Créatures 1 - Contrôle : Le monde d'Élise

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Objectif numéro 1 : trouver et ramener un sorcier pouvant éradiquer les créatures métalliques qui pullulent et détruisent la forêt de Brocéliande et ses habitants.
Objectif numéro 2 : tuer Élise !


Laure Bénédicte nous livre ici un roman mi-fantasy mi-réaliste parfaitement savoureux. L’histoire, dans toute sa complexité, est magistralement dominée. Le récit est enlevant. Les personnages sont irrésistibles. Et par-dessus tout, c’est une femme qui tient la plume. Élise, Eliott et Jade (au plan virtuel), Julie, Raphaël et Alexia (au plan réel), et tous les autres, nous le feront sentir à chaque instant, au fil de ce roman picaresque, sentimental, prométhéen et passionnant.


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Nombre de lectures 1
EAN13 9782924550342
Langue Français

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CRÉATURES 1
Contrôle : Le monde d'Élise
LAURE BÉNÉDICTE

© ÉLP éditeur, 2017
www.elpediteur.com
elpediteur@gmail.com
ISBN : 978-2-924550-34-2
Conception graphique : Dina Babouder
Images de la couverture: Lune, par Pexels, c2017
(https://pixabay.com/fr/black-pleine-luneminuit-lune-2179003/) ; Clairière, par Zdenet, c2013
(https://pixabay.com/fr/aubeclairi%C3%A8re-for%C3%AAt-96103/) ; Centaure, par Annie Sylvain, c2017Avis de l’éditeur
Cet ouvrage d’ÉLP éditeur est pourvu d’un dispositif de protection par filigrane appelé aussi
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question ou commentaire concernant cet ouvrage, n’hésitez pas à écrire à :
ecrirelirepenser@gmail.comPour Nelly, qui m’a donné le goût d’écrire
et Marie-Céline, qui m’a appris que tout était possible !
Cogito, ergo sum
(Je pense, donc je suis)
René DescartesPrologue
La Gorgone
Eliott et Élise se tenaient face à face, à bonne distance. Aucun d’eux ne bougeait,
aucun d’eux ne semblait ressentir une émotion quelconque. Ils étaient dans une
chambre assez grande, au rez-de-chaussée, dans une semi-pénombre. Il y avait une
grande baie vitrée qui dominait la mer. C’était le jour, mais les rideaux en lin blanc
étaient tirés pour que la chaleur n’envahisse pas la pièce.
La scène semblait morte, on aurait pu se croire dans un tableau, mais il y avait un
imperceptible mouvement dans la pièce, celui de leurs poitrines qui se soulevaient au
rythme d’une respiration calme. L’atmosphère se faisait pourtant lourde. Seul le bruit
du ressac venait altérer le silence, le son en était doux et régulier, telle une berceuse.
Leurs yeux ne se quittaient pas, et soudain, tout s’accéléra. Eliott pointa son arme sur
Élise et s’apprêta à faire feu, il visa la poitrine, mais avant qu’il n’ait pu espérer quoi
que ce soit, les cheveux orange d’Élise se mirent à voler autour d’elle, comme si
soudain elle s’était trouvée dans une tempête, ils s’étirèrent et se transformèrent en
tentacules gigantesques et dangereux. Alors elle devient une espèce d’animal, se
recroquevilla sur elle-même, et on ne vit plus que ses terribles tentacules orange. Elle
ressemblait désormais à une araignée géante. En moins d’une seconde, elle était sur
Eliott, le coup de feu partit dans l’air, elle avait réussi à détourner l’arme. La seconde
d’après, elle détalait dans le couloir, emportant l’arme comme un trophée. Eliott ne
bougea pas, il ne sembla ni surpris, ni apeuré.
Raphaël regardait la scène, ahuri. Comment était-ce possible? Élise n’aurait pas dû
bouger, poupée immobile, elle devait mourir. Pourtant, bien au fond de lui, Raphaël se
sentit soulagé. Certes il fallait qu’Élise meure, mais il n’en avait aucune envie, c’était sa
préférée. C’est, la mort dans l’âme, qu’il réveilla Eliott, lui intimant de la traquer et d’en
venir à bout.
