Ce dont rêvent les ombres

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Blessée en secourant une fée, Ménehould se voit soignée par Éponine, la rebouteuse du village. Quelques mois plus tard, la paysanne rétablie donne naissance à Deirdre, une étrange enfant, miracle pour certains, menace pour d’autres...
Sa précieuse fille assassinée, Ménehould bascule alors dans la folie, devenant un danger pour elle et les autres.
Pour l’aider à faire son deuil, Éponine entreprend avec elle un périple inattendu, une odyssée parsemée d’obstacles, de créatures fantastiques et de rencontres, qui bouleversera le cours même de la vie.

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EAN13 9782375680131
Langue Français

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Hilpa Alonso
Ce pont rêvent les ombres
Epitions pu Chat Noir
Pour Béatrice et Etienne,
Arlette et Daniel,
Marie-Annick, Evelyne et à tous les désenfantés pour qui le monde est dev enu cimetière...
Chapitre Premier Les présages de l’aube
Elle marchait mais ne savait pas. Comment elle s’était levée, sans faire le moindre bruit, sans pouvoir étouffer ce tapage à l’intérieur. Pourquoi personne d’autre ne semblait percevoir la rumeur, la douleur qui faisait pleurer sa nuit. Si elle était vraiment capable de mettre un pied devant l’autre. Elle marchait et elle savait. Qu’elle ne reviendrait sans doute pas. Qu’il lui faudrait avancer, à pas lents trébucher quand même, avancer coûte que coûte et si au bout du chemin l’attendait la falaise… Elle tomberait mais elle aurait vu. Elle aurait répondu à l’appel. Elle alla it, comme malgré elle, là où elle ne le voulait pas, s’abîmant au plus profond de ses peurs. Elle apercevait déjà les premiers arbres de la forê t. Ils s’élevaient, comme crucifiés, tendant vers l’immense profondeur noire des branches biscornues. Là, même les plus braves des hommes n’osaient s’ave nturer la nuit venue. Il se disait qu’au crépuscule, dans cette forêt maudite, terre de toutes les métamorphoses, les colombes se changeaient en corbe aux et les corbeaux en chauve-souris. Le sentier avait laissé place à un sillon tortueux, que le pas incertain de quelque voyageur perdu avait creusé. La silhouette famélique d’un bouleau exposait les lambeaux grisâtres de sa peau calcinée aux froides brûlures des rayons de lune, ajoutant sa noblesse statuaire au c imetière de verdure. Des souches moussues se dressaient, sournoises et arrog antes, devant des buissons érigés en murs d’épines. Le vent sifflait comme un rapace. Elle courait mais de tous côtés des serres noires r etenaient les pans de sa pelisse, des becs luisants lacéraient son bras, des cornes de pierre entravaient son passage. Le regard rutilant du Diable assurémen t la guettait, caché dans le pli de chaque feuille…
Les étoiles s’étaient éteintes une à une. Seule dansait une lueur cuivrée, au loin, dans la pénombre des sous-bois vibrants. Les derniers rayons de cette flammerole flottaient, légers, fragiles, à la merci de tous les vents. Sous les bruissements continus, malgré le froid qui corrompt l’oreille, elle distinguait toujours ce chant. Bientôt, il serait trop tard : l’élégie se perdait, comme l’écho d’une cloche s’affadit avant de se taire. Lorsque M énehould l’atteignit enfin, l’incandescence n’était plus qu’un halo de brume et de silence.
