//img.uscri.be/pth/0045df0a71ee12a46a10feb019bf3f7008cc637a
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Appels de la médina

De
170 pages
Issue d'une famille décomposée, la jeune Zohra vit tiraillée entre les contraintes professionnelles et les assauts répétés de son frère Jamal, vivant sous l'emprise du hachisch. Obnubilé par le rêve européen, le jeune homme exige de sa soeur une importante somme d'argent pour émigrer. Une histoire troublante d'une belle et séduisante jeune fille qui peut se lire aussi comme la chronique de la ville d'Oujda au tournant du siècle dernier.
Voir plus Voir moins

Rachida Naciri
Appels
de la médina
Tome I

Lettres
du monde
Arabe






























© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ01533Ȭ0
EAN : 9782343015330

Appels de la médina

Lettres du Monde arabe

Fondée en 1981 par Marc Gontard, cette collection est
consacrée à la littérature arabe contemporaine. Réservée à
la prose, elle accueille des œuvres littéraires rédigées
directement en langue française ou des traductions.
Les œuvres poétiques relevant du domaine de la
littérature arabe contemporaine sont publiées dans la
collection Poètes des cinq continents et le théâtre dans la
collection Théâtre des cinq continents.


Derniers titres parus

Bouacida (Hamid Ali), La dernière carte, 2013.
Yalaoui (Mustapha), La manipulation, 2013.
El Yacoubi (Abdelkader), Le jardinier d’Arboras, 2013.
Bazzi (Rachid), Hélas sur le passé !, 2013.
Bejjani (Gérard), Daniel, 2013.
Bouchareb (Mustapha), Les transformations du verbe être par
temps de pluie, 2013.
Aït Moh (El Hassane), Les jours de cuivre, 2013.
Turki Khedher (Mahmoud), Tarbouch, foulard et casquettes,
2013.
Aboukhalid (Khalid), Ceci n’est pas à vendre, 2013.
Sakka (Raja), Un arbre attaché sur le dos, 2013.




Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Rachida NACIRI

Appels de la médina

Tome 1















L’Harmattan

« La réalité humaine est double, étant donné que nous
sommes une nature dans la nature. »
M. Aziz Lahbabi : DU CLOS à L’OUVERT

PREMIÈRE PARTIE

Septembre. Cette fin de récréation ressemblait à toutes les autres.
Zohra était monitrice dans cette garderieȬécole primaire
située à quelques kilomètres du centreȬville ; elle avait en charge
la classe des petits de trois à quatre ans. Ce matinȬlà, comme elle
se dirigeait vers la cour de la Grande Maternelle, elle s’entendit
appelée par son directeur :
— Zohra ! Nous avons besoin de toi ce weekȬend à la maison.
Nous recevons des invités importants pour samedi soir. Nous
t’attendons à partir de vendredi.
— Bien sûr Sidi El Hajj ! ditȬelle d’un ton soumis en contiȬ
nuant son chemin.
La sonnerie du téléphone grésilla à cet instant dans le
bureau dont la porte était restée ouverte. Il se pressa d’y entrer.
Habitué à la subordination muette de son employée, il ne prêta
pas attention à sa réponse. Son visage était dénué d’expression.
Une dense chevelure blanche, des lunettes de vue aux verres
teintés et à monture en or ; c’était un homme charismatique.
« Mais enfin ! Quand cesseraȬtȬil de me faire travailler ici et
chez lui ? Et dire que j’attendais avec impatience ces jours fériés,
vendredi et samedi, pour voir maman, faire la lessive et me
reposer un peu. » Elle tremblait légèrement ; aussi s’efforçaȬtȬelle
de penser à autre chose.
Douce et gracile, elle véhiculait une incarnation diaphane,
presque aérienne de la féminité. De grands yeux d’un vert

