouille. Des taules couvrent la dépendance en guise de toiture.
Sandra s'était promis de retaper cette bicoque toute pourrie. « Une longère », c'est comme cela qu'on dit dans le coin, un bâtiment long, brut, gris, massif. Elle n'a jamais vraiment eu le temps, ni l'argent.
Sandra souffle, elle est arrivée.

Elle se gare dans la cour, juste après le portail métallique rouillé. La serrure est cassée. Un fil de fer tient l'ensemble fermé. Elle démêle, pousse la grille cabossée.
Elle remonte, enclenche la première et file directement vers l'entrée, se gare en vrac. Elle rentre chez elle.
Elle pousse la lourde porte en bois. Les charnières grincent, se font réticentes. L'humidité gonfle le chambranle. Elle pousse d'un coup d'épaule.
Épuisée. Silencieuse, elle jette les clefs dans le vide-poches de l'entrée. L'odeur de l'acide, de la mort la poursuit. Elle traîne le fumet dans son sillage. Elle a les narines pleines des vapeurs du corps en décomposition.
Elle laisse tomber son sac à main dans un coin. Tout en avançant, elle retire ses chaussures plates. Elle lâche sur son chemin son blouson, ouvre son chemisier, le laisse glisser. Comme le petit Poucet, elle laisse des cailloux derrière elle, sème les fringues au fur et à mesure, avance comme un zombie.
Sandra se retrouve à poils en arrivant dans la salle de bain. Elle ramassera plus tard toutes ses frusques, les balancera direct au lave-linge.

Elle est là, immobile, nue. L'eau coule. Elle contrôle la température, regarde son reflet dans le miroir, se trouve maigre. Ses seins en forme d'épine sont dressés. Elle a froid. Elle remarque alors qu'elle a la chair de poule. Sur sa fesse droite, une tache de naissance. Sandra est une fille unique, celle d'un accouchement tragique.
Elles devaient être deux.
Sandra aurait dû avoir une sœur jumelle, ses parents l'auraient appelée Colette. Une dualité, un manque permanent, un équilibre perdu.
Elle sera seule, séparée d'un autre qu'elle n'a jamais connu.
Elle n'aura jamais de sœur. Le bébé était mort. Sandra a vécu avec le fœtus de Colette, inerte. Elles ont partagé le même placenta. Colette était morte. Durant toute la gestation, Sandra a partagé le ventre de sa mère avec sa sœur… sans vie.
Il ne lui reste que cette tache de naissance.

Sandra grimpe dans la baignoire en fonte et se cale sous la douche. Elle reste longuement sous le jet brûlant, silencieuse, ailleurs, fermée, assise dans la baignoire.
Elle frotte sa peau avec une brosse, fait disparaître l’odeur de l’acide et du sang. Elle gratte la crasse, chasse l’odeur fétide de la mort. Elle s’est lavé deux fois les cheveux, sa tignasse épaisse, brune, courte, avec un shampoing démêlant qui sent l’abricot. Elle adore ce parfum, doux, fort.

Elle s'est couchée. Elle s'est écroulée à poils, directement sur son lit.
Pas de pyjama, pas de nuisette, à même le drap humide et rêche. Puis elle s'est enroulée dans la couette, pliée, recroquevillée en position fœtale, pour créer de la chaleur, une forme de cocon, agréable.
Elle a fermé les yeux, elle a fait le vide, cherché le sommeil, cherché la quiétude. Soupir, elle se force, essaye de se laisser aller.
Impossible de dormir.
Les nuits sont courtes. Sandra n’éprouve pas de culpabilité. « La femme de ménage » ne ressent plus d’émotions depuis des années pour ce qu'elle fait.
C’est son job. Décapage, découpage. Dissoudre. Rien de bien nouveau. Elle se rassure à le répéter, elle se rassure à le croire.
Non. Elle a juste des crises d’insomnies. Des nuits blanches. Des journées noires. Des nuits qui se résument souvent à retourner au travail.

