Allez les mages !

Allez les mages !

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Livres
528 pages

Description

Menace sur le paisible et douillet quotidien des mages : si l'Université de l'Invisible ne renoue pas avec la tradition du fouteballe, d'intolérables restrictions sont à prévoir dans leur train de vie.

Il reste à former un staff et une équipe compétitifs. Par bonheur, l'université dispose, parmi le petit personnel, d'individualités remarquables. Citons Trevor Probable — inouï ce qu'on obtient d'une boîte de conserve —, Glenda, la reine des tourtes, Juliette, ravissante nunuche promise à un bel avenir dans l'univers de la mode, et le mystérieux monsieur Daingue. Qui est Monsieur Daingue ? Le sait-il lui-même ? Toujours est-il qu'on le surveille en haut lieu.

Tandis que le match fatidique approche, quatre vies s’entremêlent et quatre destins basculent. Car ce qu’il faut savoir du fouteballe – ce qu’il faut savoir d’important sur le fouteballe –, c’est qu’il dépasse le cadre du fouteballe.


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Date de parution 25 novembre 2013
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EAN13 9782367932057
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Terry Pratchett
LES ANNALES DU DISQUE-MONDE
ALLEZ LES MAGES !
TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR PATRICK COUTON
L’ATALANTE Nantes
Ce roman est dédié à Rob Wilkins, qui en a tapé la majeure partie et a eu le bon goût de rire de temps en temps. Ainsi qu’à Colin Smythe pour ses encouragements.
Le chant de la déesse Pedestriana est une parodie du merveilleux poème Brahmade Ralph Waldo Emerson, mais vous le saviez, de toute manière.
MINUIT, au Musée royal des beaux-arts d’Ankh-Morpork1. A peu près toutes les minutes, le nouvel employé Rudolph Léparpille se disait qu’il aurait peut-être mieux fait tout de même de parler au conservateur de sa nyctophobie, sa crainte des bruits étranges et, il le savait maintenant, sa peur d’absolument tout ce qu’il voyait (et, à la réflexion, qu’il ne voyait pas), entendait, flairait ou sentait lui remonter dans le dos durant ses heures interminables de garde de nuit. Il ne lui servait à rien de se répéter que tout dans le bâtiment était mort. Ça ne le rassurait aucunement. Ça voulait dire qu’il faisait tache. C’est alors qu’il entendit un sanglot. Un hurlement aurait mieux valu. Au moins, le doute n’est pas permis quand on entend un hurlement. Dans le cas d’un petit sanglot, il faut attendre de l’entendre à nouveau parce qu’on n’a aucune certitude. Il leva sa lanterne d’une main tremblante. Il n’y avait en principe personne dans le musée. Un musée solidement verrouillé ; nul ne pouvait y entrer. Ni, maintenant qu’il y réfléchissait, en sortir. Il regretta d’avoir eu pareille pensée. Il patrouillait au sous-sol, lequel ne comptait pas parmi les étapes les plus angoissantes de sa ronde. On y voyait essentiellement de vieux rayonnages et des tiroirs, tous surchargés d’objets presque, mais surtout pas complètement, mis au rebut. Les musées n’aiment pas jeter, au cas où ce qu’ils jetteraient se révélerait très important plus tard. Un autre sanglot, et un bruit comme un raclement de… terre cuite ? Un rat, alors, quelque part sur les rayonnages à l’arrière ? Les rats ne sanglotent pas, si ? « Écoute, je ne tiens pas à entrer pour t’attraper ! » lança Léparpille avec une sincérité non feinte. Et les rayonnages explosèrent. Il eut l’impression d’un ralenti quand des fragments de terre cuite et de statues se dispersèrent dans sa direction. Il tomba à la renverse et le nuage en expansion passa au-dessus de sa tête pour aller s’écraser dans les rayonnages de l’autre côté du local et les détruire. Léparpille, affalé par terre dans le noir, incapable de bouger, s’attendait d’un instant à l’autre à ce que les fantômes nés de son imagination bouillonnante le mettent en pièces… L’équipe de jour l’y retrouva au matin, profondément endormi et couvert de poussière. On écouta son explication confuse, on le traita avec bienveillance et on admit qu’une autre profession conviendrait peut-être mieux à sa nature. On se demanda un moment ce qu’il avait fabriqué, les gardiens de nuit étant des gens un peu intrigants dans le meilleur des cas, mais on n’y pensa plus… à cause de ce qu’on trouva. Monsieur Léparpille obtint ensuite un emploi dans la boutique d’animaux Aux Pas Pellicoul, mais il le quitta au bout de trois jours parce que la façon dont les chatons le regardaient lui donnait des cauchemars. Le monde est parfois cruel avec certaines personnes. Mais il ne parla jamais à quiconque de la femme scintillante de lumière et tenant un gros ballon au-dessus de sa tête qui lui avait souri avant de disparaître. Il ne voulait pas passer pour bizarre.
