Chroniques de la Trêve I. Un démon vagabond
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Français

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Chroniques de la Trêve I. Un démon vagabond

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Description

Sous la pression des mondes d’Éther et de Faërie, les anges et les démons ont été contraints de déclarer la Trêve et d'envoyer sur Terre des émissaires pour instaurer une paix durable.


Dans ce contexte tendu, Thane, un démon excentrique et aux relations amoureuses compliquées, exerce son rôle d'émissaire dans le Sud-Ouest de la France.


Ses investigations surnaturelles le dirigent sur la trace d'un gang de diablotins, puis d'un mystérieux culte qui veut sacrifier une étudiante en histoire.


Sans le savoir, en rencontrant Sophia, Thane vient de mettre le nez et les cornes dans une histoire qui le dépasse. Ses proches et la Trêve, elle-même, pourraient être en danger...

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 4
EAN13 9782372270847
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

CHRONIQUES DE LA TRÊVE
I. Un démon vagabond
Roman de
Macha Tanguy
À Julien et notre Raphaël.
Table des matières
Couverture
Dédicace
Prologue
Première partie
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Remerciements
Macha Tanguy
Du même auteur
Déjà parus chez Mots & Légendes
Chez notre partenaire Les Ombres d'Elyranthe
Mentions légales
Résumé
Prologue
14 janvier 2000, France, Moissac, 19 h.
Le célèbre cloître de l’abbaye de Saint-Pierre de Moissac était désert en ce début de soirée. Les visiteurs, avides d’admirer les premiers chapiteaux historiés et depuis martelés de l’art roman, avaient vidé les lieux, suivis une heure plus tard par le personnel du monument. La nuit hivernale noyait les gracieuses colonnes dans la pénombre, dissimulant la pelouse qui s’étendait à l’emplacement de l’ancien jardin médiéval. Au centre, les plus hautes branches d’un grand cèdre frémissaient sous l’effet d’une légère brise glaciale.
En somme, une nuit des plus quelconques. Cela faisait quatorze jours que la plupart des gens avaient compris qu’il n’y aurait pas de bug de l’an 2000 et les délires apocalyptiques s’étaient apaisés jusqu’à la fois suivante.
Les créatures fabuleuses et autres hybrides médiévaux sculptés dans les chapiteaux des colonnes n’auraient pas re­nié le premier des quatre visiteurs qui allaient se rencontrer ce soir-là. Ce furent d’abord ses sabots qui résonnèrent sur le dallage de la galerie Est. De lourds sabots qu’aucun maré­chal-ferrant n’aurait osé approcher. Son corps de cheval à la robe alezane dorée paraissait bien trop grand dans cet endroit conçu pour la déambulation des moines. Il avançait avec calme, même si les longs crins de sa queue s’agitaient, trahissant une certaine nervosité.
Le centaure tendit la main et effleura le mur. Une tunique de lin beige à la forme simple couvrait son torse humain sur lequel tombaient sa barbe et sa longue chevelure blonde aux boucles emmêlées. Son visage sans âge aux yeux d’un brun profond scrutait l’obscurité au centre du cloître. Un bruit léger résonna alors et, presque aussitôt, il sentit sa croupe s’alourdir. Agacé, il tourna la tête et croisa le regard innocent d’un renard roulé en boule sur son dos.
— Lowem, tu présumes trop.
L’animal s’étira avec nonchalance, découvrant son ventre blanc. Le centaure piaffa et, d’une ruade, fit voler le malappris quelques mètres plus loin. Le renard glapit :
— Tu n’as aucun sens de l’humour, Centaurus !
— Et toi, tu es irrespectueux au possible, en plus d’être imprudent. Tu imagines les conséquences si un humain non-initié entendait un renard parler ?
Lowem émit un petit ricanement étrange, s’asseyant à une distance précautionneuse.
