Chansons de la Terre Mourante - 2

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La Terre se meurt.


Dans un futur lointain, l’agonie du soleil hypothèque l’avenir des humains qui ont oublié la technologie au profit de la magie.


Dans cette ambiance de fin de partie, les derniers héros de l’humanité s’appellent Cugel ou Rhialto, T’saïs ou Pandelume. Ils sont mages ou voleurs, bretteurs ou escrocs, flamboyants et désespérés, et ils revivent, 60 ans après leur naissance, sous la plume des plus grands noms de l’Imaginaire.


En commençant le cycle de La Terre Mourante au début des années 1950, Jack Vance ne se doutait sans doute pas que ce cycle de fantasy influencerait des générations d’écrivains. George R. R. Martin et Gardner Dozois ont réuni Neil Gaiman, Tanith Lee, Tad Williams ou bien encore Lucius Shepard pour lui rendre hommage le temps d’une nouvelle.


Au sommaire : Neil Gaiman, Tanith Lee, Lucius Shepard, Tad Williams, Paula Volsky, Elizabeth Moon, John C. Wright et Matthew Hughes.

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Nombre de lectures 2
EAN13 9782366291278
Langue Français

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présente Chansons de la Terre mourante2 Anthologie dirigée par Gardner Dozois et George R. R. Martin
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Note de l’éditeur
Commencé en 1950 le cycle deLa Terre mouranteeu une influence a considérable sur de nombreux auteurs. Il dépeint un e Terre à l’agonie retombée dans une sorte de Moyen Âge où la technologie a céd é la place à la magie. Publié avant leSeigneur des Anneaux et d’autres œuvres clefs du genre, il est en quelque sorte précurseur de lafantasy telle qu’on l’a connaît aujourd’hui. Ajoutez-y des héros marquant comme Cugel et Rhialto le Merveilleux, l’humour de Jack Vance et son formidable talent de conteur e t vous comprendrez pourquoi il ne pouvait qu’avoir du succès. Soixante ans plus tard, George R. R. Martin et Gard ner Dozois ont décidé de rendre hommage à Jack Vance et à ce cycle si import ant en constituant une anthologie au sommaire de rêve. Robert Silverberg, Neil Gaiman, Glen Cook, George R. R. Martin lui-même, Tad Williams, Lucius Shepard, Tanith Lee et beaucoup d’autres ont relevé le défi d’écrire une n ouvelle dans l’univers de la Terre mourantest sous vos, reprenant ses codes et ses héros... Le résultat e yeux. Nous sommes très fiers de vous proposer la tr aduction de cette anthologie. Une belle manière d’approcher la Terre mourante ou d’y revenir avec des textes vraiment savoureux. Un premier volume a été publié il y a quelques mois . Un troisième et dernier tome est prévu courant 2014 avec en tête d’affiche Dan Simmons, Kage Baker et Mike Resnick. Bonne lecture !
Tanith Lee Tanith Lee est une auteure defantasyextrêmement connue et prolifique. Elle a plus d’une centaine de romans à son actif, parmi le squels, pour les traductions françaises,Le Réveil du volcan,Le Vin saphir,Ne mords pas le soleil,Le Maître des ténèbres,Le Seigneur des tempêtes,Volkhavaar,Anackire,Les Sortilèges de la nuit,La Licorne noire,Terre de Lierre… sans compter ses recueils de nouvelles. Deux de ses textes courts lui ont d’aill eurs valu un Word Fantasy Award ; et cela, deux années de suite, en 1983 et e n 1984. En 2013, un World Fantasy Award lui est décerné pour l’ensemble de sa carrière. Tanith Lee vit avec son mari dans le sud de l’Angleterre. Quand on réside dans un endroit mortellement ennuye ux – Ratgrad, petit village sans intérêt –, il est normal de vouloir se remplir la tête d’aventures palpitantes et d’exploits surhumains ; ça fait pass er le temps. Mais ceux qui décident un jour d’imiter leurs héros peuvent s’attirer des ennuis trop gros pour eux, comme Evillo l’ingénu va l’apprendre à ses dépens… Evillo l’ingénu