Mais il est peut-être temps de parler de lits. La lectrologie, science du lit et de son milieu naturel, peut se révéler extrêmement utile et en dire long sur son propriétaire, même s’il ne s’agit que d’un plasticien installateur très habile et rusé. Le lit de l’archichancelier Ridculle de l’Université de l’Invisible, par exemple, en vaut au moins un et demi, vu que huit colonnes en soutiennent le baldaquin. Il comprend une petite bibliothèque, un bar, et inclut astucieusement des cabinets fermant à clé, tout en acajou et cuivre jaune, pour éviter les longues excursions nocturnes et les risques concomitants de trébucher sur des pantoufles, bouteilles vides, chaussures et autres surprises oubliées en travers du chemin d’un homme dans le noir priant pour que le prochain obstacle dans lequel butera son orteil soit en porcelaine, ou en tout cas facile à nettoyer. Trevor Probable, lui, fait son lit n’importe où : sur le plancher d’un ami, dans le fenil d’une écurie qu’on n’a pas verrouillée (une solution généralement beaucoup plus odorante) ou dans une pièce d’une maison vide (mais elles se font très rares ces temps-ci) ; ou il dort au travail (mais il fait toujours attention dans ces cas-là, parce que le vieux Smeems – qui donne l’impression de ne jamais dormir du tout – pourrait le pincer à tout moment). Trev peut dormir partout, et il ne s’en prive pas. Quant à Glenda, elle dort dans un vieux lit en fer2 dont les ressorts et le matelas se sont aimablement modelés sur ses formes au fil des ans pour ménager une dépression généreuse. Le dessous de cette couche caténaire est isolé du plancher par un paillis de romans populaires à l’eau de rose jaunis, de ceux à propos desquels le mot « corsage » vient naturellement sous la plume. Elle en mourrait si quelqu’un l’apprenait, à moins que ce soit ce quelqu’un qui meure si elle apprenait qu’il l’avait appris. La plupart du temps, sur l’oreiller, repose un très vieux nounours du nom de Tremblote. Traditionnellement, en termes de pathétique, un tel nounours ne devrait avoir qu’un seul œil, mais, suite à une erreur de couture de Glenda dans sa jeunesse, il en a trois et il est plus futé que le nounours commun. Pour sa part, le lit de Juliette Stollope, digne d’une princesse aux dires du marchand qui l’avait vendu à sa mère, ressemble plus ou moins à celui de l’archichancelier, quoique plutôt moins que plus, puisqu’il consiste en des rideaux de gaze entourant une couche bas de gamme très étroite. Sa mère est aujourd’hui morte. Ce qui se devine à un détail. En effet, lorsque le lit s’est effondré sous le poids d’une fille en pleine croissance, quelqu’un l’a relevé sur des caisses de bière, et une mère aurait au moins veillé à ce qu’elles soient, comme tout le reste dans la chambre, peintes en rose et ornées de petites couronnes. Monsieur Daingue, lui, avait sept ans quand il découvrit que certains de ses semblables avaient besoin pour dormir d’un meuble spécifique.
Deux heures du matin. Un silence écœurant régnait dans les couloirs et cloîtres ancestraux de l’Université de l’Invisible. Le silence saturait de même la bibliothèque ; ainsi que les salles. Le silence était si présent qu’on l’entendait. Partout où il passait, il bourrait les oreilles de peluche invisible.