— Parce qu’un centaure, c’est plus discret ? Peu importe, de toute manière, personne ne nous verra. Pour une rencontre au sommet, tu n’as pas fait dans le sensationnel. Le restaurant de la tour Eiffel par exemple, même si c’est ultra convenu, ou bien une montagne. On aurait pu boire un coup avec des alpinistes sur l’Everest. Sinon, je connais un bar bien sympa sur les Marches de Gaïa.
— Intéressant, se contenta de répondre Centaurus. Et leurs armées ne l’ont pas réduit en cendres ?
Le renard poussa un soupir dépité.
— J’imagine que oui. Mais ça fait si longtemps qu’on ne s’est pas vus tous les quatre. On aurait pu fêter ça autrement que dans un monument vieillot que personne ne connaît.
Centaurus s’absorba dans la contemplation de la plaque de marbre apposée sur l’un des piliers angulaires du cloître. Elle figurait saint Pierre qui arborait les clefs du paradis dans la main droite et un livre dans la gauche.
— Ce n’est pas un monument inconnu, répliqua pensivement le centaure. Les chapiteaux et les piliers que tu vois font partie des premiers exemples de sculptures de l’art roman. Et dire qu’à cause de leurs histoires, ça fait presque un siècle que je n’ai pas pu venir. Les humains ont bien arrangé l’endroit.
La queue du renard esquissa un mouvement de parfait dédain. Il fit quelques pas silencieux et sauta sur le muret qui supportait les colonnes, s’y couchant comme il l’avait fait sur la croupe de Centaurus.
— L’art d’ignorants qui ont pourchassé et éradiqué ceux qui croyaient en nous ne m’intéresse pas. Sans parler de mes sujets malchanceux qui sont tombés dans leurs griffes. Et puis, leur manière insupportable de tout déformer… Ce n’est pas toi qui as dû calmer Morgane après son dernier voyage sur la Terre. Elle n’a jamais eu un caractère facile, mais ses crises de rage ont été… titanesques.
Centaurus hocha la tête en esquissant un sourire compréhensif, dévoilant une dentition dépourvue de canines.
— Elle devrait donner une nouvelle chance à ce monde. Je crois qu’elle apprécierait les derniers livres qui ont été écrits sur elle. Quant à toi, Lowem, tu ne devrais pas être aussi intransigeant. Tes sujets qui se sont fait prendre connaissaient les risques. S’ils sont apparus à des non-initiés, ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Ça a toujours été la règle de base pour ceux qui visitaient la Terre. Ça, et ne se mêler de leurs affaires en aucune manière.
— C’est une chance, répliqua le renard d’une voix qui avait perdu toute insouciance, que les armées des deux reines aient bloqué les Marches de Gaïa et, par là même, l’accès à la Terre pendant ce dernier siècle. Sinon, je me serais bien « mêlé de leurs affaires », il y a soixante ans.
Un des sabots de Centaurus frappa brutalement le sol dans un mouvement d’énervement.
— Et tu aurais commis une terrible erreur. Je pensais que nous étions d’accord sur ce point. La Terre doit rester neutre.
L’échine de Lowem s’agita en un léger ricanement.
— Fais attention, tu vas abîmer ton monument superstar du baroque.
— Roman, superstar du roman, souffla Centaurus, excédé.
— Peu importe, et ne t’énerve pas. Les occasions sont ce qu’elles sont, c’est-à-dire… des occasions manquées. Il y a soixante ans, j’étais coincé sur les Marches des Tertres Verts à regarder les armées de ces deux imbéciles faire flamber presque tout Gaïa. C’est un miracle que la Terre n’ait pas elle-même brûlé, d’ailleurs. Et Gaïa étant la seule passerelle entre nos propres Marches, ça aurait été dommage de ne plus profiter de nos compagnies respectives. Cesser de contempler ta belle barbe sauvage m’aurait fendu le cœur.
