Angle Mort numéro 10

Angle Mort numéro 10

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Français

Description

Le collectif Angle Mort est composé d’éditeurs, d’écrivains, de traducteurs et de scientifiques partageant une même conception de la science-fiction ; celle d’une méthode d’exploration du soi et de notre environnement. La revue numérique Angle Mort publie des nouvelles contemporaines, françaises ou traduites de l’anglais, qui font la science-fiction d’aujourd’hui et offrent un nouveau regard sur le monde afin de mieux préparer demain.

Pour ce numéro 10, retrouvez une couverture originale du street artist français Ador, 5 récits de science-fiction inédits écrits par des auteurs contemporains, ainsi que les interviews avec tous les contributeurs.


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Informations

Publié par
Date de parution 26 juin 2015
Nombre de lectures 4
EAN13 9782364001312
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Numéro 10 / Juin 2015

ÉditoLa Beauté des Incertitudes

Il aura fallu un an et demi pour que ce dixième numéro aboutisse à la publication. Au cours de cette période, l’équipe d’Angle Mort s’est recomposée. S’occuper d’une revue est un travail qui nécessite de la coordination et de la méthode, mais celles-ci ne s’improvisent pas ; elles réclament un apprentissage, une adaptation des uns par rapport aux autres. Découvrir les bonnes manières de s’entendre, de mettre en balance nos attentes par rapport aux textes et de domestiquer nos compétences pour se plier aux besoins de l’édition et de la publication.

Ce travail sur soi, avec les autres, au sein de l’équipe Angle Mort, n’est pas terminé. Il nous reste encore du chemin à parcourir avant que la préparation d’un numéro ne devienne systématique, avec des gestes maîtrisés et des quasi-réflexes. Ainsi, notre périodicité restera-t-elle incertaine, réduite a minima à un numéro par an. Il nous manque également des mains et des regards, pour lire les textes, les sélectionner, les retravailler et nous sommes disposés à en accueillir de nouveaux, afin d’agrandir la petite équipe d’Angle Mort et en faire un véritable collectif. Même spontané, même provisoire, un collectif permettrait à la revue d’exister et de persister dans son être.

A l’attention de ces mains et de ces regards qui souhaiteraient participer à notre aventure, l'adresse redaction@angle-mort.fr est ouverte.

Ce numéro est le résultat d’une première collaboration avec des membres nouveaux et, par voie de conséquence, d’une redéfinition de l’objet de la revue, de ses ambitions et de ses intentions. Son format a évolué par rapport aux numéros précédents et il évoluera encore, en fonction des récits que nous découvrirons, des membres nouveaux que nous accueillerons, des artistes et des éditeurs avec lesquels nous collaborerons. Nous choisissons une formule souple pour nous laisser une marge de manœuvre, pour nous adapter aux aléas de notre attention.


La science-fiction n’est-elle pas une poésie à l’éloge du doute ? Un rappel de l’extrême labilité de la réalité ? La remise en cause de l’ordre établi ?


A cet égard, la revue Angle Mort, en faisant de l’éphémère et de l’incertitude sa marque de reconnaissance – voire sa philosophie de fonctionnement – s’inscrit pleinement dans une logique science-fictive. Et son sous-titre, qui était jusqu’alors Eclats d’imaginaire, se transforme en Epreuves de réalité, pour mieux évoquer cette beauté étrange à laquelle nous confronte la science-fiction – la beauté des incertitudes.


Enfin, il nous paraît important de rendre un hommage à ceux qui, les premiers, ont rendus l’aventure Angle Mort possible, avant de l’avoir quittée. Nous remercions particulièrement Sébastien Cevey et Laurent Queyssi qui ont dirigé les opérations jusqu’au numéro précédent. Si la revue s’écarte aujourd’hui de l’orientation qu’ils lui avaient donnée en leur temps, nous souhaitons leur faire savoir que la nouvelle direction prise hérite grandement de leurs enseignements. Ainsi, espérons-nous qu’ils prendront plaisir à découvrir ce que nous faisons de tout ce qu’ils nous ont transmis.