Élise était déjà sortie de la maison, elle avait repris possession de son corps et tout
en courant, elle tenait dans ses bras un petit robot métallique, qui ressemblait à un
animal avec juste un corps et de longues pattes. Lui aussi avait retrouvé son
apparence, quelques secondes auparavant, il s’était transformé en arme redoutable,
s’apprêtant à transpercer le corps d’Élise, et maintenant on pourrait le prendre pour
une petite bête inoffensive et étincelante. Elle s’engouffrait dans des ruelles étroites
que la chaleur étouffante avait rendues désertes, espérant ne pas se perdre. Une seule
chose comptait désormais, sa survie. Son visage si dénué d’émotion encore quelques
minutes auparavant était devenu grave.
La peur : Élise venait de faire connaissance avec cette nouvelle émotion, ce fut bien
d’ailleurs sa première sensation. La poupée prenait vie, seule, sans son créateur. Elle
entendit derrière elle les pas précipités d’Eliott. Elle aurait pu les reconnaître entre
mille, Eliott et elle se connaissaient depuis plusieurs mois. Ensemble, ils avaient
traversé de nombreuses aventures, mais aujourd’hui alors qu’ils cherchaient un indice
dans cette maison, il avait braqué son arme sur elle, et elle avait compris, pris
conscience de son environnement, de son immobilisme. Elle allait mourir. Unedécharge électrique avait parcouru tout son corps, partant de sa nuque. Ce coup de
tonnerre, qui était venu la secouer jusqu’au fond de ses entrailles, lui avait rendu sa
mobilité, son indépendance, alors elle s’était transformée. C’était sa seule défense.
Elle ne ressentait aucune haine à l’égard d’Eliott, elle ne savait même pas ce que
pouvait être la haine.
Eliott se rapprochait, elle tourna dans une ruelle, hélas, elle se rendit compte trop
tard que c’était une impasse, cette ville était un vrai labyrinthe, elle s’adossa au mur,
prête à faire face. Eliott arrivait déjà. Ça n’avait pas été dur de suivre les traces d’Élise
sur cette route en terre battue. Son visage impassible était toujours dénué d’expression
: ni haine, ni pitié, rien ne transparaissait, mais au fond, il n’y avait rien non plus. Il était
là parce qu’on le lui avait demandé et qu’il devait éliminer Élise, point. Le fait qu’il n’ait
plus son arme n’avait pas l’air de lui poser de problème, même s’il n’avait aucune idée
d’une quelconque façon de procéder. À chaque fois qu’il avait dû tuer une créature,
c’était son fidèle robot qui s’en était chargé. Lui n’avait plus qu’à tirer et le robot faisait
le reste. Il redevenait ensuite ce charmant compagnon, aux mutations multiples, qui
leur permettait bien des choses. Les possibilités de transformation étaient diverses et
variées et c’était toujours le robot qui choisissait sa mutation et aussi le moment. Il était
intimement lié à l’esprit d’Eliott, c’était son avantage, mais il ne laissait pas Élise en
reste pour autant. Son avantage à elle, c’était sa métamorphose en une sorte de
gorgone. Ces mutations lui permettaient de se défendre, mais aussi d’attaquer ou de
chasser. Elle pouvait aussi se servir de cette particularité comme d’un bouclier, ses
tentacules fouettant l’air tout autour d’elle, quand un danger plus grand se présentait.
Eliott regardait Élise droit dans les yeux, l’accélération de sa respiration n’était due
qu’à la course qu’ils venaient d’entamer. Quelque chose avait changé dans les traits
d’Élise, il le voyait, mais il ne savait pas ce que c’était. Il ne s’en étonna pas pour
autant. Il sentit sur sa nuque le vent qui se levait, un vent froid, dont le contact le fit
frissonner. Il avança vers elle, et la tignasse orange d’Élise se transforma à nouveau,
ses tentacules tournoyèrent autour d’elle et claquèrent dans l’air comme des fouets.
Elle ne fut pas la seule à se transformer, son fidèle robot se mit à gesticuler et ses
pattes prirent des allures d’hélices. Élise comprit vite ce qui se passait et le plaça
audessus d’elle, le robot fit tournoyer ses ailes mécaniques, la soulevant de quelques
mètres, suffisamment haut pour lui permettre de passer au-dessus du mur, et de la
faire atterrir en douceur de l’autre côté.
