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Bananes sauce gombos

De
234 pages
Du haut de la nacelle qui les emmène nettoyer les plus hautes tours de Bruxelles, Marzouk et Eric contemplent la ville avec délectation. Mais un jour, le fragile pont suspendu bascule... Eric s'en sort indemne. Mais pour Marzouk, c'est le début d'un long séjour à l'hôpital, ponctué par les visites d'Elisabeth et Berenice. Contraint à l'immobilisme et au silence, Marzouk se replonge dans les souvenirs de son passé, tantôt aigres, tantôt doux, comme les bananes à la sauce gombos.
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Anaële HermansBananes sauce gombos
Du haut de la nacelle qui les emmène nettoyer les plus
hautes tours de Bruxelles, Marzouk et Éric contemplent
la ville avec délectation. Mais un jour, le fragile pont
suspendu bascule... Éric s’en sort indemne, alors que pour
Marzouk, c’est le début d’un long séjour à l’hôpital.
Dans la froideur de sa chambre, le temps semble
soudain ralentir. L’attente est heureusement ponctuée Bananes
par les visites d’Elisabeth et Bérénice. Celles-ci amènent
avec elles la rumeur de la vie qui suit son cours à
l’extérieur. sauce gombos
Contraint à l’immobilisme et au silence, Marzouk se
replonge dans les souvenirs de son passé, tantôt aigres,
tantôt doux, comme les bananes à la sauce gombos.
Ce roman parle des blessures du passé et de la joie
d’être en vie, de la famille et de l’exil, du poids des non-
dits et de la force de l’amour.
Anaële Hermans est née en 1982 en Belgique. Depuis
toujours, elle se passionne pour la littérature, l’écriture
et le voyage. Elle a écrit le scénario de la bande dessinée
Les amandes vertes, qui a reçu le prix Médecins sans
frontières en 2011. Bananes sauce gombos est son
premier roman. Il lui a été inspiré par ses rencontres
de Bruxelles et d’ailleurs.
Photo : Bart Lemiere
ISBN : 978-2-343-00030-5
9 782343 000305
Prix : 23 €
Anaële Hermans
Bananes sauce gombos©L’Harmattan,2013
57, ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:9782343000305
EAN: 9782343000305
111111,111111111111,11,11111111111111111111111,1,11111111Bananessaucegombos
11111111111Écritures
CollectionfondéeparMaguy Albet11
Jamet(Michel), Jouteassassine,2013.
Tirvaudey(Robert), Parolesen chemin,2013.
Mahdi(Falih), Dieu nem’apasvu,2013.
Labbé(François), L’Imbécileheureux,2012.
LeForestier(Louis),LaVie, laMort, l’Amour,2012.
Dini (Yasmina), Soroma (Joseph), L’Amante religieuse,
2012.
Mandon(Bernard), L’Exil àSaigon,2012.
Moutonde Ponthieu(Caroline), LeCœurdesfilles,2012.
Evers(Angela), L’Apnée,2012.
Milo(Chiara),Passion 68,2012.
Bilas(Charles), LaBoîteen fer,2012.
Josserand(Sylvain), Courtsmétrages,2012.
GarridoPalacios(Manuel), Nuitdechiens,2012.
Humbertclaude(Eric), Basculepuis Vulnus,2012.
BRittener (Patrice), Jen’auraispas dû écouterLéna…,2012.
*
**
Ces quinze derniers titresdelacollection sont classés parordre
chronologique en commençant parleplus récent.
La listecomplètedesparutions, avecunecourteprésentation
ducontenudesouvrages,11 peut être consultée
sur le sitewww.harmattan.fr
1111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111AnaëleHermans
Bananessaucegombos
L’Harmattan
1111111111111111111111111Dumêmeauteur
LesAmandesvertes,bandedessinée,éditionsWarum(avec
lesdessinsdeDelphineHermans)
111111111111111111111111ÀBahram,Omar,Ibrahim,Hamedine,Moussa…11
Cesrencontresquiontsecouémonquotidien…
1111111111111111111111
La nacelle était accrochée au vingtdeuxième étage.
Perché làhaut, Marzouk regardait au loin et de toute la
force de ses larges narines, il aspirait l’air par bouffées.