1 – Au-dessus du Derna Sur les hauteurs, à une certaine distance du canyon boisé et escarpé où coule le mince fleuve Derna, des hameaux ponctuent un triste paysage. Un soir, dans cette région, un villageois trouva un tout petit en fant. Caché derrière de hautes touffes d’herbe à malice, parmi les saules épineux au feuillage cruel, sous un soleil rouge à l’éclat mourant, ce bébé aurait pu p asser inaperçu. Mais l’homme qui le trouva prit sans doute ses cheveux dorés pou r un objet de valeur, catégorie métaux précieux. Le gaillard en question se nommait Swind ; ayant co mpris son erreur, il n’en transporta pas moins le bébé jusqu’au village tout proche de Ratgrad. « Mais enfin, Swind… Pourquoi n’as-tu pas laissé ce tte chose là où elle était ? Où est passée ta générosité ? Un gid de passage ou une goule affamée aurait très certainement apprécié cette trouvaille… — Balivernes ! » répliqua Swind d’un air maussade. Il laissa tomber par terre le bébé en larmes et ajouta : « En cet âge de mort du soleil, toute vie est précieuse et doit être préservée jusqu’au jour où e lle sera châtiée pour l’insolence avec laquelle elle s’est obstinée. » Le village confia donc à Swind et Slannt, sa femme, le soin d’élever l’enfant, ce dont ils s’acquittèrent en respectant strictement s es traditions. Chaque jour, ils l’affamèrent, le rouèrent de coups, le harcelèrent verbalement à la mode enjouée typique de ce hameau. Malgré toutes ces attentions, le gamin atteignit l’âge de dix-huit ans. Il était beau et bien tourné : une peau fauve, de grands yeux sombres, une chevelure toujours dorée sous la couche de crasse dont
Slannt et d’autres lui frottaient vigoureusement le crâne. On l’avait baptisé Blurkel mais, vers l’âge de sept ans, il crut se rappeler son vrai nom : Evillo. Il n’avait conservé aucun autre souvenir de sa vie d’avant. Ratgrad était uni à une autre bourgade du coin, Plo dge, tout aussi peu attrayante. Une fois par mois, les habitants des de ux villages se rencontraient sur un rocher nu, surnommé Pointe de Ratplod ou de Plodrat. Assis autour d’un grand feu, ils buvaient une boisson à base de baies d’erb fermentées puis chantaient tout un répertoire de chansons discordan tes et se racontaient des histoires sans aucun intérêt. Arriva le jour de la fête. Tout Ratgrad se rendit à la Pointe, y compris Evillo, contraint de se joindre aux villageois. Les festivités se déroulèrent comme toujours, de plus en plus déplaisantes à chaque minute qui passait. À l’heure où le vieux so leil se mit à ramper vers sa tanière à l’ouest, la Pointe et les terres semées d ’arbustes qui l’entouraient résonnaient d’éructations et de chants frustes. Pour échapper aux attentions malvenues de quelques jouvencelles, Evillo avait escaladé derrière le rocher un grand daobade solitaire qui déployait ses branches couleur de bronze. De cette position élevé e, il aperçut soudain une silhouette isolée qui se dirigeait vers la Pointe. Evillo la fixa en plissant ses yeux sombres ; elle n’était sans doute que le fruit de s on imagination… Car les visiteurs étaient rares, dans la région. Mais curie usement, tandis qu’un soleil rouge comme un vin trop vieux de Tanvilkat estompait le décor en se couchant, le garçon distinguait de mieux en mieux la silhouette. Une silhouette en forme d’être humain portant robe et capuchon. Quelque cho se retentit soudain comme un bruit de tonnerre aux oreilles d’Evillo : son cœ ur… À cet instant, le guetteur du village – le maître-p irate Fawp, ce soir-là – remarqua lui aussi le nouveau venu et poussa un hur lement. Un silence stupéfait s’abattit sur les noceurs. Beaucoup se re levèrent d’un bond aviné et tous les regards se braquèrent vers l’étranger au grand manteau gris. « Halte ! beugla Fawp, en agitant son couperet. Annoncez votre espèce et vos intentions ! — Sachez également, ajouta Glak, le hisseur de carc asses, que