Chroniques amasiennes T2

-

Livres
183 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description


Deuxième et dernier tome de ce roman de SF et d’anticipation :


La Pangée fut le dernier supercontinent. L’Amasie sera le prochain.


Sous le grand Dôme Central, une révolte gronde. Brad Bury, l’ancêtre, est régénéré après un sommeil long de deux cents millions d’années.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de visites sur la page 2
EAN13 9782374535883
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
Présentation
La Pangée fut le dernier supercontinent. L’Amasie sera le prochain. Sous le grand Dôme Central, une révolte gronde. Brad Bury, l’ancêtre, est régénéré après un sommeil long de deux cents millions d’années. Un roman de SF et d’anticipation, une aventure en deux tomes. *** Bernard Afflatet vit dans le Gard. Il enseigne les mathématiques, est rédacteur dans un grand groupe de diffusion et d’édition de contenus Web pour les entreprises, et consultant européen diplômé par le PassivHaus Institut. Son premier roman,Mitania, réédité en 2017, a été traduit en norvégien sous le titre Midtania. Blog officiel DU MÊME AUTEUR aux Éditions du 38 : CAVERNE, Les disparus du Val, thriller fantastique, 2015 MITANIA, Science Fiction, anticipation 2017 CHRONIQUES AMASIENNES T1, Science Fiction, anticipation 2018
T2
Bernard Afflatet
Science-Fiction
UOLLEUTION Du FOu
À John Ronald Reuel et à George, À René, à Jules, à Pierre et à Robert, À Howard Phillips, à Aldous Leonard, à Herbert George et à Philip Kindred…
À tous ces auteurs de science-fiction Qui ont fait battre mon cœur d’adolescent Et qui m’ont infligé la passion d’écrire !
Et bien sûr, à toi, Ray.
PREMIÈRE PARTIE
Chapitre I Jilgu Hï-O
L’homme qui avait parlé se tenait droit sous l’arche du salon. Les bras croisés et les jambes écartées, il braquait un regard impitoyable sur Qae et Gotty toujours allongés. La soixantaine jeune et solide, le maintien auguste et ramassé dans son harnais noir cassis, on aurait pu le confondre avec ses compagnons tant ils lui ressemblaient. Dans l’immédiat, ils rappelaient à Brad le général Benjamin Carrington, dit « Ben », un personnage de BD. Enfant, il avait trouvé dans le coffre de son grand-père – outre sa collection de standards musicaux – une pile de bandes dessinées qui lui avaient appartenu. « Bah, comment peux-tu t’intéresser à ces antiquités, avait ri le vieil homme. Elles datent d’Hérode ! Tout ça part en lambeaux ». Brad avait découvert de vieilles pages en papier épais, glacé, sentant les vieux chiffons et le bois. Les bandes dessinées tombaient presque en morceaux. La tranchefile et les feuillets se détachaient, les mors de reliure se craquelaient, mais il avait dévoré les aventures de XIII, héros amnésique pourchassé en quête de son identité, le tout sur fond de complot, entouré d’autres personnages dont Ben, militaire américain. Malgré un grand nombre de différences, Brad ne pouvait donc s’empêcher de les apparenter à Benjamin Carrington.ne allure générale, la prestance. Leur maintien, la froideur des visages peut-être.Les individus qui leur faisaient face lui évoquaient – avec une bonne dose d’imagination ! – le soldat sexagénaire, archétype du gradé américain autoritaire, le regard perçant, les yeux gris comme ses cheveux coupés court, la mâchoire carrée et la fossette au menton discrète, si ce n’était qu’ils avaient troqué la brosse, les yeux gris, les oreilles, le nez, la tenue d’officier et les épaulettes étoilées pour une calvitie totale, des iris vert sauge, deux ouïes, un rostre de vipère, une combinaison noir cassis et une paire