9

lumineux, un visage fin, angélique, le teint clair et homogène.
Une épaisse chevelure blonde retenue par une barrette. Elle
portait ce jourȬlà un ensemble chemisierȬpantalon marron sous
son tablier. Elle se pencha pour ramasser une gomme qui traînait
par terre. « Ne rien jeter » était son précepte. Habituée aux revers
de la vie, elle ne riait pas souvent. Introvertie, elle avait du mal à
sourire. On ne l’avait pas vue sourire depuis longtemps. Ayant
eu un début de vie difficile, c’était une jeune fille solitaire en
rupture familiale. Habitant avec son père Mbarek, sa belleȬmère
Rkia et leurs enfants, elle n’avait pas rendu visite, depuis bientôt
deux mois, à Milouda sa mère divorcée. Discrète et laborieuse,
elle n’exigeait rien. Représentant l’humilité infinie, elle ne
réclamait rien, ne s’étonnait de rien, ne posait jamais de
questions. Modeste, réservée, vivant au jour le jour, elle n’avait
pas beaucoup de loisirs. Plus jeune, elle avait toujours été une
élève médiocre dans la mesure où elle n’avait jamais été attirée
par l’école. Dès la terminale, elle avait décidé d’arrêter ses études
pour trouver un emploi. Depuis, alternant la recherche d’un
gagneȬpain et le travail proprement dit, elle avait accumulé un
certain nombre de petits boulots. Une vie professionnelle
aussitôt née, aussitôt interrompue par une nouvelle quête.
Comme elle passait le long de la cour polygonale où les élèves se
tenaient en rang sous l’œil vigilant des surveillantes, l’une d’elles
l’interpella :
— Pourquoi esȬtu pensive et agitée ? Une mauvaise nouvelle ?
Un malheur ?
— Non, rien ! fitȬelle évasive.
Très effacée, sans de véritables amis dans ce lieu de travail,
elle se contentait d’échanges légers, brefs, tout à fait
impersonnels. Elle s’était habituée depuis longtemps à ce climat
qui lui convenait parfaitement. Le paradigme de la monitrice
sérieuse, timide et consciencieuse.
DixȬhuit heures trente. Une dizaine d’enfants âgés de trois à
dix ans attendaient impatiemment leurs parents retardataires,
retenus par leurs occupations quotidiennes. Au bout de quelques
minutes, il n’en restait plus que deux. Zohra eut des difficultés à

10

les tenir assis sur le banc. Une voiture s’arrêta devant la grille. Le
plus grand bondit et ouvrit le portail. Au volant, une dame
coquette élégamment habillée. La maîtresse se précipita, prit la
main du plus jeune et l’installa à l’arrière du véhicule.
— Bonsoir Lalla Zakia ! Adil et Anas ont refusé leur goûter
cet aprèsȬmidi. J’ai pourtant utilisé tous les moyens, ditȬelle, la
voix mal assurée.
— Tu aurais dû insister. Tu le sais bien. C’est toujours la
même chose. À la maison, il faut user de la force pour leur faire
avaler la moindre bouchée. Bon, à demain ! lançaȬtȬelle en
démarrant.
Après avoir refermé le portail, la jeune fille, secondée par
Najate la femme de ménage, retourna finir le nettoyage des salles
de classe à coup de serpillières et de balais. Cette dernière très
myope portait de grosses lunettes de vue. Une heure plus tard,
le concierge sortit vider la poubelle. Après s’être lavé le visage et
arrangé sa coiffure devant la glace, Zohra ôta son tablier qui prit
la place de la djellaba sur le porteȬmanteau. Elle se dirigea vers
lȇarrêt du bus, situé à un kilomètre environ. En marchant, elle
observait la lune : un disque pâle et élargi. Elle éprouvait une
faiblesse inhabituelle, une chute de tension. Elle se sentit vieillie,
pourtant, elle venait seulement d’atteindre ses vingtȬhuit ans.
Quand elle parvint à la station, une trentaine de personnes l’y
avaient précédée. L’autobus arriva enfin au bout de vingtȬcinq
minutes d’attente. EntreȬtemps, la foule avait grossi : c’était la
bousculade pour accéder au véhicule. Un type en costume noir
s’irrita contre ses voisins. Il leur proférait des reproches :
— Ne poussez pas ! Quelles brutes !
Des plaintes se faisaient entendre de partout :
— Aïe ! Faites attention ! Vous m’avez marché sur les pieds.
— Plus vite !
Un deuxième bus arriva : ce fut encore une fois la cohue.
L’anarchie totale. D’énormes attroupements se formaient, où
personne n’attendait son tour. Aucun respect d’autrui. Anxieuse,
méfiante et enserrée de toute part, Zohra réussit, non sans peine,
à se faufiler vers les marches du véhicule. Elle ressentit un