Un rire cristallin éclata alors dans la galerie du cloître. À son autre extrémité, une femme les regardait, bras croisés. Elle aussi faisait écho à certaines sculptures des chapiteaux, mais les anciens moines, s’ils l’avaient vue en ces lieux, l’au­raient chassée à grands coups d’anathèmes et d’eau bénite tout en hurlant d’allumer un bûcher. Malgré l’obscurité, les grandes ailes noires rabattues dans son dos et les sombres cornes qui ornaient le haut de son front se discernaient parti­culièrement bien. Elle était vêtue d’une toge au tissu d’ombre qui laissait nus ses bras enserrés de deux bracelets d’argent en forme de serpent. Sa longue chevelure d’ébène tombait en lourdes boucles sur ses épaules. Nul n’avait ja­mais su deviner son âge. Pour certains, elle ressemblait à une jeune fille, pour d’autres, à une femme beaucoup plus âgée. Ses lèvres d’un rouge sanguin esquissèrent un sourire moqueur.
— Je comprends mieux votre implication dans notre différend. Un tel amour, par-delà les mondes et les conflits, est si touchant. Je m’en voudrais de le contrarier.
Lowem éclata de rire et sauta de son muret. Avant qu’il n’ait atteint le sol, il s’était métamorphosé en un délicat jeune homme aux cheveux roux et au visage saupoudré de taches de rousseur. Du renard, il avait gardé la dangereuse beauté, des oreilles sans lobe terminées en pointe et des dents très blanches qu’il découvrait en un sourire incisif. Tout de vert habillé, il avait les vêtements et l’allure d’un prince médiéval.
— Ereshkigal, la salua-t-il dans une ample et exquise révérence.
Centaurus bougonna.
— Je vois, elle a droit à tes plus belles manières, alors que moi, tu me sautes sur le dos sans autre forme de procès.
— C’est pour se faire pardonner de m’avoir qualifiée d’imbécile, je suppose.
Elle avança dans leur direction, ses pieds chaussés de sandales souples n’éveillant aucun écho sous la galerie.
— Toujours aussi perspicace, fit le jouvenceau avec un large sourire. Mais qu’attendre d’autre de la souveraine de Ka-dingirra ?
Ereshkigal rit une nouvelle fois, puis hocha la tête en direction du centaure, son pâle visage n’exprimant qu’une froide courtoisie.
— Centaurus.
— Ereshkigal.
Les yeux verts de Lowem passèrent rapidement de l’un à l’autre.
— Je disais à notre ami, fit le roi-renard, qu’il aurait pu trouver un endroit un peu plus festif pour cette rencontre. Il m’a assuré que ce cloître était très réputé pour son intérêt artistique.
La nouvelle venue esquissa une petite moue moqueuse.
— Le goût de Centaurus pour l’art humain est connu. Je crois plutôt qu’il a choisi un endroit qui soit susceptible de nous plaire à toutes les deux. Ma sœur, qui se prend pour un vieillard barbu, sera sensible à la beauté du lieu et à sa signification religieuse. Elle y verra une sorte d’hommage lointain à sa gloire, construit par des gens qui n’ont eu que des échos très altérés de son histoire. Que dis-je, des bribes d’échos…
Elle fit de nouveau quelques pas, les plumes de ses ailes noires effleurant les colonnes de la galerie, puis désigna d’un geste vague les chapiteaux sculptés.
— Quant à moi, je suis censée me satisfaire du message plus subtil de ces visages burinés par les révolutionnaires. Regarde bien, Lowem. Dans toutes ces scènes saintes, il n’y a quasiment aucun personnage qui ait conservé ses traits intacts. C’est un choix intéressant, Centaurus. J’y vois plusieurs significations. Je pourrais me réjouir du blasphème que cette destruction a représenté. Je le pourrais, si je me considérais de la manière dont les humains me considèrent depuis la dernière guerre, avec l’aide bienveillante de ma sœur. Leurs religions et leurs blasphèmes ne signifient rien pour moi. Je ne suis pas l’Adversaire. En revanche, je pourrais méditer sur les conséquences irréparables induites par une fureur aveugle, même si cette dernière est motivée par les meilleures raisons. Indépendamment de leurs sujets et de leur histoire, ces chapiteaux étaient une œuvre d’art majeure de l’humanité. Je suis flattée, Centaurus, que tu reconnaisses implicitement que les torts ne sont pas tous de mon côté. Je te promets d’y réfléchir.
