253 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Créatures 2 - Halte : La cité des ombres

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Les deux premiers objectifs n'ont pas été atteints : toujours pas de sorcier dans Brocéliande, toujours plus de créatures. Et Élise, qui est toujours en vie, se trouve quelque part... Dans Brocéliande, les êtres s'émancipent de leurs créateurs et les centaures vont émettre des théories, beaucoup trop peut-être. Les répercussions pourraient être dramatiques, tant dans Brocéliande que chez Oméga plus. D'ailleurs chez Oméga plus, c'est l'effervescence... Une bonne nouvelle les attend, mais aussi une journaliste un peu curieuse qui va remuer la poussière. Les retombées vont-elles être positives ?


Laure Bénédicte nous livre ici un roman mi-fantasy mi-réaliste parfaitement savoureux. L’histoire, dans toute sa complexité, est magistralement dominée. Le récit est enlevant. Les personnages sont irrésistibles. Et par-dessus tout, c’est une femme qui tient la plume. Élise, Eliott et Jade (au plan virtuel), Julie, Raphaël et Alexia (au plan réel), et tous les autres, nous le feront sentir à chaque instant, au fil de ce roman picaresque, sentimental, prométhéen et passionnant.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 6
EAN13 9782924550373
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0026€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

CRÉATURES 2
Halte : La cité des ombres
LAURE BÉNÉDICTE
;
© ÉLP éditeur, 2018
www.elpediteur.com
elpediteur@gmail.com
ISBN : 978-2-924550-37-3
Conception graphique : Dina Babouder
Images de la couverture :Avis de l’éditeur
Cet ouvrage d’ÉLP éditeur est pourvu d’un dispositif de protection par filigrane appelé aussi
tatouage (watermark en anglais) et, par conséquent, n’est pas verrouillé par un DRM (Digital
Right Management), soit le verrou de protection nécessitant l’ouverture d’un compte Adobe.
Cela signifie que vous en êtes le propriétaire et que vous pouvez en disposer sans limite de
temps ou sur autant d’appareils (liseuses, tablettes, smartphones) que vous voulez.
Cet ouvrage s’avère néanmoins protégé par le droit d’auteur ; en l’achetant, vous vous
engagez à le considérer comme un objet unique destiné à votre usage personnel et à ne pas
le diffuser sur les réseaux sociaux ou les sites d’échange de fichiers. Veuillez prendre note
que cet avis ne s’applique pas si vous vous procurez cet ouvrage dans un écosystème fermé.
ÉLP éditeur est une maison d’édition 100% numérique fondée au printemps 2010.
Immatriculée au Québec (Canada), ÉLP a toutefois une vocation transatlantique : ses auteurs
comme les membres de son comité éditorial proviennent de toute la Francophonie. Pour toute
question ou commentaire concernant cet ouvrage, n’hésitez pas à écrire à :
ecrirelirepenser@gmail.compour MaëlPréhistoire
3. Orion
1. EXT. UNE RUE D’ECLIPSA - NUIT
La pluie tombe dru. On distingue une masse grise : un centaure sous une grande
cape. La lumière des réverbères se reflète sur un velours riche, les larmes du ciel
glissent dessus. Des bruits de sabots se font entendre, un autre centaure s’approche
doucement. Le deuxième centaure est également sous une cape, son visage dissimulé
dans un épais capuchon. Bien que le déluge continue de battre son plein, son
assourdissant clapotement s'estompe et un timide son de violon s'insinue dans la
scène. La caméra se baisse pour passer sous sa capuche et qu’on puisse découvrir de
doux traits. Il s’agit d’une femelle, elle sourit. L'autre centaure, un mâle, sourit lui aussi.
Il approche doucement sa main pour caresser la joue de la femelle et l’embrasse
