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Royom

De
212 pages

Des elfes, des orks, des nains.


Pas d'humains.


Dans un monde ravagé par le chaos, Royom est comme un phare qui brille dans la nuit.


Mais Royom est menacé. Qui pourra sauver ses terres, et à quel prix ?


Et surtout, peut-on se fier aux dragons ?


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-85633-3

 

© Edilivre, 2015

Chapitre 1
La fuite

Être un ork, déjà, c’était pas facile. Mais être un ork qui se posait beaucoup de questions comme Grunt, ça posait un paquet de problèmes. A quinze ans, il ressemblait à n’importe quel ork de son âge.

Près de deux mètres de haut, les épaules larges et une carrure massive, des traits lourds et une mâchoire épaisse le faisaient paraître au premier abord menaçant. Une voix gutturale et des gestes pesants accentuaient cette impression. La ressemblance avec l’ork commun s’arrêtait là. Grunt n’aimait pas chasser, Grunt n’aimait pas boire ou se droguer, et par dessus tout Grunt n’aimait pas se battre. Dans ces conditions, sa survie jusqu’à l’âge adulte devrait tenir du miracle. Oui, mais pas tout à fait. Car Grunt suivait la voie du shaman, ou plutôt il essayait de la suivre. Rares parmi les orks sont ceux qui ont une affinité avec la magie. Plus rares encore sont ceux qui survivent à son étreinte. Corps et esprits broyés, les apprentis shamans imprudents, trop confiants dans leur force, ou assoiffés de toujours plus de pouvoir, arrivent rarement au terme de leur apprentissage.

Grunt n’était ni assoiffé, ni trop confiant. En fait c’était plutôt le contraire : fasciné par la magie, Grunt la laissait couler en lui doucement, comme un ruisseau, avant de chercher à la modeler, la diriger à sa guise, au grand désespoir de son maître. Selon le vieux Garsh en effet, l’attitude d’un ork face à la magie devait être la même que face à un taureau sauvage : hurler son cri de guerre et se précipiter vers la bête pour la saisir, la dompter.

Grunt comprenait d’autant moins ce conseil que la dernière fois qu’il s’était trouvé face à un taureau sauvage, il s’était efforcé de passer inaperçu aux yeux de l’animal, de disparaître. Par peur ? Sans doute en partie, mais pas uniquement. Quel intérêt à combattre l’animal ? Récolter un coup de corne, non merci. Calme, il avait laissé le flot de magie couler en lui, doucement, tout doucement. Lorsque le poids de la magie avait été suffisant, il l’avait relâché lentement autour de lui, lui donnant la forme d’un écran, le masquant à la vue, à l’odeur et à l’ouïe du taureau.

Bien plus utile que de saisir le taureau par les cornes, se disait Grunt. Garsh, percevant l’utilisation de la magie à quelques centaines de mètres de là, ne partageait pas cette opinion. Il ne parvenait cependant pas à être déçu par le jeune Grunt, probablement le meilleur de ses apprentis. Il espérait que ce serait Grunt qui, au soir de sa vie, lui offrirait son dernier combat en le défiant pour lui ravir la place de shaman de la tribu.

Aujourd’hui, il espérait juste sauver Grunt d’une mort prochaine, et se maudissait tout autant de nourrir de telles pensées : « L’ork doit être fort » enseignait-il aux jeunes orks. « Plus jamais il ne doit être mis dans les fers ». Comment les pensées de Grunt avaient-elles pu corrompre les siennes ? Pourquoi la faiblesse de Grunt avait-elle rejailli sur lui ?

– Grunt, triple andouille, tu dois briser ce rocher avec la voix ! Si tu ne maîtrises pas les sorts d’attaque, tu seras vaincu par cet imbécile arrogant de Borsch !

– J’ai toujours dit que les arrogants étaient des imbéciles, maître Garsh. Je te remercie de partager cette opinion avec moi.