de conserves.Alors que Ben ne porte pas de lunettes. Le général est aussi plus mince.Justement, l’ancien militaire nota que l’un d’entre eux se démarquait par sa silhouette. Il était plus élancé que les autres. Ses collègues, aux corps musculeux et massifs, en auraient imposé à n’importe qui. Même Gotty, bien qu’il les dépassât de trois bonnes têtes, n’aurait pas pesé lourd s’il avait dû se mesurer à ces brutes presque aussi larges que hautes. Le quatrième, légèrement en retrait, avait une mine moins agressive, plus pacifique, presque apaisante en comparaison des faciès raides et brutaux des trois autres. Son caractère androgyne ressortait un peu plus nettement que chez ses confrères, bien qu’il fallût, là encore, une bonne dose d’imagination à Brad et les explications du géant sur le Mont Olympe pour noter ce détail. Gotty et Qae n’avaient pas cessé de psalmodier depuis que le groupe des quatre
avait fait irruption dans l’appartement. Moe Phä, tournant le dos à la scène, était muette et frémissait d’épouvante. Brad ne pouvait que rester sur ses gardes. Il n’osait se comporter comme les trois phasiens de peur de casser l’ambiance. Maintenant que de longues secondes s’étaient écoulées, il aurait l’air ridicule de s’approcher de ses compagnons, se mettre à plat ventre et se lancer dans une allocution de perroquet ! Brad faisait sans détour le lien entre le quatuor et les ombres entraperçues sur O-Hoïgh-Senn ; la terreur que semblaient éprouver ses amis en témoignait. Celui des quatre qui avait parlé regarda autour de lui, fixa Brad d’un regard venimeux et se tourna vers les autres membres de la bande. Ce qui ressemblait de prime abord à une concertation muette lui arracha un sourire en coin. Le coin se déploya sur toute la longueur de ses lèvres et le sourire se mua en rictus. Ce fut bientôt en éclats de rire que les quatre personnages, hilares, décrispèrent l’atmosphère tendue du salon. Gotty et Qae cessèrent de louer le Grand Chaov. Moe Phä, prostrée contre la paroi du dôme, la bouche ouverte n’ayant plus rien à réciter, écarquilla les yeux tandis que Brad se demandait ce que leur réservait cette jovialité.n heureux dénouement ou une mort atroce dans le plus pur sadisme moyenâgeux ?se posait encore la Il question lorsque celui qui avait parlé, et qui semblait être le leader du groupe, s’avança vers les deux phasiens au sol en leur tendant la main. — Allez, cessez ces jérémiades et relevez-vous ! les réprimanda-t-il. Ici, le Grand Chaov ne peut pas vous entendre. Ni vous garder d’ailleurs ! Gotty fut le premier à incliner la tête. Il pointa un œil vers le haut et vit la main que l’individu secouait avec une légère impatience. Le géant la saisit et donna une petite tape à Qae qui se redressa à son tour. Une fois debout, il la prit par la taille, encore sur la défensive. Ni l’un ni l’autre n’osait regarder les intervenants. — N’ayez crainte. Le ton du leader se voulait rassurant. — Vous n’allez pas fondre sur pieds comme des statues de sel rongées par la pluie divine ! Vous n’avez rien à craindre. Je ne suis rien de plus qu’un simple traceur, pareil à vous. Comme nous tous ici. Quoique, peut-être à l’exception de cet… hologramme ? Le gaillard s’était tourné vers l’humain et attendait visiblement une explication. — Pardon, je suis Brad, Brad Bury. Je ne suis pas un holo… Enfin je viens de… vous faites allusion à… je ne suis pas un traceur si c’est ce que vous insinuez. Vous êtes bien des initiaux, je vous reconnais ! Gotty braqua sur Brad un regard noir.S’il ne se retenait pas, il me sauterait à la gorge. Mais qu’est-ce que j’ai dit ?Le meneur observa