Agapes en Alpilles

Agapes en Alpilles

-

Livres
84 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Agapes en Alpilles est le troisième tome de la série « Légendes et contes modernes de Provence » écrite par Frédéric Barrès. Deux traiteurs s’installent au pied du massif des Alpilles en vue d’y monter leur affaire. Associés pour le meilleur et pour le pire, ils doivent faire face à diverses complications qui mettent à mal leurs habituels flegme et bonne humeur. Une fiole d’huile d’olive pourrait receler quelques propriétés aussi joyeuses qu’inattendues. Le sous-sol de la boutique semble renfermer un profond mystère. Des personnages intrigants pimentent leurs jours et leurs nuits. Des phénomènes étranges, certains récurrents, ne parviennent pas à brider l’imagination des traiteurs pour inventer de goûteuses recettes méditerranéennes. Au contraire. Mais la gastronomie provençale se révélera-t-elle le vrai sujet de ce roman ? Que cache la grotte du grand-père ? En quoi le destin de la Terre entière dépend-il de ce magnifique site provençal ? Dans un style truculent et imagé, les aventures d’Édouard et Ludovic nous transportent dans un monde plein de surprises et d’enchantements...

DU MÊME AUTEUR
Le sablier des âmes , fiction, Éditions Numeriklivres, 2017,
Rêves en éveil, légendes et contes modernes de Provence , Éditions Numerikilivres, 2017.
Aventures en Luberon, légendes et contes modernes de Provence , Éditions Numerikilivres, 2017.
L'amour, plus fort que l'amour , fiction, Éditions Numeriklivres, 2017.
Clairs-obscurs à Monaco, format numérique, Éditions Numeriklivres, 2016.

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 14 novembre 2017
Nombre de lectures 5
EAN13 9782377331239
Langue Français
Signaler un problème
Résumé
Agapes en Alpillesle troisième tome de la série « Légendes et contes modernes de est Provence » écrite par Frédéric Barrès. Deux traiteurs s’installent au pied du massif des Alpilles en vue d’y monter leur affaire. Associés pour le meilleur et pour le pire, ils doivent faire face à diverses complications qui mettent à mal leurs habituels flegme et bonne humeur. Une fiole d’huile d’olive pourrait receler quelques propriétés aussi joyeuses qu’inattendues. Le sous-sol de la boutique semble renfermer un profond mystère. Des personnages intrigants pimentent leurs jours et leurs nuits. Des phénomènes étranges, certains récurrents, ne parviennent pas à brider l’imagination des traiteurs pour inventer de goûteuses recettes méditerranéennes. Au contraire. Mais la gastronomie provençale se révélera-t-elle le vrai sujet de ce roman ? Que cache la grotte du grand-père ? En quoi le destin de la Terre entière dépend-il de ce magnifique site provençal ? Dans un style truculent et imagé, les aventures d’Édouard et Ludovic nous transportent dans un monde plein de surprises et d’enchantements…
DU MÊME AUTEUR Le sablier des âmes, fiction, Éditions Numeriklivres, 2017, Rêves en éveil, légendes et contes modernes de Provence, Éditions Numerikilivres, 2017. Aventures en Luberon, légendes et contes modernes de Provence, Éditions Numerikilivres, 2017. L'amour, plus fort que l'amour, fiction, Éditions Numeriklivres, 2017. Clairs-obscurs à Monaco, format numérique, Éditions Numeriklivres, 2016.