Grunt cherchait à reprendre son souffle, l’exercice d’attaque magique par le cri l’épuisait.

– Cesse de me remercier à tout bout de champ, ce n’est pas comme ça que se comporte un ork, enfin ! Tu te prends pour un elfe, avec tes manières de bouffeur de salade ? Tu veux faire quoi avec la magie, changer la couleur des fleurs, faire des arcs-en-ciel ?

Grunt savait reconnaître les signaux. Quand Garsh en venait à le comparer à un elfe, ce que tout autre ork aurait considéré comme une insulte mortelle, mieux valait s’arrêter immédiatement. Il garda donc le silence pendant que le shaman continuait.

– Le premier cri appelle la magie, vite et fort. Le second cri la relâche, plus vite, plus fort. Les yeux guident la frappe de la magie, comme ça ! AARR TAGH !

Le lourd rocher, haut comme trois orks et large comme cinq, qui se dressait à vingt mètres de leur position, explosa, projetant des débris jusqu’à leurs pieds.

A son corps défendant, Grunt ne put s’empêcher d’admirer le vieux shaman. Rapidité d’exécution et précision formaient sa marque de fabrique. Il canalisait la magie plus vite que personne, la douleur devait être atroce. Pour autant, aucune défaillance n’était visible dans l’attitude du vieux shaman. Sitôt canalisée, la magie était projetée hors de son corps, et venait frapper, telle une vague invisible, la cible du shaman, la brisant en morceaux.

Le plus impressionnant était que ce déluge de violence était maîtrisé, dans une certaine mesure. Garsh prenait de magie juste ce qu’il lui fallait pour remplir son objectif, ni plus, ni moins. Il avait l’instinct, ou l’expérience, de la mesure.

Grunt admirait ce trait et avait énormément travaillé pour le développer. Pour le reste, et bien, il semblait faire le contraire de son maître : Grunt n’arrivait pas à associer magie et violence. Utiliser la magie pour détruire lui répugnait, de même que faire violence à son corps et son esprit en appelant la magie avec force.

Mais pourquoi aujourd’hui était-il un jour spécial qui faisait s’inquiéter Garsh pour son jeune apprenti ? Était-ce lié au fait qu’il devrait bientôt se battre et peut-être mourir pour poursuivre son apprentissage, ou au fait qu’un shaman d’un autre village était arrivé le matin même ? Il avait, semble-t-il, traité de certaines affaires avec le vieux Garsh qui l’avait invité à déjeuner. Après le repas, il avait indiqué qu’il dispenserait son enseignement à qui voulait le recevoir sur la colline à la sortie du village. Une fois ses exercices terminés, Grunt se mit en route pour trouver Khartoum, car il était toujours intéressant d’entendre l’enseignement d’autres maîtres.
Il traversa le village et vit un ork assez colossal, limite un ogre, avec des dents qui sortaient telles des défenses de pachyderme de sa mâchoire. Il se tenait debout au milieu d’un groupe d’une vingtaine d’orks et de gobelins, assis en rond autour de lui, étrangement calmes et immobiles.

– Moi c’est Khartoum et je suis un shaman. On nous appelle également les maîtres du désordre, tu sais ce que ça veut dire, tête de gland ?

Un ork à l’air ahuri semblait visé, tous les regards se tournèrent vers lui, mais il ouvrit grand la bouche sans qu’aucun son n’en sorte.

– Ouais t’as raison, ferme ta gueule, ça vaut mieux. Bon les demeurés, et ça vaut aussi pour toi face de bouc, vous m’écoutez bien tranquillement sans l’ouvrir sinon ça va mal se mettre.

– Chut, ça commence, chuchota l’un des orks en donnant un coup de coude bien appuyé dans la bouche d’un gobelin qui faisait un peu trop de bruit à son goût. Le grand ork debout leva les bras vers le ciel, puis les écarta à hauteur d’épaules.