Alors que ses yeux se perdaient dans un horizon trop
vague,sonnezétaitenéveil,stimuléparlescourantsdair
quileparcouraient.11
Marzouk ferma les yeux un instant, et continua à
aspirer. Des odeurs lui parvenaient par bribes. Il pouvait
ylirelaville,etaudelà, lesarbres,lesable,laterre. 11
Ce jourlà, l’air était léger, vagabond. Les yeux toujours
fermés, Marzouk profitait du vent voyageur. Bientôt, il
pouvait sentir, par delà les kilomètres, les bananes plan
tains frites et la sauce gombos que sa mère préparait sans
doute à cette heure. L’odeur dorée des bananes se mé
langeait à celle, plus aigre, de la sauce gombos. C’était
parfaitementbon.11
1,11111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111,1111111111111111111111111,111111111111111111111111111,,11111111111111111111111,111Il rouvrit les yeux, le ciel était d’un bleu très clair et le
soleil pâle de février peinait à réchauffer lair. Quelques
petits nuages flottaient tranquillement. En bas, la ville
s’agitait, la ville bruissait, sentait… L’essence? Les
cuisines?Difficile dedécrirel’odeurd’une ville, lenezde
Marzouk s’y perdait. Il fixa à nouveau ses yeux et narines
auloin:arbres,terre,bananesfritesetsaucegombos.11
Après quelques minutes, Marzouk se tourna vers Éric.
Ce dernier attaquait déjà sa deuxième fenêtre et le re
gardait en souriant: «Alors, vieux, prêt pour le tra
vail?» L’Africain lui rendit son sourire: «Prêt! Je vais te
faire briller ce bâtiment jusqu’à ce qu’il fasse pâlir de
jalousielanouvelletourdelaSmartybank.»Ilattrapason
éponge dans une main, le seau deau savonneuse dans
lautre, etsattaqua àlapremièrefenêtre. 11
Marzouk et Éric travaillaient ensemble depuis mainte
nant deux mois. Quand Éric était arrivé chez Vitrissimo,
Marzouksetrouvaitsanspartenaire.Commeilsavaientle
même poids, on les avait réunis sur une nacelle. Et l’équi
libreétaitparfait.Jamaisilsn’avaientpenchéd’uncôtéou
del’autre.11
Pourtant, à part leur corpulence, ils n’avaient pas
grandchose en commun. Marzouk était taillé tout entier
par l’âge et le labeur, alors qu’Éric travaillait depuis
quelques mois à peine. Le premier pouvait parler à s’en
dessécher la gorge et rire jusqu’à s’endolorir les abdomi
naux, tandis que le second était plutôt taciturne. Ils
passaient huit heures par jour à deux, sur ce petit mor
ceau de sol suspendu entre ciel et terre. Le soir, dès qu’ils
atterrissaient, ils s’en retournaient, chacun de son côté,
10
1111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111,111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111,111111111111,111111111111111111111111111prenant à peine le temps d’échanger une poignée de
main,chaleureusemaisbrève.
Ce jourlà, Éric et Marzouk travaillaient sur un
immeuble quils découvraient pour la première fois. Éric
frottait, rinçait, frottait, séchait, avec son énergie habi
tuelle. Il en était à sa quatrième fenêtre quand Marzouk
n’avaitpas encoreterminésapremière. 11
—Je sais, dit Marzouk, tu es plus rapide que moi. Mais
moi,j’aimeletravailbienfait…Ilfautqueçabrille. 11
Éricsarrêta quelquessecondes,souritet puis repritson
travail,sansunmot.Marzoukpartitdun petitrireetdit:
—Daccord… Chez toi, ça brille tout autant que chez
moi… Mais laissemoi le temps, je ne me fatiguerai pas
vite. 11
Et il attaqua sa deuxième fenêtre, son rire quittant peu
àpeuseslèvres.Faceauregardpaisibledesoncollègue,il
avait progressivement calmé son débit de parole. Il avait
appris à partager le silence d’Éric et à s’y sentir bien.