Frédéric Barrès
AGAPES EN ALPILLES Légendes et contes modernes de Provence
Illustrations : Lilou Barrès
editionsNL.com
1. La silhouette
— Arrête de gigoter, ça m’agace. — Peut-être, mais j’ai froid. — Tant pis. Trop tard pour regretter. Il fallait y penser avant. — J’y ai bien pensé. Dur quand même, on grelotte. — Nous avons choisi cette couette ensemble. Au maga sin, il n’y avait pas plus confortable et chaud. — Ne remue pas la plaie autour du couteau. Ça remon te à deux mois. Maintenant nous sommes en plein hiver, le mistral souffle à dé corner les taureaux de Camargue et je suis sûr qu’à cette heure les températures on t viré négatives. — Va chercher un plaid dans la voiture. — Aller dehors en pleine nuit ? Tu veux ma mort ? I mpossible. Je vais me recroqueviller en chien de fusil, ça me rappellera le bon temps. — C’est ça. Recroqueville-toi. Et laisse-moi dormir. — Tu es égoïste. — Je ne suis pas égoïste, je ne peux rien pour toi, c’est différent. J’espère que tu apprécies la nuance. — Dans mon état, où il me semble que des glaçons na issent dans mon estomac, je ne saisis rien du tout. — Fais-toi une soupe ! On va brûler des planches da ns la cave, comme Bernard Palissy… — Sans cœur. Je vais rêver à un âtre avec sa flambé e à l’intérieur. Bonne nuit. — Bonne nuit toi aussi, et garde-moi une place près de la cheminée.
Qualifier la chambre d’austère s’apparente à un eup hémisme. Elle ne contient qu’un grand lit en chêne clair, approximativement r afistolé grâce à des planchettes en aggloméré et clous XXL fournis par le tapissier du village. Ce lit aux origines antédiluviennes a été découvert en pièces détachées dans une brocante alentour et acquis pour une poignée d’euros, transport à charge des acheteurs. Édouard et Ludovic, alias Doudou et Ludo, ont emménagé depuis une quinzaine de jours, avec armes et bagages. Deux cannes à pêche bien à l’abri dans leurs housses en guise d’armes et trois valisettes pour tout équipement pe rsonnel. Ils entament de concert et optimistes, une nouvelle partie de leur vie qu’i ls souhaitent brillante. Quadragénaires bon teint, anciens chasseurs en Lube ron sud, leur existence s’est brusquement accélérée ces dernières années. Les voi ci dorénavant propriétaires d’une vieille bâtisse décrépie, dont le rétablissem ent, voire la rénovation selon les codes de l’urbanisme, prend plus de temps que prévu . On aura rarement vu autant d’outils, le plus souvent blanchis par le plâtre et la chaux, dans une maison de ville coincée entre un restaurant et une boulangerie. Un rez-de-chaussée promis au commerce, le premier étage comme lieu de vie pour d eux célibataires endurcis, un niveau supérieur comportant une spacieuse mezzanine dont le sort est soumis à décision ultérieure, ainsi que des combles offrant vue imprenable sur les Alpilles proches. La cave voûtée au charme intrigant avec se s inscriptions pour certaines incrustées dans la pierre, pour les autres saillant es en ferronnerie, a également séduit les deux acquéreurs. Ils envisagent d’y stoc ker nombre de leurs marchandises, une salle de jeux avec, entre autres, billard, flipper et lancer de fléchettes à l’étude. Au moins, dans leurs songes. — Je ne sais pas si on a bien fait. — Grrr ! — Je te dis que je ne sais pas si on a bien fait. — Fait quoi ? Sois précis, Doudou. Quelquefois, tu te disperses. — Si on a bien fait d’investir. Il m’arrive de regr etter. Nous aurions pu nous installer à demeure dans une paillote, de préférenc e sur une île exotique, profiter du bon temps jusqu’à ce que la faucheuse nous rattrape . — Tu doutes parce que tu as froid. C’est humain, je ne t’en veux pas, bien que tu m’aies réveillé. Nous avons pris une sage décision. Et elle est irrévocable, signée sur du papier à en-tête chez le notaire. — Tout de même. Je crois que nous nous sommes embal lés trop vite. — Nous avons réfléchi plus de six mois, c’est ample ment suffisant. Maintenant, place à l’action. — Tu parles d’une action ! Nous sommes