Ça sent le roussi à Bercy

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Officiellement, Gaëtan Garonne est un spécialiste des zones humides au ministère de l’Environnement. Pépères, les marécages où batifolent les oies sauvages... Par contre, ceux où s’entre-dévorent les gens de pouvoir et ceux qui aimeraient y accéder sont moins propices à la paix de l’âme. C’est pourtant dans ces margouillis-là que GG passe, clandestinement, les trois-quarts de son temps. Ses proches le croient protecteur de la nature ; en réalité, il chasse au gros, dans les coulisses de l’État : opposants dont il savonne le plancher, ministres « égarés » qu’il ramène à la raison, malfaisants de tout poil qu’il neutralise...


Bercy, où se confisquent et se distribuent les pépètes de la République, est la plus belle des Solognes pour ces safaris d’un genre spécial. Outre les fonctionnaires du cru, les petits et grands fauves viennent y boire : les dirigeants de la société énergétique Energion, aux prises avec un parc de centrales nucléaires défaillant en Ouzbékistan, des spécialistes russes en blanchiment, des banquiers avides et des journalistes se réclamant d’un certain volatile ; sans oublier une « agente » eurasienne trouble et troublante — GG n’est pas insensible au charme des belles espionnes — et des hackers, que le susnommé n’hésite pas à appeler à la rescousse pour arriver à ses fins (tous les moyens sont bons). Les bousculades, forcément, ne sont pas rares autour du marigot, au fond duquel on retrouve de temps en temps un cadavre ou deux...


Derrière Gaëtan Garonne se cache un ancien haut fonctionnaire, aujourd’hui éloigné des tumultes qu’il décrit avec humour, brio et... réalisme. À croire qu’il les aurait lui-même vécus, voire instigués. Non, vous croyez ?...

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EAN13 9789881419088
Langue Français

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ÇA SENT LE ROUSSI À BERCY
GAËTAN GARONNE
1
Paris, 139 rue de Bercy
La mission qui venait de m'être confiée était délic ate, secrète, explosive et devait (en plus, naturellement !) se dérouler très rapidement : salir et « casser » le président de la nouvelle société énergétique française, afin de plo mber les cours de bourse quelques semaines avant l'assemblée générale des actionnaire s qui devait se tenir dans les salons chics d'un très grand hôtel parisien à deux pas de l'Arc de Triomphe. Ainsi, lesdits actionnaires, « spontanément » énerv és par les frasques de ce dirigeant non seulement incapable de se conduire co rrectement mais qui, surtout, était dans l'incapacité évidente de leur assurer des divi dendes dont la croissance se devait d'être toujours plus forte afin d'assouvir leur ego et leur appétit, n'auraient plus qu'une seule envie furieuse : changer sur-le-champ cet inc apable notoire avant que tout n'empirât ! Scénario classique, souvent vu au cinéma tout au mo ins, mais là, je n'étais pas affalé dans un fauteuil de velours rouge du cinéma de quartier en train de grignoter du pop-corn, mais dans la vraie vie, debout dans l'un des bureaux chics de la citadelle Bercy qui domine la Seine. En plus, j'étais intimement convaincu que rien ne t raînait, dans les journaux people ou dans les ragots du Tout-Paris, sur une vie évent uellement dissolue du grand homme qu'il me fallait salir. En fait, étant du gen re pasteur coincé, Archibald Letourneur, ingénieur général des Mines ayant panto uflé, après un long passage en cabinet ministériel, dans les industries du gaz pui s de l'électricité, avait, à mon humble avis, assez peu de chances de succomber brusquement et sans raison aux avances