nous exterminons tous nos ennemis et que nos amis doiven t nous offrir un cadeau quand ils nous rendent visite ! » La mystérieuse silhouette, qui s’était encore rappr ochée, s’adressa aux villageois d’une voix grave et sonore : « Je ne suis ni un ami ni un ennemi, mais je vais tout de même vous offrir un cadeau. » La cupidité imbécile des villageois triompha de leu rs bravades idiotes. Ils se précipitèrent vers l’intrus et se pressèrent autour de lui dès qu’il entra dans la sphère de lumière du feu. Dans son arbre, Evillo observait la scène. Il s’att endait à voir l’étranger se dépouiller comme par magie de son déguisement puis se transformer en esprit ou autre démon du même genre. Mais la silhouette en capuchonnée ne se métamorphosa pas. Quand l’homme s’installa devant l e feu, sur une grande pierre plate, Evillo crut apercevoir deux yeux huma ins à travers la maille du capuchon qui occultait son visage ; deux yeux dont l’éclat trahissait des capacités mentales bien supérieures à la moyenne. L eurs regards se croisèrent un court instant puis l’étranger détourna le sien. « Prenez place, dit l’étranger aux villageois, d’un ton si impérieux que tous lui obéirent aussitôt. Le cadeau que je vais vous offri r est modeste mais vous devez l’accepter. Je suis Canja Veck le Fabuliste, contraint par une force sans
nom mais omnipotente de sillonner la Terre mourante pour raconter ses histoires à tous ceux qui peuvent les entendre. » On aurait dit que les vociférations d’ivrogne n’avaient jamais eu lieu. Comme si le soleil, en plongeant, avait effacé toute trace d e la beuverie d’un dernier coup d’éponge imprégnée de vin. Les yeux écarquillés, la bouche ouverte, les gens du village attendaient la suite comme des enfants e nsorcelés. Evillo aussi, d’ailleurs ; lui plus que tous les autres. Pendant toutes les heures de cette nuit parmi toute s les nuits à jamais sans lune, le Fabuliste raconta ses histoires. Elles furent tour à tour enlevées et terrifiantes, fascinantes et merveilleuses, mystiques, grivoises, hilarantes et d’une horreur r évoltante. Canja Veck contrôlait si bien son public captif que plus perso nne ne bougeait ; en dehors des battements de cils, hoquets, soupirs ou éclats de rire occasionnels, toute l’assemblée était pétrifiée. Oubliée la boisson, ou blié le feu qui s’éteignait lentement. Pour Evillo, c’était comme s’il découvrait enfin le monde réel, un lieu qui n’avait rien à voir avec la cellule exiguë où il croupissait depuis l’âge de deux ans. Tout en traçant à grands traits les histoires de se s héros et de ses héroïnes, Canja Veck leur décrivit aussi les endroits incroya blement variés qui formaient la toile de fond de leurs aventures. Il leur parla d’Ascolais, de la blanche cité de Kaiin et de ses ruines, des terres saponides, dont les peuples aux yeux dorés vivaient par-delà les montagnes de Fer Aquila. Il évoqua le Pays oblique du Mur Tombant, la sauvage Kauchique, la funeste Olek’hnit, cette antique métropole, et quelques régions fermées et secrètes : les monts de Cobalt, et la redoutable forêt de Lig Thig, également appelée Grand Erm. Il mentionna même le royaume démoniaque de Jeldred, créé uniquement pour héberge r le mal, ce qu’il réussissait à merveille. Et Embelyon, aussi, un alt er-monde que le magicien invisible Pandelume avait façonné pour s’y cacher, un monde dont le firmament était comme une symphonie d’arcs-en-ciel. Et il leu r décrivit l’Almérie, patrie du majestueux Cugel, autoproclamé l’Astucieux, moins u n héros que le parangon de l’héroïsme. Un personnage captivant, aux longues jambes, adroit de ses mains, les doigts légers, ayant la chance des démon s et la malchance des maudits, deux conditions s’annulant constamment l’u ne l’autre. Avec son intelligence aiguisée, Cugel était un parfait génie de la ruse mais il lui arrivait aussi à