Quelque chose surgit alors dans la poitrine d’Eliott, quelque chose qu’il ne
connaissait pas. Son cœur s’accéléra. Lui aussi venait d’être en proie à sa première
émotion : la surprise. Quelque chose dans la fuite d’Élise venait le chercher,
profondément, et son regard, si différent éveillait en lui une sorte de trouble. Pourquoi
Elise s’était-elle enfuie? Fils de chasseur, Eliott avait tué de nombreuses fois, mais
jamais il n’avait vu un être aussi déterminé à vivre. Il secoua la tête, comme pour
chasser ces drôles de pensées. Il ne s’était jamais posé la moindre question, et là, un
mot surgissait de nulle part: p o u r q u o i   ? Puis, comme s’il avait ouvert une vanne,
d’autres questions s’engouffraient en masse dans son esprit. Ces interrogations en
cascades étaient encore trop confuses pour Eliott, comme s’il les voyait, mais qu’il ne
les regardait pas. Derrière le mur, il entendait la course d’Élise, une course pour la vie.
La respiration d’Élise était différente de celle qu’il connaissait d’habitude. Même quand
elle courait plus longtemps, elle ne produisait pas ce souffle rauque.
Inutile pour lui d’essayer d’escalader ce mur lisse comme une feuille de papier. RienInutile pour lui d’essayer d’escalader ce mur lisse comme une feuille de papier. Rien
ne lui permettait d’y grimper. Le temps de retrouver son chemin dans ce dédale, elle
aura quitté la ville depuis longtemps.
Il chassa les pensées parasites qui le figeaient sur place. L’action valait mieux que la
réflexion. Il fit demi-tour pour la prendre en chasse.Chapitre 1
Secret dévoilé
Cinquante ans auparavant.
Les bruits de sabots, et l’entrechoquement du métal se rapprochaient
dangereusement. L’homme regarda autour de lui, apeuré. Les bruits semblaient venir
de partout et de nulle part. Ses habits étaient en lambeaux, couverts de boue et de
sang, et pas seulement du sien. Ses yeux, si purs, si bleus, ne reflétaient plus qu’une
peur proche de la folie. Il jeta un dernier coup d’œil au corps qui gisait près de lui et fit
une moue écœurée. Il avait retiré son casque au défunt. Il regardait maintenant ce
visage détendu, comme s’il dormait, mais Matthieu ne s’y trompait pas, l’être en
question était bien mort, puisque c’est lui-même qui venait de le tuer. Matthieu le
savait, ça n’avait rien de personnel, pourtant la culpabilité l’envahissait. Tuer ou se
faire tuer, voilà le choix qu’il avait dû faire quelques minutes plus tôt, et il n’avait pas
hésité une seule seconde. Le bruissement des feuilles le sortit de sa stupeur, et il
tourna la tête dans tous les sens, mais il ne voyait que des arbres, encore nus,
recouverts de mousse verte. Il frissonna, jamais Brocéliande ne lui avait paru plus
effrayante. Il s’élança à travers la forêt, ignorant les flaques d’eau glacées dans
lesquelles ses pieds plongèrent, gorgeant ses chaussures et éclaboussant le bas de
son pantalon. Le froid et l’effort brûlaient ses mollets. Le pâle soleil de ce mois de mars
se contentait d’illuminer la scène, sans pour autant la réchauffer. L’air était encore frais
et humide de la dernière averse qui avait fait rage quelques minutes seulement
auparavant, et maintenant le ciel était d’un bleu parfait, sans le moindre nuage.
Matthieu dérapa sur une terre particulièrement boueuse et glissante, et il s’étala de tout
son long. Ne relevant que la tête dans un bruit de succion, il passa une main sur son
visage, pour essuyer la boue qui le recouvrait. Il resta immobile un moment, guettant
les bruits alentours. Plus de doute là-dessus, le martèlement des sabots était
maintenant trop proche, et il risquait d’être à découvert s’il se redressait tout de suite. Il
se mit sur le dos d’un geste rapide, armant sa baguette, prête à l’emploi, l’agrippant de
ses deux mains tremblantes. Ses ennemis demeuraient encore invisibles. À quatre
pattes, il atteignit le tronc d’un immense chêne, et plaqua son dos contre lui, accroupi.