Centaurus hocha la tête sans un mot. Lowem gémit piteusement.
— Maintenant, je me souviens pourquoi je préfère ma forme de renard. Ça m’évite les migraines…
Ereshkigal fixa un des chapiteaux à l’autre bout de la galerie, puis ajouta avec un petit sourire.
— Tout de même, notre fureur n’est pas aveugle au point de ne pas distinguer les pieds de la tête d’un personnage crucifié à l’envers. Nous, les Anunnaki, nous flattons de nos yeux acérés.
— Des yeux acérés n’empêchent pas de faire des erreurs, répliqua placidement Centaurus en lissant sa barbe.
Ereshkigal se tourna brusquement vers lui, ses lèvres crispées en une grimace de contrariété.
— Je n’ai pas commis d’erreur. Ce n’est pas moi qui ai déclenché les deux premières guerres.
— Et la dernière ? fit le centaure. Celle qui a failli détruire les Marches de Gaïa et l’unique moyen de rejoindre nos mondes respectifs ?
Les ailes de la démone se hérissèrent de rage. D’une voix glaciale, elle rétorqua :
— Les Marches d’Inferi ont été mises en coupe réglée pendant près de deux mille ans. Notre monde lui-même était en état de siège. Vous n’auriez jamais accepté d’être cloîtrés chez vous et qu’on répande les pires infamies sur votre compte. Regardez le traitement que cet abruti de Mickaël a fait subir à ma pauvre Lucifer. Dans tout l’art chrétien, non seulement il la foule aux pieds, mais elle est aussi dépeinte sous les traits d’un monstre.
— Je plaiderais plutôt pour le dépit amoureux, intervint Lowem. Mais je t’accorde que ça manquait d’élégance. Si ça peut la consoler, dis à Lucifer que si leur rupture avait eu lieu ces dernières années, Mickaël aurait sans doute fait publier des photos d’elle nue dans la presse à scandale. Et là, ça aurait été vraiment malsain. Alors que là, au moins, personne ne peut reconnaître la ravissante Lucifer dans ces sculptures ou enluminures diffamatoires.
— L’intention n’en est pas moins perfide, mais je sais y reconnaître la main de ma sœur. Où est-elle d’ailleurs ? Où est Inanna ?
Comme si elle n’avait attendu que cette question, une unique étoile se mit à briller dans le ciel nocturne. Se décrochant de la voûte céleste, elle tomba en direction du trio, grossissant dans une lumière dorée aveuglante.
— Super, murmura Lowem. Demain, tout le Sud-Ouest français va hurler à l’invasion d’extraterrestres.
Arrivé près de la cime du cèdre, l’éclat du globe de lumière diminua, révélant un char d’or tiré par deux grands aigles blancs. Tout le cloître s’illumina alors qu’il se posait à terre. La femme qui tenait les rênes sauta hors de la nacelle et lança un ordre bref aux rapaces géants qui restèrent immobiles. Elle s’avança d’un pas impérieux dans la direction du petit groupe. Contrairement à Ereshkigal, elle avait revêtu une armure faite d’un métal scintillant. La seule surface découverte de sa peau était celle, dorée, de son visage aux traits fins, presque androgynes. Deux grands yeux gris y brillaient de rage. Ses cheveux blancs aux reflets ambrés étaient coupés très court. Sur son plastron, un pendentif de bronze rebondissait à chacun de ses pas énergiques. Pendu à une longue chaîne, il représentait un oiseau déployant ses ailes.
— Fidèle à toi-même, Inanna. Tu as toujours aimé les entrées fracassantes, fit Ereshkigal, moqueuse.
— Ce nom n’est plus le mien. Tu peux m’appeler Théa, si tu y tiens.
— Et ton arrogance est restée la même. Dois-je te rappeler que ni toi ni moi ne sommes des déesses ? Des humains ont pu rêver de nous et écrire leurs propres mythes avec des fragments de nos histoires, ça ne fait pas de nous pour autant les entités qu’ils adorent. Si c’était le cas, je n’aurais pas gagné cette guerre.