d'une minette un soir dans un bar louche de Pigalle ! Si même il avait mis une seule fois les pieds dans un tel endroit ! Ou alors, il m e fallait le droguer, le faire boire, voire le faire chanter… « Je vais devoir monter un scandale de toutes pièce s. Et ça, putain, ça demande du temps, de l'intelligence, des complicités, du fric et un chouïa de baraka », me disais-je alors que le rigide ministre délégué du Budget vena it de me passer cette fort étrange « commande » dans son bureau de Bercy, avec le même air détaché et légèrement agacé qu'il aurait eu en me remettant une lettre de mission officielle. Gonflé le mec ! Certes, on se connaît (ou plutôt on s'était connus au moment où nous appartenions à la même écurie politico-adminis trative, mais c'était dans une autre vie !), lui l'énarquillon propre sur lui, la rosette de l'ordre du mérite fichée sur le revers de son veston chic et cher, et moi, le contrôleur g énéral du littoral en costume de velours marron, plutôt avachi, mais néanmoins avec une cravate du plus beau jaune. À l'époque lointaine où il m'avait côtoyé (ou l'inverse ?) j'étais connoté, Dieu sait
pourquoi, comme étant le commando prêt aux missions « mains sales ». Peut-être parce qu'alors j'étais chef de cabinet d' un ministre à la réputation de battant. Ce qui dans les milieux politiques signifi e souvent tueur sans vergogne ni repentir ! Le fait aussi que j'étais alors entouré, bon gré mal gré — hasard de la composition d'un cabinet sans que j'en perçoive alo rs tous les mécanismes — de jeunes gens dont l'appartenance aux services les pl us spéciaux était souvent difficile à ignorer, même si on ne m'en disait officiellement j amais rien. Mais en quinze ans l'eau avait coulé sous les ponts . Maintenant tous les petits juges de France et de Navarre se croyaient en mission man i pulite permanente, et le ministrion bien sapé semblait inconscient ou totale ment indifférent aux micros dont les bureaux de ministre de Bercy, comme ceux des autres ministères, étaient certainement truffés ! D'abord, pourquoi Jean-François Delmotte, l'apprent i ministre, m'avait-il appelé, moi ? Quels services lui avais-je rendus qui avaien t pu le laisser dans un tel état de béatitude sur mes chances de réussir ? Je ne trouva is rien pour me convaincre. Ma réputation ? J'en doute ! Et à vrai dire j'espère q ue non ! Son manque de connaissances chez les petits malfrats ? Probable ! Mais, bon Dieu, ce n'est pas une raison ! Et ce n'est guère mon poste administratif actuel, très officiel, de planqué dans un des placards dorés de la république (mais évidemment sous un nom bien ronflant et plus sérieux) qui avait pu le motiver. De plus, il n'avait aucu n moyen d'être informé de mes autres passe-temps, fort discrets. Tout au moins j' espère ! Un mystère à éclaircir, et vite ! N'était-il pas, sous ses côtés « bon chic bon genre », en train de monter une arnaque contre moi plutôt que contre Archibald Letourneur ? Aucun indice, aucune intuition ne se précipitait à mon secours. À lui les lumières du succès (encore que ministre délégué au Budget, ça ne soit pas d'un érotisme torride), à moi l'ombre des task-forces discrètes qui préparent des scénarios à dormir debo ut en vue d'improbables alternances politiques, et dont les doctes membres se masturbent les méninges à la
recherche de la quadrature « politico-centrique ». Second temps de ma réflexion, que venait faire un m inistre de la république dans ce mélodrame pour investisseurs mafiosi ? « À ma connaissance », marmonnai-je in petto, « l'É tat n'a jamais eu de participation financière dans Energion, cette filiale issue du ge stionnaire du réseau électrique avec un consortium résultant de la fusion du grand group e bancaire Parisienne d'escompte avec la Financière Brabançonne de Bruxelles. Et pui s, même, ce n'est pas des façons ! Alors ? » Bon, je réfléchirais à ça plus tard. En attendant, je venais de recevoir une confortable avance en liquide de 200 000 euros, donnée de la ma in à la main par le sous-ministre dans une vague enveloppe kraft, laquelle — c'est ét range — ne portait aucun intitulé ! Alors pourquoi aurais-je à me préoccuper que le com manditaire soit le gouvernement de mon cher pays ? Et puis ne suis-je pas fonctionn aire, donc prêt, sans discussion à