Chronique d'une croissance

Fanny Charrasse

Etudiante en anthropologie et passionnée de littérature, Fanny Charrasse écrit des romans aussi bien que des nouvelles et cherche, inlassablement, à travailler son style. C’est ici sa première publication et nous sommes convaincus que d’autres suivront, parce qu’elle vit par les textes, à travers leurs personnages, qu’il s’agisse des siens ou de ceux d’autres écrivains.


Son récit Chronique d’une croissance est l’occasion pour elle de montrer une certaine complicité entre ses problématiques et celles de Philip K. Dick ; le narrateur éprouve des doutes quant à la réalité qui s’offre à lui et mène une enquête dans l’espoir de faire la part des choses entre le réel et le fantasmé. Mais son enquête ne participe-t-elle pas déjà à la construction de la réalité ? La force de ce texte réside non seulement dans les questionnements, mais aussi dans le travail du verbe.

« En inscrivant les réponses dans des termes homogènes, alphabets et nombres, on va bénéficier de l’avantage technique essentiel du laboratoire : on va pouvoir contempler d’un coup d’œil un grand nombre d’épreuves écrites dans le même langage. On va pouvoir les montrer aux collègues d’un geste. S’ils discutent encore, on les acculera à regarder les courbes et les points et on leur demandera : Est-ce que vous voyez un point ? Est-ce que vous voyez une tache rouge ? Est-ce que vous voyez un bouton ? Ils seront obligés de dire oui, ou alors d’aller à l’asile. »

Latour B., Pasteur : Guerre et paix des microbes, Paris, La Découverte, 2011, p.137


Elsa m’a demandé si j’avais une règle. Je venais de jouir, allongé sur elle, le nez dans son cou. Je devais avoir les yeux fermés, je n’ai pas compris ce qu’elle voulait. T’as une règle ou pas ? Je n’ai pas bronché. Vacillant de plaisir, engourdi entre ses cuisses, nos sueurs se mêlant. Elle a insisté. J’ai répondu Mais non t’as pas tes règles ! Et elle m’a repoussé. Je n’aime pas ça, qu’elle me brusque après le sexe. J’aime la langueur de l’assouvissement, la paralysie du plaisir fuyant. Je te dis que j’ai besoin d’une règle ! Interloqué j’ai répété Une règle ? Pour quoi faire ? Elle m’a répondu qu’elle avait un grain de beauté bizarre sur le ventre, qu’elle voulait le mesurer. Et ça te prend comme ça, tout à coup, on fait l’amour et toi tu penses à tes boutons ? Elle me dit qu’elle avait l’impression qu’il avait grossi et qu’elle avait peur d’avoir un cancer. J’ai trouvé ça absurde Tu vas quand même pas te mettre à mesurer tous tes grains de beauté sous prétexte que tu pourrais avoir un cancer ? Avec le paquet que t’en as, tu vas passer ta vie une règle à la main ! Vexée, elle me dit qu’elle ne comptait pas tous les mesurer mais juste ce petit-là, au-dessus du nombril, et puis que, oui, elle préférait prendre des précautions plutôt que de mourir bêtement, si je voulais claquer par négligence, c’était mon problème, pas le sien. J’ai soupiré Avec la peur de mourir, on vit plus ! Et puis, je me suis levé pour la lui chercher, sa règle.

T’aurais pas un truc plus précis ? Je regardais mon double décimètre en bois. Elle le tenait sur son ventre. Long et solide, il devait lui paraître froid. De l’encre noire en avait taché les bords. Je me suis vu, enfant, m’appliquant à tirer un trait et me suis demandé si elle salissait l’instrument ou s’il la souillait. Son ventre immaculé, du sperme bavant sous elle. Elle m’avait fait jouir puis avait collé la règle de mon enfance sur sa peau brûlante. Elle a répété T’aurais pas un truc gradué au millimètre, par hasard ? Le grain de beauté avait la forme d’une poire. Elle est vraiment pas précise ta règle ! Il tenait entre deux graduations. J’ai calculé A peu près 0,3 cm. Bah, quand il atteindra le demi-centimètre, tu pourras le vérifier et t’en inquiéter ! Elle m’a jeté un regard noir T’as vraiment rien d’autre ? Je me suis énervé Non, je n’ai pas d’autre règle, et puis quoi encore, un compas pendant que t’y es ? Et, tiens, tourne-toi un peu voir, t’as remarqué que t’en avais plein les fesses, des trucs à mesurer ? Alors ça, c’est vraiment pas pratique ! Tu veux que je t’aide ? Je lui ai pris la règle et elle m’a repoussé, se roulant dans les draps pour ne pas que je l’attrape. Ok, si c’est comme ça, je vais mesurer autre chose, tiens, cette tache sur le mur, par exemple.