le manège et comprit que cet être singulier n’était pas au fait de toutes les coutumes phasiennes. — Comment peut-on ? éclata Gotty. On ne doit jamais s’adresser directement. On ne regarde pas sous peine de… — D’être vitrifié puis dissout, c’est bien ce que je disais ! fit le leader. Écoutez, nous allons nous calmer. Veuillez nous excuser pour cette intrusion quelque peu brutale, mais voyez-vous, nous n’avons pas tous les jours l’occasion de rigoler. J’avoue que c’était de mauvais goût. N’en parlons plus et détendons-nous, vous voulez bien ? Avec bienveillance, l’individu releva d’une main le menton des deux phasiens. Qae hésita : elle gardait avec force ses paupières fermées tant elle craignait l’inévitable. Finalement, sous l’impulsion de son collègue, qui avait resserré son étreinte autour de sa taille, elle parvint à ouvrir les yeux. Sa jeune assistante, de son côté, s’était
rapprochée de Brad et persistait à tourner le dos à la scène. — Votre ami a raison, bien sûr. C’est exact, nous sommes des initiaux. Mais vous allez devoir oublier ce que l’on vous a enseigné. Nous ne sommes pas des anges, encore moins des dieux. Voyez, ni lui ni vous n’avez été changés en statues de sel. Tout cela est faux. Ce n’est qu’une façon, disons poétique, de vous convaincre de notre héroïsme. — Mais l’enseignement, bredouilla la professeure qui tremblait encore. On apprend dans le cours « Histoire des traceurs » que l’on ne rencontrera pas les initiaux. Que cela ne peut et ne doit jamais se produire, car l’on ne saurait « approcher ou côtoyer d’aucune manière les initiaux, sous peine d’être vitrif… », enfin, on l’a dit. — Je constate que le bourrage de crâne s’étend de plus en plus ; jusque dans votre langage. Ils ne reculent devant rien ! Le « nous » n’était sans doute pas suffisant pour votre Commandeur, il a imposé la troisième personne du singulier à ce que j’entends. Décidément, on n’arrête pas le progrès. Ici, vous pouvez imiter votre ami Brad Bury. Parlez, comme il vous plaira. Les autres membres du petit groupe se déployèrent autour de lui. Celui-ci écarta les bras en signe d’accueil. — Enky Pa-Hoïa nous a guidés jusqu’à vous. Il est constamment relié aux HV, sinon comment pourrait-il être alerté en cas de requête des phasiens ? Et comme vous le savez, les initiaux n’entrent pas dans cette catégorie ; nos voix, pour lui, sont imperceptibles. Question de fréquence. Brad nota qu’en effet, le gaillard avait un timbre de basse très prononcé. — Lorsque nous souhaitons faire appel à lui – l’initial montra un foliom plus petit que celui de Gotty –, il nous suffit de lancer une requête. Et cet appareil s’est allumé plusieurs fois en moins de deux heures sans que nous n’ayons demandé quoi que ce soit. Nous en avons déduit qu’Enky était opérationnel quelque part dans la cité. Retrouver sa trace, à l’aide des HV ; rien de plus simple. Votre inverseur de fréquences a été mis en route un peu trop tardivement ! Le leader sourit, mais s’aperçut que l’ambiance était toujours tendue. Il n’avait pas convaincu ces nouveaux venus qu’ils ne couraient aucun risque. — Nous nous doutions bien qu’un jour ou l’autre quelqu’un emprunterait le mobil n° 6, celui que la station orbitale n’a jamais largué sur cette planète, et pour cause. Il regarda ses compagnons et Brad lut dans leurs yeux un sentiment de colère. — Hum, passons. C’est pour cela que nous ne sommes guère surpris qu’une poignée de phasiens viennent nous rendre visite. Au vrai, nous vous attendions plus tôt. Mais je manque à tous mes devoirs ! s’exclama-t-il. Je vous présente Trog Hï-Phann et Pœr Hï-Unn, mes compagnons de la