Elle ne s'endort pas. Tourne dans le lit, s'énerve toute seule.
Elle se redresse. Une heure qu'elle cherche un sommeil qui ne viendra pas. Elle se lève par dépit. Ouvre les volets. Il fait beau, très beau même, la rosée du matin constelle sur les feuilles des arbres. C'est pas vraiment l’autonome, mais ce n’est plus l'été.
Le ciel est bleu.
Entourée de sa couette, elle se traîne dans le salon, va retrouver la table en bois, une grande et belle pièce de bois brut chinée dans une braderie.
Elle se pose sur une des chaises, devant la toile cirée à carreaux rouges et blancs, graisseuse. Des crayons, des fusains, des pinceaux sont étalés.
Elle dessine.
C’est là sa passion, celle à quoi elle se destinait à l’origine.
Elle illustre des livres pour enfants. Elle croque des monstres, des gros, des petits. Tous sont drôles. Tous la hantent aussi.
Elle dessine tous les jours des personnages effrayants. Ils sont terribles, morbides, tourmentés, bien trop réalistes pour les enfants.

Sandra cherche un éditeur, elle cherche à vivre de son art, de ces terribles dessins. Elle a imaginé des histoires pour les mettre en scène, des contes tout aussi horribles. Personne n'en veut. Les retours sont consternants. Les éditeurs ont peur en voyant ses croquis.
Certains ne la rappellent même pas.
Ceux qui osent faire un retour n'y vont pas par quatre chemins : « C'est pas pour les enfants ! C'est horrible ! » Ou encore : « Ce sont des monstres ! Les enfants ont peur des monstres ! Vos monstres sont horribles. »
Elle s'étonne.
« Non ! font les éditeurs. Les enfants cherchent des monstres qui ne font pas trop peur. Vous voyez ? »
Silence. Incompréhension. Puis méfiance.
Elle se croit incomprise.
La belle Sandra les trouve beaux ses monstres ! Ils sont réalistes.
« Ils font trop peur ! » se contentent de répliquer les éditeurs les plus téméraires.
Trop peur…
Sandra ne capte pas bien le concept. Elle, elle voit des monstres, des vrais… Toutes les nuits.
Pour elle, ces monstres de papier sont beaux.

Hantée.
Sandra passe beaucoup de temps à gribouiller, comme un exutoire.
Un monstre lui vient régulièrement : un visage, pâle, serein, livide, des mains souillées de sang, un regard blanc, pas d'iris, pas de sourcils, un visage serein. Elle donne quelques coups de gouaches rouges, orange. Elle pique des touches, du bleu pour les veines, les muscles. Elle dessine un homme, un mâle, un monstre errant, droit, pas courbé.
Il revient encore celui-là !
Le même, toujours lui. Depuis des semaines, des mois.
Elle vide sa tête. Elle se vide de toute cette tension permanente qui l'angoisse. Sandra survit dans un monde qu'elle ne comprend pas.
C'est tout.

Elle repose son pinceau. S'enfonce dans sa couette, cherche la chaleur, regarde dehors, le ciel gris, sombre. Pas de soleil, que des nuages.
Elle pense aussi à lui… L'autre, pas le monstre. Son amant régulier.
Son plan cul… Un amoureux ?
Elle ne devait pas. Sandra pense à un homme… Pense à lui… Son boulanger… C’est aussi un peu pour cela qu'elle ne dort plus.
Ces derniers temps, ils se voient moins souvent. Elle pense à lui comme un réconfort affectif, un rapport hygiénique.

Sandra est devant la télé. Toujours dans sa couette, toujours à poils. Elle avale une gorgée de vin blanc, sec. Son estomac se gonfle d'un coup, elle n'a rien mangé depuis vingt-quatre heures. Le pinard passe mal. Il est à peine dix heures du matin. Sandra vit en décalé. Les nuits trop longues se confondent avec les jours. Deux jours presque sont passés. Pour elle, c’est toujours lundi. On est déjà mercredi. Elle écoute la radio, regarde par la fenêtre le jour se lever sur la plaine.
Le ciel est rouge, quasiment ocre. Le ciel est enflammé.
Elle a faim.
Elle mange des olives en boîte, des chips molles, tout ce qui traîne sur la table basse. Tout ce qu'elle n'a pas rangé. Il reste toujours l'assiette de son dernier repas. Elle le termine.

Sandra hante sa grande ferme.
Sa longère perdue entre deux départementales. On la voit d'une colline. Elle se trouve en sortie d'un hameau. Plus loin, un village, huit cents âmes, paumées dans la Beauce. Presque un millier de pécores paumés dans un décor plat, des champs à perte de vue.
Sandra peut voir au loin une autoroute et des poteaux électriques haute tension. Un panorama sans vie. Elle est bien, là, isolée, perdue, comme oubliée du monde. Elle aperçoit le clocher, quelques toits. Son petit village se réveille doucement.