– Il était une fois le monde, qui était une boule suspendue dans le néant, et qui tournait autour du soleil en une année. Ce monde était aux mains des orks, et les dieux étaient contents. Les orks vivaient dans des demeures en pierre dans la plaine alors que les elfes ne quittaient pas leurs cabanes dans les bois et les nains restaient terrés dans leurs trous. C’était une époque bénie des cieux où la bière coulait à flots. Puis le chaos est arrivé, il s’est répandu sur le monde, brûlant sa surface, réduisant les fières cités orks en cendres, forçant leurs habitants à prendre la route et fuir le feu tombé du ciel. Après la grande catastrophe, le monde était changé. Le chaos s’était installé sur de grandes parties du monde, séparant les portions épargnées par des espaces infranchissables pour les elfes, les orks et les nains.

Les orks se lamentèrent, et en appelèrent aux dieux. Les dieux entendirent les prières de leurs plus fervents serviteurs, et donnèrent la magie aux orks. Pour des raisons mystérieuses, qu’il ne nous appartient pas de juger, la magie fut également donnée aux elfes et à certains nains. Pour des raisons qu’il ne nous appartient pas de juger non plus, mais qui nous étonnent quand même, les dieux se mirent à parler par la bouche de certains elfes, et il fut interdit de manger, blesser, ou porter ombrage à ces elfes.

L’arrivée de la magie fut un grand bienfait, car elle permit de réaliser des miracles, et notamment de créer des passages qui peuvent transporter les orks sur de grandes distances, à travers le chaos, à une très grande vitesse et en toute sécurité.

Grâce à ces portes, les tribus autrefois séparées ont pu être réunies, et les meilleures territoires de chasse partagés entre tous les orks de bonne volonté.

Mais le plus grand de tous les bienfaits fut le pouvoir de disperser le chaos par les prières magiques des orks, de combattre le feu qui brûle le monde, et de repousser sans cesse les limites de notre monde. Ceux qui chassent le chaos sont appelés les maîtres du désordre.

Des cris de joie fusèrent de l’assistance après les mots de Khartoum. Ses élèves ne semblaient pas avoir compris un traître mot de son discours, mais la ferveur avec laquelle il prononçait ces mots avait galvanisé sa jeune troupe. Satisfait, il poursuivit son enseignement jusqu’à ce que le soleil soit bas dans le ciel, et que par petits groupes l’assemblée qui l’écoutait se dispersa totalement. Grunt attendait qu’il ne reste plus personne pour aller à la rencontre de Khartoum et lui parler car des questions brûlaient ses lèvres. Après s’être présenté et avoir échangé quelques paroles avec le maître, Grunt expliqua ses problèmes avec l’usage de la magie. Khartoum avait sortit une longue pipe dont il tirait d’odorantes bouffées tout en écoutant Grunt parler. Après quelques instants de silence, il prit la parole.

– Je t’avoue que ce n’est pas commun, il semble que tu sentes la magie davantage comme un elfe que comme un ork, et je ne cherche pas à t’offenser en te parlant ainsi, dit il avec un geste d’apaisement de la main. Le vieux Garsh est trop attaché aux vieilles traditions pour t’encourager dans cette voie quelque peu différente, peut-être devrais-tu suivre un autre maître ? Quel âge as-tu ?

– Dix sept ans, mentit Grunt, et je désire plus que tout vous suivre, maître.

– A ton âge le risque de grandir en ogre est presque totalement exclu, je suis d’accord pour faire de toi mon apprenti. Mais nous partons ce soir, et tu n’auras pas le temps de faire tes adieux à ta tribu, je ne veux rien payer à Garsh. Haha, le vieux va devenir fou quand il va découvrir ta fuite !

Après avoir hésité quelques instants, Grunt donna son accord et ils se préparèrent pour leur voyage. Grunt ne laissait pas grand chose derrière lui, après réflexion. Quelques amis qui l’oublieraient probablement rapidement… et les membres de sa famille seraient contents qu’il puisse quitter ce village. Avant de devenir un shaman, un apprenti était une bouche coûteuse à nourrir pour une famille qui avait déjà de nombreux problèmes à gérer.