Boing ! Le tout petit bruit fusa, instant d’or liquide dans le silence impénétrable. Le silence régnait aussi à l’étage, jusqu’au moment où le rompit le frottement des pantoufles officielles à semelle épaisse de Smeems, le candélaquais, qui effectuait ses rondes tout au long des nuits interminables de bougeoir en bougeoir afin d’en refaire le plein avec les réserves de son panier officiel. Il était assisté ce soir-là (quoique, à en juger par ses grommellements réguliers, insuffisamment assisté) par un buteur. On l’appelait le candélaquais car c’était ainsi qu’on avait qualifié le poste dans les archives de l’université lors de sa création, presque deux millénaires plus tôt. Maintenir garnis les bougeoirs, les appliques et, par-dessus tout, les candélabres de la faculté était un travail sans fin. C’était, à vrai dire, le travail le plus important de l’établissement pour le candélaquais. Oh, Smeems aurait reconnu sous la contrainte que les bâtiments abritaient aussi des résidents en chapeau pointu, mais ils allaient et venaient, et gênaient plus qu’autre chose. L’Université de l’Invisible n’était pas riche en fenêtres, et, sans le candélaquais, elle serait restée toute la journée dans l’obscurité. Il ne lui était jamais venu à l’esprit que les mages pourraient tout bonnement sortir en ville et trouver dans la population grouillante un gars capable de monter à l’échelle, les poches pleines de bougies. Il était irremplaçable, comme tous les autres candélaquais avant lui. Et là, derrière lui, il entendait le claquement de l’escabeau officiel qu’on dépliait. Il se retourna d’un bloc. « Tiens cette saleté droite ! siffla-t-il. — Pardon, maître ! » fit son apprenti temporaire en s’efforçant de maîtriser le monstre glissant, écrase-doigts, que devient tout escabeau à la première occasion, et souvent quand aucune occasion ne se présente. « Et fais moins de bruit ! beugla Smeems. Tu veux rester un buteur toute ta vie ? — A vrai dire, j’aime bien être un buteur, monsieur… — Ha ! Le manque d’ambition, c’est le fléau de la classe laborieuse ! Tiens, donne-moi ce truc ! » Le candélaquais attrapa d’un geste vif l’escabeau à l’instant précis où son assistant le refermait. « Pardon, monsieur… — Y a toujours de la place pour un employé de plus à la cuve de trempage des mèches, tu sais, lança Smeems en se soufflant sur les phalanges. — D’accord, monsieur. » Le candélaquais regarda longuement la figure blême, ronde et franche. Elle affichait un air d’amabilité inébranlable très déroutant, surtout quand on savait ce qu’on regardait. Et lui le savait, oh oui, mais sans en connaître le nom. « Comment tu t’appelles, déjà ? J’peux pas me rappeler le nom de tout le monde. — Daingue, monsieur Smeems. Avec un “a” après le “d”. — Tu crois que ça arrange ton cas, Daingue ? — Pas vraiment, monsieur. — Où est Trev ? Il devrait être de service ce soir. — Très malade, monsieur. Il m’a demandé de le remplacer. » Le candélaquais grogna. « Faut avoir l’air dégourdi pour travailler à l’étage, Daingo ! — Daingue, monsieur. Pardon, monsieur. Je ne suis pas né avec l’air dégourdi, monsieur. — Bah, au moins, y a personne pour te voir en ce moment, concéda Smeems. Bon, suis-moi et tâche d’avoir l’air moins… Enfin, tâche de pas avoir l’air. — Oui, maître, mais je pense… — T’es pas payé pour penser, jeune… homme. — Je vais essayer d’éviter, maître. »
Deux minutes plus tard, Smeems se tenait devant l’Empereur, sous le regard d’un Daingue stupéfait comme il se devait. Une montagne de suif gris argenté bouchait presque l’embranchement isolé de couloirs en pierre. La flamme de ce cierge, dans lequel on devinait une mégabougie rassemblant les chicots de milliers et de milliers de bougies antérieures qui avaient bavé et dégouliné pour former un gros tas, jetait une lueur près du plafond, trop haut pour bien éclairer quoi que ce soit. La poitrine de Smeems se gonfla. Il était en présence de l’Histoire. « Regarde, Daingo ! — Oui, monsieur. Je regarde, monsieur. C’est Daingue, monsieur. — Du haut de cette bougie, vingt siècles nous contemplent, Daingo. Évidemment, ils te contemplent, toi, de plus haut qu’ils me contemplent, moi. — Absolument, monsieur. Bravo, monsieur. » Smeems jeta un regard noir à l’aimable figure ronde et n’y lut rien d’autre qu’un zèle calamistré assez effrayant. Il grogna, déplia son escabeau sans plus de bobo qu’un pouce pincé puis l’escalada prudemment jusqu’au degré le plus haut. Depuis ce camp de base, des générations de candélaquais avaient taillé et