Loin, ce feu follet vaporeux qu’elle avait imaginé : sur un catafalque de ronces carnivores, jetée en pâture aux imprévisible s sursauts de leur férocité, une minuscule créature aux ailes déchiquetées friss onnait à peine. Sur ses joues d’un blanc lactescent, les larmes sèches lais saient une trace irisée. Des ronces s’emmêlaient à sa chevelure de feu et ses me mbres débiles témoignaient de l’inégalité des combats. Pourtant, le sang bouillait au péril de son cœur fragile et confluait en multiples ruisseau x de lave jusqu’à son
abdomen où la vie, innocemment, s’était fait une pl ace nouvelle. Cette toute petite femme, exténuée par la quête d’un abri où fa ire éclore son secret, s’était jetée dans les aiguilles du nid guet-apens : le piè ge, insidieusement, s’était refermé sur son corps, sentinelle assiégée. Ménehould, dont le ventre jamais n’avait voulu fleu rir, se repentit aussitôt. Depuis plusieurs années, elle avait douté, se croya nt une brebis abandonnée de Dieu. Il lui avait fallu ce signe, incontestable , qu’Il dessinait bien un projet pour elle. Fermant les yeux, joignant les mains, el le se mit à prier tandis que s’immisçait la mort en lentes caresses sous sa jupe … Autour de ses chevilles, une étreinte douloureuse semblait déterminée à faire ployer sa volonté. Chaque seconde, les ronces progressaient sur ses mollets r eplets, labourant la chair de leur morsure brûlante. Alentour, le tapis de lianes s’était élargi, les entrelacs fiévreux s’agglutinaient en claquant comme des lani ères de cuir. Leur appétit désormais focalisé sur une proie plus imposante, el les lâchèrent la créature, condamnant en contrepartie Ménehould à l’immobilité . Le moindre geste en direction de la fée pouvait ramener cette végétatio n carnassière vers elle… Se sacrifier ne lui sauverait pas la vie. Alors ? Lever les yeux au ciel devenu presque imper ceptible sous les voûtes tissées de branches. Les branches ! Il falla it les atteindre ! Tout le corps de Ménehould se tendit avec l’ardeur d’une flèche p ointant sa cible : entre ses doigts, la rugosité rassurante de l’écorce prometta it la libération. Les épines acérées ceignaient maintenant sa taille. Rassemblan t ses dernières forces, Ménehould fit céder la ramure, la cassa, en dispers a les débris. De sa gorge sortit le cri atroce d’une victoire arrachée au prix du sang : dans leur frénésie, les ronces avaient déchiré ses jambes pour mieux en gloutir les leurres.
Contre le sein de Ménehould, la douce charge d’une vie tressaillait en se recroquevillant. Le souffle de la fée s’y échouait, paisiblement. La chaleur s’exhalait à nouveau de son abdomen. Dédaignant les plaies profondes, frémissantes comme des bouches assoiffées, la paysa nne marchait hagarde, le souffle court, plus éventrée que nue... Que l’âme s onne creux, dans la nuit finissante... Le chant d’une tourterelle résonna. La rosée avait point sur le velours givré des feuillages où reposaient, en perles de lumière, les prémices d’une aurore nouvelle. Plus un frisson n’agitait la forêt. * Une légère étole de brume enveloppait encore le pie d des arbres. Les premiers rayons du soleil adoubaient l’existence de chaque feuille, éclairaient l’or des renoncules rendu plus vivace au voisinage des sapins, d’un vert presque noir. Les têtes brunes des champignons étin celaient au gré de la lumière changeante, comme ces perles cachées au fon d de la mer et dont l’éclat fortuit trahit la retraite. À ces trésors r évélés du sous-bois s’ajoutait la blancheur soudaine d’un brin de muguet cédant sous le poids de ses clochettes
épanouies. Un gazouillis se fit entendre et de nid en nid, les rossignols, les pies et le pinson se répondirent, comme tout dans la nat ure unanime devise et s’entend. Plus avant dans les hauteurs, lové au cœur de son i ndécelable refuge, un autre animal s’éveillait lentement. La fraîcheur du matin avivant la conscience du corps, Éponine ramena sur son épaule la fourrure odorante. Les ténèbres se dissipaient peu à peu sous ses paupières. Comme cha que jour, elle posa la main contre les branches robustes autour desquelles était construite sa cabane. Ce ne pouvait être qu’un chêne, ce pilier sur leque l tout repose, de la plus petite science à l’Inconnaissable qui régit l’essence de l a vie. Elle se leva, ouvrit le volet, scruta l’épaisseur foisonnante des feuillage s. Elle se sentait le témoin privilégié du commencement du monde. Il lui était bon de retrouver la forêt. Pendant deu x jours, elle n’avait contemplé de paysage que la pierre. Confinée dans u n dolmen, elle avait fêté le retour de Beltan, la période la plus claire de l’an née, comme tant d’autres avant elle, comme personne d’autre sans doute après elle. Elle crachait encore violemment les résidus des chandelles de suif, dont la fumée noire avait teinté le couloir de l’édifice.
