Aux limites de l'angoisse

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Pierre Nardier, un petit employé sans histoire, n’a d’autre plaisir que celui de taquiner le goujon, la nuit, dans les cours d’eau environnants.


En revenant d’une pêche nocturne à l’écrevisse, il aperçoit, dans l’obscurité, une forme, sur la route proche, prise dans les phares d’une voiture lui fonçant dessus.


Un hurlement, la forme se jette sur le bas-côté, Pierre accourt... et découvre une mystérieuse jeune femme évanouie.


Jamais Pierre ne se serait douté, à ce moment-là, en la ramenant chez lui, qu’il allait plonger dans un cauchemar indéfinissable peuplé de violences et de sang...


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EAN13 9782373477658
Langue Français

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AUX LIMITE DE L'ANGOISSE
Roman policier
par J.A. FLANIGHAM
CHAPITRE PREMIER
Pierre Nardier prit l'anse du seau, jeta un dernier regard au lac endormi, pensant que l'éclat de la lune, là, entre les branc hes molles du saule pleureur, avait un éclat mélancolique. Mais depuis quelque te mps, il avait l'habitude de mettre une note nostalgique sur n'importe quel pays age, et il haussa les épaules, ne sachant au juste s'il se moquait de lui -même, de la lune ou de ces imbéciles d'écrevisses qui grouillaient dans le sea u.
La pêche avait été bonne. Il n'aimait pas tellement les écrevisses mais ça l'avait plutôt détendu, cette pêche nocturne. Quand l'éclat de la lampe fouillait les bords du lac à la recherche des écrevisses, du moins ne pensait-il à rien. Rien d'essentiel, s'entend.
Il remonta la pente, jeta un coup d'œil dénué d'int érêt aux propriétés qui entouraient le parc. La plupart étaient privées de lumières, il était environ minuit.
Un klaxon fit entendre assez près son appel striden t, il aperçut les phares, s'arrêta. Il continuait à ne penser à rien. Il vit, émergeant de la Côte de Fallonges, le mufle puissant de la voiture. La lune , trouant les nuages, jouait précisément sur les chromes ; le klaxon joua encore une fois, et c'est alors que Pierre vit la forme.
Il mit quelques secondes avant de réaliser que « la forme », au milieu de la route qui montait à Grand-champs, semblait fascinée par les phares, qui donnaient en plein. Il vit deux bras s'élever, deux bras véhéments et la voiture fonça. Pierre poussa un long hurlement, et il en en tendit l'écho vibrer longtemps en lui, stupéfait de constater que c'était de ses e ntrailles que ce cri inhumain avait pu sortir.
Les yeux agrandis, il fixait la route, et il eut al ors conscience que son hurlement avait délivré « la forme » d'une sorte d'envoûtement.
Elle se mit brusquement à courir sur les bas-côtés, l'auto fit une embardée pour aller à sa recherche, puis repartit, à toute v itesse.
Pierre, après un moment d'arrêt, se mit à courir, é perdument. Quand il s'agenouilla, il constata que « la forme » s'était évanouie. L'éclat brutal de la lampe torche s'attarda sur les longs cheveux roux, la bouche étonnamment pâle, et cet étrange visage en forme de cœur, aux pommettes kalmoukes.
... La forme était une jeune femme, une jeune femme très jolie, et diablement émouvante. Pierre la prit à bras-le-corp s, elle était infiniment légère, et poussa un gémissement quand il la souleva. Ses p aupières battirent sur un regard sombre, elle referma les yeux aussi vite.
— Il ne faut pas avoir peur, dit-il d'une voix éton namment douce.
***
Elle regardait Pierre de ses larges yeux à l'expres sion assez indéfinissable. Il se sentit mal à l'aise et se consola aussitôt en se répétant qu'il n'avait aucune expérience des femmes. Dans le sens très psychologi que du terme du moins. En phrases courtes, d'une voix neutre, elle venait de lui raconter l'effarante histoire : elle était rentrée par le dernier train de nuit dans le pavillon banlieusard pour constater que son tuteur venait d'être assassi né. Il travaillait depuis pas mal de temps sur une recherche assez sensationnelle concernant les terrains incultes. Où en étaient ses travaux ? Elle ne savai t pas. Elle ne s'était jamais occupée des recherches de Max Ferrer et regrettait ce soir de ne l'avoir jamais pris tout à fait au sérieux ; l'assassinat était la preuve péremptoire que les travaux étaient d'importance. Dans le bureau, tout semblait prouver une fouille assez désordonnée. C'est quand elle avait entendu l e moteur de la voiture qu'elle avait seulement commencé à réaliser. Face à face avec ce cadavre aux yeux étrangement fixes, elle ne parvenait pas à sur monter cette horreur sourde qui vivait monstrueuse, en elle, sans qu'elle en eû t tellement conscience.