Rouge au-dessus de la tête de lit, je ne l’avais encore jamais remarquée, on aurait dit qu’une goutte de sang était tombée là, un moustique, qui sait ? et avait séché. Je l’ai mesurée et crié Environ un centimètre ! C’est vrai qu’elle n’est pas précise, cette règle ! 0,8 ou 0,9 cm ? Ça va me prendre la tête toute la journée ! Me tournant vers Elsa, je vis que mon cirque la faisait rire. Elle a rejeté les draps et, me présentant son corps nu, a crié Viens ici, espèce de nigaud ! Je me suis jeté sur elle et nous avons roulé, oubliant pour un temps son grain et ma tache.


Je m’en souviens bien, c’était un dimanche matin, même qu’après on a passé la journée ensemble. On s’est promenés sur les quais de Seine, on a mangé des frites dans un bistrot et bu de la bière belge. Puis on est passés voir un pote, Nico, avec qui on a discuté en fumant des joints. Le soir je suis rentré seul –Elsa n’aime pas qu’on dorme ensemble quand elle travaille le lendemain.

C’est au moment de me déshabiller que mes yeux sont tombés sur elle par inadvertance, ou peut-être que, pensant à la scène du matin, je la cherchais inconsciemment du regard. Elle n’avait pas bougé ni changé de couleur – ce qui aurait été encore plus étrange – mais j’eus la sensation qu’elle avait grossi. Je me suis approché pour mieux l’observer. Le rouge virait à l’ocre sur ses bords, détail que je n’avais pas remarqué plus tôt. Et puis, elle avait la forme d’un cœur retourné – ou plutôt d’une belle paire de seins – , ça non plus je n’y avais pas prêté attention. D’où venait-elle ? Mi-amusé, mi-curieux, j’ai ramassé la règle qui traînait par terre. Un peu plus de 1,0 cm. Avec un instrument gradué au demi-centimètre on ne peut pas faire plus précis, comme mesure. J’avais trouvé combien, le matin ? Un peu moins je crois ou… Je ne savais plus et de toute façon, qu’est-ce que ça pouvait me faire ?


Mon travail du lendemain m’a intéressé plus que de coutume. Est-ce à sa suite que mon inquiétude a commencé à naître ? Ou m’a-t-il intéressé du fait de mon inquiétude naissante ?

En tant que journaliste au Globe, j’étais chargé d’écrire un article pour la parution française du livre d’Erik Conway et Naomi Oreskes. Prédisant que, du fait du réchauffement climatique, l’humanité s’éteindrait avec le XXIe siècle, L’Effondrement de la civilisation occidentale dénonce notre aveuglement. La rigueur exagérée de la science est pointée du doigt. Selon les deux auteurs, par respect de l’intervalle de confiance de 95% – celui-là même qui fait qu’on juge erronée une assertion si on estime qu’il y a plus de 5% de chances qu’elle soit incorrecte – nos scientifiques se refuseraient à prendre au sérieux les conséquences désastreuses de l’augmentation de la température globale. Perte de bétail et de cultures, famines, étés perpétuels, incendies, cyclones, montée des eaux, migrations massives de populations, guerres, massacres… Effondrement. Lisant ces mots, je suis resté interdit. Courions-nous au désastre par précaution scientifique ? Etre rigoureux scientifiquement pouvait-il équivaloir à observer la venue du danger sans agir ? Une prise de conscience immédiate et un changement drastique de mode de vie nous permettraient-ils de nous en tirer ?