entretenu des marches qui montaient à l’assaut de la face Moyeu du cierge géant. « Repais-toi les yeux de ça, mon gars, laissa-t-il tomber, sa mauvaise humeur foncière un brin adoucie au contact de la grandeur. Un jour, tu pourrais être… celui qui gravit ce suif sanctifié ! » L’espace d’un instant, Daingue parut vouloir offrir à son interlocuteur autre chose que la mine de celui qui espère sérieusement que son avenir ne se limitera pas à une grosse bougie. Daingue était jeune et, à ce titre, n’avait pas ce respect de l’âge dont témoignent essentiellement les personnes âgées. Mais le semblant de sourire joyeux revint. Il ne s’éloignait jamais très longtemps. « Ouim’sieur », dit-il, partant du principe qu’une telle réponse marchait le plus souvent. Certains prétendaient qu’on avait allumé l’Empereur le soir même de la fondation de l’UI et qu’il ne s’était jamais éteint depuis. L’Empereur, assurément gigantesque, était ce qu’on obtenait quand, chaque nuit depuis peut-être deux mille ans, on allumait une nouvelle bougie bien dodue aux restes dégoulinants de la dernière et qu’on la plantait solidement dans la cire chaude. On ne voyait pas de bougeoir, bien sûr. Il se trouvait enseveli quelque part dans l’accumulation monstrueuse de gouttes de cire à l’étage en dessous. Dans les mille ans plus tôt, l’université avait fait percer un grand trou dans le plafond du couloir inférieur où l’Empereur atteignait déjà cinq mètres. Il y avait au total plus de onze mètres de dégoulinures de pure cire naturelle. C’était la fierté de Smeems. Il était le gardien de la bougie qui ne s’éteignait jamais. Elle était un exemple pour tous, une lumière qui ne faiblissait jamais, une flamme dans la nuit, le flambeau de la tradition. Et l’Université de l’Invisible prenait la tradition très au sérieux, du moins quand elle y pensait. Comme aujourd’hui, à vrai dire… De quelque part au loin parvint un bruit façon gros canard qu’on écrase, suivi d’un cri : « Ho, le mégapode ! » Sur quoi l’enfer se déchaîna. Une… bête jaillit des ténèbres. Il existe une expression qui dit « ni chair ni poisson ». La créature combinait les deux, à quoi s’ajoutaient des éléments d’autres bestiaux inconnus de la science, des cauchemars et même des kebabs. Elle avait des reflets de poisson rouge, ça, c’était sûr, et elle donnait l’impression de battre des ailes ; Daingue fut certain d’apercevoir
fugitivement une gigantesque sandale, mais aussi des yeux déments, protubérants, roulant dans leurs orbites au-dessus d’un bec rouge immense, avant que la bête disparaisse dans un autre couloir sombre sans cesser d’émettre ce son de trompe morne comme en lancent les chasseurs de canards juste avant de se faire abattre par d’autres chasseurs de canards. « Aho ! le mégapode ! » On ne savait pas trop d’où venait l’appel. On aurait dit qu’il venait de partout. « Là-bas, il beugle ! Ho, le mégapode ! » L’appel fut repris de tous côtés, et de l’obscurité épaisse de tous les couloirs, à l’exception de celui par où s’était enfuie la bête, sortirent au galop des formes étranges qui se révélèrent, à la lumière tremblotante de l’Empereur, les membres éminents de la faculté. Chaque mage chevauchait un solide appariteur en chapeau melon qu’il faisait courir au moyen d’une bouteille de bière accrochée à une ficelle tendue, comme l’exigeait la tradition, en avant dudit appariteur, mais hors de sa portée, au bout d’un long bâton. Le coin-coin lugubre retentit une nouvelle fois à quelque distance, et un mage agita son bourdon en l’air en hurlant : « L’oiseau s’est envolé ! Ho, le mégapode ! » Les mages qui venaient d’entrer en collision et d’écraser l’escabeau bancal de Smeems sous les souliers à clous de leurs coursiers repartirent aussitôt en donnant des coups de tête et en se bousculant pour bien se placer. Les échos de « Aho ! le mégapode ! » rebondirent encore un moment au loin. Quand il fut certain qu’ils étaient partis, Daingue sortit sans bruit de son refuge derrière l’Empereur, ramassa ce qui restait de l’escabeau et jeta un regard à la ronde. « Maître ? » hasarda-t-il. Un grognement lui répondit d’au-dessus. Il leva la tête. « Vous allez bien, maître ? — J’ai connu mieux, Daingo. Tu me vois les pieds ? » Daingue tendit sa lanterne. « Oui, maître. J’ai le regret de dire que l’escabeau est cassé. — Ben, trouve quelque chose. Je dois me concentrer sur mes prises, moi. — Je croyais que je n’étais pas payé pour penser, maître. — Cherche pas à faire le malin ! — Est-ce que je peux chercher à faire assez