Le chuchotement des voix l'avait ramenée à une nett e conception des choses. Elle avait soudain réalisé que c'étaient le s assassins qui pouvaient revenir dans le pavillon, et elle s'était enfuie. P uis la voiture l'avait poursuivie, et elle s'était évanouie pour se retrouver dans les bras de Pierre qui l'emmenait.
Elle eut un sourire très doux.
— Vous trouvez mon histoire rocambolesque, n'est-ce pas ?
Il eut un geste hésitant.
— Je ne sais pas.
Il pensa« les femmes ont toujours su me raconter des histoi res extraordinaires, et je suis toujours tombé dans le panneau. Ça doit être une malédiction ! ». Puis il regarda la jeune femme, et sourit :
— Je pense que ces émotions ont dû vous exténuer, d it-il. Vous pourrez coucher dans la chambre du haut.
Il ajouta, le regard sombre :
— C'était la chambre de ma mère.
— Vous vivez seul ?
— Ce pavillon est tout ce qu'il me reste. Mes paren ts sont morts à deux mois d'intervalle.
Il eut un sourire las.
— Encore un peu de tilleul ?
— Non ! (Elle étouffa un léger bâillement). Je suis en effet exténuée.
Elle se leva. Il y avait une question muette sur so n émouvant visage. Il s'attarda sur la courbe de ses sourcils, et, d'une voix qui se raffermissait au fur et à mesure :
— Vous dites que le pavillon de votre tuteur est bi en situé à droite de la route de Fallonges ?
Les larges yeux bleus se marquèrent d'une expressio n de reconnaissance infinie. Mais il ne lisait pas la reconnaissance ni l'émoi dans cet émouvant regard de femme, il se contentait de penser, un peu mal à l'aise« tout à l'heure, dans la nuit, je croyais qu'elle avait les yeux som bres... »
— Je n'attendais pas moins de vous, dit-elle.
Elle se leva :
— Et je vous accompagne !
Il devait, longtemps après, se demander à quel mobi le extraordinaire il avait bien pu obéir, en proposant, tout de go, à la jeune fille de l'accompagner jusqu'à la demeure du crime. Peut-être parce qu'elle le lui avait suggéré, de son regard qui questionnait, mine de rien ? Ou alors l'aimait-il déjà, sans le savoir ?
Tout s'accomplit pour lui, comme dans un brouillard , sans que son cerveau même puisse avoir la perception exacte des gestes a ccomplis. C'était sans doute parce que lui, Pierre Nardier, avait récemmen t souffert de la perte simultanée de deux êtres chers, qu'il était à même de comprendre certaines formes de sentimentalité, ou de sensiblerie, et il avait cru comprendre que la jeune femme voulait revoir une dernière fois son tu teur. Même s'il était horrible dans la mort.
Il l'était.
Il l'était, et s'il fut stupéfait ou incommodé de c onstater que cela ne paraissait pas tellement effrayer la jeune fille, i l ne lui en dit rien. Il resta là longtemps immobile, devant le cadavre grimaçant. Le manche du poignard dépassait du veston, de façon un peu grotesque.
Oui, il y avait quelque chose de grotesque, de très « cinéma » dans l'atmosphère mystérieuse du pavillon, dans cette fa çon dont Rose (elle lui avait chuchoté son prénom sur le chemin qui les avait men és jusqu'ici) glissait dans le bureau.
Ce n'est que longtemps après qu'ils repartirent, Ro se portant une serviette et une valise qu'il s'empressa de lui prendre des main s.
D'un commun accord, sans même qu'ils aient poussé l e problème plus loin, elle l'accompagnait, acceptant tacitement sa propos ition de tout à l'heure de coucher dans la chambre d'amis.
Ses nerfs lâchèrent quand elle se retrouva dans ce salon où Pierre l'avait déposée, deux heures plus tôt, environ, encore sous le coup de la peur des automobilistes inconnus. Elle s'écroula en sanglots , le visage dans ses coudes repliés, affalée sur la petite table ronde, et Pier re, doucement, caressait ses cheveux, la gorge sèche. Elle mit longtemps à s'apa iser, et, quand elle releva sur lui son émouvant visage, il y avait, de nouveau , une formidable question dans son regard contraint.
Il n'eut qu'à pencher ses lèvres vers les siennes p our que leurs bouches se retrouvent. Ils restèrent longtemps enlacés, puis, intimidé soudain, il se détacha d'elle, et la conduisit à la chambre d'amis.