Le passage concernant le manque de lucidité de la science m’a tout particulièrement fasciné. Une phrase est restée gravée dans ma mémoire ‘Les scientifiques occidentaux ont fondé leur culture intellectuelle sur un postulat : croire à quelque chose qui n’existe pas est pire que ne pas croire à quelque chose qui existe.’ A combien d’êtres cette convention a-t-elle ôté la vie ? Et de phénomènes la reconnaissance ? Les jours suivants je n’ai cessé d’y repenser. Et moi, combien de fois ai-je préféré ne pas voir ce qui était plutôt que de remettre en cause ma propre vision du monde ?


La monotonie a emporté le reste de ma semaine. Journées qui se ressemblent. Enchaînement d’articles sans intérêt. Fatigues nocturnes et matins d’ennui. Jusqu’au vendredi soir. Je suis passé chez Nico. Comme toujours sa porte était ouverte. Je l’ai trouvé affalé dans sa chambre. Volets clos. Carcasses de bières et conserves sur la moquette. Des fringues traînant entre mégots et assiettes sales. Une forte odeur de pieds et de tabac froid. Mais t’as fait le ménage ou quoi ? Décollant les yeux de son PC, il m’a lancé un regard amusé Merde, si j’avais su que tu venais j’aurais ouvert la fenêtre ! Virant un peu de son bazar, j’ai approché une chaise du bureau Tu glandes quoi ? Je mate des trucs sur la schizo. Il m’a montré une liste d’une trentaine de films parmi lesquels The Machinist, The Tenant, Shutter Island, Fight Club, Dédales, Take Shelter, Repulsion, Shining, A Beautiful Mind, Lost Highway, Santa Sangre, Psycho. T’es obsédé ou quoi ? Se redressant, il m’expliqua que c’était pour un roman qu’il comptait écrire ; deux personnages, on suivait leurs vies parallèles avant de s’apercevoir qu’ils n’en étaient qu’un. Un peu cliché comme scénario, non ? Il soupira, c’était bien ça, le problème… Au début il avait trouvé l’idée géniale et maintenant, plus il s’informait, plus elle lui semblait plate.

Et ça t’est venu comment, cette histoire ? Il cherchait une vidéo sur youtube et n’a pas répondu à ma question. J’ai insisté Hé, ça t’est venu comment d’écrire là-dessus ? Les yeux rivés sur son écran il a pincé les lèvres. Je revois bien son profil, son nez droit, sa barbe de trois jours, et sa bouche un peu charnue. Après une hésitation, il a soupiré Si je te le dis, tu vas te foutre de ma gueule. Je ne sais plus comment je parvins à le convaincre mais je me souviens bien de son expression. Grave, les sourcils légèrement froncés, il me regardait droit dans les yeux. Puis, prenant un ton que je ne lui connaissais pas, il se mit à me parler de la mort de sa mère. De sa solitude. Des appels répétés de sa famille. Et puis, surtout, de ses visions à lui. Car elle lui apparaissait, m’expliqua-t-il. Au début sous forme de rêves. Puis, de façon plus déconcertante, dans le lointain, au détour d’une rue sombre, à l’arrière d’une voiture, à la fenêtre d’une maison. Il s’était mis à l’apercevoir de plus en plus fréquemment. Le temps d’une seconde, sa silhouette se détachait de la foule, son ombre se découpait d’un contre-jour, son expression déformait un visage… Se confiant à sa famille, il avait appris qu’il n’était pas le seul à l’apercevoir ponctuellement. Selon son père ce n’était qu’une pensée. Tu sais, comme quand on est obsédé par une meuf et qu’on croit la voir à tous les coins de rue !

Et c’est quoi le rapport avec ton histoire de schizo ? Au début, il comptait écrire un livre sur sa mère – dans le genre des Promesses de l’aube ou du Livre de ma mère —, mais il avait lâché l’affaire A moins d’être un Romain Gary ou un Albert Cohen, ce genre de récits tourne vite au nombrilisme pathétique ! Du coup, il s’était dit qu’il écrirait quelque chose de plus léger, de moins exclusivement dédié à sa mère. C’est ainsi que lui était venue l’idée de raconter sa propre histoire. Il souhaitait que ses visions soient autonomes, aussi réelles que le personnage-narrateur qui, tout à la fois, les produirait, les côtoierait, et serait influencé par elles. Qu’elles existent, en quelque sorte.