11

malaise : son cœur battait jusqu’à presque l’étouffer, ses tempes
étaient comme prises dans un étau. Les trépidations du bus
secouaient les passagers. Elle surprenait quelques bribes de
confidences échangées autour d’elle, portant sur les soucis
domestiques quotidiens. Deux personnes, assises devant elle, se
plaignaient de la cherté de la vie :
— Les foyers déshérités doivent galérer…
Elle descendit à la station de BabȬElȬGharbi et s’engouffra
dans les ruelles illuminées et propres de la médina. Des enfants
jouaient sur le pas d’une porte :
— Quatorze, seize, dixȬhuit, vingt… trenteȬquatre…
Elle leur jeta un regard envieux en se disant : « Les animaux
et les enfants sont si heureux ! L’insouciance absolue, à l’infini !
La douce insouciance du lendemain, de l’avenir. Ils ont de la
chance. Aucun souci ne les empêche de vivre ! Moi, par contre,
je suis exploitée de sept heures du matin à vingt heures pour
gagner ma croûte. » Elle tâchait de mettre sa mauvaise humeur
sur le compte de la fatigue occasionnée par la rentrée scolaire. Un
peu plus loin, elle aperçut un groupe de vieillards pelotonnés
dans leurs djellabas usées ; la barbe blanche et une razza, turban
jaunâtre, autour de la tête. Ils discutaient, ils mâchonnaient. Tout
en observant les flâneurs, ils refaisaient le monde dans leur
nostalgie du passé. Un adolescent promenait un plateau garni de
pépites et de cacahuètes grillées et salées.
Au bout d’une dizaine de minutes de marche, elle parvenait
à la partie la plus ancienne de la médina. Un quartier populaire,
coloré et très remuant. Là, les ruelles étaient étroites, sinueuses,
boueuses. Elle croisa son vieux père courbé, tanné, épuisé et de
plus en plus tassé. Octogénaire, Mbarek était vendeur de menthe
et d’absinthe, à côté de Souk Melilla, face au site de l’exȬhôpital
psychiatrique. Ils se firent un signe de la tête, chacun continuant
son chemin. Elle arriva devant sa maison dont le seuil comportait
trois marches gondolées. La porte, toujours ouverte, n’avait plus
de clé. On notait une indifférence doublée d’une certaine
résignation chez les habitants de ce quartier. Le silence. Elle
s’engagea dans une courette faiblement éclairée par la lumière

12

d’une ampoule. Assises autour d’une mida, Rkia et sa fille d’un
premier mariage, Badia, nettoyaient des grains de blé tendre.
Zohra s’inclina pour les embrasser à tour de rôle. Sa belleȬmère
s’adressa à elle :
— N’oublie pas de préparer le dîner. C’est ton tour auȬ
jourd’hui.
— Quoi ? Ah oui ! Mais demande, sȇil te plaît, à Badia de
m’aider. Quoi cuisiner ?
— La tchicha, bien sûr !
Ce couscous aux grains d’orge grossièrement broyés était le
plat courant dans les familles modestes.
L’adolescente, au visage couvert de taches de rousseur, baissa
le front.
— N’asȬtu pas entendu ? reprit sa mère en la fixant.
Badia se levait très lentement.
C’était une famille recomposée. Rkia, la cinquantaine, avait
épousé Mbarek alors qu’il était au crépuscule de sa vie. Elle
n’avait que ses bras. Elle nettoyait les escaliers d’immeubles et
faisait le ménage dans des cabinets d’avocats ou de notaires. On
faisait appel à elle également dans les grandes occasions en guise
de cuisinière. Diabétique, elle avait en plus les problèmes liés à
la ménopause et au cholestérol. Plusieurs tribus des Béni
Znassen pratiquaient l’endogamie depuis des siècles, ainsi Badia
avaitȬelle été mariée à un cousin paternel à Trifa. Mais elle s’était
enfuie du domicile conjugal pour se réfugier chez ses parents.
Fatiguée dans tout son corps, s’acheminant vers la porte de
gauche, Zohra alluma. La chambre était basse et profonde. Elle
en ressortit au bout de quelques minutes et se dirigea vers la
minuscule cuisine, suivie de sa jeune demiȬsœur.
Une marmite était posée sur un brasero en terre cuite. La
vapeur qui s’en dégageait véhiculait une odeur de lentilles à la
sauce tomate. Zohra tira d’un carton les légumes, puis se saisit
d’un faitȬtout qu’elle remplit d’eau et le déposa sur un campingȬ
gaz. Elle chercha pendant quelques secondes le briquet et alluma
le feu. Badia découpait tranquillement les herbes. Quand tout à
coup, le silence fut brisé par de longs rugissements semblables à