– Ce n’est pas trop risqué de quitter le village à la nuit tombée ?

– Pas pour un shaman top niveau comme moi et son apprenti, petit gars. Tiens, comme tu n’es pas chargé, tu vas porter une partie de mes affaires. Voilà, et voilà, comme ça on ira plus vite.

Et c’est chargé comme un mulet que Grunt fit ses premiers pas en dehors du village.

– Maître, vous savez que c’est la première fois que je quitte le village ?

– Je dois dire que ça ne m’étonne pas trop, et tu peux m’appeler Khartoum, petit gars. Ici, dans les coins les plus proches du chaos, ça ne rigole pas trop avec la discipline. Ton chef de guerre est un vieux drogué incompétent qu’on a mis là parce qu’on ne savait plus quoi en faire, mais ton shaman il y croit dur comme fer à ses trucs de fanatique. Persuadé qu’il est là en mission et que vos chants quotidiens vont repousser le chaos jusqu’au bout de la terre.

– Mais c’est le cas Maître, euh je veux dire Khartoum. Nous sommes bien là pour lutter contre le chaos et agrandir les terres de l’ordre et du bien ? Vous l’avez dit tout à l’heure devant tous les autres sur la colline.

– Écoute petit gars, il y a certaines choses que tu dois savoir. J’ai un gros défaut, celui de la franchise, c’est notamment pour ça que je me les gèle à marcher la nuit en dehors d’un village au lieu d’être tranquillement près d’un bon feu avec une bonne bouteille de gnôle. Mais ce défaut va être une chance pour toi, pour ton apprentissage. Parce que tu vois, ça m’énerve tellement de devoir raconter des salades à une bande de jeunes naïfs que le soir venu je ne peux m’empêcher de ressasser la vérité. Donc pour répondre à ta question, non, ton ancien village ne permettra pas de repousser le chaos. Au train où ça va, il sera submergé dans moins de deux hivers.

– Comment ça, mais c’est terrible !? Et pourquoi on ne fait rien ?

– Parce que Garsh est trop têtu et arrogant, il raconte aux autres que le chaos recule alors que tout prouve le contraire. J’ai encore essayé de le raisonner aujourd’hui, mais tout ce qu’il a trouvé, c’est me demander davantage de troupes, de ressources. A la fin, il s’est même abaissé à me demander de rester pour l’aider. Je n’aurais jamais cru ça de lui, il vieillit lui aussi.

– Et pourquoi vous n’êtes pas resté, si ça pouvait changer la donne ?

– Il y a quinze ans, je serais resté. Maintenant, non. J’ai vu trop de choses. Ce village est trop avancé, il faut l’abandonner et répartir sa population sur les trois autres villages à l’Est, plus près des collines. Ce coin est perdu.

– Mais si on fait ça on perd les vestiges, c’est une terre sacrée !

– Les terres sacrées, va falloir que t’oublies aussi si tu restes avec moi. Ce que tu appelles les vestiges sont des vieilles pierres qui ont appartenu à des orks morts il y a très très longtemps. On en a tiré tout ce qu’on pouvait, c’est pas la peine de mourir pour des cailloux. Fin de la discussion pour ce soir, ma soif de franchise s’est tarie. Concentre toi sur le chemin, on va marcher encore un peu pour mettre assez de distance entre Garsh et nous, hahaha.

Ils avancèrent donc en silence dans la nuit, leurs pas guidés par la lumière du ciel étoilé et l’horizon rougeoyant des flammes du chaos. Un bruit dans la nuit. Khartoum renifla l’air puis parla le premier.

– Nous ne sommes pas seuls, nous avons été suivis. Probablement des orks. Des copains de ton village ?

– Franchement ça m’étonnerait. Les groupes de chasse sont de sortie, mais vers l’Ouest, et ne devraient pas revenir avant plusieurs jours.