C’était un silence fort et réconfortant. Et quand il était
d’humeur bavarde, peu lui importait le manque de ré
pondant de son coéquipier. Il était capable de faire la
conversationtoutseul.11
Cet aprèsmidi, Marzouk était plutôt dhumeur chan
tante. Il fredonna un air quil rythma dun petit tapo
tementdedoigts.Cétait unairuséjusquà lacorde,hérité
desamèreoudesonpère…Unairtantentenduetchanté
quil était resté vissé dans sa mémoire et ressurgissait de
temps en temps, sans crier gare. Un de ces airs entêtants
qui ont le don dirriter les autres. Comme Éric ne broncha
pas, Marzouk continua. Il répéta la même mélodie tout
laprèsmidi. Et au son de celleci, au rythme des éponges
11
11111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111,1111111111111111111111,11111111111111111111111111,11111111111111111,111111111111111111111,11111111111111111111111111111plongeant dans le seau, des raclettes glissant sur les
vitres, le temps avança. Le soleil finit par descendre len
tement, teintant d’orange les nuages qui se reflétaient
danslesvitresfraîchementnettoyées. 11
Marzouk finit par se lasser tout seul de sa mélodie. Il
regarda le bureau, de lautre côté de la vitre, puis Éric, et
dit:
—Quels drôles de goûts ils ont: cette carpette violette
surlesol…
—Mmmmh…
—Et je n’aurais pas non plus choisi cette couleur pour
lesmurs…,continuat il.
Éricfinitsavitreetseredressa.
—1Marzouk, 1on 1va 1devoir 1bouger 1la 1nacelle, 1 dit , il. 1
—Voilà…undernierpetitcoupdanslecoinetj’ysuis.
Éric attendait, les yeux plantés dans la ville. Absorbé
danssacontemplation,ildit:
—Tu as vu comme le canal brille d’ici? Je ne pensais
pasquon pourraitle voirdaussiloin.
—Oui,réponditlAfricain. 11
Et les deux hommes restèrent songeurs quelques ins
tants,scrutantl’horizon.
Marzouk ajouta: «Je laime bien, ce bon vieux canal.
Cest undemesrepèrespourmorienter danslaville.» 11
Il rangea son éponge dans le seau et se pencha vers le
bord de la nacelle. Après quelques secondes, il se redres
sa.
—Lebouton…,ditil. 11
—Quelbouton? 11
—Ben,leboutondelanacelle. 11
—Quoi,le?demandaencoreÉric.
12
11111111111,1111111111111111111111111111111111,1,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111,111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111—Ilnemarcheplus.Jen’arrivepasàlafairebouger. 11
Éric ne vérifia pas. Il savait que Marzouk connaissait
chaque1 millimètre1 de1 cette1 fameuse1 nacelle1 standard,1 sur1
laquelleilavaitpassédesmilliersd’heures.11
Toutes les fenêtres autour d’eux étaient fermées.
Marzouk frappa vigoureusement sur la vitre devant lui
du plat de la main. Pendant quelques secondes, ils atten
dirent. Mais personne ne vint. Alors Éric frappa avec le
poing, plusieurs coups rapprochés. Puis, comme il ny
avaitpasderéponse,ilappela: 11
—Hého,ilyaquelquun?
Rien ne bougea à lintérieur. Les deux hommes se
jetèrent un regard rapide, puis ils détournèrent les yeux.
