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A l'ombre d'Angkor

De
220 pages
Dans le cadre où la tradition est puissante, une femme belle et ambitieuse, mais de très modeste origine, a-t-elle une chance d'accéder au pouvoir suprême ? Ganga s'y risque : quel sera son extraordinaire destin ? De quel prix faudra-t-il qu'elle acquitte son ascension ? Ce récit de fiction évoque l'immense empire khmer qui atteint alors son apogée. Les premiers signes avant-coureurs d'un inéluctable déclin commencent déjà à apparaître.
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Tristan Chalon
ÀLOMBRED’ANGKOR
Une histoire au Cambodge Roman
À L OMBRE DANGKOR
Tristan ChalonÀ l’ombre d’Angkor Une histoire au Cambodgeroman
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Pariswww.harmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-10219-1 EAN : 9782343102191
Prologue.
La prisonnière
L’orage s’éloigne. Ruisselante de l’averse, Angkor Thom, la capitale du Kampuchéa, reprend vie. La pluie a rafraîchi l’atmosphère. Mais, dans la chambre humide et chaude, l’air reste moite et, sensation désagréable, j’ai l’impression que le sarong dont je suis vêtue s’alourdit, m’enveloppe, entrave mes mouvements et mes pas. Selon la tradition suivie jadis au palais, à chaque jour de la semaine correspondait une couleur donnée : je veillais autrefois à ce que la couleur de mon sarong respecte ce vieil usage. Mais que m’importe désormais ? Qu’importe à une prisonnière d’Etat tenue au secret, condamnée par avance et privée d’existence ? D’ailleurs on m’a confisqué ma garde-robe que j’ai réclamée en vain. En apparence je suis résignée et sereine. Insensible et dépourvue de remords, disent mes ennemis pour noircir encore mon portrait. En fait j’attends dans l’angoisse et cette peur est à l’opposé de ce renoncement absolu, de l’absence de tout désir et de cette paix intérieure que Bouddha a découverts lors de son « Illumination » sous le figuier, l’arbre prédestiné. Mais comment ne pas éprouver une angoisse mortelle ? Je ne maîtrise plus mon destin. Quitter cet univers me remplit d’épouvante : mes péchés me jetteront dans le cycle infernal et sans fin des transmutations. Yama, le juge des morts, chevauchant son buffle, me remplit de terreur. Je crains d’être précipitée dans l’un des trente-deux enfers et de subir les supplices que décrit la célèbre fresque sculptée du monastère d’Angkor Vat. Toute ma vie j’ai affiché une piété et une dévotion que l’on admirait. Mais derrière cette édifiante façade j’ai, de fait, renié le message et l’idéal du « Sage ». Au bord du gouffre je suis incapable de me corriger de mes défauts, de me déprendre de mes amours
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et de mes haines, de me détacher de mes passions. Au fond d’un vaste quartier inhabité de la cité royale, je guette le pas du bourreau, ce messager du destin, j’interprète les bruits insolites comme les possibles préparatifs de mon supplice. Mais ce soir tout est calme dans la galerie sonore qui conduit à ma prison.
Ma « prison » : malgré la haine – palpable – dont je suis entourée, malgré le désir impatient de vengeance qui anime mes adversaires, je ne suis pas enfermée derrière des barreaux dans une cage sordide. J’ai droit à quelques égards et, à l’intérieur d’un pavillon lugubre, je dispose d’une sorte d’appartement qui comprend une salle des gardes, une antichambre et la chambre où je me tiens. Cette pièce est, il est vrai, à peu près vide de mobilier. Elle est « meublée » de nattes jetées sur le dallage, d’un mince matelas bourré de kapok, d’une cruche remplie d’eau, d’un brasero avec sa provision de charbon de bois, d’une petite lampe à huile en argile. Situé à l’étage du vieux pavillon, l’appartement offre une belle vue sur la ville sainte d’Angkor et sur ses alentours. Ce panorama me procure une distraction dans la solitude sévère qui m’est imposée. Une esclave – muette en principe – est attachée à mon service, m’aide à ma toilette, prépare et me sert mes repas, va et vient en silence et m’espionne jour et nuit.
J’ai le droit d’écrire, de préparer ma défense et l’on m’a rendu mon écritoire avec une provision de feuilles de latanier. Ces palmes, traitées et revêtues d’un enduit approprié, donnent un excellent papier. J’ai décidé sinon de rédiger mes « mémoires » ce qui serait bien prétentieux de ma part, du moins d’entreprendre l’humble récit de ma vie. Je suis tenue dans l’isolement le plus absolu et il m’est interdit de recevoir quiconque, d’entretenir une correspondance et de communiquer. Mais, avec son
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secrétaire ou assistant, un brahmane, savant réputé, issu d‘une lignée princière hindoue, est autorisé à me rendre visite. Dans mes travaux d’écriture, il m’aide à rédiger, me corrige, note sous ma dictée, relit. Il m’espionne aussi et – vraisemblablement – rend compte à « l’usurpateur » qui me tient prisonnière. J’ai besoin du concours de cet 1 érudit : je maîtrise mal le sanskrit et, en langue khmère, mon style sec et plat, lourd et embarrassé, manque de clarté, de relief, de lyrisme. Je suis sans illusions : ce document risque d’être confisqué, utilisé contre moi, puis détruit. Mais, le secrétaire du brahmane en établit une copie que je cacherai, espérant que dans l’avenir cet exemplaire soit, un jour, découvert et que la postérité apprenne mon nom, mes projets, mon œuvre. Mes ennemis travaillent à me maudire, à effacer toute trace de mes réalisations, à anéantir jusqu’au souvenir de mon existence.
Eh bien, je relèverai le défi. Je me propose moins de me défendre que de rétablir la vérité. Cette vérité, mes adversaires l’ont étouffée par des mensonges, des calomnies, des légendes, déformant mes propos, mes gestes, mes intentions. J’ai la prétention de me révéler sans fard ni coquetterie, de me peindre telle que je fus, telle que je suis, sans dissimuler mes erreurs, mes défauts, mes échecs, mais, dans un esprit d’équité, sans diminuer non plus mes qualités, mes mérites et les succès de la politique que j’ai conduite.
On m’a reproché d’avoir été une épouse infidèle et scandaleuse qui collectionnait les « aventures ». On m’a 1 Le bilinguisme – sanscrit et khmer – était pratiqué par le Cambodge angkorien. Le sanscrit était la langue de l’élite, langue savante et littéraire. Le khmer était plutôt la langue populaire. Mais ce schéma réducteur doit être nuancé. L’usage du khmer s’est peu à peu élargi. Au début du XIVème siècle le sanscrit commence à s’éteindre et les brahmanes à utiliser le pâli.
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