On a passé le reste de la soirée à fumer en regardant des vidéos sur YouTube. A un moment donné, je ne sais plus pourquoi, je lui ai parlé d’Elsa. Je ne me sentais pas inquiet pour elle, mais c’était plus fort que moi, il fallait que je lui en parle. Il m’a rassuré Tu sais comment elle est, Elsa, elle se prend la tête pour rien ! Je n’ai pas dénié Oui, c’est aussi ce que je pense, d’ailleurs je lui ai dit que ça devait pas être bien grave, son truc, mais des fois, je sais pas pourquoi, je me fais du souci pour elle.


Mon travail au journal me prenait de plus en plus de temps. Ou n’était-ce qu’une impression ? Quoi qu’il en soit, plus je faisais des découvertes concernant la menace du réchauffement climatique, plus je luttais avec mon inquiétude croissante et m’accusais de dramatisation. Si le danger était imminent, cela se saurait, non ? Et, pourtant je ne pouvais me départir d’une certaine angoisse.

Je me souviens avoir été marqué par mes découvertes sur le rôle joué par le réchauffement climatique dans l’extension et l’apparition de maladies infectieuses. Ecrivant sur le moustique tigre, je le vis profiter des inondations pour propager le chikungunya et la dengue dans le monde. Présentant le comportement de la tique de chien, je la visualisai excitée par l’augmentation de température s’attaquer à l’homme et lui transmettre la borréliose de Lyme ou la fièvre boutonneuse méditerranéenne. Et, signalant l’apparition du Pithovirus, j’imaginai d’autres virus, encore plus gros que celui-ci, s’échapper du permafrost fondu pour conquérir le monde et tuer des milliers d’individus. Bouleversé par ces images je me demandai soudain si l’homme survivrait à de telles invasions. Quelles seraient ses armes contre des êtres invisibles à l’œil nu ? D’autres apparitions s’ajouteraient-elles à celles-ci ? Quelles formes prendraient-elles ? Quand commencerions-nous à nous en inquiéter ? N’était-il pas déjà trop tard ? Quels autres dangers nous menaçaient ? Etions-nous en mesure de les percevoir ou préférions-nous notre aveuglement tranquille à une prise de décision immédiate ? Et, en fin de compte, tout cela n’était-il pas qu’une question de perception et d’appréciation du danger ?


Il a grossi. Constat abrupt, plus froid que la règle que je tenais plaquée contre son ventre. De combien ? Allongée sur mon lit, l’air serein mais dur, Elsa regardait le plafond. Dès son arrivée elle m’avait demandé mon avis, elle avait apporté une règle graduée au millimètre. Pour voir si je me fais des films, avait-elle dit avant d’ôter sa robe. La situation aurait pu prêter à rire. Penché sur son nombril, décimètre en main, je mesurais son grain. En fait c’est difficile à dire, il fait presque 0,5 cm, je crois que t’avais trouvé 0,3, la dernière fois, mais, vu la précision de ma règle, si ça se trouve il n’a pas bougé d’un millimètre… En plus t’es allongée, du coup t’étires la peau de ton ventre, et il paraît plus long, en fait j… Elle m’a coupé Dis pas de conneries, Phil, je l’ai mesuré toute la semaine et je te dis qu’il a grossi, j’avais besoin te le montrer, pas que tu me rassures avec des bobards. Je voulus lui répliquer que ce n’était pas ce qu’elle avait dit en arrivant chez moi, mais son ton n’admettait pas d’objection.