Il attendait. Sa main serrait furieusement sa baguette, son cœur battait la chamade. Il
ferma alors les yeux, enfouissant sa tête contre ses bras. Il essaya de calmer sa
respiration et fut alors secoué de sanglots nerveux. Quand il redressa la tête, il les
découvrit en face de lui, beaux, immenses, des casques leur recouvraient le visage.
Leur armure laissait deviner des musculatures puissantes. Le premier, le plus grand
des deux, arborait un pelage bai, soigneusement recouvert par une cotte de mailles. Le
deuxième avait un pelage gris clair et lui aussi portait une cotte de mailles. Les deux
centaures pointaient leur arc sur Matthieu. Ce dernier se savait perdu, les centaures
étaient bien trop rapides et dès qu’il agiterait sa baguette, il serait transpercé de
flèches. Cependant, la baguette semblait les tenir à distance, du moins pour le
moment. Un bruit détourna alors leur attention, une branche sur la gauche des
centaures craqua. Le centaure gris arma son arme dans la direction du bruit, ne
sachant pas si l’intrus serait ami, ou ennemi. L’autre centaure ne cilla pas, son arctoujours tendu dans la direction de Matthieu. Puis soudain, le centaure gris bouscula
son acolyte dans un mouvement de recul. Sa tête eut un léger regard dans la direction
du bruit, puis il oublia Matthieu, il oublia la guerre, et il se tourna complètement, d’un air
totalement ahuri, vers la chose qui était sortie des fourrés. La chose en question,
aucun des deux centaures ne savait ce que c’était, ils n’avaient jamais vu de chose
pareille. Se tenait devant eux, une espèce d’animal, munie de quatre pattes
anguleuses, longues et fines, surmontées d’un corps parfaitement cubique, et d’une
tête tout aussi carrée. L’apparition se complétait de deux pinces menaçantes, dont les
lames acérées étaient semblables à des rasoirs. Autre étrangeté, l’animal brillait. Des
particules de lumière étincelaient sur son corps, car il était en métal, d’un métal blanc,
qui pourrait être une sorte d’argent, ou d’or blanc, étant donné l’éclat. La créature
semblait être munie d’yeux, mais dépourvue de bouche. Cette araignée métallique
s’approcha des centaures, fouettant furieusement ses lames en l’air. La première
flèche siffla dans l’air, mais n’eut pour résultat que de rebondir sur la créature, sans
l’arrêter, les autres flèches eurent exactement le même effet. La créature se jeta alors
d’un coup sur le centaure gris, plus proche d’elle, atterrissant sur son dos, et attaquant
furieusement la cotte de mailles. Tout se passa alors très vite. Le centaure se mit à
ruer pour essayer de désarçonner son étrange cavalier. L’autre centaure, qui avait
renoncé à se servir de son arc, se rua alors sur l’animal. Un filet de sang gicla, la bête
venait de lui entailler les bras, se plantant dans les failles de son armure. Le centaure
bai hurla en reculant. Déjà des morceaux de cotte commençaient à voler dans tous les
sens. Le centaure gris, qui avait toujours la créature sur le dos devenait fou, il hurlait,
ruait, essayait de tordre son torse pour s’arracher cette sangsue. Soudain la créature
s’immobilisa d’un seul coup. Le centaure bai eut un mouvement de recul, tandis que
Matthieu s’approchait. Il n’y avait plus une once de peur dans son regard. Sa baguette
pointée sur la créature, il marmonna de brèves paroles dans une langue que l’on
devinait très ancienne, et la créature arachnéenne tomba inanimée sur le sol. Les deux
centaures, bouche bée, regardèrent Matthieu, avec un mélange de peur et de respect.
Le centaure au pelage bai, avait le bras trop touché pour utiliser son arc, quant à
l’autre, il était si effrayé que l’idée ne lui traversa pas l’esprit un seul instant. Matthieu
baissa enfin sa baguette. Prit d’une violente douleur au ventre, il se plia en deux, en
essayant de retrouver sa respiration. Il se sentait partir, il allait tomber en avant quand
il sentit deux bras puissants le retenir. Les centaures l’avaient rattrapé, ils avaient retiré
leur casque. Matthieu vit qu’ils étaient, comme lui, très jeunes et avaient l’air tout aussi
apeurés par la guerre.