première heure sur Sol-Phasis Primum. De vraies machines de guerre, plus solides que le roc et plus vifs que l’éclair ! Nous en avons déplacé des tonnes de gravats ensemble. Il fallait bien les faire ces fondations, n’est-ce pas ? Les deux initiaux levèrent les arcades en secouant du chef et murmurèrent un « hum! » caverneux en signe d’assentiment. — Et voici Jilgu Hï-O-Host-Hal-Liphœnn. Autant vous dire que nous l’appelons tous Jilgu Hï-O ! Ce bellâtre ne nous a rejoints que plus tard. Le chanceux n’a pas connu les pelletées de terre et la gadoue. Pas assez de muscles vous comprenez ! Par contre, en matière de matière grise… Il a été le roi pour paramétrer les appareils de mesure,
pointer les radars et régler la course des pistons célérifères de la triple colonne. Parlez-lui induction et magnésiste, il est intarissable. Quant à votre serviteur : je suis Prak Hï-Denn, premier coordonnateur sur site, pour vous servir. Prak s’inclina avec cérémonie, amusant ses compagnons à présent déridés. Les deux phasiens sourirent par courtoisie, sans pour autant se sentir totalement rassurés. Quant à Brad, il desserra enfin les mâchoires, comprenant d’instinct que les individus n’avaient rien de dangereux. Ce fut au tour de Gotty de présenter sa partenaire, Brad et lui-même. Les initiaux comprirent qu’avec Qae ils avaient affaire à une sommité scientifique et une personne respectée de la société phasienne. Ils furent intrigués par le bref discours de Gotty sur leur projet de rébellion et s’étonnèrent que des membres de l’intelligentzia et de l’élite eussent pu fomenter une révolte. Cette annonce demandait plus d’explications, et Prak Hï-Denn proposa qu’ils y revinssent sous peu. Brad attisa la curiosité et la méfiance à peine voilée des initiaux. Cet « ancêtre » sorti du fin fond des âges avait une drôle d’allure, bien qu’il fallût avouer une certaine ressemblance avec la gent phasienne. Trog Hï-Phann se risqua à le toucher. Proférant mille excuses, il souhaitait vérifier qu’il ne s’agissait pas d’un hologramme perfectionné, une version améliorée du guide Enky Pa-Hoïa. Ce « fossile vivant » paraissait trop fringant pour être vrai. Brad, déstabilisé, se laissa palper quelques secondes par l’initial, qui termina son inspection en lui donnant une tape amicale sur l’épaule avec une moue satisfaite. Cela déclencha un rire collectif. Qae en profita pour ne pas insister sur la technique employée pour le ressusciter. Elle éluda l’usage des nanogélatinoïdes, craignant de déclencher un scandale dans le petit comité.Ici aussi, cela doit être prohibé, supposa-t-elle,car on accorde ce privilège au seul Gouverneur.Ce n’était pas le moment de soulever un malentendu. Par chance, les initiaux se détournèrent du sujet. Mais ce fut pour s’attarder sur Moe Phä. La phasienne, mutique et tournée de trois quarts, n’offrait qu’une vision partielle de sa physionomie. Gotty se plaça entre elle et Prak Hï-Denn. — J’ai oublié de vous présenter Moe Phä, dit-il sur un ton pressant et agité. Veuillez m’en excuser. Permettez que je répare cette étourderie. Miss Phä est l’assistante de miss Wï-Lorf. C’est une chercheuse émérite. Elle a notamment travaillé à… à l’accueil de monsieur Bury. Les initiaux comprirent que le géant déviait la conversation et leur cachait quelque chose. — Continuez donc, monsieur Zë-Henn, acquiesça Prak Hï-Denn un soupçon de curiosité dans la voix. Que dissimulez-vous, miss Phä ? L’initial, bien plus petit que Gotty, tentait en vain de lorgner par-dessus son épaule. — Pardonnez-moi si nous avons paru faire mystère de… — Allons, admonesta Prak Hï-Denn, pas de cachotteries ici. Tôt ou tard, vous serez bien obligé de nous montrer ce dont il s’agit… Oh ! Moe Phä s’était retournée. Trois « Oh ! » supplémentaires vinrent assourdir de leurs basses le silence pesant qui s’abattit sur le geste de la phasienne. Le visage baissé, elle soulevait légèrement son enfant et le portait au regard des quatre initiaux. Le silence, cette fois, parut durer une éternité. — On a eu peur, murmura la jeune mère au bout de quelques secondes. Peur pour