Sandra n’a pas d’enfant. Pas de mari. Elle vit seule dans cette grande ferme, qu’elle tente de retaper quand elle en a le courage. Une bâtisse immense, froide, un papier peint du siècle dernier, pisseux, terne, poussiéreux. Des sols gras, un carrelage brut de terre cuite. Elle a refait la salle de bain, sa chambre, la cuisine est en cours. Il faut qu'elle trouve des meubles. Elle a juste arraché le papier peint et gratté le plâtre jaune des murs.
Sandra est fatiguée des travaux. Bricoler, décorer, c'était dans les débuts. À l’époque, elle avait encore un boulot, un vrai, avec un bulletin de paie. Elle était institutrice, fonctionnaire dans l’Éducation nationale. Elle n’a pas supporté.
Les enfants, le bruit permanent, cela allait. Puis les parents, leurs remarques, une hiérarchie inexistante, des contraintes de réussite inefficaces.
L'école ne sert plus à rien ! L'école n'est pas républicaine, elle ne garantit pas l'égalité des chances. Foutaise ! L'école ne fait pas grandir les plus en difficulté, ne protège pas les plus nécessiteux. L'école de la réussite est une vaste supercherie.
Sandra a vite capté ! Elle a tenté de changer les choses. Irrémédiablement, elle a compris que cela ne serait pas possible.

Elle n’était pas faite pour cela. Elle voulait parler aux enfants, elle voulait leur raconter des histoires qui font peur aussi. Elle n'a fait que transmettre ses propres fantômes.
Les parents se sont plaints, bien évidemment.
Sandra a tout abandonné. Elle est partie. Elle a jeté l'éponge, dégoûtée. En arrêt maladie au début, puis une pseudo-dépression, elle a terminé par ne plus donner signe de vie à son administration centrale. Ils ont fini par l'oublier. Ils ont continué de la payer ! Une bonne année. La bureaucratie dans toute sa splendeur.
Elle a acheté sa ferme, un coup de tête, un détour dans le coin. Elle a vu le panneau « à vendre ». Elle n'a pas visité. Elle a juste trouvé l'endroit suffisamment isolé. « Le trou du cul du monde. » Elle s'est enterrée un soir de mars.

Elle s’est endettée. Trop. Elle a contracté un prêt sur vingt ans, avec des mensualités trop importantes. Une vie morcelée de défaite.
Elle rêvait de graphisme, d'illustrations, de livres pour enfants. Elle n'a jamais trouvé d'éditeur. Elle ne pourrait pas en vivre, pas payer la banque.
Fauchée.
Plus un rond. Plus de quoi bouffer.
Elle s’est retrouvée au Pôle emploi. Recyclage, réorientation, parcours d'évaluation individuel, l'ordinateur a fini par cracher un verdict. On lui a proposé une formation étonnante : thanatopracteur.
La mort, préparer les morts.
« Croque-mort » comme on dit dans le jargon. Sur le coup, elle ne savait pas. Elle s’est tâtée. Elle s’est inscrite.
Manipuler des morts ne l’a pas dégoûtée, mais cela ne l'a pas vraiment enjouée non plus. Une semaine à clamper, vider, aspirer, bouchonner, poser des canules, entendre le bruit de la pompe à vide… pourquoi pas.

Les morts. Elle se souvient des premiers, alignés dans les sous-sols.
Les corps froids, rigides, cireux. Cela ne la touchait pas. Cela ne l'affectait pas. Sandra n'était pas perturbée. Étrangement, elle était même à l'aise.
Elle a passé plusieurs semaines à écouter, se former. « L'avantage des morts, c’est qu'il n'y a pas de chômage ! » Les pompes funèbres c’est une famille.
Le patron avait la vanne facile.
Elle a vidé son premier cadavre un soir de mai, il faisait une chaleur terrible dans le laboratoire, la pompe ruminait dans un coin.
Un homme.
Son premier macchabée, un vieux, flasque, gras. Ce corps ventripotent, ridé, fripé, allongé, inerte, aussi froid que la table aluminium. Cette bite longue, molle, un pubis aux poils blancs. Ce cul énorme, creusé, sans muscles… Elle n'éprouvait rien, ni dégoût ni émotion.
Sandra se penchait sur le corps pour le nettoyer. L'odeur du liquide désinfectant empestait la menthe. L'attaque olfactive, l'acidité du produit était insupportable.
Elle brossait.
Elle frottait avec l'éponge.
Tranquillement, elle massait les bras pour dégourdir les muscles, faire disparaître la rigidité cadavérique. Puis elle l'a habillé. Elle lui a glissé un maillot de corps, une chemise. Elle a préparé délicatement son premier client au « dernier voyage ».