cantonnés da ns cette masure en pleins travaux, sans chauffage et sans l’ombre de l’esquis se du début de l’amorce d’une éventuelle idée sur la date où nous pourrons enfin accueillir notre première cliente. — Ou premier client, Doudou. Ne sois pas sectaire. — Ni sectaire ni sexiste, tu as raison. Qu’importe les chromosomes, pourvu que cette gentille personne dispose d’un porte-monnaie. — Je préfère les billets, ou mieux encore, une carte de paiement ! Le sommeil a été court, hanté par des cauchemars où les congères, banquises et glaciers tenaient bonne place. Édouard et Ludovic g relottent au réveil, émoustillés
par la perspective d’un café bien chaud. Pas gagné ! Depuis une semaine, le circuit électrique est à leur image quand ils émergent hirs utes de sous la couette, cheveux en bataille et mèches rebelles. Moult fils dénudés sortent des cloisons sans appareils auxquels se relier. L’agent EDF devrait p asser au plus vite pour poser le compteur, mais une mauvaise grippe le cloue au lit depuis une semaine. De guerre lasse bien que méthodique, les deux comparses s’écl airent à la bougie et cuisinent leur pitance avec un réchaud de camping, calibre li lliputien, tout juste bon à réchauffer les conserves dans une petite casserole. D’ailleurs, celle-ci est mise à contribution alors que le jour n’est pas encore lev é. Sa mission s’avère simplissime : faire bouillir de l’eau qui sera ensuite versée dan s les bols où patiente un maigre tapis de café lyophilisé. Manque de chance, plus de gaz dans la cartouche ! Dépités, Édouard et Ludovic regardent les petites flammes bl eue et jaune, d’abord vacillantes puis rétrécissant jusqu’à atteindre la taille d’une tête d’épingle avant de disparaître à tout jamais. Ils ingurgitent pour la première fois de leur vie un café froid et leurs grimaces présagent qu’il s’agira de la dernière. — Ludo, si on allait déguster viennoiseries et bois son chaude au restaurant à côté ? — Tu m’étonneras toujours Doudou. D’une part, ils n e font pas les petits déjeuners. D’autre part, nous ne nous sommes pas en core présentés à eux. Comme il y a un risque de grabuge quand ils connaîtront n otre activité, aussi licite soit-elle, je suggère de faire les choses avec tact et au bon mom ent. Je ne veux pas leur laisser croire que nous sommes dans la panade, même si nous rencontrons actuellement quelques difficultés domestiques. Ce serait mauvais pour notre image. — Elle a bon dos notre image ! On se pèle, on mange froid et je ne te parle pas de la douche, un supplice ! — Tu n’envisages pas de te laver chez eux, que je s ache… Piteux. Ils sont dans un piteux état. Pas rasés, en goncés dans des pyjamas approximatifs aussi bien pour la taille que pour le s couleurs, ils fixent un mur de la cuisine en pleine réfection, rêvant à des jours pro chains, forcément meilleurs. Ludovic, le plus grand des larrons, aime bien parad er, jouer au chef. Pourtant, il lui arrive souvent d’hésiter. En ces circonstances, il surjoue l’autorité pour ne rien laisser paraître. Sa tignasse encore drue à son âge et sans l’ombre d’un cheveu blanc, est jalousée par son acolyte qui ne garde co mme crinière qu’un bandeau de poils châtain et coupés à la hussarde sur la nuque, façon demi-lune. La prestance générale du premier est également enviée en secret par le second, une pratique régulière de gymnastique étant favorable à l’expres sion de l’effet remodelant. Point de sport ou activité physique notable chez Doudou, sa spécialité première consistant à élaborer, ciseler et parfaire, de bons petits pla ts. Pour Ludovic, un teint perpétuellement basané comme s’il passait sa vie en sports d’hiver, une peau crayeuse limite diaphane chez son partenaire, achèv ent de les différencier. Avant ce week-end, les ouvriers ont laissé le chant ier en l’état. Truelles, taloches, platoirs et auges parsèment le sol dans un désordre manifeste et quelque peu réjouissant, signe qu’un jour prochain, l’énergie e t la sueur versée donneront naissance à un écrin. Sans trop avoir prévenu l’équ ipe officielle en charge des travaux, Édouard et Ludovic empruntent ce samedi ma tin l’estomac vide, quelques