—  Qu’est-ce que c’était ?
Matthieu haletait.
—  Une créature.
Le centaure au pelage bai, qui était le plus vieux des deux, reprit :
—  Quel genre de créature ?
—  Une créature de la mine.
—  Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
Matthieu n’avait plus le choix, il leur raconta toute l’histoire. Les centaures
l’écoutèrent attentivement, tout en prenant soin de se mettre alors à l’abri.
—  Il faut prévenir Orion.
Ils emmenèrent alors leur précieux prisonnier. Quand ils traversèrent Éclipsa, tousIls emmenèrent alors leur précieux prisonnier. Quand ils traversèrent Éclipsa, tous
les regards se tournèrent vers ces trois êtres qui venaient de franchir les portes de la
ville. Il était extrêmement rare que l’on ramène des prisonniers, dans un camp comme
dans l’autre. Sous le conseil des deux centaures, Matthieu avait rangé sa baguette, il
ne lui serait pas venu à l’esprit de vouloir les contrarier. Les centaures présents,
soldats et autres, s’écartèrent sur leur passage. Il était évident que si l’on ramenait un
prisonnier, c’est que ça devait être quelqu’un d’important. Ils arrivèrent enfin devant le
palais, Matthieu n’avait jamais rien vu d’aussi grand, tout semblait démesuré. On
l’amena devant Orion. Matthieu tremblait, mais il dut se contenir pour raconter une
deuxième fois toute l’histoire. Une fois terminée, Orion posa ses prunelles noires sur
Matthieu.
—  Combien m’as-tu dit que vous étiez ?
—  Quatre : mon père, mon frère, ma sœur et moi.
—  Où sont les autres ?
—Ma sœur a été mise à l’abri, je ne sais trop où. Nous avons été cachés dans deux
endroits différents, pour qu’il y ait plus de chance qu’au moins un des deux survive.
—  Qui t’a découvert ?
—Je ne sais pas, nous étions dans une grotte, avec deux autres hommes. L’un
d’eux est mort d’un coup, transpercé par une flèche. Nous avons réussi à sortir de la
grotte.
—  Comment avez-vous fait ?
Matthieu baissa la tête, et poursuivit, dans un souffle.
—  Par la magie.
—  Et ensuite ?
—On s’est caché, mais dès que mon compagnon de fortune a vu un centaure, il l’a
tué d’un coup de fusil et la détonation nous mit à découvert. Il s’est fait tuer quelques
secondes après par un deuxième centaure. Je me suis fait pourchasser. Mon
poursuivant m’a coincé, et je pense qu’il a sous-estimé mes pouvoirs.
—Évidement qu’il a sous-estimé tes pouvoirs, nous avons toujours cru que vos
pouvoirs se limitaient à quelques potions médicinales. Je me rends compte à quel
point nous sommes loin du compte.
Orion était en colère, mais pas contre Matthieu. Il continua :
—  Ton frère et ton père, où sont-ils ?
—  Mon père est au combat, mon frère surveille la mine.
—  Matthieu, quel âge as-tu ?
—  Seize ans, Sire.
—  Viens avec moi, je dois m’entretenir avec ton roi.
Matthieu était affolé. Il regarda autour de lui, et le centaure au pelage gris lui fit un
bref mouvement de tête pour l’encourager. Il ne fallut que quelques heures pour que
toute l’escorte atteigne le palais de Naos. Orion en tête. Il était escorté par deux
centaures, puis, suivait de près le centaure au pelage gris, qui faisait avancer Matthieu,en le menaçant mollement de son arc. Orion était dans une furie terrible. Marius vint à
sa rencontre, soutenant son regard, mais quand il vit Matthieu, il recula d’un pas affolé.
Il savait exactement pourquoi Orion était là.
—  Pourquoi nous avoir caché tout ça ? Demanda Orion.
Marius lança un regard mauvais à Matthieu qui baissa la tête honteusement ; il
venait de dévoiler presque trois cents ans de secret.
—  Cela ne concerne pas les centaures, répondit Marius.
—Aujourd’hui, les créatures se promènent librement dans la forêt ; ça nous
concerne.
—  Tout était sous contrôle, avant que cette fichue guerre n’éclate.
