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Ad Vitam Aeternam, Deorum Interfectores - 2.1

De
430 pages

Jusqu’où iriez-vous pour protéger ceux que vous aimez ?

Haraar, Anna et Roland croyaient ne plus devoir verser leur sang, mais le destin en a décidé autrement. Évadé de la prison de Tronjen, Belzéroth rumine une terrible vengeance. Ses hordes de sbires s’apprêtent à déferler sur Ydrith et à écraser toute résistance : le Deorum Interfector et ses compagnons deviennent le seul espoir de mettre un terme définitif aux agissements du dieu des morts.

De même, il semblerait que quelqu’un se plaise à amener des Romains à Ydrith... comme Amulius, cet ancien légionnaire sans foi ni loi, ou un jeune poète nommé Virgile.

Évoluant dans un monde qui leur échappe, tous exhumeront des secrets qui feraient mieux de rester enfouis... ainsi que des blessures plus vives qu’ils ne l’imaginaient.


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Astrid Méan

 

 

 

 

 

 

 

 

Deorum Interfectores

 

 

II – Ad Vitam Aeternam

 

1ère partie

 

 

 

 

 

 

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Note du comité archéologique

 

Chères lectrices, chers lecteurs,

 

le comité archéologique et les traducteurs du présent manuscrit vous présentent leurs plus plates excuses quant au retard encouru pour la distribution des exemplaires traduits en français. Nous avons en effet rencontré un contretemps d’envergure : les subsides de l’État, en grande majorité à cause de la crise économique, ont dû être réinjectés dans un projet plus urgent et le nôtre est donc resté en stand-by pendant un moment. Nous avons pu compter sur un mystérieux mécène, un chef d’entreprise, qui a décidé de financer nos recherches. Il a tenu à garder l’anonymat, mais nous tenions à le remercier du fond du cœur pour sa bonté et sa beauté d’âme.

Vous trouverez ci-après la suite des aventures rocambolesques de Haraar Lucaino et de ses compagnons.

Le troisième volume est en cours de traduction.

Résumé du volumen précédent

 

Germanicus Tullius Terio, sénateur sous le règne de Néron, a, à l’époque, caché des parchemins racontant l’histoire d’un être appelé le Deorum Interfector, de même que celle de ses ancêtres. Nous les avons retrouvés dans la crypte de sa villa, mise au jour en campagne romaine. Voici ce que contenait le premier volumen traduit :

Après un prologue nous plongeant à Ignisa, nous suivons Haraar Lucaino, un messager de Galaon, en mission vers Marmoria qui rencontre une mystérieuse jeune femme, Anna Ordas. Après avoir libéré la jeune femme des griffes de son ravisseur et sauvé Scalpel, un chirurgien convoité par le royaume du feu, il parvient à rallier la capitale et à rencontrer le roi Bason. Conscient qu’il ne pourra le convaincre d’utiliser la Pierre des Glaces, un artefact légendaire, afin de défendre son pays contre Ignisa, Haraar est sollicité par Zobor, le Maître-Mage. Ce dernier l’emmène à Rome, dans le but de défaire le dieu Belzéroth qui cherche à soumettre les mondes. En effet, le jeune homme est un Deorum Interfector, un mortel capable de tuer les divinités, et a reçu comme preuve de son statut les armes de Scorporias, dieu protecteur de Galaon.

À Rome, Haraar rencontre Roland Vorex, un homme plein de ressources qui va lui permettre de retrouver l’individu vouant un culte à Belzéroth. Il s’agit d’un certain Lucius Dragomir, soldat dans la légion de renfort de Venius Lenticus. Ayant libéré Anna du joug d’Atia, la nièce de Jules César, Haraar décide, avec Roland et Jacek, un esclave qui s’avérera être un traître à la solde de Belzéroth, de rattraper le fameux Dragomir. S’ensuit un voyage pénible à travers les Alpes, où le Deorum Interfector sera mordu par un loup-garou. Anna révélera également ses origines : elle est la fille de Sachar Ordas, roi de Gabel, et a été promise à un affreux despote.

Ils parviennent à rattraper la légion. Mais Dragomir leur a tendu un piège et ils sont emportés aux Enfers. Belzéroth utilise l’essence des cultes pour réveiller le titan Kronos. Son but? Asservir Rome. Mais Haraar, Roland et Anna, avec l’aide des dieux romains libérés des cachots où ils ont longtemps été séquestrés, empêchent Kronos de renaître et appellent le Panthéon à leur secours.