– On va vite être fixés. Pas moyen de se mettre à l’abri, les rochers les plus proches sont trop loin, mets toi dos à moi, on va les recevoir.

Khartoum brandit son poing vers le ciel, paume ouverte, en hurlant. Une boule de feu en fusa, puis explosa en dôme de lumière à une dizaine de mètres de hauteur, éclairant une quinzaine de silhouettes autour d’eux.

– Merde, trop nombreux. Cours, Grunt, cours ! Je vais les retenir tant que je peux !

Khartoum frappa le sol de ses poings avec un cri, et le sol se mit à trembler violemment devant lui, projetant une partie de leurs assaillants au sol. Pendant ce temps, Grunt, pris de panique, se mit à courir à toutes jambes sans jeter un regard en arrière.

*
*       *

La nuit avait été longue pour Piotr le nain. Toutes ces heures le séparaient de Bianca, de sa peau si douce, de son odeur, de sa voix.

Il tâchait de se concentrer sur son travail, rébarbatif, de vérification d’une liste de points de sécurité dans une galerie secondaire, mais n’y parvenait qu’à moitié.

Trois ans déjà qu’il effectuait ce travail sans intérêt, procédurier, pour le compte de l’exploitation minière qui l’avait vu naître. Trois ans que chaque journée succédait à une autre, morne, sans autre intérêt que de fournir à Piotr sa pitance quotidienne et un toit pour la nuit. Et lorsqu’il regardait vers l’avenir, rien de bien réjouissant non plus : au moins quinze autres années avant d’espérer être affecté sur un poste à responsabilité, mais toujours dans l’extraction de minerai. Puis dix années de plus avant de pouvoir opter pour un corps spécialisé. Pas forcément la création de runes comme il en rêvait, non, non, ce serait encore trop tôt, mais peut-être la forge ou la brasserie. Après, encore quinze ans avant d’accéder à l’apprentissage des runes, pour espérer finir un jour comme maître et tracer ses propres schémas. Enfin. Bref, une éternité encore devant lui alors qu’il brûlait chaque jour de pouvoir tracer les signes qu’il voyait dans ses rêves, sans risquer de se retrouver en prison pour « usage non autorisé de la magie ».

Il se souvenait avec tristesse des dix années précédant son affectation actuelle. Dix années de découverte où, jeune nain à la barbe encore clairsemée, il avait pu observer chacun des secteurs de production de l’exploitation en tant qu’auxiliaire, avant que le conseil des anciens ne décide pour lui de l’affectation qui lui serait donnée pour débuter sa carrière.

Qu’est-ce qui avait cloché ? Il se souvenait encore de ce jour où avec fierté il avait réussi à assembler sa première rune. Stable, solide, sans défaut. Gravée avec soin sur la lame d’une hache, elle améliorerait une fois activée son tranchant, équilibrerait davantage l’arme et renforcerait la dureté du métal. Du bel ouvrage. La barbe grise qui s’était approchée de lui pour inspecter son travail avait regardé longuement la rune sans rien dire, ses yeux se rétrécissant comme s’il cherchait à percer du regard les secrets de la rune. Cela aurait du alerter Piotr mais il était si fier. Pensez vous ? Un auxiliaire graver une rune de combat pendant son stage chez les maîtres des runes ? Du jamais vu. Et pourtant elle était là, prête à transformer une hache banale en arme redoutable. La barbe grise n’avait rien dit, avait reposé la hache.

Quelques jours plus tard, Piotr recevait son affectation définitive, la maintenance des installations, peut-être la fonction la plus éloignée de ce à quoi un aspirant ingénieur runique pouvait prétendre.

Il avait fait part de ses pensées plus tard à Bianca bien sûr.