—  Tu as empoisonné mon frère.
—Ce n’est pas vrai, Orion. Crois-moi, je t’en conjure, je n’ai pas empoisonné
Mercutio.
Les gardes des deux rois étaient prêts à défendre chacun leur roi. Arcs d’un côté,
fusils de l’autre.
Orion fit un signe de la tête en direction des gardes de Marius.
—  Les fusils, c’est aussi grâce à la mine ?
—  Oui, elle nous a permis une belle avancée technologique.
Les yeux des rois ne se quittaient plus, se lançant des éclairs de fureur.
—  Que vous nous avez cachée.
—  Et pour cause.
Clang, clang, tout le monde se retourna vers la voix qui venait de parler. Tout le
monde dans la pièce la connaissait, mais l’être était dans le coin le plus sombre de la
pièce et personne ne pouvait le distinguer. La voix reprit :
—Nathanaël avait raison, vous, centaures, avez vos secrets, et vous ne nous tenez
pas au courant de tout.
Clang, clang, la silhouette sortit peu à peu de l’obscurité. Il y eut quelques
exclamations dans la pièce et tous, y compris les rois, s’inclinèrent devant le vieillard
qui venait d’apparaître. Sa démarche était mal assurée, et l’on entendait que le son de
sa canne toquer la surface marbrée du plancher du palais. Ses cheveux blancs et
longs se mêlaient à sa longue barbe de couleur identique, et pourtant il avait le regard
vif. Il boitait et son dos était courbé, il marchait néanmoins avec une grâce hors norme.
Orion murmura dans un souffle coupé.
—  Hélio.
Le vieillard s’approcha encore, puis Orion, sorti de sa stupeur, reprit :
—  Ainsi, les elfes étaient au courant.
—  Depuis le premier jour.
Orion se retourna vers Marius.
—  Quelle folie vous a pris tous ? Il y a si peu de sorciers.
—  Les sorciers n’ont jamais été aussi nombreux, mais...—  Les sorciers n’ont jamais été aussi nombreux, mais...
Marius eut un regard triste dirigé vers Matthieu, et baissa les yeux.
—  Malheureusement, Aaron et Ewan sont morts au combat.
Matthieu faillit s’étrangler, et oublia qu’il se trouvait en présence de trois souverains.
—  NON !
Matthieu hurlait, secoué de sanglots. Il s’agenouilla au sol, plaquant sa figure contre
ses mains. Le centaure gris s’approcha doucement de lui et finit par lui poser,
discrètement une main sur l’épaule. Hélio prit la parole :
— On a retrouvé le corps de ton frère à côté de celui de deux humains, proche de la
mine. Il y avait beaucoup de sang, et un corps avait été traîné, un corps de centaure.
Je ne sais pas exactement ce qui a pu se passer.
Les sanglots de Matthieu redoublèrent, mais les rois ne lui portèrent pas vraiment
d’attention, ce qui permit au centaure gris de le réconforter à son aise.
—C’est une des raisons de ma présence ici, d’ailleurs. Ce matin, un elfe a découvert
le corps.
—  Et qui surveille la mine désormais ? s’enquit Orion.
—Ne t’inquiète pas pour ça, nous avons pris le relais. Il n’y a qu’une seule créature
qui s’est échappée, pendant le laps de temps où il n’y avait pas de surveillance, mais
Matthieu l’a tuée.
—  Nos flèches n’ont fait que ricocher sur cette chose. Comment faites-vous ?
—  Il y a d’autres moyens que les flèches.
—Pourtant Matthieu m’a dit que seuls, les sorciers étaient capables d’en venir à
bout.
—  Il semblerait que Matthieu ne soit pas au courant de tout.
—  Tu disais que c’était l’une des raisons de ta présence ?
Marius le questionnait du regard.
—  Oui, je voulais parler à Orion.
—  Comment pouvais-tu savoir qu’il serait ici ?
—Marius, tu sais bien que le pouvoir des elfes se développe avec l’âge. J’ai eu six
cent cinquante ans la semaine dernière, je n’ai jamais ressenti aussi bien les choses.
De nouveau, les deux rois s’inclinèrent.
—Jusqu’à cette guerre, nos peuples ont toujours été en paix, et voilà qu’aujourd’hui
les humains et les centaures se déchirent. Je pense qu’il est grand temps qu’on arrête
ça, pour nos enfants.