Belzéroth est emprisonné sur l’île de Tronjen mais l’un de ses fidèles vient briser ses chaînes...

À Ignisa, la reine Alaisio a finalement réussi à capturer le chirurgien Scalpel, afin qu’il rende les dragons plus puissants. Elle n’a qu’une obsession : devenir la souveraine suprême d’Ydrith.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partie I

 

Au service secret de sa majesté

Prologue

 

Quand l’appel funeste du tibicien retentit à travers la plaine, Leith Danogan comprit qu’il était trop tard.

Il tira sur les rênes, obtenant de son cheval fourbu un hennissement de douleur. Les sabots frappèrent le sol en soulevant un nuage de poussière et un demi-tour furieux inversa la direction de la charge. Piquant les flancs de la monture, le cavalier la lança dans un galop à bride abattue à travers le champ de bataille, où ni les hurlements, ni le déchirement des chairs, ni les supplications vaines ne parvinrent à lui faire tourner la tête, ou à éveiller en lui une pitié quelconque. Imperturbable, concentré sur le point à l’horizon, Leith Danogan ne prit pas la peine d’essuyer la sueur qui lui maculait le front, et enfonçant ses éperons dans le ventre du quadrupède, il fila contre le vent.

Tandis qu’il battait en retraite, et qu’il constatait avec soulagement que ses hommes le bottaient dans sa fuite, il entendit distinctement le grognement endiablé de l’engeance.

Un regard furtif. L’éclat d’une griffe.

Alors en plein élan, le cheval s’effondra brutalement et éjecta son cavalier à quelques mètres au-delà de son encolure. Leith Danogan s’écroula violemment au sol. Il se redressa sur les genoux et, après un coup d’œil pour sa noble compagne, vit avec effroi qu’elle n’avait pas trébuché : ses jambes antérieures avaient été arrachées.

Affaibli par sa chute et la respiration agitée, il se remit sur ses pieds, scrutant les alentours. Des cavaliers le dépassaient en trombe sans s’enquérir de son état, des fantassins détalaient en tentant de s’accrocher à quelque selle, et les créatures les poursuivaient dans un tintamarre de gargouillements affamés. Leith dut à un instant exécuter une roulade maladroite pour éviter d’être fracassé contre le poitrail d’un cheval qui courait comme s’il avait les Enfers aux trousses.

Et sans doute était-ce le cas.

Haletant, il se redressa lentement, l’épée à la main. Ses oreilles sifflaient. Il voyait le monde flou et désordonné. Les giclées de sang se mêlaient au déploiement obscur d’une peau déchiquetée. Se fondant et se confondant, deux choses semblaient communes à la guerre : la foi et la peur. Au départ des fortifications, avec son drapeau dressé vers les cieux, l’armée du roi avait connu la bravoure, mais depuis le cri de désespoir du tuba, tous avaient été étreints par la plus vile des terreurs.

Leith Danogan pivota plusieurs fois sur ses talons. Ses phalanges tremblantes serraient la poignée ensanglantée de son arme. De l’autre main, il se décida à dégager ses paupières brûlantes de sueur. S’il devait trépasser ici, il préférait voir la mort en face.

L’engeance frappa. Leith aussi. Le monstre jappa, s’engouffra dans le chaos ambiant, et se dissimula parfaitement derrière le pelage luisant de ses semblables qui acculaient les couards. Resurgissant dans le dos de son adversaire, il bondit tous crocs dehors. Mais, après avoir remarqué que son premier coup, asséné à l’épaule, avait atteint sa cible avec succès, Leith trancha l’air d’un ample mouvement des deux bras. La tête de la bête tressauta et alla rouler près des pieds de l’exécuteur, alors que le corps se précipitait en avant et s’affalait de tout son long. Une cascade, puis une rivière écarlate s’écoulèrent de la gorge sectionnée, teintant davantage les herbes autrefois verdoyantes de la plaine d’un vermeil sinistre.

Se détournant du cadavre, Leith Danogan recracha le sang qui s’était insinué dans sa bouche. Encore et toujours, les soldats abdiquaient par pelotons entiers qui se dirigeaient en masse vers la citadelle, mais malgré la lâcheté l’ayant possédé au son du tuba, le cavalier se sentait en devoir de protéger les moins véloces. Il était officier, et ne quitterait le champ de bataille qu’en dernier, et si mort, tiré par ses compagnons derrière les murs protecteurs de Marmoria. Encore une idée du roi fou que cette offensive désespérée, en dehors de la sécurité du bouclier! Il avait tenté de le sensibiliser, mais il n’avait rien voulu entendre.