exécuter des ordres donnés directement par un minis tre ? Au fait était-ce une commande du gouvernement ou un extra du petit minis tre, histoire de se faire la main ? Après tout, il est vrai que dans mes vies précédent es j'avais déjà vu d'autres coups tordus, pas tous de ce niveau, mais néanmoins suffi samment nauséabonds et systématiquement immoraux pour savoir que ça pouvai t exister ! (e main de maître ! Si jamaisJe dois quand même dire que je manie l'euphémisme d de telles notes devaient un jour être livrées à un éditeur, il conviendra que je les nettoie auparavant au Karcher, voire au lance-flammes, sino n de bien embarrassantes questions sur ma personne feront surface !). Et puis diviser deux cents mille euros par le prix moyen d'une passe de luxe me laissait quand même l'espoir d'une belle série de j ouissances raffinées, animales ou primaires, dont j'avais toujours du mal à me passer malgré ma vigoureuse quarantaine… Dois-je refuser ces perspectives charnelles et reme ttre en sortant du bureau du petit ministre l'enveloppe brune pleine des billets neufs à sa zélée secrétaire avec une moue dégoutée ? À vrai dire, je n'en ai que mollement envie. D'abor d, parce que mes petits vices banals finissent par me coûter cher et dépassent so uvent le modeste traitement d'un serviteur de la république. Ensuite, parce que je n e suis pas le dernier à ignorer que je ne suis pas blanc comme neige et que nombreux sont les apparatchiks qui détiennent sur moi des moyens de chantage de première bourre ! Je ne voyais guère de moyens de fuite élégante et rapide. Autant s'y coller et p asser ensuite à la caisse pour la queue de contrat, comme on dit dans le milieu. (nt à l'idée de publier mesBien entendu là encore, si jamais un jour il me vie mémoires, il faudra que je pense à occulter ce voca bulaire qui détonne par rapport au monde feutré dans lequel je vis.)
Alors, par où commencer pour faire plonger le PDG q ui avait ainsi brusquement l'heur de déplaire ? Drogue, sexe, subversion, conc ussion, abus de biens sociaux ? Un petit cocktail de ces ingrédients si basiques qu'il s en deviennent ennuyeux ? Merde, je ne comprends pas pourquoi ils ne l'abatte nt pas à la Kalachnikov, leur Letourneur, ou qu'un vrai-faux accident de la route salvateur ne subvienne pour parachever leur foireux plan sur la comète ! Là, au moins, y seraient sûrs que les actionnaires le changeraient, le président de leur conseil d'administration puisque le mec ferait les délices d'un apprenti chirurgien-bou cher à la morgue de Nîmes ! Car, par les temps qui courent, où nous avons vu de s présidents de la République se faire plébisciter quand bien même ils avaient de sp lendides casseroles au cul, il ne faudrait pas que les actionnaires apitoyés par le d érapage de ce grand capitaine d'industrie lui refilent une relaxe et lui accorden t une période de rédemption. Qu'adviendrait-il alors de mon solde ? (Là encore, un sage travail de censure s'avérera nécessaire lorsqu'un éditeur se roulera à mes pieds pour avoir l'honneur de me publier
car ce n'est ni l'endroit, ni le moment, ni à moi d e faire ce genre de remarque qui peut causer du tort aux éditions Machin et au grand aute ur que je suis.) « Et si je payais un tueur à gages, tout bêtement » , continuai-je à réfléchir en regagnant la sortie ? Cela n'aurait que des mérites : rapide, inéluctable , irréversible et propre (!). Même si c'était de nature à amplifier le problème latent de l'insécurité de Paris où le moindre PDG ne pourrait plus sortir sans risquer de se fair e flinguer comme un de Gaulle au Petit-Clamart, ou pire, comme un petit beur à la fê te à neuneu ! Je comprends que le ministre de l'intérieur en aura it dans un tel cas gros sur la patate, surtout s'il était mis au courant des inten tions du sous-ministre au Budget. Encore un coup à faire tomber ces statistiques dont il est si fier ! Mais ce n'est pas pour çà qu'il irait se plaindre en direct au journal de 20 heures ! Voyons, avant de mettre une annonce chez le boulang er de la rue Neuve à Clamart pour Charles du