— Tu ne l’as pas gagnée ! hurla Théa. En ce moment, j’ai des cohortes d’anges qui n’attendent qu’un ordre pour fondre sur les Marches de Gaïa et vous repousser jusqu’à Ka-dingirra. Nous brûlerons ton monde impie !
Centaurus s’approcha d’elles au galop.
— Cela suffit, rugit-il d’une voix tonitruante. Théa, je suis honoré et heureux que tu aies répondu à mon invitation.
Cette dernière enjamba le muret et fit quelques pas dans la galerie Est. D’une sèche inclinaison du cou, elle salua le centaure. Lowem n’eut même pas l’aumône d’un regard. Ce dernier eut une grimace faussement attristée, mais, de son pas dansant, alla se ranger aux côtés de Centaurus. Celui-ci hocha la tête avec approbation et s’éclaircit la gorge.
— Nous vous avons demandé de venir pour une raison particulière.
— Reconnaître ma victoire ? s’amusa Ereshkigal.
Théa poussa une imprécation furieuse.
— Jamais ! Misérable…
— Paix ! hurla Centaurus pour la seconde fois. Non, nous vous demandons…
— Nous exigeons, précisa Lowem d’une voix sérieuse, peu habituelle chez lui.
— … de conclure une paix définitive à partir de ce jour, poursuivit le centaure. Sans condition ni délai. Les Marches de Gaïa et la Terre resteront des zones neutres et aucun acte de guerre n’y sera toléré.
— Et en vertu de quoi, accepterais-je une honte pareille ? s’exclama Théa. Gaïa a toujours été sous ma protection particulière.
— Belle réussite, persifla Ereshkigal, son sourire disparu.
— Silence ! Tout est de ta faute. Si tu n’avais pas tué mon bien-aimé…
— Je ne l’ai pas tué. Ta stupidité et ton imprévoyance l’ont fait. Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même, Inanna. Il fallait réfléchir avant d’attaquer mon royaume.
Centaurus et Lowem se regardèrent avec consternation. Excédé, le mince roi de Faërie articula d’un ton venimeux :
— En réalité, vous vous trompez si vous pensez qu’il s’agit d’un choix qu’on laisserait à vos deux magnificences. Nous ne sommes pas venus une nouvelle fois jouer les diplomates. Cette paix, nous vous l’imposons et estimez-vous heureuses.
— Pardon ? s’exclama Théa.
Centaurus reprit la parole, grondant comme le tonnerre.
— Vous avez oublié, dans l’équation de vos affrontements perpétuels, que nos mondes n’ont pas participé à vos guerres fratricides. Nos armées sont intactes et nous ne manquons pas de ressources.
Le front de marbre d’Ereshkigal se plissa. Pensive, elle effleura une de ses cornes. Théa, elle aussi, commençait à comprendre. Son corps se tendit sous une nouvelle impulsion de rage, mais ses lèvres restèrent closes.
— Vous nous déclarez donc la guerre, dit calmement la souveraine ailée de Ka-dingirra.
— Non, fit le centaure. La paix est notre unique désir. Sans elle, il n’y a pas de salut pour nos quatre royaumes, ni pour la Terre. Par contre, si l’une de vous ou l’un de vos sujets brise la Trêve…
— Nous anéantirons son monde, acheva Lowem avec brutalité.
— Non, fit Théa, c’est parfaitement injuste. Même si on met de côté l’aspect arbitraire et inique de cette paix forcée, certains de mes sujets n’accepteront jamais de cesser les combats. Je refuse qu’Éden tout entier en soit tenu pour responsable.
— Il se peut que la situation soit la même pour Ka-dingirra, ajouta Ereshkigal du bout des lèvres.
— Vous ferez en sorte que cela n’arrive pas. Nous avons pensé à un système d’émissaires. Les Marches de Gaïa et la Terre seront divisées en zones. Chacune sera sous la responsabilité d’un de vos agents de confiance. Ils veilleront à ce que nos contrées n’interfèrent pas avec la Terre, maintenant que vos guerres n’empêcheront plus l’accès à celle-ci. Vous nous fournirez une liste. Lowem et moi nous chargerons de leur répartition. Naturellement, vos deux peuples seront tenus pour responsables en cas d’incidents, alors aucune fourberie ne sera tolérée pour déstabiliser l’autre camp. Nos propres mondes, Éther et Faërie, se chargeront de la surveillance de tout ceci.