outils et accessoires, puis se rendent à la cave en catimini comme si quelqu’un pouvait les surprendre ou les gronder. Ils ont déci dé de s’occuper personnellement de la réfection du sous-sol, Ludo préférant le term e « embellissement ». Personne ne pourrait contester l’ardeur à la tâche et la bon ne volonté. Mais le résultat ne brille pas d’une régularité propre à celle que vénèrent le s géomètres. On note une paroi verticale dans sa hauteur, mais avec tendance à l’a ffaissement vers le plancher, lui-même relativement plat. Impossible de mettre cette symétrie brinquebalante sur le compte de la chiche lumière générée par les bougies . — Quelle désolation mon Ludo ! Regarde ces lattes d e bois, la plupart sont pourries. — Je t’accorde Doudou, que même sous les bâches, on distingue le mal. Mais tête de linotte, on aurait dû s’attaquer au planche r avant les murs. C’est écrit comme ça dans les manuels. — Tu fais le savant, mais tu ne t’y connais pas plu s que moi. Par ailleurs, Monsieur je sais tout, je te ferai remarquer qu’un parquet à la cave, vu l’humidité, c’est aussi incongru qu’une crevette dans un velouté de tomates. — Et qu’est-ce que l’ingénieur des Ponts et Chaussé es souhaite déposer au fond de la cave ? Une immense dalle de béton ? Des trave rtins en opus façon villa romaine ? Un tapis marocain ? Du linoléum galvanisé anti-chute ? — Non Môôôsieur, rien de tout ça. Du classique, du net, du robuste. — Mais encore ? — Une calade ! Ils travaillent d’arrache-pied pendant trois heures à démanteler le plancher, latte après latte, il est vrai aidés par la faible résist ante du bois. Ferme et déjà fendillé sur sa plus grande surface, tendre avec option vermoulu e en quelques endroits. Les voici transpirants, courts d’haleine et la faim au ventre. Un tas de planches déchiquetées gît devant eux, ne reste qu’une petite zone à pourfendre. — J’ai la dalle ! — Trop drôle ! Moi aussi, Doudou. On arrête. On pau se. Et on profite. Je t’invite au restaurant. — Celui d’à côté ? — Celui-là même ! — Mais, on ne s’est pas encore présentés. — Justement. Ma décision est prise. Nous allons rev êtir nos plus beaux atours. — Dans cet état ? En sueur et couverts de poussière ? — Meuh non ! Les douches municipales n’ont pas été conçues pour les maraudeurs. J’en ai assez de ce mince filet d’eau g lacée à demeure. À nous les délices et les onguents, une cascade chaude et revi gorante nous attend. — Tu fais des rimes ? — Non, cher ami, je ne le puis. — Comment me trouves-tu ? — Aussi pimpant qu’à ton mariage ! — Tu sais manier les compliments, Ludo. Pour sûr, j ’étais plus fringant et attentionné qu’à la signature de l’acte du divorce. Mais je m’interdis de gâcher cette
magnifique journée par ces vilaines pensées. Ouste ! — Et moi, suis-je élégant ? — Plus beau qu’un prince. De la trempe de ceux qui valsaient avec Romy Schneider dans ces films aux couleurs chatoyantes. — J’y vois plus un hommage aux charmes de l’actrice qu’une louange me concernant. Toutefois, je m’interdis de faire le di fficile, je vais m’en contenter. Alors, on la pousse cette porte ? — Attends un peu. On n’a pas répété. — Répété quoi ? — Notre façon d’aborder la question. L’épineuse que stion. — Tu te fais trop de soucis. — Heureusement que je m’en fais, et pour deux encor e ! Si on rate notre explication, nous ne retrouverons plus jamais parei lle opportunité ! Imagine qu’ils lancent un sort contre nous ! Qu’ils aillent secoue r quelques amis à la gâchette facile pour régler notre compte ! Ou pire, qu’ils répanden t sournoisement des rumeurs désastreuses sur notre commerce ! On ne s’en relève rait pas. — Tu me files les jetons. On renonce. — Jamais ! Ouvre cette porte ! Même sans la répette ! — Que ferait-il plaisir à ces messieurs pour commen cer ? — Vas-y, toi, Ludo. Tu parles mieux que moi. — Eh