Un vieux thanatopracteur l'a pris sous son aile. Marcel qu’il s’appelait. Son tuteur c'est comme cela qu'il s'est présenté.
Le patron l'adorait.
Sacré Marcel ! Un ancêtre, un sage sans dent. Le gars n’était pas en contact avec le public, il était « dans l’arrière-cuisine, préparation, crémation, de temps en temps la maçonnerie »… Bref, l’homme à tout faire le Marcel.
« Je bosse dehors », qu’il avait dit un soir à la petite stagiaire.
Il la matait grave le pépé Marcel. Faut dire, c’est qu’elle est mignonne Sandra. Pas vraiment belle, elle n'a pas la silhouette d'un top model, mais c’est un joli brin de fille. Elle dégage quelque chose. Sandra est bien roulée. Une brune, au regard malin, avec une belle petite paire de grosses fesses, bien ferme !
« On n'est pas habitué dans la profession à bosser avec des nénettes ! »
Le vieux la reluque du coin de l’œil, gourmand. Alors Marcel, pour parler, il se vante.
Il cause trop. Il parle de ses petits extras de dehors.
« Dehors ? »
Sandra accroche.
« De temps en temps, je fais du black. Je passe deux macchabées dans le cercueil pendant la crémation !
— Deux macchabées ?
— Ouais… Des gars qui cherchent à se débarrasser de quelques corps, tu vois ? »
Sandra écoute. Elle le fixe, attend la suite.
Marcel se met à baver sur tout son petit trafic. Il se lâche un peu trop. Il se glorifie d’avoir pas mal fait de « découpe » dans sa jeunesse. Il lui explique rapidement. De temps en temps, quand il faut, il fait « disparaître » deux trois macchabées pour des gars. « Tu vois le genre… » Il lance un clin d’œil.
Sandra, elle enregistre.

Marcel lui a tout expliqué.
- La dissection ? Faut s’entraîner ! Au début, tu te fais la main sur des poulets, du mouton après. Il lance des gestes dans le vide, mime la découpe avec le plat de main.
De bons outils, des lames bien aiguisées, des feuilles de bouchers, des sécateurs, des ciseaux à viande...d e la boucherie quoi !
Marcel savait débiter un corps en un temps record.
Sandra écoutait avec attention, laissait le vieux raconter son affaire.
« Je suis trop vieux maintenant, j'ai plus assez de force, je ne suis plus assez rapide… »
Il radote beaucoup.
« J'ai arrêté il y a cinq, six ans. Pourtant je me faisais des couilles en or avec cette affaire ! »
Marcel a payé des vacances à sa femme, puis une chimio à sa mère, des études à sa fille…
Marcel est fier de lui. « Je me suis battu pour ma famille ! » Le vieux Marcel a fini par lui lâcher qu'il vivait seul, maintenant. Sa femme l'avait quitté depuis, sa fille, elle, ne lui parlait plus.

Le vieux la fixait.
Sandra voulait savoir pour les « extras », le pognon facile.
Le vieux grogne un moment.
« Je suis devenu lent. Moins précis. On ne m'appelle plus. »
Sandra laisse alors le vieux thanatopracteur reprendre son éponge et lessiver la table en inox.
« Je te laisse mon numéro. » qu'il lui lance.
Puis il se met à grogner.
Marcel a bien compris que Sandra pouvait être intéressée.
Il lui a noté sur un bout de papier un autre numéro. Sans nom celui-là.

***

Deux mois plus tard. La formation terminée, pas de boulot. Le patron est désolé. Il préfère reprendre un apprenti… « Tu comprends, c’est moins cher. »
Ciao. Sandra se retrouve à la case départ. Chômage, pas d'allocation, elle oublie même de s'inscrire à l’URSSAF. Les galères administratives s’enchaînent. Impossible de toucher les allocs.
Sandra ne peut plus rembourser son crédit, elle bouffe des corn-flakes, matin midi et soir. Elle ne répond plus aux appels de la banque, ni même au téléphone.