Ils se penchèrent audessus de la balustrade et regar
dèrent les voitures passer en bas. Des piétons se croi
saient, avec leurs landaus, avec leurs courses, avec leurs
chiensparfoisaussi.11
—Onal’airfin,ditMarzouk.11
Etilsseturent. 11
La nuit tombait et l’air autour des deux laveurs de
vitres semblait s’épaissir. Marzouk se retourna à nouveau
vers le bâtiment. Les bureaux étaient désespérément vi
des.11
—Ilssonttouspartis,ditil. 11
—Peutêtre qu’un employé aura oublié quelque
choseet reviendra…, répondit Éric en collant son visage à
lafenêtre. 11
Aprèsquelquessecondesdesilence,ilajoutaencore: 11
—Quelqu’unfinirabienparnousvoir…
—Iln’yaplusquenous…,réponditMarzouk.11
Puis il se détourna des bureaux, s’assit et laissa pendre
ses pieds dans le vide. En dessous, la rue s’agitait, par
13
11111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111,11111111111111111111111111,11111111111,1111111111111111111111111111111,courue par un long frémissement d’enseignes, de
réverbères,devoitures… 11
Éricinsista: 11
—Peutêtre que quelqu’un de la compagnie va se
rendre compte qu’on n’a pas rapporté le matériel au
dépôtetvenirnouschercher… 11
Marzouk ne répondit pas. Et le jeune homme ninsista
pas. Il sassit à ses côtés, les jambes pliées sous lui, et
attendit. 11
Marzouk avait le regard plongé dans l’immensité de la
ville, captivé par son mouvement ininterrompu. Un ca
mion poubelle passa lentement, son gyrophare orange
valsant au rythme de ses roues et créant de petites va
gues. Des voitures parcouraient les rues, se croisaient,
dans un manège blanchâtre. Tout un monde en mou
vementquidonnaitsoudainlevertigeàMarzouk. 11
Il ferma les yeux et inspira profondément, à la
recherchedeseffluvesdebananesplantains.Ilconnaissait
cette odeur par cœur, mais il ne la retrouva pas. Seule lui
parvenait l’odeur écœurante de l’eau de javel dans le
seau. 11
Le stress le gagnait petit à petit. Avec la nuit, le froid
imprégnaitprogressivementlaville,gagnaitlaplateforme
sur laquelle il était assis, ses pieds, ses fesses. Un froid
piquant, qui endolorissait les membres. Il n’avait pas la
forcedebougerpourseréchauffer,alorsilattendit.
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,111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111Pendant longtemps, Éric et Marzouk laissèrent leurs
pensées vagabonder, chacune de son côté, et se diluer
dans une sorte de demisommeil. Leurs sens étaient en
alerte, leurs corps étaient transis. Marzouk se concentrait
sur ses orteils, qu’il agitait danssessouliers pour réchauf
fer ses pieds. Il n’avait pas vraiment trouvé de solution
pour ses fesses et s’était donc résolu à rester assis sur
deuxgrosglaçonsdouloureux.
—Tudors?demanda t ilsoudainàÉric.
—J’enail’air?
—Non,maistunecausespas.11
—Pourtant,jenedorspas. 11
—Allez, vasy, dis quelque chose. Je m’emmerde et j’ai
froid…Disquelquechosequimeréchauffe.
Aprèsunlongsilence,lejeunehommefinitpardire: 11
—Jeregardaislaville.
—Moiaussi,réponditMarzouk.11
—Je regardais les gens s’agiter en bas… Et j’avais un
peul’impressiond’êtreDieu. 11
—Quoi?
—Dieu… qui voit le monde qu’il a créé… qui le trouve
absurde.11
—Hein?
—Peutêtre mêmequ’ilseditqu’ilestdevenumoche.11
—…
—Imagineça,poursuivit Éric,commetous leshommes
quidécidentderegarderlaréalitéenfaceunjour,Dieuse
ditquelemondeestmoche…
—Quoi?… Bon dieu, qu’estce que tu racontes?…
Arrête,blasphèmepas,Éric.
—Sauf que Dieu, il peut juste décider de s’en désin
téresser, alors que nous, on est bien obligés d’y rester et
defaireavec…
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111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111,11111111111111111111111111111,1111,1111111111111111111111111111111111111111111,1111,111,1111111111111111111111111111111—Putain, j’ai encore plus froid qu’avant, répondit
Marzouk.11
Et il se rembrunit dans un silence déçu. Tous deux
repartirent dans leurs pensées respectives, soufflant de
tempsentempssurleursmainspourlesréchauffer. 11
Soudain, la nacelle fit un soubresaut, les arrachant à
leurrêverie.Lesdeuxhommesselevèrent d’unbond. 11
—Ellebougelà?Elledescend?demandaMarzouk.
Ils regardèrent sous eux. Le manège de lumières de la
villesemitàserapprocher, trèsdoucement.Aucundoute
possible, la nacelle descendait bel et bien. Marzouk se mit
àsautillerd’unpiedàl’autre.
—Ah, mon frère, c’était pas si mal d’être avec toi là
haut, mais je suis pas fâché qu’on redescende quand
même.11
Le rythme accéléra légèrement. Les bruits des moteurs
leur parvenaient de plus en plus clairement. Marzouk
inspira quelques bouffées d’air. La ville se rapprochait et
ses odeurs pouvaient presque l’emporter sur cette foutue
eaudejavel. 11
Il ne comprit pas ce qui se passa alors: il y eut un crac,
un seau tomba, la nacelle tangua. Les lumières s’appro
chèrent vite, très vite, dans une odeur de javel et
d’essence. Les étages défilaient à une telle vitesse quil
navait même plus le temps davoir peur. Les lumières de
la rue étaient déjà là, autour de lui. Elles éclairaient le
dallage régulier du trottoir tout proche. «J’y suis
presque», se ditil. Puis il sentit un choc, une grande
déchirureetlavillearrêtadedéfiler.