l’occasion de se comporter comme un nigaud absolu. Finalement, le noir de la nuit s’effilocha à l’est. Le soleil rouge s’extirpa du sommeil et lança un regard furibond sur ce monde qu ’il devait encore servir, alors qu’il avait passé l’âge de la retraite depuis un bon moment. Les villageois envoûtés s’arrachèrent au sortilège. À la façon des gens de cette ère, ils se tournèrent vers l’est pour vérifier comment se portait le disque solaire. Constatant qu’il brûlait toujours, ils reportèrent leur attention sur la roche où Canja Veck s’était tenu. Le Fabuliste avait disparu. Seul Evillo, que le sort du soleil ne tracassait pa s, l’avait vu secouer la rosée de sa robe et s’en aller sans bruit. Le jeune homme se laissa glisser au pied du daobade et il fut aussi le seul à oser suivre le ma gicien quand celui-ci s’éloigna des villageois. Sans un regard en arrière, il s’enfonça dans les forêts abruptes qui dominaient le fleuve Derna. À la mi-journée, Evillo rattrapa Canja Veck, qui s’ était arrêté sur un éperon arboré. Loin en contrebas, au fond du ravin, le fle uve coulait comme un serpent pressé, éclaboussant tout sur son passage. « Puissant seigneur… » Canja Veck ne se retourna pas. « Sire… Grand magicien… »
À ceci, Canja Veck répliqua : « Mon titre, c’est Fabuliste. — Puissant Fabuliste… » Evillo, malheureusement, ne trouva pas les mots adé quats pour formuler ses intentions. Il faut dire qu’il baignait depuis si l ongtemps dans les concepts villageois… Avec un embarras dû à la banalité de se s propos, il se lança : « Mais vous n’avez pas faim, sire ? Avez-vous mangé aujourd’hui ? — Non, répliqua Canja Veck d’un ton grave, mais j’ai mangé demain, le jour où le soleil deviendra noir. Je l’ai mangé tout entier. » Evillo garda le silence, empli d’une crainte respec tueuse. « Par cela, je veux dire que comme tout conteur, je vois le futur aussi bien que le passé, ajouta calmement Canja Veck. Il me semble que vous n’avez pas bu leur infect breuvage à base de baies d’erb fermenté es. Tant mieux. Comme le thé de même origine, il est connu moins pour son cô té stimulant que pour la vigueur que provoque son ingestion excessive. Les e rbs étant, comme vous le savez sans doute, des hybrides d’humain, d’ours, de lézard vert et de démon. Enfin, c’est ainsi que les décrivent certaines sources. — Le Livre Pourpre de Phandaal, peut-être ? » hasar da Evillo, faisant allusion à l’un des contes narrés la veille par le Fabuliste. Canja Veck hocha la tête. Doucement, il demanda : « Que voulez-vous de moi ? » Complètement impuissant, Evillo écarta les bras et regarda le conteur d’un air désespéré. « Je veux… je veux vivre… la vie d’un hé ros comme Guyal… ou Turjan… ou Cugel ! Cugel, surtout. — Le roublard et impitoyable Cugel ? Cugel l’astucieux, Cugel l’imbécile ? » Evillo, qui s’estimait incapable de construire des phrases entières, plongea les mains dans ses cheveux crasseux et les tira. Il se sentait terriblement frustré. « Calmez-vous, voyons, lui souffla Canja Veck. Vous avez déjà parcouru un long chemin ! Si vous devez devenir le héros d’une histoire, ce destin, c’est à vous de l’invoquer. Là-bas coulent le fleuve et l’a ntique route brisée qui vous conduira à l’Arête de Porphiron puis à la blanche Kaiin. — Et en Almérie… chuchota Evillo. — Un long périple, de plusieurs mois, murmura Canja Veck, aussi froid que les étoiles dans le ciel. Sauf si vous disposez d’un mo yen de transport surnaturel, bien sûr. » Pris d’une sorte de panique joyeuse, Evillo fixa la route de l’autre côté du fleuve. À cette hauteur, elle paraissait aussi étro ite qu’un fil de silex tressé. Soudain, une ombre se déplaça en silence. Canja Vec k s’était une fois de plus évanoui sans crier gare, constata Evillo. Le jeune homme se tenait seul au bord de son destin… et de la falaise. Brusquement, un hu rlement