Quand il referma la porte, il eut l'impression que Rose, un peu narquoise, semblait se moquer...
CHAPITRE II
Ce n'est qu'en sortant du bureau, aux côtés de Grie ur, plus éloquent que jamais, que Pierre sut que Rose était une fieffée m enteuse. Ou, plus précisément, ce n'est qu'en dépliant«France-Soir »et lisant le titre qui s'étalait, sur trois colonnes, que le jeune comptable sut que ses doutes imprécis d'une nuit blanche, passée à réviser tous les détails, n'étaient pas vains.
Grieur, son supérieur hiérarchique, s'écria, voyant ses mains tremblantes, dans lesquelles le journal oscillait :
— T'as gagné le gros lot ?
Pierre fit non de la tête et relut, désespérément, le titre qui dansait devant ses yeux :
« Le redoutable trafiquant Ned Curtiss, trouvé assa ssiné dans la villa de M. Paul Hayange. »
Suivait le texte annonçant comment la femme de ména ge de M. Paul Hayange avait eu la stupéfaction de découvrir le co rps d'un inconnu. Venue exceptionnellement à 6 heures, ce matin-là, afin de remettre la villa en état pour le retour de l'exportateur, elle avait eu l'horribl e surprise de trouver un inconnu poignardé, dans le bureau de Paul Hayange. Elle ava it averti la police, etc.
— Qu'est-ce que tu as ? insista Grieur, tu es tout pâle.
Pierre avait lu l'essentiel de l'article durant le trajet qui menait du bureau au restaurant où il avait l'habitude de déjeuner avec Grieur. Il s'affala sur la première chaise venue, et Grieur fut stupéfait de l ire sur ses traits cette panique sourde. Et sa stupéfaction devint plus tangible, qu and il entendit Pierre murmurer, d'une voix sourde :
— Commande-moi un Pernod, tu veux ?
***
Pierre s'attendait à bien des choses, sauf, évidemm ent, à trouver sagement, dans le salon, Rose qui l'attendait, ou qui paraiss ait l'attendre. Elle dit seulement, en levant sur lui son regard d'eau sombre :
— Votre chef vous a donné congé pour l'après-midi ?
Interloqué, il la regardait, et il pensa, mal à l'a ise,« ma parole, c'est moi qui ai l'air d'un coupable ! ». Une rage indistincte grondait en lui.
— Vous avez l'air malade !
— Vous ne croyez pas qu'il y ait de quoi ?
Il jeta le journal sur la table :
— Vous avez lu ?
Elle fit non de la tête, puis, doucement :
— J'ai entendu la radio, tout à l'heure. Et qu'est-ce que vous pensez ?
Il y avait des larmes dans son regard, elle respira très vite et reprit, d'une voix faible :
— Ce matin, j'avais envie de vous dire la vérité. M ais je n'osais pas. Vous m'avez dit si gentiment« restez ici, chez moi, ce soir, nous aviserons... » Il y avait tant de gentillesse dans votre regard, tant d e bonté dans ce que vous avez fait, cette nuit, pour moi...
Il eut un sourire mauvais :
— Je ne pensais certes pas que vous m'auriez racont é une histoire à dormir debout.
— Si je vous avais m'accompagner là-bas.
dit
la
vérité,
vous
n'auriez
pas
accepté
de
Il pensa« elle ne me l'a même pas demandé, elle me l'a très intelligemment suggéré, d'un regard, et moi, comme un imbécile, j'ai coupé dans le panneau. »
Il soupira, jeta son chapeau sur un fauteuil, attir a une chaise et s'y laissa tomber.
— Alors, cette vérité ? dit-il.
— Le propriétaire de la villa, M. Paul Hayange, hom me d'affaires était mon amant.
Elle avait baissé la tête, et, dans un sentiment d' obscure tristesse, il admira l'ovale penché de son émouvant visage.
— Il est en voyage depuis plus de quinze jours. J'a i reçu la première lettre de menace il y a exactement douze jours.
— Du trafiquant Ned Curtiss ?
— Oui !
Il eut un geste vague, alluma une cigarette. Elle r espirait plus fort, ses joues étaient devenues très pâles.
— Qu'est-ce que vous attendez pour continuer ?
— Curtiss me demandait de l'argent contre des lettr es. Des lettres que
j'avais adressées à un autre homme que Paul.
Volontairement vulgaire, Pierre siffla doucement, e ntre ses lèvres :
— Il me semble que vous avez une vie sentimentale t out ce qu'il y a d'active, non ?
Elle ne répondit pas, mais il eut honte du regard q u'elle lui décocha. Il pensait, avec une délicieuse langueur, au baiser qu 'ils avaient échangé, cette nuit même, et se traita d'imbécile.
— Puis la deuxième lettre vint, le surlendemain, et je sus qu'il me fallait obéir à Ned Curtiss, sous peine de perdre Paul. Ned me fi xa rendez-vous pour hier au soir, 10 heures.
— Vous aviez les clés de...