Sandra s'entête.
Elle revient à ses monstres, dessine encore et toujours. Elle s'accroche. Tous les jours, comme un sacerdoce. Elle peint, détoure, colle. Elle utilise toutes les techniques graphiques possibles. Ses monstres sont toujours aussi effrayants.
Elle tente de revenir à la charge auprès d'éditeurs, rien. Elle enchaîne les déconvenues, les rendez-vous foireux. Rien n'y fait, retour à la case départ.

Sandra était à sec. La banque voulait la vider de sa ferme, l'expulser. L'exproprier, la vendre à des bailleurs pour en faire des chambres d’hôtes. Le banquier avait ses idées.

Elle avait ressorti le bout de papier jaune, celui avec le numéro de portable donné par le vieux Marcel.
Des extras ! Des prestations bien payées. Propre.
Pourquoi pas… ?
Mais comment ?
Sandra rumine, elle repense à son vieux formateur. Elle a cette idée saugrenue en tête. Elle avait cherché à joindre le vieux thanatopracteur, voir s'il avait un job.
Un gars, un inconnu lui avait répondu.
Marcel était mort un lundi de septembre. Il pleuvait. On l'avait retrouvé chez lui. Pendu. Un Suicide. Il disait ne plus dormir…

Sandra avait laissé le téléphone un moment collé sur son oreille. Puis elle avait déplié le papier jaune, composé le deuxième numéro. Celui sans nom. Elle était tombée sur un répondeur, laissé un message.
L'autre l'avait rappelée dans la soirée pour lui fixer un rendez-vous.

C’était un jeudi de mars qu’elle avait rencontré Gregory.
L'avocat avait du temps à perdre, pas beaucoup de clients. Il vivait dans un bureau vide, des cartons empilés dans un coin. Il disait déménager souvent. Il venait de s'installer dans le secteur. Lui aussi fuyait. Lui aussi s'était enterré dans le coin, pour échapper à quelque chose…

Gregory l'avait écoutée.
Sandra n'avait presque rien dit.
« Je connaissais un type, Marcel… Il a dit que vous aviez peut-être une solution pour une sorte de job, genre fossoyeur un peu spécial… J'ai pensé que je pouvais vous aider…
— Pourquoi ? avait lancé Greg, froidement.
— J'ai besoin de fric. »
La raison était louable et suffisante pour l'avocat.
Sandra était venue avec une lettre de la banque. Un recouvrement, avant avis d'expulsion. Une date pour un passage d'huissier, une convocation au tribunal…
Gregory a lu le courrier. Il a juste tiré comme conclusion :
« Vous devez beaucoup d’argent ? »
Elle l'a fixé un moment, n'a pas répondu. Gregory. Le type, sans âge, la quarantaine maximum, pas plus, attire la confiance. Sandra se sent à l'aise avec lui. Sandra n'a surtout plus rien à perdre.
« Je veux faire comme Marcel. »
Gregory fait mine de ne pas la comprendre. Ses sourcils s'animent, froncent, se ferment.
Mais, contre toute attente, il la laisse parler. Sandra a un plan.
« Je peux faire mieux que Marcel. »
Elle avait bien pensé son truc, elle avait potassé sur le Net. Sandra était du genre déterminé. Intelligente.
Elle a parlé de l'acide, des empreintes digitales, de « grand ménage »…
Elle avait son idée pour lancer son « affaire ». Elle explique rapidement : « Les gens… certaines personnes ont besoin qu'on fasse disparaître des cadavres, des corps… »

Rien de plus.
Gregory a tapoté son bureau vide avec son crayon.
Il n’a rien dit. Il s’est juste laissé bercer dans son fauteuil en cuir.
« Je vous rappelle.
— Et pour mes dettes ?
— On trouvera une solution, qu'il rassure. Je vais appeler la banque. »
Silence.
Sandra n'a pas tout compris.
Il lui a proposé de se serrer la main. Comme un contrat. Maintenant ils seraient associés.
« On trouvera toujours des solutions. »

Gregory l'a testée un bon bout de temps.
Des affaires louches, des cadavres de clochards. Des zonards en manque, des meurtres sordides suite à des combats de rue.
Sandra devait faire vite, sur place. Elle a acheté ses premiers outils au Leroy Merlin du coin.
Elle n'a pas perdu de temps.
Son premier macchabée a été découpé et balancé dans la Loire en moins de trois heures.
Super !
Gregory l'a observée. Il lui a proposé d'améliorer sa technique, travailler avec l'acide : « faut pas retrouver les corps », au pire les déchetteries… « Renforcer les sacs plastiques, et faire de plus petits morceaux… »
Elle s'est fait la main durant plusieurs semaines. Au début, une fois par mois, puis de plus en plus régulièrement.