la petite Mopë Phenn. On n’a pas d’autre explication et l’on ne peut que demander des excuses pour cette impolitesse. Les initiaux fixaient l’enfant avec des regards fascinés. L’un d’eux se frottait le crâne avec vigueur, l’autre le menton, un troisième regardait tour à tour les nouveaux venus avant de braquer de larges yeux vers le nourrisson. Prak Hï-Denn quant à lui, gardait une main sur sa bouche et semblait pour le moins ému, à l’instar de ses compagnons. — Alors, le voici donc ce secret. La voix tremblante de l’initial cachait mal son émotion. — Et quel merveilleux secret, en effet. Je crois que cette journée restera gravée, n’est-ce pas messieurs ? Ses collègues confirmèrent dans un long murmure et des hochements de tête. Ils s’approchèrent timidement de l’enfant. Moe Phä eut un mouvement de recul, mais Gotty la retint d’une main amicale et rassurante. — Quelle adorable petite créature, soupira Trog. — En voilà un ange, lança Pœr aux phasiens. Avouez qu’elle y ressemble plus que les quatre gaillards que nous sommes ! — Par quel prodige avez-vous pu déjouer la station orbitale ? — Oui, Trog a raison ! s’exclama Prak. Si vous avez utilisé le sixième mobil pour venir ici, c’est que vous venez d’une cité plus récente que la nôtre. Il y a moins de trois semaines, elle a atteint sa trois cent vingt et unième année d’existence. Donc votre colonie ne peut pas avoir dépassé les cinq siècles d’infertilité. Tout cela nécessite quelques explications. Prétextant une soif soudaine, celui qui s’était présenté comme le premier coordonnateur du site de Sol-Phasis Primum proposa à tous une collation. — Pour que chacun recouvre ses esprits et se remette de ses émotions, clama-t-il. Brad soupira, soulagé. Le bébé de Moe apaisait l’ambiance ; il attirait l’attention des initiaux et éloignait Brad du centre des préoccupations, ce qui n’était pas pour lui déplaire.Surtout si elles peuvent déboucher sur des frictions. Cette histoire de nanogélatinoïdes réservées au Commandeur pourrait en créer. Je ne perds certainement rien pour attendre, mais le cas de la fille de Moe Phä semble bien plus intriguer les initiaux que le mien. Gotty suggéra de réchauffer quelques sachets d’algues brunes et invita chacun à prendre ses aises. La planète d’origine des phasiens fut le sujet d’introduction d’un échange qui allait durer des heures. En parcourant des yeux le quatuor qui s’avançait à la suite des phasiens vers le coin-cuisine, un détail physique attira l’attention de Brad.Il leur manque un petit doigt !Aucune des mains gauches des initiaux n’arborait d’auriculaire. Bizarre, j’ai déjà vu cette scène quelque part… Oui, sur la vidéo de l’Olympus Mons ; le Commandeur. Je jurerais qu’il lui manquait aussi. J’espère que ça ne fait pas partie d’un rituel d’accueil.Brad fut pris d’un haut-le-cœur.Je crois que j’ai eu mon lot d’émotions aujourd’hui. Il préféra retourner s’asseoir sur la longue MIC du salon, laissant les sept traceurs terminer les présentations. Il vit ses comparses martiens se détendre, bien que toujours sur la réserve envers les initiaux, leur attitude de respect indéboulonnable vissée au corps. Ils semblaient à nouveau dans leur élément, à discuter de leur peuple, de leurs histoires commune et