Comme d’habitude.

Le cavalier maintint fermement son épée et fit face à l’une des créatures qui avaient fini par prendre conscience de sa faiblesse et de son exposition. Une bave écumante rongeait sa mâchoire prognathe, dont les crocs scintillaient dans la nuit tombante. Trop concentré et n’ayant pas assuré ses arrières, Leith reçut de plein fouet les sabots d’une monture paniquée. Le noir. Insondable et impénétrable. Après un moment de léthargie, il parut émerger d’un puits sans fond. Brisé, le dos lancinant et souffrant de toutes parts, mais surtout étonné qu’aucun antagoniste n’en ait profité pour lui sauter à la gorge, il s’agenouilla avec peine. En face, la maudite rosse se cabrait au-dessus du sbire maléfique, tandis que le chevalier debout dans ses étriers menaçait la bête d’une francisque qu’il parvenait à tenir d’une seule main. Leith mit une main en visière, aveuglé par le crépuscule et étourdi par la violence du choc.

La bête se jeta au cou du cheval et, plantant ses dents aiguisées dans la chair fraîche, saigna la monture. Ne cherchant pas à lutter, celle-ci s’allongea sans plus de fioritures. Le chevalier se dégagea avant que le poids de l’animal ne l’écrase et l’empêche de se défendre; il boula sans agilité et se retourna à quelques pas de la carcasse. La lame acérée de sa francisque capta un rayon de soleil.

Se maudissant de ne pas avoir encore agi, Leith se passa une main sur le visage et entreprit de se relever. Mais la tête lui tournait, et il ne put faire qu’un pas avant que ses jambes flageolent et refusent de le porter plus loin. Impuissant, il regarda le monstre se ruer sur le chevalier, enfoncer ses crocs dans sa gorge, et abandonner sa victime à l’agonie. Avant que Leith ait pu se lancer à ses trousses, même s’il doutait de ses capacités à le courser, il s’évanouit dans le torrent des combattants, paré à prendre une autre proie par surprise.

Leith Danogan se traîna lamentablement jusqu’au vertueux guerrier gisant à côté de son cheval. Le cavalier abrégea les souffrances de la monture, puis se tourna vers celui qui l’avait si bien menée dans la bataille.

L’officier ignorait s’il s’agissait de l’un de ses hommes, ou celui d’une autre faction, mais incapable d’y voir clair, il se contenta de le veiller en silence, dans le bruit tonitruant du champ qui se vidait, petit à petit. Il soutint sa tête ballottante sur ses genoux et fit rempart de son corps. Il aurait pu le blâmer pour l’avoir bousculé, mais sans doute avait-il agi ainsi pour lui sauver la vie. Il lui devait le respect, même si la mort l’entraînait dans son sillage.

Soudain, le soldat tressaillit et, portant une main à son gorgeret, il se mit à tousser bruyamment. Leith dégagea son cou et l’homme, pressé de régler ses affaires aux portes de la mort, fouilla à l’intérieur de son armure pour en tirer un parchemin plié en six. Il le plaqua sans douceur et avec grande insistance contre le plastron cuirassé de Leith, qui le prit soigneusement entre ses doigts.

Puis le vaillant guerrier, enfin apaisé, expira.

— Valérian…

Serrant le mot contre sa poitrine, Leith s’écarta du macchabée pour le lire. Quand il l’eut déplié, il reconnut une écriture familière, de celle qu’il voyait tous les jours sans la voir vraiment.

Et quand il l’eut parcouru, son cœur manqua un battement.

Il puisa dans ses plus profondes ressources pour se relever et attrapa un cheval ayant désarçonné son cavalier. Chancelant d’abord, plus ferme ensuite, il se mit en selle et l’éperonna frénétiquement sans un regard pour celui qui lui avait permis de survivre. Il respirait si fort que le souffle effréné de sa monture rivalisait de peu avec le sien.

À l’instant où il apercevait nettement les contours salvateurs de Marmoria, il faillit du garrot, et la créature de malheur referma sur lui les mandibules de la damnation.

I

 

Assis sur son haut trône de pierre noire, Pluton songeait à son avenir.