strident, horrible et parfaitement dément, résonna dans les airs. Grand c omme un tiers d’homme adulte, un oiseau noir décharné plongea vers lui, s on bec écarlate résolument pointé vers le cœur tout revigoré d’Evillo. Acte vo lontaire ou faux pas causé par la terreur, Evillo tomba de l’éperon, droit vers le fleuve qui coulait très loin, tout en bas. 2 – Khiss Trois vents frappèrent Evillo au visage pendant sa chute. Puis il s’écrasa dans le fleuve. Sans doute irrité par son arrivée improm ptue, celui-ci le rossa aussi sévèrement que n’importe quel autre habitant de Ratgrad. S’enfonçant dans une eau qui passa de l’argent au noir, Evillo perdit connaissance pendant une durée indéterminée. Cette transe se termina quand une pro pulsion contraire s’empara
de lui. Il jaillit de la surface du Derna comme à t ravers une assiette en verre, dans une explosion de tessons. Une nouvelle naissan ce… Alors qu’il se débattait pour trouver de l’air, il se retrouva soudain tenu à bout de bras dans les airs par une créature humanoïde mu sculeuse aux écailles bleues ; un être menaçant, d’une considérable corpulence. « Par Pizca Escaleron, incomparable dieu de ma race , comment oses-tu violer les profondeurs sacrées de ce fleuve ? — Je… bredouilla Evillo, recrachant de ses poumons une certaine quantité desdites profondeurs. — Cesse immédiatement ces couinements, infâme petite vermine ! D’où sors-tu, dans ta hâte impertinente ? Ça ne t’arrive jama is de frapper avant d’entrer, espèce de rustre ? Non, bien sûr… Tu sauras, l’impo rtun, que le puissant seigneur que je suis parmi les Fisciens du fleuve é tait en train de se livrer à un exquis badinage avec une belle dame de son royaume. Une entreprise ô combien délicieuse, à laquelle tu as mis un terme, avec ta façon grossière d’entrer sans y avoir été invité ! Si je n’avais pa s fait le serment, sur les éternelles nageoires de Pizca Escaleron, le dieu sa ns pareil, de ne pas prendre plus de trois vies chaque matin et si je ne m’étais déjà accordé dès l’aube le quota de la journée, je t’aurais déchiqueté, je t’a urais arraché les membres du torse, j’aurais dévoré ton foie indigne sous ton re gard avili et j’aurais jeté tes restes répugnants au royaume du redoutable Kalu ! — Je… tenta à nouveau Evillo. — Ferme-la, espèce d’huître ratée ! J’en ai terminé avec toi ! Sors d’ici, et vite ! » Sur ces quelques mots bien sentis, la créature lanç a Evillo au-dessus du Derna. Le pauvre garçon atterrit dans des buissons épineux, de l’autre côté de la route. Il s’extirpa tant bien que mal des buissons et s’as sit près de la grand-route. En fait, cette voie était impraticable en plusieurs en droits, là où le fleuve l’avait traversée jadis. Le voyageur était parfois contrain t de faire des détours sur des berges envahies de chardons et d’herbes creuses d’o ù s’élevait un sifflement inepte. À des lieues de distance, le terrain semblait s’interrompre. Était-ce l’Arête de Porphiron ? Evillo sentit son impatience croître à mesure que s’estompait le traumatisme de sa mésaventure dans le fleuve. Il re marqua alors une haute silhouette masculine qui se dirigeait vers lui à grands pas. Lorsque l’homme arriva à sa hauteur, Evillo se remit debout d’un bond. « Pardonnez mon ignorance, commença-t-il avec préca ution. Pouvez-vous me dire si la ville se trouve dans cette direction ? » Le nouveau venu était vraiment immense : il mesurai t plus d’une aune et demie ! Longue chevelure noire tombant en cascade jusqu’à sa taille, vêtements ébène et indigo comme le ciel de la nuit et son frè re du jour, regard bleu sombre… Il dévisagea Evillo. « Je m’appelle Kaiine, lui dit-il. Qu’en déduis-tu ? — Que vous êtes un citoyen de la cité de Kaiin ? ha sarda Evillo d’un ton suppliant. — Ce pourrait être une fausse déduction, répliqua l’homme. Mais tu ne t’y te laisserais pas prendre, j’en suis sûr. En l’occurre nce, tu as raison. Mais, quand tu reprendras ton voyage, prends garde à ce grand e t bel escargot qui repose dans l’herbe à tes pieds. » Surpris, Evillo jeta un coup d’œil à l’endroit que lui désignait l’homme et aperçut l’escargot. Le noble géant, lui, avait déjà disparu dans un virage de la route. Un homme qui s’intéressait au sort d’un vulg aire escargot, quelle classe ! Comme c’était sensible et civilisé de sa part ! S’il n’avait pas été prévenu, Evillo