16
111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111112
Il y eut ce claquement de porte. Fort et sec. Puis un
moment de silence. Bérénice s’assit sur le canapé. Elle
parcourut la pièce du regard: tout avait l’air d’être à sa
place. Elle maintint ses fesses bien plantées où elles é
taient,appuya sondos sur lazonepluséliméedudossier,
et sourit: «je suis donc capable de faire ce genre de
chose»… Ce claquement de porte lui avait fait un bien
fou.Enunedéchargebrusque,elleavaitévacuélesurplus
de tension qui pesait sur son corps. Et elle sentait enfin la
crispation de sa mâchoire desserrer son étreinte, ses
muscles se relâcher et reposer leur poids dans les cous
sins.Ellerestalàquelquetemps,fatiguée,indécise.11
Il y avait de ces jours où elle avait juste envie que le
temps file le plus vite possible jusquau lendemain matin.
Ce genre de journée où les gens qui venaient la voir en
consultation essuyaient leur haine du système sur elle
comme sur un vieux paillasson. Où le métro était bondé,
11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111étouffant, puant. Et où ses foutues menstruations lui don
naient des crampes dans le bas du ventre. Ces jourslà,
elle aurait aimé quil soit écrit sur son front «faites pas
chier, c’est pas la journée». Cela lui aurait permis de se
calmer seule, tranquillement, à son rythme, en évitant de
tout décharger sur une personne. La pauvre voisine
n’avait pas dû comprendre ce qui venait de lui arriver.
Cétait un peu injuste mais tant pis, Bérénice navait pas
enviedesappesantir làdessus. 11
Elle se leva, accrocha sa veste au portemanteau et prit
son téléphone portable dans son sac. Elle n’avait aucun
message. François avait il perdu son numéro? Elle essaya
à nouveau de lui trouver des excuses, avant d’en venir à
la conclusion qu’il avait certainement reçu son message,
qu’il savait évidemment qu’elle attendait une réponse, et
qu’ilavaitdécidédenepasluiendonner. 11
Encemoment,elleavaitplutôtbesoindesesentirvivre
qu’attendre. Elle décida donc de soffrir une petite esca
pade le temps d’une soirée. Elle fourra pêlemêle quel
ques affaires dans son sac, et elle partit, sans trop savoir
où. 11
Aumomentprécisoùellepassait lepasdelaporte,son
téléphone se mit à sonner sur la table. Une demiseconde,
elle hésita. Elle resta dans l’embrasure de la porte, pen
sant:«jepeuxencoredéciderdenepasprendrel’appel».
À la sixième sonnerie, elle attrapa le téléphone et elle dé
crocha.C’étaitsamère.
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Bérénice attendait sa mère au coin de la rue. La nuit
était tombée et le froid était de plus en plus piquant. Ses
orteils étaient givrés au fond de ses ballerines. Attendre
là, dehors, alors qu’Elisabeth lui avait dit qu’elle l’appel
leraitdèsqu’elleserait devantlaporte,n’avaitaucunsens
particulier, si ce n’est qu’elle ne tenait pas en place dans
son appartement. Après être allée aux toilettes trois fois,
avoir passé toutes les chaînes de télévision en revue sans
parvenir à s’attarder plus de trente secondes sur l’une
d’elles, elle s’était donc résolue à sortir attendre sur le
trottoir.
Cela faisait exactement dixhuit minutes qu’elle atten
dait ainsi dehors. Toutes les minutes, elle vérifiait l’heure
sur son portable et s’étonnait que le temps avançât si len
tement.Elleavaitunpeuobservélespassagesdanslarue.
Dohen, le gérant du night shop, était sorti un instant sur
lepasdesonmagasinpourfumer.11
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jamaisvueavecunecigarette…,avaitil demandé.