Belzéroth, le terrible dieu des morts provenant d’Ydrith, était déchu. Il avait dominé les Enfers sur lesquels il régnait en despote et où il s’apprêtait à obtenir une puissance inimaginable. Cependant, les dieux olympiens étaient arrivés en deus ex machina et avaient envahi le palais du Tartare pour mettre un terme à son noir dessein. Toutefois, Belzéroth avait refusé la Justice Divine, et s’était échappé de la prison de Tronjen. Les Olympiens n’avaient pas cherché à le rattraper, mais tôt ou tard, ils savaient qu’il paierait pour ses crimes, et de même, privé de ses hommes, laissé pour compte, il n’aurait pas la force de tout reconstruire. Ensuite, les dieux avaient soigneusement rangé les soldats du renégat en parfaites colonnes et les avaient condamnés à une errance éternelle dans le Styx et l’Achéron. Le niveau des eaux de ces deux fleuves avait dangereusement monté, depuis.

Mais là n’était pas le problème. Pluton était inquiet. Non pas à cause de Belzéroth, mais à cause de ce jeune homme aux cheveux bruns et aux yeux verts qui s’était éclipsé aussi vite qu’il était apparu. Des rumeurs couraient dans le palais du Tartare, l’on murmurait son nom à voix basse et ses exploits traversaient les coursives du château. On disait de lui qu’il avait empêché Kronos de rejoindre Belzéroth et qu’il avait combattu aux côtés de Mars sur les épaules du Titan. Cet homme était un Ydrithe, ainsi que l’arbalétrier et la magicienne qui l’accompagnaient. Ils n’avaient leur place ni à Rome ni aux Enfers. Heureusement, ces indésirables personnages s’éloignaient à chaque instant du palais, guidés par Mars et Angita, afin de remonter à la surface et reprendre possession de leur enveloppe charnelle.

Mais quelque chose tracassait Pluton. Ce jeune homme avait attiré son attention. Bien qu’il ne l’ait jamais vu et que ses seules informations proviennent des quelques soldats de Belzéroth qu’il avait interrogés, il sentait que quelque chose n’allait pas. On disait de lui qu’il possédait des cimeterres magiques. Les seules armes ensorcelées existantes appartenaient toutes à des dieux.

Or, ce jeune homme n’était pas un dieu.

Alors, il ne pouvait être... qu’un Deorum Interfector. Le premier depuis l’âge de la Royauté, après l’époque sombre qui n’avait apporté que des Mal-Choisis, comme Roland Vorex.

C’était une catastrophe.

Les Deorum Interfectores étaient des meurtriers, mais pas n’importe lesquels. Ils pouvaient non seulement assassiner froidement des êtres humains, mais le pouvoir qui leur était octroyé leur permettait de mettre un terme à l’immortalité d’une divinité. Pluton craignit soudain pour son éternité. Et si, par un terrible concours de circonstances, ce Deorum Interfector le conduisait à sa perte? C’était impensable. Il lui avait indirectement sauvé la vie en mettant Belzéroth en déroute. Pourquoi chercherait-il à le tuer?

Depuis lors, Pluton ne dormait plus. Cette idée le pourchassait comme un fauve lancé à ses trousses. Il devait en avoir le cœur net.

Il avait pensé à consulter les Parques, les Tisseuses du Destin, qui connaissaient le passé, le présent et le futur de tout homme et de toute chose. Mais il avait peur de savoir ce qu’il aurait aimé éviter, et de se retrouver au pied du mur sans pouvoir faire quoi que ce soit pour modifier son avenir. Voilà pourquoi il redoutait les Parques, Nona, Decima et Morta, des femmes qui pouvaient torturer l’esprit d’un homme, condamné par un destin intrinsèque.

Un soldat en armure chromée fit irruption dans la salle du trône. Il avança promptement vers Pluton, s’arrêta en bas des quelques marches qui menaient au siège royal, puis s’inclina respectueusement devant le dieu des morts.

— Monseigneur, je viens vous prévenir que Mesdames sont arrivées selon vos exigences. Elles sont prêtes à vous rencontrer quand vous le daignerez.

Pluton baissa son regard sur le garde, et acquiesça.

— Bien, merci. Dites-leur que je souhaite m’entretenir avec elles le plus tôt possible.