Elle passa une longue robe, ficha la serpe dans le bâillement de sa ceinture tressée, peigna sa toison folle dont quelques cheve ux tombèrent. Elle les ramassa et les posa sur une branche : avec la belle saison, les oiseaux en auraient besoin pour protéger leurs couvées. Enfin, elle fourra une des poches de sa besace du plantain guérisseur : elle ne manqu erait certainement pas de se piquer aux orties qu’il fallait absolument cueillir ce matin. Un écureuil l’observa d’un œil sévère lorsqu’elle d éroula l’épaisse corde de chanvre et amorça la descente. La peau de ses mains et de ses pieds s’était recouverte d’une corne si dure que l’écharde ne s’y plantait plus. Elle ne sentait rien de la douceur des mousses qui s’étalaient géné reusement, ni du tranchant de la roche bordant les sources nourricières. Elle parvenait enfin au ruisseau lorsqu’elle aperçu t une masse sombre parmi les fougères. Elle vit tout d’abord un fatras de tissu et de cuir, maculé de sang. Ce n’est qu’en écartant la pelisse qu’elle dé couvrit le profil endormi de Ménehould. Lorsqu’Éponine posa une main chaude sur sa joue frigorifiée, la jeune femme se débattit comme un renard pris au piè ge mais l’épuisement ne lui permit pas de défense prolongée. La jeune paysa nne reconnut alors celle que tous au village appelaient « La Chouette ». Celle qui se terrait le jour, volait sûrement dans les poulaillers. Ses ongles longs et épais parachevaient son allure d’animal sauvage. Seule la crainte qu’elle inspirait assurait sa protection car, bien qu’elle aidât aux vêlages difficiles ou s oignât le feu, l’on avait constaté que chacune de ses venues annonçait également une c alamité. Érudite et solitaire, elle vivait sans homme et ne se rendait jamais à l’église. Aussi interdite qu’impuissante, Ménehould accepta à contrecœur cette main tendue, ce bras en renfort à sa marche claudicante. Les deux femmes s’installèrent au bord de l’eau. Ménehould fixait i nsolemment la sorcière, du moins tant qu’elle ne levait pas les yeux en retour . Éponine, rompue à ces
batailles muettes, n’officiait que prudemment. Le s oin se reçoit tout autant qu’il se prodigue et l’on n’apprivoise jamais que celui q ui consent à se laisser dompter. C’est pourquoi sa voix se faisait basse, s a respiration douce, son verbe rare. La valétudinaire, bien que percluse de douleur, suivait attentivement ces gestes lents. Elle en pressentait l’importance, à défaut d’en comprendre le rituel. Aussi ne broncha-t-elle pas lorsqu’ Éponine nettoya les blessures à l’eau claire, souffla dessus, y posa un peu de terre et a pprocha ses mains de la peau déchirée en marmonnant quelque formule. La chaleur intense d’un brasier se propagea dans les membres et s’en fut aussitôt. « Lève-toi. Avance. » Ménehould n’obéit pas sur-le-champ. Elle tâta la ch air encore éclatée, constatant, incrédule, que plus aucune souffrance d ésormais n’appesantirait sa marche. Elle fronça le sourcil : « Que veux-tu en échange de ta magie ?  Je souhaite que tu me laisses choisir le nom de to n enfant, car tu es grosse », affirma Éponine, en lui remettant une poignée d’ail des ours. Ménehould eut un rictus où se mêlaient surprise et dépit. Éponine, qui n’en demandait pas plus, l’interpréta comme un signe d’accord et poursuivit sa route. Certaine d’être seule à nouveau, Ménehould défit so n corsage. La fée avait disparu.