aurait sans doute marché sur la pauvre bestiole. Si tous les habitants de Kaiin ressemblaient à ce gentilhomme… Au moment où Evillo allait enjamber l’escargot – un animal fort attrayant, en effet, avec ses nuances de jade et sa coquille évoq uant un vortex cristallin –, celui-ci s’adressa à lui : « Pardonne-moi, mon ami… J’ai entendu bien malgré m oi ta conversation avec le Darkographe Kaiine. Es-tu en route pour la ville ? » Evillo le fixa, complètement esbaudi. Un escargot q ui parlait ! Et avec courtoisie, en plus ! Quel raffinement ! C’était vraiment du bois dont on faisait les légendes et la magie. « En effet, je vais à Kaiin, répondit-il à l’escargot. — Oserais-je pousser l’audace jusqu’à te demander s i tu m’autorises à t’accompagner ? Mais tu vas devoir me porter, j’en ai bien peur. Sinon, je me laisserai distancer, à mon grand chagrin. Mais je n e pèse pas grand-chose, et une salutaire feuille de laitue de temps à autre su ffit à me sustenter. En outre, je ne demanderai jamais aucune boisson alcoolique coûteuse. » Evillo était conquis. Il souleva l’escargot et le d éposa sur son épaule gauche, emplacement d’où son nouvel ami pouvait contempler la route comme son hôte, lui expliqua celui-ci. Pendant quelques minutes, ils progressèrent en sile nce. Intimidé, Evillo se taisait. Au bout d’un moment, l’escargot reprit la conversation : « L’homme avec qui tu viens de parler est darkograp he, comme je te l’ai dit. Là, tu vas me demander : qu’est-ce qu’un darkograph e ? C’est un individu qui cartographie le monde avant l’extinction du soleil qui dissoudra le monde dans les ténèbres. « Mais j’imagine que tu brûles de savoir dans quelles circonstances je me suis retrouvé si loin de Kaiin et de mon foyer… Alors qu e j’y pratiquais mon gagne-pain, qui consiste à soigner les brûlures en rampan t, doux comme de la soie, sur la zone blessée, une crapule m’a affaibli avec une feuille de laitue imprégnée de drogue et m’a emporté avec lui. Ce voy ou m’a avoué sans vergogne qu’il avait l’intention de me faire bouillir avec de l’ail pour séduire la femme qu’il convoitait : une odieuse sorcière mange use de grenouilles, qui vit dans la Prairie de Thamber. Une femme qui envoie ré gulièrement des hommes à la mort, tout le monde le sait. Sur ce, mon ravis seur a fulminé qu’il avait évité une rencontre inévitable en recourant à un expédien t tout simple : ne pas s’approcher de la personne en question, malgré quel ques incitations ayant à voir avec une tapisserie d’or, ou des fils d’or, qu elque chose dans le genre... Heureusement, un des camarades du voyou, contrarié par celui-ci, l’a poursuivi et assassiné sur la route. Discrètement, sans attir er l’attention, j’ai profité de cet incident pour m’éclipser. Et voilà six jours et six nuits que je voyage pour retourner chez moi. « Mais assez parlé de moi. C’est ton tour. Que pens es-tu trouver dans la blanche Kaiin ? » Evillo avait peur d’ennuyer son éloquent compagnon. Modestement, il répliqua : « Je ne suis qu’un misérable paysan mais le récit des merveilles de la ville est parvenu jusqu’à mes oreilles. — Et comment t’appelles-tu ? — Je… je m’appelle Evillo. » L’escargot parut méditer un instant. « Ce nom ne m’ est pas familier. Moi, on me connaît sous le nom de Khiss. » Ils progressèrent dans le calme pendant un long mom ent puis Khiss reprit la parole :