Pluton le congédia d’un geste de la main. Il resta un long moment seul, l’esprit en proie à de noires pensées. Il était toujours effrayé à l’idée que les Moires lui confirment ses craintes. Mais qui pouvait se vanter de connaître les méandres du Destin, si ce n’étaient ces femmes au regard inextinguible? La venue d’un tueur de dieux était le pire fléau que pouvaient subir les divinités. Personne n’était capable d’attenter à leur vie, à leur immortalité dans le cœur des hommes.

Personne, sauf lui.

C’était pour cela qu’il était dangereux, infiniment plus que n’importe quel autre mortel.

Pluton se pencha en avant et songea à Belzéroth. Où pouvait-il bien être? Reclus dans son royaume ydrithe, Volnera? Préparant une violente vengeance? Il frissonna à cette idée. Il se souvint de tout ce qu’il avait subi dans les prisons de Belzéroth, les tortures et les brimades, pendant un temps qui lui avait paru interminable. Il avait été frappé, saigné, marqué au fer rouge, écartelé, et bien qu’ayant été sauvé, il ne se sentait pas soulagé, car le souvenir de ces tourments hantait son esprit. Pourtant, il n’avait aucun désir de revanche, parce qu’il serait bien mal échu de détruire le dieu des morts, qui plus est, son Alter Ego.

Pluton se massa les tempes, l’air maussade.

Tout à coup, les portes s’ouvrirent de nouveau, révélant trois petites silhouettes faméliques accompagnées par six soldats en armes. Pluton leva les yeux vers elles et se redressa sur son trône, avant d’essuyer ses mains moites sur sa toge, mal à l’aise. Elles étaient là.

Les Parques.

Nona, Decima et Morta s’avancèrent lentement dans la salle, leur marche entravée par les longues robes rapiécées qui tombaient de leurs dos bossus. Elles ressemblaient à des harpies, avec leurs visages anguleux, leurs nez aquilins et leurs yeux perçants comme ceux d’un rapace en quête d’une proie. Pluton fit un geste en direction des gardes, et ils s’arrêtèrent non loin du trône afin de laisser approcher les Parques sans les tenir de près. Le dieu les fixa, inébranlable malgré la tension qui le tenaillait. Ces femmes étaient puissantes et, s’il ne se montrait pas digne d’elles, il doutait qu’elles lui fassent la moindre concession.

Elles s’immobilisèrent devant les marches menant au siège divin, le regard tiré par la vieillesse, mais embaumé par la sagacité. Les Parques se tenaient par le bras comme une seule et unique entité, et observaient Pluton à travers leurs orbites pâlies par la sénescence. Le dieu demeura un instant tétanisé, ignorant comment agir en une telle circonstance, puis finit par se lever et écarter les bras en signe d’hospitalité.

— Chères amies, je suis honoré de vous rencontrer en mon humble palais, déclara-t-il en les invitant à prendre place dans les fauteuils qu’il avait fait installer pour l’occasion. Je vous en prie, faites à votre aise.

Cependant, les Parques restèrent immobiles devant le trône. L’une d’entre elles ouvrit une bouche édentée, et le dieu conserva le silence afin d’entendre distinctement ce qu’elle avait à lui dire :

— Nous ne sommes les amies de personne, et surtout pas les tiennes, Pluton semant les cendres au vent, lui répondit-elle sur un ton lugubre, et nous avons décidé de rester debout pour ne pas nous abaisser devant toi.

Pluton serra discrètement la mâchoire, offensé par de tels propos. Toutefois, il refusa à l’indignité de faire son œuvre et au lieu de cela, il leur offrit son plus beau sourire.

— Très bien, il sera fait selon vos désirs, Mesdames.

Il fit un geste en direction des gardes restés en arrière et désigna les trois sièges en marbre noir. Les soldats se précipitèrent vers eux, et les déplacèrent à l’écart avant d’être congédiés. Après leur départ, les lourdes portes en chêne se refermèrent, laissant planer sur la salle du trône un long silence désagréable. Pluton pinça les lèvres.

— Bien. Je vous propose de commencer, si vous n’y voyez pas de désobligeance, déclara-t-il afin de mettre un terme à cette tension qui l’écrasait.

Mais les Parques continuèrent à l’observer comme si leurs yeux ne pouvaient pas le voir. Le dieu lissa sa toge pour éviter de fermer les poings, exaspéré par l’attitude déplacée de ces femmes, tandis qu’il produisait de lénifiants efforts pour continuer à leur sourire.