Gregory lui avait avoué un soir avoir mené une enquête de routine, vérifié son casier, son compte en banque… On n'est jamais trop prudent.
Sandra comprenait.
Greg a fini par lui faire confiance.
Sandra a remboursé très vite ses dettes. Elle a même commencé à gagner beaucoup d’argent. Moins de trois mois, une douzaine de ménages seulement, et l’affaire était déjà bien lancée. Voilà !

Aujourd'hui.
Le téléphone, il sonne. Il est trop loin.
Sandra redresse la tête. Elle a somnolé sur le canapé, enroulée dans sa couette, la télé en sourdine annonce seize heures.
Le répondeur prend le relais.
Elle émerge doucement, s'étire.
Sandra prend l'appareil : un numéro…
Un message : « … C’est moi Sandra (la voix de Roman, son amant, le boulanger du village)… Je… On se voit quand ? »

Elle se pose doucement. Réécoute le message. Apprécie sa voix rauque, ce petit grain qui l'excite. Elle aime… Elle se laisse bercer.
Pense à son amant du moment. Imagine la douceur de sa peau, son odeur, celle de ses cheveux. Roman, un grand gaillard. Elle n’a pas vraiment de passion…
Roman est un homme marié. Ils baisent souvent. Tous les mardis en début d’après-midi.
Quand roman fait croire à sa femme qu’il doit aller chercher de la farine…

Mais là, ça faisait un moment… Sandra en meurt d'envie… Veut rappeler, mais… Le répondeur signale un autre message, plus ancien. Vers quatorze heures, on a tenté de la joindre.
Elle écoute le deuxième message… Une voix d'homme tonne. Gregory, l'avocat, son associé lui lance un ordre : « Sandra tu peux venir ? Vite ! »
Chapitre III
Un texto suit.
Greg envoie le message d’un appareil inconnu, un téléphone à carte comme d’habitude. Des messages courts, sans détails. C’est tout. Inutile de le rappeler, le téléphone est déjà démonté, en pièce, la carte SIM brûlée.
Une adresse complète les premières informations. Un numéro, un nom de rue, une ville à plus d'une dizaine de kilomètres au sud. Sandra connaît le coin, c'est près d'Orléans. Il lui faudra bien une heure pour y aller, faut pas perdre de temps.

Une gestion d'urgence.
Sandra n'aime pas. Elle souffle un moment, se concentre. Elle est fatiguée. La soirée n'a pas débuté qu'elle se prépare déjà à une nouvelle nuit blanche. Elle hésite. Elle tremble un moment.
Elle ne peut pas refuser, c'est le deal. Son job nécessite d'être toujours présente. Sandra et Greg bossent pour des clients qui ne sont pas du genre à attendre.

Greg est un pro. Dès le départ, il ne l'a pas caché. Sa clientèle est constituée de gens « torturés », des « incompris ».
Greg a toujours été un poète ! Un avocat des causes perdues, des truands, des mafieux, des banquiers, des traders. Un type qui ne fait pas dans la philanthropie. Lui, il joue dans la cour des mirages. Une immense cour de récréation, où mentir, voler, arranger les amis, arranger la réalité est son quotidien.
Un avocat du concret.
Greg est un filou. Il exerce depuis dix ans, il triche depuis une décennie. Il ramasse un paquet de fric. Pas de règle, il cogne pour cogner ! Son job d'avocat, il le voit comme un combat à mort. Son client n'est pas du genre innocent. Greg joue avec le feu, il adore cela. Lui, il attaque bille en tête. Sa meilleure défense : tricher et fouiller le vice de procédure. C'est la base de son boulot.
Greg est puant.
Greg assume son statut de véreux.
Sandra le sait. Sandra n'a aucune opinion sur la nature même de ce prédateur du barreau.
Greg est devenu un ami. Un associé comme il aime à préciser. Comme s'il fallait mettre de la distance dans leur vie.
Greg est connu pour faire disparaître vos ennuis, c’est comme cela qu’il vend leur petit business. Lui s’occupe du marketing, elle des travaux.