le malin pour vous descendre sans bobo, maître ? » Une absence de réponse tint lieu de réplique cinglante. Daingue soupira et ouvrit le grand sac à outils en toile. Smeems se cramponnait à la bougie vertigineuse tandis qu’il entendait en dessous de lui de mystérieux raclements et déclics. Puis, dans un silence et avec une soudaineté qui lui coupèrent le souffle, une forme pointue s’éleva près de lui en oscillant légèrement. « J’ai vissé ensemble trois des grands manches d’éteignoirs, lança Daingue d’en dessous. Et, vous voyez, il y a un crochet de lustre planté au bout, oui ? Et une corde. Vous la voyez ? Je pense que, si vous faites une boucle autour de l’Empereur, elle ne glissera pas beaucoup, et que vous pourrez alors vous laisser descendre lentement. Oh, et il y a aussi une boîte d’allumettes. — Pour quoi faire ? demanda Smeems en tendant le bras vers le crochet. — Je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que l’Empereur s’est éteint, monsieur, répondit joyeusement la voix d’en dessous. — Non, c’est faux ! — Je pense que vous constaterez que c’est vrai, monsieur, parce que je ne vois pas la… — Ceux qu’ont une mauvaise vue ont pas leur place dans le service le plus
important de cette université, Daingo ! — Je vous demande pardon, maître. Je ne sais pas ce qui m’a pris. D’un coup, je la vois, la flamme ! » D’au-dessus tomba le bruit d’une allumette qu’on gratte, et un cercle de lumière jaune s’étendit au plafond quand s’enflamma la bougie qui ne s’éteignait jamais. Peu après, Smeems se laissa prudemment descendre à terre. « Bravo, monsieur », dit Daingue. Le candélaquais débarrassa d’une pichenette un bout de coulure de bougie figée de sa chemise tout aussi graisseuse. « Très bien, dit-il. Seulement faudra que tu reviennes dans la matinée récupérer les… » Mais Daingue grimpait déjà à la corde comme une araignée. Suivirent des chocs métalliques de l’autre côté de la bougie géante quand les bouts de manches d’éteignoirs atterrirent par terre, après quoi le jeune homme redescendit en rappel pour rejoindre son maître, le crochet sous le bras. Puis il resta là, debout, image même du zèle et de l’efficacité soignée (quoique plutôt mal habillée). C’en était presque choquant. Et le candélaquais n’était pas habitué à ça. Il se sentit obligé de lui rabaisser le caquet, pour son bien. « Toutes les bougies de cette université doivent être allumées par un long cierge à partir d’une bougie qui brûle encore, mon gars, dit-il d’un ton sévère. Où t’as pris ces allumettes ? — Je préfère ne pas le dire, monsieur. — Ça, je m’en doute, oui ! Maintenant, dis-le-moi, mon gars ! — Je ne voudrais pas causer des ennuis à quelqu’un, maître. — Ta réticence est tout à ton honneur, mais j’insiste. — Euh… elles sont tombées de votre poche quand vous grimpiez, maître. » Au loin, un dernier cri fusa : « On a attrapé le mégapode ! » Mais, autour de l’Empereur, le silence écoutait, bouche bée. « Tu fais erreur, Daingo, dit lentement Smeems. Tu vas découvrir, je pense, qu’un de ces messieurs a dû les laisser tomber de sa poche. — Ah oui, c’est sûrement ce qui a dû se passer, monsieur. Il faut que j’apprenne à ne pas tirer des conclusions hâtives. » Une fois de plus, le candélaquais se sentit déstabilisé. « Bon, alors, on en parle plus, fut tout ce qu’il trouva à dire. — Qu’est-ce qui vient de se passer, monsieur ? demanda Daingue. — Oh, ça ? Ça fait partie des activités magiques magiquement essentielles de ces messieurs. C’est vital à la bonne marche du monde, c’est sûr, oh oui. Peut-être même qu’ils réglaient la course des étoiles. C’est un des trucs qu’on doit faire, tu sais, ajouta-t-il en s’insinuant prudemment dans la communauté des mages. — Seulement, on aurait dit un homme tout maigre avec un gros canard en bois attaché sur la tête. — Ah, ben, ça y ressemblait peut-être, à la réflexion, mais uniquement parce que c’est l’impression que ça donne à des gens comme nous qu’ont pas le don de la vision oculaire. — Vous voulez dire que c’était une manière de métaphore ? » Smeems manœuvra assez bien en la circonstance, vu qu’il nageait à de telles profondeurs à cause de cette question que les berniques auraient pu se sentir attirées par ses sous-vêtements. « C’est vrai, dit-il. Ça peut être une met-en-forme de quelque chose qu’aurait l’air moins ridicule. — Exactement, maître. » Smeems baissa les yeux sur le jeune homme. Ce n’est pas sa faute, se dit-il, s’il est comme ça, il n’y peut rien. Il se laissa aller à une cordialité peu fréquente de sa