Pour éviter le conflit, je me suis éclipsé faire du thé. Depuis la cuisine, je l’entendis marmonner Du thé ? Tu crois vraiment que c’est le moment ? A mon retour, elle s’était rhabillée. En tailleur sur mon lit, elle faisait la moue. Posant la tasse sur la table de chevet, je m’assis face à elle. Droite, quoique le buste légèrement penché en avant. Les cheveux relevés en un chignon d’où s’échappaient quelques mèches rebelles. Elle avait quelque chose d’enfantin. Trop grandes, les bretelles de sa robe flottaient sur ses épaules. L’une d’elles avait glissé révélant une peau plus claire sous le tissu rouge. Pourquoi cette couleur ? Note tragique entre mes murs blancs. Elle s’est redressée et m’a regardé. Je lui trouvai l’air sombre. Les sourcils imperceptiblement froncés, les lèvres pincées. Fais pas cette tête, faut pas dramatiser non plus, si ça se trouve t’as rien de grave… Je n’ai pas su quoi ajouter. Après un long silence, elle me proposa d’aller faire un tour.

Dehors, il faisait chaud et lourd. La marche aidant, on se remit à parler. De tout et de rien, politique, musique, cinéma, littérature. Il y eut aussi de longs moments de silence durant lesquels, comme un nuage, l’image de son grain venait nous hanter. Je mis du temps à oser aborder la question. Elsa, y a un truc que je ne comprends pas… pourquoi cette angoisse, tout à coup ? Je veux dire, il y a dix jours t’en parlais pas et là tu… Non, décidément, les mots ne venaient pas. Nous avions commandé deux verres de rouge à la terrasse d’un café. On pouvait entendre des enfants jouer et un chien aboyer au loin. Elle a soupiré C’est dur à dire… depuis la mort de mes grands-parents, dans ma famille on a une obsession pour les cancers et puis, y a huit ans, mon oncle en est mort. Il avait un mélanome sur le cuir chevelu, quand on s’en est aperçus, il était trop tard… Mes parents m’ont toujours dit de me surveiller… Jusqu’à présent, je ne l’avais pas fait sérieusement, je crois que je trouvais ça un peu bête… s’inspecter le corps, se créer des problèmes, ça prend la tête ! Et puis, l’autre jour, je zappais quand je suis tombée sur une émission sur le cancer, il y avait plusieurs personnes qui témoignaient et… je crois que ça m’a rappelé de mauvais souvenirs, j’ai pris peur… alors j’ai pensé à ce grain un peu bizarre sur mon ventre et… c’est tout… Je suis désolée de t’embêter avec ça, si ça se trouve c’est rien de grave, mais, tu comprends, j’avais besoin d’en parler pour me sentir moins seule en attendant de consulter un dermato. En plus, tu sais comment c’est, on mesure une fois, puis deux, pour vérifier, et on se fait vite des films, alors ça commence à gratter, comme quand on connaît quelqu’un qui a des poux, rien que l’idée d’en avoir, ça nous démange…


De retour chez moi, je constatai qu’elle n’avait pas touché à son thé et oublié sa règle sur mon lit. Nous avions quitté les lieux hâtivement. Puis, après notre promenade, elle n’avait pas voulu que je la raccompagne chez elle. Décidément, je ne la comprenais pas, n’avait-elle pas besoin de réconfort ?

A la fois frustré de ne pas dormir à ses côtés et froissé de son refus, j’eus du mal à trouver le sommeil. Un rêve revint de façon récurrente. Je l’auscultais avec un microscope. Son grain de beauté grossissait, d’abord par le bas, il prenait des fesses, puis son tronc s’amenuisait pour se transformer en pointe, alors il se mettait à gonfler, à gonfler encore et il éclatait, faisant gicler du sang partout dans ma chambre.

J’ai fini par allumer la lumière. Réfléchie par le blanc des murs, elle m’a ébloui. Les yeux plissés et encore bouffis de sommeil, j’ai cherché la bouteille d’eau sur la table de nuit. Mes doigts y rencontrèrent quelque chose de dur et plat. Ne s’y attendant pas, ils mirent un moment à reconnaître la règle.

C’était celle, en plexiglas, d’Elsa. Ayant recouvré ma vue, je l’ai saisie et l’ai collée, machinalement, sur la tache rouge, juste au-dessus de moi. 2,6 cm. J’avais trouvé combien la dernière fois ? 1,2 cm, je crois… Merde alors, elle a pas pu prendre 1,4 cm en six jours ! Je suis resté scotché, règle en main...