ChapitreDeuxième Lemonstrueux prodige
Cela faisait plusieurs heures que Ménehould refusait de parler. Les uns et les autres, alarmés par son absence, sa dégaine dép enaillée, les entailles qui zébraient ses jambes, la pressaient de questions. L a menace n’y faisait pas plus que la promesse fallacieuse du secret fermemen t partagé, elle repoussait les attentions tout comme les ordres. Elle fut même contrainte à confesse : fort heureusement pour elle, l’attention du moine se dis sipait dans un sommeil compact proche de la félicité. N’ayant eu de vocation que forcée, il s’était une fois de plus copieusement rempli l’estomac de volaille et de vin de messe, afin d’oublier dans les excès de bonne chère les autres privations inhérentes à sa condition. Ménehould s’entretint quelques instants sans intercession avec le Tout-Puissant, avant de regagner les métairies. Les petites gens soucieuses ont, par la force des c hoses, la mémoire courte : l’affermage dont le paiement approchait fit oublier quelque temps cette escapade nocturne. La disparition de plusieurs moutons et l’incendie de la petite grange, eux, attisèrent les craintes. Ces troubles eussent été considérés comme fruits de malchance, s’ils avaient eu lieu en d’autres circonstances. Ils suffirent, toutefois, à nourrir la rumeur : le démo n avait bâti son nid ici, depuis longtemps... Et faisait maintenant bomber le ventre de Ménehould. * Pour Colomban, son mari, la disgrâce fut immédiate, rude, irréversible. Son peu d’orgueil ne devait pas survivre à la nouvelle épreuve. Il avait fini par ne plus réagir aux railleries répétées sur son manque de vigueur mais il ne s’était toujours pas pardonné de laisser un berceau vide, tandis que s’accomplissaient des moissons toujours plus abondantes. L’inefficacité de la joubarbe au lait de chèvre l’écœurait plus encore que son goût de boue. Désabusé, il avait perdu le désir de s’unir à sa femme, même si rien jusque-là n’avait entamé sa tendresse pour elle. Il ne se croyait plus capable de pleurer . Pourtant, il contenait difficilement ses larmes en imaginant Ménehould, si chétive au soir des noces, soumise aux assauts puissants de... qui ? Il se mit à scruter le coin des sourires, le tremblement des paupières, le torve des regards, à l’affût d’un terrible aveu. Était-ce Thibault, qu’aucune tâche ne pouvait essou ffler ? Était-ce Lambert, qui lorgnait avidement sur tout ce qui ne portait pas b raies et pouvait sans peine contraindre, si l’envie n’y était pas ? Était-ce en fin Guy, l’ami si fidèle qu’il aurait pu, sans éveiller le moindre soupçon, conduire Méne hould au péché d’adultère ? Colomban aurait bu son chagrin en silence, si ne s’en étaient pas mêlés les racontars. Des insinuations se répandaient comme un e peste dans toute la contrée. Sur les marchés, dans le bourg, dans sa pr opre maison, les murmures enflaient dans le flot continu de la médisance : lasse des étreintes vaines de son hongre, Ménehould s’en était allée quérir de vailla nts étalons, s’était peut-être
laissé saillir par un bouc, s’adonnant à des ruts d iaboliques. Il n’en naîtrait qu’une créature maléfique à demi-animale. Et si, po ur étancher plus librement ses soifs de vice, la rouée n’avait pas elle-même n oué l’aiguillette de Colomban dès le début de leur mariage ? De toute évidence, l a ferveur tenace avec laquelle elle tombait à genoux à l’église, présenta nt impudemment son front lisse au Créateur, prouvait qu’elle avait beaucoup à se faire pardonner ! Une vérité effroyable restait emmurée derrière cette bo uche fine comme une découpe. À moins qu’elle ne se soit déjà perfidemen t attiré les bonnes grâces du curé... Tant de vilenie entamait l’humeur de Colomban. Son ardeur au travail pâtissait de ces outrages et des abus de cidre, don t l’aigreur ne surpassait pas la sienne. De conciles en conciliabules, les plus a nciens (soucieux d’éviter un malheur plus que de préserver son honneur) décidère nt que les charivaris seraient dorénavant punis à coups de verge. Il eût pourtant mieux valu que fût permis un grand carnaval : tous y auraient libremen t répandu leur fiel dans une débauche de franches moqueries mais tous dès le lendemain auraient oublié. * Le ventre de Ménehould – dont on ne pouvait plus do uter qu’il fût habité – la précédait, où qu’elle passât, tendu comme un défi a u monde. Elle y avait toujours la main posée, protégeant ce qu’elle avait de plus cher contre tous ceux qui ne lui étaient plus rien. Le venin avait fini d’ourler chaque lèvre pour orienter les agissements. Souvent, elle trouvait su r son chemin une gamelle oubliée, une brouette trop lourde à ramener, du lin ge qu’il fallait laver, rincer, battre et essorer. Puisqu’elle avait le geste délic at, on lui confia le soin de traire la chèvre dont le sabot luisait de menace. Rien ne pouvait lui faire perdre son aplomb. Elle déjouait quotidiennement le complot ourdi contre son enfant, avec l’indestructible assurance des exaucés. Ainsi, ils voulaient qu’elle perde celui que la mai son s’était désespérée d’attendre ? Soufflant, soutenant ses reins, elle s ’acharnait à la tâche, tenace et taiseuse bête de somme. Le bâton ne l’effrayait pas . Elle sentait même déjà le goût de la carotte : bientôt viendrait le temps du remords. Ils se rendraient compte qu’ils avaient traîné dans la fange la nouve lle Sainte Marie. C’était aussi pour eux que Ménehould trouvait la force d’affronte r le froid, le vent, les tempêtes de feuilles mortes pour se rendre à l’église et prier ardemment chaque jour. Oui, même pour Colomban, l’époux ingrat, qui ne lui avait pas demandé le moindre compte, trop empressé qu’il était à la voul oir coupable. On la condamnait sans appel : elle leur pardonnait de ne pas voir clair, puisqu’elle ne leur avait pas encore apporté la lumière.