—Je ne fume pas, non, avaitelle répondu, dune voix
polie, cordiale même, mais qui nengageait pas la conver
sation.
Ses nerfs formaient une petite boule bien serrée dans le
creux de son ventre. Elle se concentrait pour masquer la
tension qui imprégnait chacun de ses mouvements, cha
cunedesesparoles.11
—Tantmieuxpourvous,hein,poursuivitDohen.11
—Oui…
Legérantinsista:
—C’est ce qu’on dit dans ces caslà… Mais moi, ce que
j’en dis, c’est qu’une petite cigarette, ça fait quand même
rudementdubiendetempsentemps. 11
Sans réfléchir, Bérénice prit une cigarette dans le pa
quet, illuminant la face du vendeur dun large sourire. Il
avança sa main calleuse, brandissant un briquet vers elle.
Elle tira sur la cigarette et recracha un gros nuage de
fuméedevantelle.
Puis elle rejoint son coin de trottoir en le remerciant.
Elles’efforçaalorsdesecréerunebulle bienétancheetde
sy réfugier. Elle faisait un pas d’un côté ou de l’autre
pour éviter les passants. Elle observait les fenêtres qui
s’allumaient, s’éteignaient, les papiers que le vent bala
dait, les voitures qui défilaient. Bientôt, elle aperçut celle
desamèreetsautadutrottoir. 11
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Les feux rouges se succédaient. Sa mère finit par lancer
danslevide: 11
—Quandonenaun,onsetapetoujourstoutelasérie.
Bérénice fixait la lumière rouge droit dans l’œil, sans la
voir.Ellen’avaitpasencoretoutàfaitquittésabulle. 11
—Et c’est toujours quand on est pressées que ça ar
rive…,continuaElisabeth.11
Bérénice se garda de répondre et laissa le silence recou
vrir à nouveau la voiture. Elle avait besoin de temps.
Elisabethavaitbesoindeparler. 11
—Tu as froid? Je mets un peu de chauffage? de
mandat ell eencore.
Bérénice bredouilla un «non», tandis que les questions
qui taraudaient son esprit se firent un chemin hors de sa
bulle.
—Mais qu’estce qui s’est passé? Je ne comprends
pas… Comment tout ça a pu arriver? demanda la jeune
fille. 11
—Jenesaispas,réponditsamère. 11
—Tunesaispas…
—Non.
—Enfin, il connaît ce métier par cœur, il fait ça depuis
20ans. 11
—Chérie, je t’ai dit tout ce qu’ils m’ont dit au télé
phone,jen’ensaispasplus. 11
—Etpuis,cesnacellessontsécuriséesquandmême.Ce
genred’accidentn’arrivejamais. 11
—Jamais.11
—Tuessûrequ’ilsnet’ontrienditdeplus?
Bérénice n’avait pas fini sa question qu’elle se rendit
compte qu’elle n’aurait pas dû la poser. Elle se réfugia
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«oui»dansunmurmurelas.11
La mère et la fille fixaient la route qui défilait sous le
véhicule, avalant les traits blancs un à un. Le silence
devenait de plus en plus pesant. Elisabeth laissait échap
mps un soupir bruyant. Ses mainsper de temps en te
étaient tellement crispées sur le volant qu’elles en deve
naientblanches.
—Bérénice, mets un disque, s’il te plaît…, finit elle par
demander.
—Tuveuxquoi?
—Jenesaispas…Choisistoimême. 11
La boîte à gants était remplie d’un fouillis de papiers et
de quelques disques. Rien ne semblait approprié au mo
ment, alors Bérénice en prit un sans nom. Une voix
chaude et rythmée recouvrit le silence et dilua un peu la
tension.11
Elles en étaient à une nouvelle série de feux rouges
quandlajeunefilledemanda:
—Maman, tu te souviens quand papa m’avait proposé
dem’emmenersurlanacelleunaprèsmidi ?
—Oui. 11
—Pourquoiestce quejen’étaispasallée?
—Tuavaisrefusé.11
—Maispourquoi?
—Jen’ensaisrien,moi.Tuavaispeurpeutêtre ?Ouça
net’intéressaitpas?11
—Hum… Peut être. Je narrive pas à me souvenir, dit
lajeunefille,perplexe.
—Je ne suis jamais allée non plus, tu sais, ajouta
Elisabeth.11
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