Pour la première fois depuis des millénaires, les deux sœurs se regardèrent sans proférer menaces ou déclarations de guerre. Cela dura moins d’une seconde, mais les deux compagnons comprirent qu’ils avaient gagné. Pour le moment.
— Il faudra mettre en place certains arrangements, maugréa Ereshkigal.
— Cette solution ne pourra pas durer éternellement, bougonna Théa.
Lowem esquissa un sourire et une cabriole, reprenant instantanément un comportement folâtre et insouciant.
— Nous verrons cela plus tard, mes estimées souveraines. Je vous ai déjà parlé de ce bar sympa dans Toulouse ? Le propriétaire est un initié et il fait des mojitos à damner un… euh… un centaure, oui, à damner un centaure.
Première partie
[Terre]
The Old Rover 1


1
© Mithotyn
Chapitre 1
17 mars 2015, France, Girivac, 3 h.
De nuit, les docks de Girivac n’étaient pas la zone la plus fréquentée de la ville. Quelques péniches, amarrées aux quais goudronnés bordés de granit, tanguaient lentement dans le passage qui reliait la Garonne à son canal latéral. Un peu plus loin, des hangars silencieux aux toits de tôle et aux vitrages sales rendaient les lieux moins accueillants encore. Une poignée de lampadaires blafards parvenaient à peine à trouer le brouillard tenace du milieu de la nuit, fraîche en ce début de printemps.
Thane Merset balaya l’endroit d’un regard désabusé. Il avait garé sa voiture plusieurs rues plus loin et avait dû traverser à pied l’un des quartiers malfamés de la ville. La Cocagne Nord, même en pleine nuit, surtout en pleine nuit, grouillait toujours d’une activité étrange, à la marge, et d’une agressivité non moindre. Lors de ses précédentes venues, la silhouette mince et longiligne de Thane avait fait de lui une proie toute désignée pour ceux qui cherchaient les ennuis et finissaient immanquablement par les trouver. Sa tenue habituelle, un veston noir sans manches passé sur une chemise blanche, un jean râpé en maints endroits recouvrant le haut de ses rangers noires délacées et un chapeau melon dans la plus pure tradition anglaise, accentuait son apparente fragilité tout en lui donnant un air vaguement excentrique. Dans sa main droite, il serrait un lourd parapluie sombre qu’aucun être humain normal n’avait jamais vu ouvert, même sous la plus diluvienne des pluies.
Près d’un réverbère, le jeune homme tira une montre à gousset de la poche de son veston et jura en constatant qu’il avait encore oublié de la remonter. À son retour, Mrs Softwood allait bien se moquer en lui enjoignant de vivre avec son époque, ce qui était le comble pour une femme de cinquante-quatre ans transformée en vampire dans les années 1940.
Penser à sa gouvernante lui remit en mémoire un détail qu’il avait occulté depuis trop longtemps. Sous son chapeau melon, dissimulées par sa chevelure auburn au désordre anarchique, ses cornes commençaient à repousser. Il grogna, pâtissant d’avance à ce qui l’attendait : douleur et humiliation. Un démon sans ses cornes n’était plus vraiment un démon. Cela dit, comme le proclamait cette chère Odelia, avec son solide bon sens anglais, avant de sortir un sécateur, un démon démasqué par des humains non-initiés avait fort peu de chances de rester un démon tout court. Thane ne tenait pas à voir débarquer la cavalerie pour l’envoyer en résidence définitive à Ka-dingirra. Baal avait investi trop d’efforts pour l’imposer face à ces bêcheurs à plumes. Honneur insigne, Thane était le plus jeune démon à qui on avait confié une ville de l’importance de Girivac et ses 103 255 habitants, agglomération comprise. Ce qui l’amenait dans le port fluvial de la ville, à une heure qu’il aurait bien passée au fond de son lit.