13

ceux de bêtes sauvages. Des cris assourdissants et des râles
provenaient de la cour : les braillements de leur frère aîné Jamal
et de leur colocataire qui occupait la chambrette du fond. Ce derȬ
nier était un dealer récidiviste connu des services de police. Des
vociférations dont la rage donnait froid dans le dos. L’entourage
s’agitait essayant en vain de s’interposer entre les combattants.
Les deux jeunes gens pas coiffés, mal rasés, quelque peu
éméchés, hurlaient. Ils en étaient venus aux mains. Ils se battaient
âprement.
Jamal, la trentaine, un colosse sans balises ni structure
socialisante. Usager de drogues depuis sa préadolescence, il
avait grandi sans repères, accumulant plusieurs petits emplois :
porteur au marché de gros de manière très épisodique, vendeur
à la sauvette de cigarettes et de stupéfiants... Se considérant
constamment au chômage, il personnifiait ainsi l’instabilité
professionnelle. Tel un bolide, il fonça vers la cuisine où l’autre
s’était réfugié. Une furie. Il écarta violemment Rkia qui essayait
de lui barrer le passage. Les adversaires s’empoignèrent
sauvagement à la gorge. Ils braillaient tous les deux :
— Il me vole ! EntendezȬvous ? Cent dirhams !
— Dis ce que tu as à dire et vaȬt’en ! Sors d’ici !
— Je vais te tuer, femmelette ! beugla Jamal
Juste à ce momentȬlà, Mbarek apparut dans la cour. Son
visage gris, ridé, ses joues creuses et sa démarche traînante
trahissaient une profonde lassitude. Habituellement taciturne,
les épaules voûtées, il était rare que le vieillard leur adressât la
parole.
— Mais enfin, que se passeȬtȬil ? murmuraȬtȬil péniblement.
— Et toi ? Toujours là ? hurla son fils.
Zohra, les yeux écarquillés, éprouvait un réel sentiment de
panique. Son père ne daigna ni relever la tête, ni répondre. Tel
un somnambule, il se laissa tomber à tâtons sur un matelas.
L’altercation se poursuivait. L’ahurissement, l’épouvante se
peignaient sur les visages. Proférées de plus en plus fort, les
injures atteignaient leur paroxysme :
— Je te tuerai de mes propres mains !