Perreux dit Charly la bavure, si je réfléchissais plus avant aux alternatives ? (Mon agent littéraire aux éditions Machin ne manquer a pas de me faire remarquer, en passant et sans l'air d'y toucher, qu e cette phrase innocente me range définitivement plus dans le milieu du petit banditi sme que dans celui des hauts fonctionnaires, dont la quasi-totalité est bien dan s l'incapacité de recruter un tueur en collant des annonces codées dans les boulangeries d e banlieue. Mais de quoi je me mêle ?). Première solution, aller sur internet et prendre su r un site porno une belle série de clichés partouzards pour faire un montage photo où je n'aurais qu'à substituer la photo du vieil Archibald à la tête du bel étalon en train de jouir. Serait-ce crédible ? J'ai bien peur que ni les Archives nationales ni les agences de presse ne détiennent des portraits de l'industriel très évocateurs d'un mome nt de détente orgasmique ! Ou alors aller le photographier à Genève, en train d'entrer à la Banque Vaudoise avec une valise rebondie, en laissant croire que ce tte dernière contient suffisamment de liasses de billets pour acheter la banque ? Bof, ses avocats oseraient prétendre qu'il entrait à l'hôtel du Lac avec un attaché-case conte nant uniquement son pyjama et sa brosse à dent et je ne serais guère avancé. Ou bien, le piéger dans les couloirs du ministère d e l'Industrie en train de graisser la patte du sous-chef de bureau des industries électri ques pour qu'Energion gagne haut la main le prochain appel d'offre de l'État ? « Idiot », pensai-je aussitôt. « Même si ce n'est p as très éthique, tous les actionnaires d'Energion n'attendent en fait que ça de Letourneur ! » Tout le monde se doute bien en effet qu'Energion trempe comme les autres dans des marchés truqués ou des combines africaines, mais en admettant que le ministre du Budget m'aide à trouver les bons indices, le fait d e les offrir à la justice de notre beau pays promettrait au mieux une condamnation dans qua tre ans et certainement pas dans trois semaines. Merde, par où prendre le probl ème ? Et puis ce n'est pas les infos que le petit sous-mi nistre m'avait lâchées qui allaient m'aider. Ça ou rien, petit con, c'est du pipi de ch at ! Môssieur était pressé et considérait
qu'il n'était pas utile que je puisse savoir les ra isons d'État (forcément d'État !) qui nécessitaient cette opération grossière. Alors, faire enlever la secrétaire de Letourneur, s a femme, sa fille, son hypothétique maîtresse ? Non, je divaguais. C'était déjà assez d ur de limiter les vagues au seul Archibald, alors évitons les risques collatéraux et les bavures limitrophes. Un de mes anciens patrons me répétait sans cesse : « Gaëtan, faut pas faire dans la dentelle, mais faut pas non plus sulfater à tout va ! De l'or dre, de la précision, de la détermination et du professionnalisme ! » Plus la matinée avançait et plus je déprimais. Deva nt mon troisième côtes-du-rhône au café de la rue de Bercy, à cent-cinquante mètres du bureau du ministre, je ne me voyais pas en position de tenir le contrat. Bon Die u, 200 000 euros, presque trois ans de mon salaire et peut-être bien une semaine du sal aire de Letourneur ! Qu'avait-il donc fait pour provoquer une telle réaction épiderm ique dans les allées du pouvoir, lequel pouvoir était prêt à casquer un demi-million d'euros pour « influencer » le vote d'actionnaires d'une société privée ? Je tournais inlassablement ces maigres données dans ma cervelle sans avancer d'un iota. En plus, ce côtes-du-rhône n'était pas g énial, le juke-box martelait du slam incompréhensible, le garçon balayait la sciure sans ménagement et des relents de friture s'échappaient de la cuisine où il était pat ent que les deux gâte-sauces s'engueulaient.
(1)Shenyang, charmante petite ville au Nord-Est de la Chine, à quelques encablures de la Corée du Nord où pas une semaine ne se passe sans qu'un missile nucléaire — ou pas — n'y soit testé dans des conditions de sécu rité ô combien minimales.