— Mesdames, c’est quand vous voulez... Si vous ne vous sentez pas en état à cause du long voyage depuis l’Olympe, je vous saurais gré de rejoindre vos appartements et de postposer cette réunion, si tel est votre choix...

— Le repos est une denrée dont seuls les apaisés ont notion, Pluton qui se cache des hommes, déclara l’une d’entre elles en effectuant un pas vers lui et en grimpant sur la première des trois marches qui menaient au trône.

— Et ceux qui voyagent s’assurent la connaissance du monde, continua la seconde en gravissant deux degrés, cette fois-ci.

— Mais ignorent le sens profond du bien et du mal s’ils choisissent de tourner le dos à la réalité, termina la troisième en montant au niveau de Pluton, dont le regard se refroidissait à mesure qu’il les voyait s’approcher de lui.

Il sentit l’odeur délétère qui imprégnait la robe rapiécée de la Parque, mais feignit l’indifférence en lui offrant son plus beau sourire.

— Vous parlez bien, Mesdames, mais que dois-je en déduire? s’enquit-il. La vieillesse ne doit guère vous toucher pour que les mots dansent ainsi sur vos lèvres.

— Nous parlons d’Ydrith, répliqua celle qui se tenait debout sur la deuxième marche, Ceux qui Rêvent. Les Romains sont Ceux qui Dorment.

Pluton les considéra d’un regard incrédule, incapable de décrypter de telles formules. Il s’affaissa sur son trône de marbre noir.

— Ydrith et Rome sont les Sœurs Antagoniques, continua la Parque qui se tenait au côté du dieu des morts, Celles qui S’Opposent. L’Imaginaire et le Réel se côtoient et s’écartent. Ce fut toujours ainsi. Depuis l’Aube des Temps, depuis l’accouplement entre Tellus, la Terre, et Uranus, le Ciel.

— Puis Ydrith est devenue la Sœur Blanche, et a commencé à hanter Romulus et sa Ville, poursuivit celle qui demeurait en arrière, jusqu’à aujourd’hui, après le Pacte entre les dieux romains et les dieux ydrithes.

— Enfin, les Deorum Interfectores sont nés. Haven Talanian, le premier d’entre eux, a assassiné Japet, le Titan frère de Kronos, et ses fils ont continué le combat. Puis ce fut la Chute des Tueurs, la Période sombre, où régnaient les Mal-Choisis. Aujourd’hui, la lignée des Primordiaux commence, avec l’Ydrithe Haraar Lucaino. Ce sont les plus puissants Deorum Interfectores, ceux qui sont destinés à assassiner les Frères Rois, les dieux primordiaux de notre monde, pour sauver l’être humain de la décadence religieuse.

Pluton les dévisagea. Ces prophéties ne le rassuraient guère. Toutefois, il avait décidé de consulter les Parques : à lui seul d’assumer une telle responsabilité.

— Haraar Lucaino. Il est descendu aux Enfers accompagné par une magicienne et un mythomancien, déclara-t-il pour combler le vide de ses paroles, mais il se doutait bien que les Parques le savaient déjà.

— Il a percé l’épiderme du divin Kronos, par amour, déclara celle en bas des marches après avoir clos les paupières sur ses orbites blanches. C’est un valeureux Héros, comme nous n’en attendions plus depuis Hercule. Son destin est grand, mais il mourra avant de vieillir. Il tuera avant de mourir.

Elle rouvrit ses yeux embués par la cécité et pointa un doigt malingre devant elle, en direction de Pluton.

— Prends garde, Pluton qui se dissimule, le Deorum Interfector aura raison de toi, et tu ne pourras rien pour changer ton destin, continua-t-elle sur un ton lugubre et malfaisant.

Le dieu demeura muet, tétanisé par la révélation de la Parque. Ainsi donc, ses prémonitions étaient exactes... Haraar Lucaino allait le tuer, de quelque manière que ce soit. Il se pencha en avant et balbutia :

— Comment va-t-il s’y prendre? Dites-moi !

Il prodiguait des efforts considérables pour ne pas perdre toute contenance. Cependant, il avait conscience que rien n’empêcherait les Parques de connaître son sentiment intense de détresse en cet instant.

— Nous ne dirons rien. Il faut que le Destin fasse comme bon lui semble. Nos pouvoirs s’arrêtent ici et maintenant. Si nous entachons son Cours, nous ne pourrons plus nous garder de la connaissance équivoque de la destinée des Mondes. C’est ainsi. Qu’il ait pitié de toi, malgré son irréfutabilité.