D’un pas vif, il quitta la lumière trop crue du lampadaire pour s’avancer vers un groupe de trois hangars. Chacun était identifié par une lettre correspondant à sa localisation et un nombre. Attentif au moindre bruit, il se glissa jusqu’à l’entrepôt A03 comme cela était indiqué sur le morceau de papier dans sa poche. Il contourna ensuite l’édifice pour se retrouver à l’arrière.
Une petite porte de service se détachait sur la cloison métallique, dont la peinture beige commençait à se piqueter de rouille. Il s’approcha encore et colla son oreille contre la paroi. Des échos sourds et quelques exclamations rauques lui parvinrent et il dut réprimer un sourire. Ces petits imbéciles ne changeraient jamais. La discrétion d’un troupeau d’éléphants, l’arrogance de paons et la bêtise de poulets sans tête. Et dire que ces incultes d’humains mettaient démons et diablotins dans le même sac. Thane hésita un instant, puis défonça la mince porte d’un coup de pied. Le métal se froissa comme un vieux journal, sortit de ses gonds et vola sur plusieurs mètres à l’intérieur. D’un bond, il entra, parapluie dans une main et chapeau fermement enfoncé sur le crâne.
Comme la majorité des entrepôts, ce dernier était encombré de plusieurs conteneurs pour la plupart vides. Thane n’y prêta pas la moindre attention, il savait déjà que le port fluvial de Girivac connaissait une recrudescence d’activité depuis quelques années. Reliée à la Méditerranée et à l’océan Atlantique par le canal des Deux Mers, la ville voyait de plus en plus de marchandises y passer par péniches.
Le démon s’intéressa bien plus aux cinq diablotins tétanisés au centre du hangar qui le regardaient, assis sur de gros sacs de toile. Quelques bougies figées dans le sol de béton les éclairaient de leurs flammes tremblotantes. Ces créatures à la fourrure rousse, hautes d’environ un mètre, pouvaient paraître aussi inoffensives que mignonnes, à condition de trouver un marcassin mignon. Ils avaient exactement la même tête que les petits du sanglier, au point que Thane s’était souvent demandé si certains trophées de chasseurs n’étaient pas en réalité des diablotins décapités. Les similitudes s’arrêtaient là. Sous leurs longs poils revêches, leurs silhouettes étaient celles d’enfants de huit ans, si bien sûr on mettait de côté leurs mains à quatre doigts, leurs sabots et leurs ailes noires qui évoquaient celles des chauves-souris. De courts pagnes en toile de jute leur ceignaient la taille, ressemblant plutôt à des couches-culottes.
Thane ne se laissa pas duper par leur apparence aussi adorable que ridicule. Les diablotins étaient des fléaux. Malvenus dans Ka-dingirra, ils pullulaient dans les Marches d’Inferi et causaient toutes sortes de problèmes dans les Marches de Gaïa. Il faillit pourtant éclater de rire en voyant que l’un d’eux fumait un cigare et que la plupart tenaient des cartes à jouer. Manifestement, il était arrivé en plein milieu d’une partie de poker.
— V’là le grand chef, finit par murmurer d’une voix blanche d’effroi l’un d’entre eux.
— Gagné, rétorqua Thane, et vous, vous êtes la bande d’abrutis qui s’amuse à dévaliser les bijouteries de ma ville ?
— Bah… Euh…
Ils se recroquevillèrent, lâchant cartes et cigare. Une pile de jetons s’effondra. Thane soupira et dégaina son parapluie. En réalité, l’épée qui apparut soudain dans la main droite n’avait rien d’une ombrelle. Longue de quatre-vingt-dix centimètres, la lame se divisait en deux. De la pointe jusqu’au fort, elle était faite d’un métal gris mat qui ne réfléchissait pas la lumière des bougies. Du fort jusqu’à la garde, un second métal prenait le relais, d’une blancheur d’ivoire et plus brillant qu’un diamant. La garde était sobrement forgée en bronze. Un fourreau des plus classiques tomba au sol. L’un des diablotins se gratta la tête, perplexe.