– Mon petit Piotr, comme tu es naïf ! Tu crois que ces vieux bonzes qui nous dirigent vont se laisser piquer leur place par des jeunots qui n’ont pas trois poils au menton ? Tu rêves mon chéri. Sitôt qu’ils ont vu ton talent, tous ces vieux kroumirs ont voulu te mettre à l’écart pour que tu ne leur fasses pas d’ombre. Te voilà maintenant le corps plein de charbon, le cœur plein de charbon, pour récompense de ton talent. Les runes sont pour les barbes grises, et tu risques de perdre ton talent avant d’en être une.

Ces mots remplissaient Piotr de colère, mais il n’en laissait rien paraître. D’abord parce qu’ils venaient de Bianca, bien sûr, mais également car il savait qu’elle avait raison au fond. Enfin, cela faisait longtemps que toute velléité de contestation avait quitté Piotr. Il n’était plus qu’un nain brisé, à l’avenir très incertain.

Son travail consistait à vérifier toute une série de bâtiments, de tuyaux, de gaines, de mécanismes, d’installations diverses et variées. La recherche de fuites et de défaillances était son lot quotidien. Souvent, le problème venait d’une rune mal gravée, qu’il fallait reprendre en tout ou partie.

La procédure mise en place dans son équipe voulait une isolation de la zone par une mise à distance et une signalisation appropriée, la rédaction d’un rapport d’analyse, puis la mise sous agenda d’une intervention programmée après avoir rempli une série de formulaires divers et variés. Le chef de Piotr, le vieux Fedor, laissait s’entasser sur son bureau rapports, formulaires et autres papiers en de jolies tas élevés et instables qui parfois s’écroulaient joyeusement, achevant de mettre toujours plus de chaos dans le programme d’interventions. Car le vieux Fedor faisait, et fait toujours partie d’ailleurs du corps prestigieux des maîtres des runes, et il était par conséquent le seul habilité selon ses dires à réparer les runes endommagées. Sachant que les runes tracées par Fedor avaient une fâcheuse tendance à ne pas tenir très longtemps, il était perpétuellement débordé et passait son temps à refaire, mal, la même chose. Les nouvelles pannes n’étaient que peu traitées et son secteur était ainsi joyeusement encombré de mises à distance et de signalisations, signes que des chantiers étaient en cours, et que l’on travaillait dur dans le coin. Cela ne trompait pas grand monde et les nains disaient en rigolant dans leurs barbes, « avec Fedor, quand y en a plus, y en a encore » avant de trinquer autour d’une bière quand il n’était pas dans le coin.

Piotr n’était pas très heureux avec cette situation. Pour lui, quand un tuyau était percé et que l’eau s’en écoulait, il fallait trouver une solution, et il avait rapidement compris que les formulaires de Fedor n’arrangeaient pas grand chose. Donc timidement au début, puis systématiquement ensuite, il s’était mis à réparer lui même les runes, essayant d’imiter le style Fedor, mais en plus solide. Et ses runes tenaient, elles ! Tremblant que son initiative soit découverte, il fut très surpris des conséquences.

Mishka, le type du syndicat, vint une fois lui faire comprendre en plaisantant et l’air de rien que les runes de Fedor avaient l’air très solides dans le coin où Piotr faisait la maintenance.

– Il devait être en forme le vieux quand il est venu bosser dans ton secteur, tu verrais le mien c’est beaucoup moins la joie.

Piotr finit pas comprendre que Mishka était en train de le faire chanter quand il ajouta :

– Bon, tous les gars passent un petit coup de couteau pour faire tenir les runes quand c’est urgent, mais faut pas aller trop loin, y a un gars qui s’est fait prendre une fois à faire le boulot d’un maître, j’en n’ai plus entendu parlé.

A partir de ce moment, Piotr dut faire des rondes dans le secteur de Mishka en plus de son boulot pour passer quelques « petits coups de couteau » en plus de son propre travail.

Par la suite, Piotr acquit la réputation d’avoir un coin facile, où il n’y avait pas beaucoup de boulot puisque le nombre de mises à distance et de chantiers en cours était ridiculement bas.