La vieille femme se tourna vers ses sœurs, et leur adressa un vague signe de tête. Puis les deux qui se tenaient sur les marches descendirent sur le pavé en marbre noir rejoindre la dernière au pied du trône. Elles inclinèrent imperceptiblement la tête face à Pluton, en signe de partance imminente.

— Il est temps pour nous de rentrer dans les Heures, sur l’Olympe, déclara l’une des sœurs en reculant déjà de quelques pas. Nous te gracions pour ton hospitalité, et pleurons sur ton triste sort.

— Attendez! s’écria Pluton. Vous ne pouvez pas me laisser mourir comme ça! Je suis un dieu!

Les Parques ne frémirent pas devant un tel accès de colère. Celle du milieu tendit une main et cela suffit à calmer la panique qui envahissait Pluton.

— Nous ne pouvons rien faire contre le Destin, Pluton qui dévore les flammes, déclara-t-elle lorsque le silence fut revenu, accepte-le et ne cherche pas à le modifier. De toute manière, quoi que tu fasses, tu n’y échapperas pas. Résigne-toi, et tente de vivre en paix le temps qu’il te reste. Et n’oublie pas, ne nous en veux pas, Pluton casqué, c’est toi qui as souhaité nous consulter, en toute connaissance de cause.

Elles lui tournèrent le dos et s’éloignèrent, le bruit de leur pas claquant sur le pavé froid comme un continuel rappel de son impuissance. Pluton resta debout un long moment, même après que les portes se furent refermées derrière les trois silhouettes faméliques en robe haillonneuse, et que le silence fut revenu dans l’immense salle du trône, le laissant seul avec son propre tourment. Le dieu expira bruyamment, les yeux injectés de sang, et les poings serrés. Elles ne pouvaient pas se tromper, elles connaissaient l’existence du Deorum Interfector avant qu’il ne leur en parle. Alors, si elles savaient tout sur l’élu, elles s’assuraient ainsi de son implication dans son assassinat prochain. Pluton se rassit, les bras tremblants et la peau rendue pâle par la fatalité. Il prit sa tête entre ses mains et ne tenta rien pour se rassurer. Il n’y avait rien à faire. Les Parques avaient été implacables, et elles ne pouvaient lui mentir. Leur fonction les en empêchait. Après tout, il avait insisté pour les consulter, et à présent, il recevait la monnaie de sa pièce. Il se pencha en arrière et appuya son dos contre le dossier du trône, les paupières closes. Il y avait sans doute un moyen pour détourner le Destin, pour lui faire prendre un autre Cours que celui du meurtre dont il allait être la victime. Pour cela, une seule solution lui venait à l’esprit, cruelle et déshonorante, mais rien d’autre ne pouvait le contrecarrer.

Il fallait tuer le Deorum Interfector.

Mais comment se débarrasser de votre assassin avant que celui-ci ne réalise ses plans macabres? Si Pluton le faisait taire avant qu’il n’ait eu le soupçon d’idée de passer à l’action, les autres Olympiens allaient le voir comme un parjure et un traître envers la prophétie.

Pluton secoua la tête, se sentant partir dans ses mauvais penchants. Comment pourrait-il tuer quelqu’un qui l’avait tiré d’une mort certaine? Il lui était redevable, mais les Parques avaient été formelles. Et il n’avait pas envie de mourir. Après tout, il était un dieu.

Une idée lui vint alors. Une idée sombre, une idée tortueuse, une idée terrifiante. Une idée à double tranchant, mais qui pouvait se révéler si efficace!

L’esprit soudain apaisé, Pluton eut un sourire. Il se leva de son trône, empoigna son heaume déposé à côté de lui et l’enfila, afin de devenir invisible. Il allait partir pour Volnera.

Rejoindre les rangs de Belzéroth.

II

 

Le jeune homme se tenait debout sur les rives de l’Achéron, les pieds au bord du ponton de bois qui s’étirait au-dessus de ses eaux. Les bras croisés sur son torse nu barré par une double ceinture, il observait le fleuve infernal couler sous l’avancée et disparaître dans le Styx. Son regard étincelant se posait sur les parois qui enceignaient l’Achéron comme une main de pierre. Il régnait en cet endroit un calme lugubre, et l’unique lueur qui le tirait du poing des ténèbres était la lanterne posée à son côté sur l’une des planches du ponton.