bien, nous allons opter pour deux coupettes. — Dom Pérignon, Piper, Veuve Clicquot ? — La veuve. C’est bien, la veuve. Et à température, s’il vous plait. — Pardon ? — À la température adéquate. Vous savez… entre 11 e t 13 degrés. — Monsieur, nous dispensons du Champagne depuis l’o uverture de l’établissement qui remonte à plus d’une vingtaine d’années et nous n’avons jamais été l’objet de plaintes ou réclamations quant à la température de service. Je vous prie de me croire. — Ne vous emportez pas. Je ne voulais pas vous vexe r. Je souhaitais juste m’assurer que vous appliquiez cette règle, souvent méconnue. Rien de plus triste que les bulles d’un grand cru quand elles sont tièd es. — Soyez convaincus que nous tenons à l’extrême sati sfaction de notre clientèle. Je vous convie à la lecture de notre livre d’or, ou encore la consultation des sites d’amateurs éclairés qui chroniquent leur visite ici . Les notes qui nous sont attribuées feraient rougir une coccinelle ou les fesses d’un b abouin. Le serveur tourne les talons, et raide comme un piq uet, va faire part de la commande au barman. Comme il s’approche dangereusem ent des oreilles du récipiendaire, Édouard et Ludovic ne se font guère d’illusions sur le contenu peu aimable des paroles. — Tu exagères, Ludo. Nous allons passer pour des ma lotrus, des parvenus, des fondus. — Toi aussi, tu fais des rimes. — C’est pas le moment de m’énerver. On aurait mieux fait de répéter. En moins d’une minute, tu nous mets le personnel à dos. Je c royais qu’on était venu ici pour se régaler la cloche et prendre langue, selon ton e xpression favorite.
— Nous allons la prendre, cette langue. Je voulais juste m’assurer que nos voisins maîtrisaient quelques codes indispensables aux méti ers de bouche. Normal que je m’intéresse à leur façon de recevoir les quidams, p our la bonne réputation du quartier. — Je ne me sens pas la tête d’un quidam. Je suis Éd ouard, toi Ludovic, nous sommes majeurs et vaccinés, et nous allons ouvrir u ne boutique de traiteurs entre un restaurant et une boulangerie. Je ne vois pas où est le problème ! Le déjeuner s’est déroulé dans une ambiance plus re laxante qu’à son début. Édouard s’est retenu d’envoyer son verre à la tête du serveur, quand celui-ci ayant déposé le Champagne avec la plus délicate attention , a tenté une insidieuse question sur la couleur des olives « Suffisamment v erte ? Car il nous est impossible de la modifier, s’agissant d’une Appellation d’Orig ine Contrôlée ». Le carpaccio de jambon italien a cédé place à une daube provençale. Doré à point, le pain présenté dans une corbeille aux tresses légères semble tout juste sorti du four. Le vin choisi d’autorité par Ludovic, un Pomerol élevé en année f estive, accompagne les mets à ravir. Vers la fin du parcours, le serveur qui ne s era jamais leur ami, propose la carte des desserts. Doudou, imperceptiblement grisé par l ’élixir des vignes bordelaises, annonce qu’il est trop tôt pour les sucreries, que le temps est venu de se consacrer à une farandole fromagère. En guise de farandole, un plateau roulant à deux étages accoste leur table. Chaque tome, tranche ou meule, est piquée d’une ardoise miniature portant tête de vache, brebis ou chèvre, précédant le nom toujours évocateur du délice, offert à la vue et promis aux papilles. Trop forte, la tentation d’une note suave en guise de conclusion fait flancher les gourmands vers un café du même nom, trio mousse au chocolat, crème brûlée et meringue accompagnant l’arabica. Édouard et Ludovic n’ont pas capté la moindre remarque désobligeante ou essuyé la plus petite piq ue depuis plus d’une heure, tant le restaurant bondé à cette heure, exige du service efficience et célérité. À l’abri des invectives et sous-entendus graveleux, ils se laiss ent couler en indolence, détendus autant que toléré sur leur banquette, humant l’air du temps qu’ils jugent propice à une petite sieste. Sauf que prendre langue impose u n partenaire, de préférence