Piotr chassa ses pensées et retourna à son travail. Une rune sur le point de céder, un coup de couteau là, un autre ici, plus profond, et ça tiendra facilement quinze jours de plus sans que ça se voit trop. Même si Bianca ne faisait rien pour l’encourager ou lui donner de l’espoir pour son travail, leurs rencontres, leurs discussions, leurs étreintes étaient ce que Piotr avait de plus précieux dans la vie, et de loin. Il était prêt à tout pour que cela continue. Et justement, ce soir, pour retrouver Bianca, il allait falloir risquer gros.

– Piotr chéri, avait-elle dit au début du mois, date de leur dernière rencontre, la vigilance s’accroît autour des assistantes. La vieille toupie va bientôt crever, paraît-il, et il va falloir lui trouver une remplaçante. Bien sûr, je suis trop jeune pour devenir la cantinière d’une exploitation aussi grande que la nôtre, mais tout le monde est logé à la même enseigne et on ne peut plus sortir de nos quartiers sans escorte. Mon petit Piotr, je crois bien que si tu ne trouves pas un moyen de venir me rejoindre dans les galeries des dames, nous ne pourrons pas nous revoir de sitôt.

A ces mots, le cœur de Piotr s'était crispé. Comment passer les runes de protection qui protégeaient les quartiers réservés aux femmes ? Bianca ne se rendait pas compte, mais ces runes étaient réputées inviolables, car elles gardaient le plus grand trésor des nains, leurs mères et leurs sœurs ! Tant pis, il fallait essayer quand même, il n’avait rien à perdre.

Faisant la promesse à Bianca qu’il la retrouverait le plus rapidement possible, il s'était attelé à la tâche. Tous les jours, Piotr s'arrangeait pour passer devant une galerie scellée par les fameuses runes d’interdiction des galeries des dames. Tous les jours il les examinait, puis… tenta finalement de les reproduire pour les étudier. Avec ses quelques couteaux très basiques, et avec le peu d’expérience dont il disposait, le défi paraissait impossible à relever. Mais Piotr avait l’œil sûr, la main précise, et une volonté sans faille. Il réussit à s’isoler pendant ses périodes de repos pour se préparer en secret.

Il lui fallait des runes de dissimulation pour se déplacer dans les galeries des dames, il commença donc par là. Atténuation des bruits, des odeurs, de la lumière et des mouvements. Graver les runes qu’il connaissait par cœur pour les avoir étudiées en secret n’était pas un problème pour lui, mais il restait à les activer. La magie coulait tout autour de lui, Piotr le savait, mais il était tout bonnement incapable de la canaliser, de la faire couler dans ses runes pour les activer, soit par la main, soit par la voix. Tous les nains avaient une résistance innée à la magie, et certains s’entraînaient pour la renforcer, mais Piotr n’avait jamais rencontré quelqu’un d’autre comme lui, qui semblait en fait allergique à la magie. C’était pour lui une tare qu’il faisait tout pour masquer, surtout à ses collègues. Il ne voulait pas risquer de se voir encore ralenti dans sa carrière, même si cette caractéristique n’avait aucune incidence sur son travail. C’était plutôt pour la vie de tous les jours que c’était le plus pénible. Il y avait en effet certaines runes dans l’exploitation qu’il fallait activer ou désactiver pour pouvoir se rendre d’un endroit à un autre. On les appelait les runes de barrière. Deux solutions s’offraient à Piotr. Soit il s’arrangeait pour passer en même temps qu’un collègue ou faisait le pied de grue pour en attendre un, soit il s’arrangeait pour effacer et retracer la rune sans la déclencher. Au fil du temps, il était devenu assez fort dans cette activité qui n’était pourtant pas sans risque. S’il se faisait prendre ou s’il déclenchait une alarme, il risquait d’être condamné pour trahison, rien que ça. Il pensait à tout cela en gravant ses runes et se disait que pour tout mal on pouvait trouver un bien. L’expression venait de Bianca, et il lui trouvait chaque jour...