En disant ça, Hélio se tourna vers Matthieu. Ce dernier s’était relevé, il était secoué
de sanglots, le visage enfoui dans ses mains. Le centaure gris, face à lui, les mains sur
ses épaules, son visage proche du sien, pour que personne n’entende ses paroles
réconfortantes. Le centaure sentit soudain que les regards s’étaient tournés vers eux, il
se raidit, et reprit son rôle de garde. Orion et Marius les regardèrent avec des yeux
ronds et furieux. Hélio, au contraire, semblait ravi.
—  Mon frère a été empoisonné par Marius, je ne peux laisser ce dernier impuni.—  Mon frère a été empoisonné par Marius, je ne peux laisser ce dernier impuni.
—  Marius n’est coupable d’aucun crime, ce n’est pas lui qui a tué ton frère.
Le visage de Marius se détendit d’un seul coup. Il avait l’impression de respirer de
nouveau après une longue agonie.
—  Tu connais donc le coupable ?
—  En effet, je le connais.
Hélio appuya un regard entendu, mais discret, en direction d’Orion. Ce dernier
détourna le regard en se pinçant les lèvres pour ne pas montrer l’expression qui était
passée en un éclair sur son visage. Après un long silence, Marius reprit :
—  Nous diras-tu qui c’est ? Je pense que ça pourrait intéresser Orion.
—Non ! Trop de sang a été versé pour cette cause, et ça ne fera pas revenir
Mercutio.
Les deux rois n’en avaient pas besoin de plus. Orion regarda Marius d’un air désolé :
—Marius, je suis désolé, il semblerait que je me sois trompé dans mon jugement.
Signons un traité de paix, immédiatement.
Marius eut un hochement de tête, et déjà des valets ramenaient feuilles, plumes et
encrier. Quelques minutes plus tard, des émissaires couraient apporter la nouvelle aux
combattants. Orion et Marius ne parlaient plus. Chacun essayait de prendre la mesure
de ce qui venait de se passer et qui mettait une fin presque brutale, à une situation qui
perdurait depuis plusieurs mois. Ce ne fut qu’après plusieurs minutes qu’Hélio rompit le
silence.
—J’aurais deux requêtes à formuler. Orion, ton manque de discernement a fait
régner le chaos dans Brocéliande. Démissionne !
—Mais, Hélio, on ne démissionne pas de son rôle de roi. Il faut être de famille royale
pour accéder au trône.
—  Tu as raison. Ton frère, le plus jeune accédera au trône à ta place.
—  Mais c’est encore un gamin.
Hélio regarda alors le centaure gris et l’interpella.
—  Peux-tu venir ici ?
Le jeune centaure s’approcha sans broncher.
—  Comment t’appelles-tu et quel âge as-tu ?
—  Je me nomme Ange, j’ai dix-sept ans, Sire.
Hélio le gratifia d’un sourire.
—Ange n’est pas un prénom courant pour un centaure. Tu vois Orion, Ange a un an
de moins que ton frère, et il est déjà adulte, il n’y a aucun doute là-dessus.
Évidemment je ne parle pas que de son physique.
Le visage d’Ange s’était soudain empourpré. Orion grimaça, mais ne dit rien.
—Une deuxième chose qu’il faut dire c’est que la guerre a fait couler beaucoup de
sang. Eclipsa et Naos sont proches l’une de l’autre, et dans chaque famille humaine, il
y a au moins un homme qui s’est fait tuer par un centaure. Et réciproquement lescentaures se sont fait tuer par des hommes. Les mémoires vont prendre du temps pour
effacer les blessures. Les deux villes ont été très touchées par les attaques. Orion,
voilà ce que je te propose, je mets des elfes à ta disposition pour aider à reconstruire
une ville. Eclipsa, ou peu importe le nom que vous lui donnerez, renaîtra de ses
cendres ailleurs.
—  Hélio, tu n’as pas le droit.
Le regard d’Hélio transperça de nouveau celui d’Orion et le roi centaure obtempéra.
—  Pour les blessures de mon peuple, j’accepte.
—  Le peuple de ton frère, trancha Hélio d’un ton froid.
—  Celui de mon frère, répéta Orion humblement.