14

— Si tu crois que j’ai peur de tes menaces ! Vermine !
— C’est horrible ! Il faut les séparer.
— Les lois de bon voisinage, édictées par Notre Prophète,
stipulent…, sermonnait Rkia, à bon entendeur, salut !
Les coups pleuvaient. Réussissant à se libérer de l’emprise de
Jamal, le dealer se rua vers la sortie. Il fut rattrapé sur le pas de
la porte où la rixe reprit de plus belle. Un violent coup de poing
lui fut asséné en pleine figure. Il fut projeté et tomba à la renverse
sur la chaussée. Quelques secondes plus tard, à moitié sonné, il
se hissa à quatre pattes. Son adversaire, fier de sa force, piaffait,
les mâchoires serrées en se balançant d’avant en arrière comme
sur un ring. Un homme, à carrure opulente, s’approcha de la
scène. C’était le voisin qui occupait la maison mitoyenne avec
son épouse, une Rifaine énigmatique. Ils n’avaient pas d’enfants.
La porte d’entrée et les volets de leur habitation étaient toujours
fermés. Il sortait de bon matin pour ne rentrer qu’à la nuit
tombée. Il enfermait sa conjointe à clé ; elle ne recevait, par
conséquent, personne et ne se montrait jamais.
— Allah ! Par Allah ! C’est trop fort ! Le sale mufle ! cracha
Jamal.
— Goujat !
L’arrivant empoigna le vainqueur et l’entraîna essayant de le
raisonner : « CalmeȬtoi !ȈQue Satan soit maudit !Ȉ »
D’un commun accord, ils firent quelques pas ensemble, puis
s’éloignèrent tous les deux dans la nuit noire. Le conciliateur
bénévole grilla une cigarette, en tira une bouffée, puis la lui
tendit. Les témoins restaient immobiles, livides, l’oreille aux
aguets, le cœur battant. Après ce passage à tabac, le vaincu
saignait abondamment du nez. Il se redressa complètement et
prit la direction opposée en titubant.
Une heure environ plus tard, Jamal réapparut, la mine
sombre. Il s’écroula sur sa couche, alluma la télévision et se
plongea dans les péripéties d’une série sudȬaméricaine. Badia
s’allongea à ses côtés. Subitement, Rkia surgit, les poings sur les
hanches : « Et tes leçons ? Tu veux rater tes études toi aussi ? »

15

Nonchalamment, sa fille attrapa son cartable. Elle en retira
quelques manuels. Elle se mit à feuilleter un cahier, mais toute
son attention était retenue par l’écran. Téléportée vers le lieu de
la scène, elle s’abreuvait des intrigues de la série.
— Ça fait un quart d’heure que je te surveille et tu n’as encore
rien fait, observa Jamal en fronçant les sourcils.
— Ce n’est pas vrai. Je suis en train d’apprendre.
Elle tournait négligemment les pages, ouvrit sa trousse et se
saisit au hasard d’un crayon. Tout en en mâchouillant le bout,
elle jetait des regards furtifs à l’écran, s’attardant sur certaines
scènes.
Harassée, Zohra se préparait à dormir. Avec précaution, elle
passa de l’autre côté de l’armoire pour revêtir son pyjama. De
retour, elle étala deux lhouf, minces matelas, sur la natte en alfa,
mit en place un oreiller et s’allongea sous les couvertures. Elle
sentait, alors, qu’elle était vraiment éreintée. Toute frissonnante,
elle s’étira puis se recroquevilla sur elleȬmême. Elle s’efforçait de
garder les yeux ouverts pour suivre les dernières images de
l’épisode qui touchait à sa fin. Le générique la fatiguait
davantage. Elle se laissa gagner par un demiȬsommeil,
entrecoupé de brusques réveils causés par la musique ou les
dialogues télévisuels.
— Partir ! Partir ! lança soudainement son frère aîné.
Luttant contre la lassitude et la somnolence, elle entrouvrit
une fois encore ses paupières. VingtȬdeux heures sonnèrent.
— C’est à toi que je parle ! repritȬil.
Elle se sentit alors envahie par une affreuse détresse. Perdue,
elleȬmême, dans la grande douleur de l’incident, elle restait
silencieuse. Son visage livide disait sa souffrance et son désarroi.
— YaȬLatif ! tonnait la voix d’une voisine dans le patio. Ils
n’ont qu’à régler leurs problèmes ailleurs ! Le diable m’emporte
si… ces paroles furent couvertes par le son de la télévision.
— Tu as de la chance d’être célibataire.
De la pièce, ils entendirent clairement cette dernière phrase.
— Et bien ! C’est bientôt fini ? hurla Jamal en se redressant.

16