gradé, au regard des enjeux. Ludovic retient sa res piration et enfin se lance. — Monsieur, sans vouloir vous déranger, auriez-vous l’extrême amabilité d’inviter votre patron à prendre un digestif avec nous ? — Qu’est-ce que vous lui voulez à mon patron ? Quel que chose vous turlupine ? Je n’ai pas été assez gracieux ? Vous avez trouvé u ne arête dans le Saint-Félicien ? — Vous vous méprenez et vous commencez à nous chauf fer sérieusement les pavillons. Tous les mets étaient exquis. Disons que le plaisir a été légèrement gâché par un individu porté sur le commentaire qui fâche. Vous le connaissez certainement. Il habite chez vous. — ??? — Alors, ce patron ! Je vais le chercher moi-même ? Un ange a eu le loisir de passer, voire tergiverser avant de prendre son envol et filer vers l’église. Le serveur a disparu par une p orte discrète qu’Édouard avait repérée non loin des cuisines. Un autocollant « SEN S INTERDIT » surmonté des
lettres gothiques « DIRECTION » y limite une entrée hasardeuse. En sort l’air préoccupé, un homme à la franche distinction, chemi se blanche impeccable, pantalon avec pinces et chaussures vernies. Il est suivi par son employé, la mine plus sournoise et l’allure moins distinguée. — Vous avez demandé à me rencontrer. En quoi puis-j e vous être utile ? Impressionné par cette aisance naturelle, Ludovic p rend le temps d’examiner le visage de son interlocuteur. Celui-ci, aucunement h ostile quoique légèrement étonné, semble prêt à une discussion. Une fois les présentations faites, le gérant propose aux deux impétrants la quiétude de son antr e pour y parler plus au calme. Il commande une fine de Limoncello à son barman. La po rte se referme sur Édouard et Ludovic qui n’en mènent pas large. — Que me vaut l’honneur de cet entretien ? — Pour simplifier le processus, je propose que seul l’un de nous deux prenne la parole. Mon ami Édouard est d’accord. — Soit. Je vous écoute. Mais auparavant, je vous co nvie à goûter cette liqueur de citron sans plus attendre. Elle s’apprécie très fra îche, il semblerait que vous soyez assez à cheval sur la température des boissons. — Il s’agissait d’un test, ni plus ni moins. Je reg rette que l’ambiance ait ensuite dégénéré. — Vous n’y êtes pour rien. Mon collaborateur signe aujourd’hui son dernier jour de service et au lieu de partir avec les honneurs, il a décidé de me pourrir la vie. La vôtre par la même occasion. Je vous présente mes ex cuses. — Ludo, laisse-moi parler. Ça, c’est sympa, Monsieu r. Parce qu’on a cru qu’on était de trop. Vous savez, nous on est venu pour la régalade et pour un autre sujet. N’est-ce pas Ludo ? Alors, se remplir le coffre dan s une atmosphère de poulailler, basta ! L’affaire s’engage sous l’appréhension des duettist es. En reprenant la parole, Ludovic échappe profusion de « euh » « donc » ou « voilà » qui trahissent son embarras à défendre une cause pourtant juste, la si enne et celle de son associé. Lequel, nerveux au possible, ne cesse de battre du pied selon un rythme effréné de discothèque pendant la séance acquise au stroboscop e. Au fil du discours entendu, Jérôme Livianto, responsable de l’établissement, co mmence par ouvrir de grands yeux en une parfaite symétrie. Puis un seul œil s’é carquille plus encore, alors que l’autre plissé, ne laisse passer qu’une infime port ion de lumière. L’heure est à la réflexion, au discernement, à l’introspection. — En fait, si je résume, vous incrustez un commerce à proximité du mien qui va cravater mes clients et vous voudriez que je sois c ontent ! — Pas tout à fait. Ce qui est exact, c’est que nous nous installons juste à côté. En revanche, cravater, voler ou kidnapper la clientèle , pas du tout ! Nous envisageons plutôt l’avenir sous le sceau de la complémentarité . N’est-ce pas, Édouard ? — Oui mon Ludo. Très bien, ton sceau ! De retour chez eux à dix mètres, les associés enfil ent un pull et allument des bougies. Pas de chance. Cet hiver tranche dans le r échauffement climatique