— C’était pas un parapluie, ton truc ?
Le démon grommela :
— Le parapluie est une illusion pour les humains. L’épée est bien réelle. Le premier qui bouge, je l’épingle comme un papillon. Où sont les bijoux ?
D’un air piteux, ils désignèrent les sacs sur lesquels ils étaient assis.
— Bien. Qui vous a invoqués ?
Le même répondit. C’était celui que Thane avait surpris avec un cigare.
— Des magos humains dans la vieille ville. Y nous ont dit de foutre un maximum de bazar sans nous faire prendre. Du coup, on a cramé quelques poubelles et puis on s’est dit que voler des pierres précieuses, ça serait plus marrant. C’était trop facile. Ils ont jamais pensé à faire des systèmes de sécurité pour des voleurs avec des ailes ! Les nuls… Comment t’as su que c’était nous ?
— J’ai mes sources. Quand on a commencé à me dire que les voleurs étaient soit géniaux, soit non humains, ça m’a mis la puce à l’oreille. Mais moins que les longs poils de sanglier que la police a régulièrement retrouvé sur les lieux. Alors dès que j’ai su qu’une bijouterie venait d’être cambriolée, je m’y suis précipité et j’ai trouvé ça.
Il leur lança la boulette de papier sur laquelle était inscrit le numéro de l’entrepôt.
— La prochaine fois, pourquoi ne pas installer une enseigne lumineuse au-dessus de votre planque, du genre Repaire de diablotins complètement débiles  ? s’exclama-t-il.
— C’est pas très gentil, ça, gémit une des créatures.
— Je ne suis pas là pour être gentil, s’écria Thane. Et estimez-vous heureux de ne pas être dans la ville d’un de ces abrutis d’emplumés ou d’un de mes confrères un peu plus chatouilleux de l’épée. Vos têtes auraient fini sur des piques et personne n’y aurait trouvé rien à redire !
Ils frémirent et se blottirent les uns contre les autres, comme pour se réconforter, le fixant de leurs grands yeux noirs implorants. Le démon jugea qu’il les avait suffisamment terrifiés.
— Personne ne finira décapité si vous répondez sagement à mes questions. Que pouvez-vous me dire d’autre sur vos invocateurs ?
— On les a pas revus depuis. Ils avaient pas l’air très sympas de toute manière.
— C’était où ?
— Une cave dans une église. Un vieux truc qui puait le moisi. Ils étaient pas très contents de nous voir. Peut-être qu’ils voulaient attraper autre chose ?
Ça, Thane pouvait aisément le comprendre. Rencontrer un diablotin pour la première fois était déconcertant, surtout si on s’attendait à une petite créature sanguinaire.
— Des détails sur eux ?
— Ils étaient en robe noire avec une flamme blanche sur le devant et puis ils avaient un sac sur la figure.
— Évidemment, grimaça le démon. C’eût été trop facile. Des noms ?
— Non. Ils ont râlé et puis ils nous ont dit de partir.
— Ça me paraît être une excellente idée.
Les diablotins se regardèrent avec inquiétude.
— Tu veux dire partir dans quel sens ? Partir ou… partir  ? demanda le fumeur.
— Je vais vous renvoyer sur Inferi. Et deux choses. La prochaine fois qu’on vous invoquera, même si vous vous ennuyez, ne répondez pas. Les humains qui appellent des créatures infernales ont souvent des idées bizarres derrière la tête. Et si jamais vous voulez cambrioler une autre bijouterie, mettez des vêtements avec des poches ou, mieux, apprenez par cœur votre adresse. Mais plus jamais dans mon secteur. C’est bien compris ?
Ils hochèrent la tête, frénétiques. Thane commença par tracer un pentacle sur le béton avec la pointe de son épée.
— Debout ! Et laissez ces fichus sacs !
D’une voix passablement agacée, Thane lança une formule d’exorcisme. Un à un, les diablotins se volatilisèrent au centre du dessin. Une fois seul, le...