* Ce cri, ce n’était pas la peur. Pourtant, la crainte que le ciel ne se déchire
our de bon, soumis à tant d’éclairs, s’installait dans toutes les têtes. Il pleuvait à torrents : jusque dans les abris, la terre crachait l’eau à chaque pas. Le froid se glissait par la faiblesse laissée sous la porte, ma is les efforts de la parturiente conjugués à la tension des femmes qui s’affairaient autour d’elle saturaient l’air brûlant, presque irrespirable. La vapeur des linges bouillis s’y ajoutait effrontément. Au centre de la masure, du petit bois crépitait parfois dans le feu salvateur, nimbant d’étincelles orangées cette pièc e devenue forge.
Ménehould, accroupie sur un tapis de laine, patauge ait dans ses fluides. Elle ne sentait même plus ses jambes trembler ni la sueur envahir ses yeux. La délivrance ne lui laissait aucun répit : elle n’ava it pas fini de reprendre son souffle que déjà son ventre se contractait plus vio lemment. L’écartèlement de ses chairs n’engendrait rien : le petit ne sortait pas. La gorge asséchée par les hurlements, Ménehould suppliait : « La Chouette ! J e veux qu’on m’amène La Chouette !» Toutes auraient préféré que se meure le diable dont on redoutait tant le visage, mais nulle ne souhaitait le trépas devenu très probable d’une si bonne ouvrière, eût-elle péché au-delà de l’imaginable. E n ces circonstances, le patriarche fut admis dans ce cercle de femmes désem parées. Hugues, dont la propre épouse était morte en couches après avoir mi s au monde leur dernier fils, dut se résoudre : le petit était trop mal engagé, la magie ne pouvait pas faire plus de tort. * Éponine, ruisselante, ne salua personne en entrant. Elle attrapa vigoureusement Ménehould par les aisselles, la souleva, l’emmena au pied de la couche commune. Elle planta son œil dans le sien : « Tu me fais confiance, n’est-ce pas ? », demanda-t-elle sans attendre de réponse. « Tiens-toi au lit, élance tes reins le pl us possible et pour le reste, laisse-moi faire. Ton petit viendra, tu ne partiras pas. » Ménehould, ragaillardie par ce sourire où enfin ell e lisait un peu d’amitié, redoubla de volonté. Elle découvrait qu’au fond de la plus grande détresse, on pouvait ressentir une gratitude immense pour son bo urreau. Éponine sortit de ses poches un flacon d’huile de violette et de laurier. Elle s’en enduisit les mains cérémonieusement, avant de les plonger dans les entrailles palpitantes. L’enfant se présentait par le siège. Elle le repoussa : l’im pressionnante volte-face se dessinait à fleur de ventre, tandis que Ménehould c ontenait ses râles. Les deux femmes, plus attentives envers l’autre qu’envers el les-mêmes, respiraient de concert. Malgré les tiraillements plus aigus qui mo bilisaient son corps, Ménehould ne pleurait plus. Ses ongles s’enfoncèren t dans le bois du lit, son bassin retomba au sol, lourd et inerte comme une ro che. L’enfant venait de paraître. Éponine trancha le cordon ombilical du bout de sa d ague, déboucha les narines du nouveau-né qui poussa son premier cri, p resque aussi déchirant que