convergente. Surtout la professeure, qui paraissait enregistrer tout ce qui se passait et caser cette foule de nouvelles informations dans sa mémoire infaillible. Moe Phä, toujours aussi discrète, évitait de parler de la deimonite. Elle accentuait l’attention des initiaux sur la petite Mopë, sur la forme et non le fond de sa venue, et recevait leurs exclamations avec le sourire. Entourés du quatuor d’initiaux, le géant légèrement courbé et Qae le menton relevé s’amusaient maintenant de leurs effets de surprise mutuels. Prak Hï-Denn, en bon leader, toisait gentiment Gotty. Il avait l’air de jauger sa puissance en se demandant qui gagnerait dans un concours de force physique. Trog Hï-Phann et Pœr Hï-Unn déroulaient quelques banalités sans trop rentrer dans les détails. Seul Jilgu Hï-O n’avait encore rien dit. Un peu à l’écart, il souriait tendrement à l’enfant en acquiesçant par des « hum » d’hélicon les différentes interventions. C’était le genre de chose que Brad avait appris à repérer. Lui-même n’étant guère à l’aise en public – ce terme définissant une « foule » de plus de deux personnes – il savait reconnaître ses semblables, bien qu’il ne s’agît pas ici de parler de race, ou de nationalité. Brad se sentit dans l’immédiat en concordance avec Jilgu, une sorte de lien de parenté qui allait au-delà des barrières physiologiques ou ethniques. Pour l’heure, le septuor à quatre basses, deux contraltos et ténor entonnait un hymne à la découverte et aux retrouvailles, accompagné des contre-chant façon gazouillis de la jeune Mopë Phenn qui, depuis quelques minutes, s’égayait comme une petite perruche souhaitant mêler ses babils à la mélodie. Au fil des minutes, l’ambiance s’était bien détendue, puis assagie. Pour finir, ce fut dans un climat studieux que le petit groupe partagea une collation. Les échanges de surface des premiers instants ayant décontracté l’atmosphère, avaient laissé place à des discussions plus profondes. Le temps était venu pour chacun de préciser ses intentions, de justifier sa présence à Sol-Phasis Primum ou d’expliquer son existence en racontant sa propre histoire. À l’étage, Trog Hï-Phann et Pœr Hï-Unn s’entretenaient avec Qae et Moe Phä, lesquelles instillaient avec délectation tous les renseignements que leur fournissaient les initiaux quant à leur organisation, leur passé, ce qui faisait leur quotidien à Sol-Phasis Primum… Grâce à son excellente ouïe Brad put décrypter que les quatre individus étaient les seuls habitants de la cité. Ils l’avaient illuminée lorsque le mobil n° 6 avait donné des signes d’activité. C’était ainsi qu’ils avaient pris conscience qu’un « débarquement » venait d’avoir lieu et qu’ils s’étaient préparés à les rencontrer. Au rez-de-chaussée, Prak Hï-Denn et Gotty Zë-Henn digressaient sur les affaires gouvernementales, les changements de cap du Commandeur Wïa-Ast Aru, le durcissement de sa politique, ainsi que sur l’émergence de l’épidémie de deimonite. Le leader des initiaux s’inquiéta de savoir si la chose était contagieuse, s’il existait un vaccin ou une méthode pour s’en protéger. Les traits durcis, il s’était rembruni sitôt que Brad avait prononcé le mot « virus » sous les yeux exorbités du martien, l’invitant sinon à se taire du moins à ménager leur hôte. Brad choisit le mutisme, mieux valait les laisser s’expliquer entre eux. Prak, l’air abattu, ne voulait pas que l’on infligeât à ses trois amis des douleurs abdominales, ou des crises d’hystérie comme cela semblait être le cas chez les patients souffrant de cette maladie.