tendrement. La musique se fait de plus en plus présente. Ils se parlent, leurs lèvres
remuent, sûrement des mots d’amour. On les voit sourire, rire, leurs doigts qui
s’agrippent. Ils se dévorent de leurs yeux brillants. Soudain, quelque chose attire leur
attention, un bruit interprété par des notes graves. La mélodie change et devient
inquiétante. Ils ont un regard apeuré. Le mâle dit quelque chose et la femelle hoche la
tête en signe de négation. Ses mains ne veulent pas desserrer leur étreinte. Le mâle
insiste et l’air résigné, elle le lâche. Ils partent chacun de leur côté, au trot.
2. INT. MAISON BOURGEOISE D’ECLIPSA - JOUR
Orion regarde par la fenêtre, les bras croisés dans le dos. Il a l’air soucieux. Il
change d’appui tout le temps. Sa queue s’agite en fouettant l’air. Quelqu’un frappe trois
coups sur la porte, Orion tourne la tête brutalement.
Orion
Entre !
Un vieux centaure entre alors, il s’incline devant Orion.
Orion
As-tu des nouvelles ?
Priam
Oui, Orion, c’est confirmé.
Orion se retourne vers la fenêtre. Une larme roule en silence sur sa joue.
Priam
Elle n'a pas eu le choix, maître.
Orion
Je sais bien qu’on l’a forcée. Jamais elle n’aurait épousé cet idiot.
PriamPriam
Vous savez bien qu’elle y était destinée depuis toute petite.
Silence. Orion a le regard perdu à la fenêtre. Priam reste un retrait un moment. Puis il
brise le silence.
Priam
Ce n’est pas tout, maître.
Orion
Que se passe-t-il encore ?
Priam
La position de Mars, maître.
Orion
(agacé)
Quoi, la position de Mars ?
Priam
Maître, de plus en plus de centaures le pensent, une guerre va bientôt éclater.
Orion
(soudain pris de curiosité)
Une guerre ? Entre centaures ?
Priam
Non maître, les présages indiquent plutôt une guerre entre les centaures et les
humains.
Orion
(haussant les sourcils, parlant bas, plus pour lui-même)
Mon frère aurait-il un brin de lucidité ?
Priam
Maître, comment pouvez-vous dire une chose pareille ? Le peuple des centaures et
celui des humains s’entendent à merveille. Pourquoi vouloir une guerre ?
Orion
À merveille ? Les centaures sont esclaves des humains depuis des années. Ceux-ci
sont arrogants et ne cessent de montrer partout leur soi-disant supériorité. As-tu
remarqué que les humains sont toujours venus chercher les centaures pour effectuer
tous leurs travaux lourds ?
Priam
Maître, il est normal que les populations s’aident. Les humains nous ont rendu de
nombreux services aussi.
Orion
Pff…
Silence. Orion a toujours les yeux rivés sur la vitre.
OrionOrion
Priam, as-tu déjà pénétré dans le palais de Naos ?
Priam
(humblement)
Non, maître.
Orion
Il y a une tapisserie, dans la salle qu’on appelle La Salle du Conseil. Elle représente
un humain, un elfe, et un centaure. Tous les trois en train de combattre un dragon.
Priam
Eh bien, n’est-ce pas là un symbole d’amitié ?
Orion
En fait, dans cette tapisserie, l’humain chevauche une licorne, alors que l’elfe est sur
un simple cheval. Je ne te parle pas du centaure évidemment. L’humain est
directement placé au centre. Les trois se battent contre le dragon, mais les flèches ne
lui font aucun effet, seule l’épée de l’humain vient à bout de la bête. À ton avis, que
doit-on en déduire ?
Priam
Maître, vous ne pouvez pas juger les humains sur une vieille tapisserie.
Orion
Mais cette vieille tapisserie, comme tu le dis, est clairement affichée depuis des
siècles. Elle insulte les centaures et les elfes. Or, personne ne songe à l’enlever.
Priam
Maître, je suis sûr que Marius ne songe pas à mal en la gardant, c’est un grand ami
d’Hélio. Je ne pense pas que Mercutio, votre frère, souhaite déclarer la guerre aux
humains. Lui aussi s’entend très bien avec Marius, d’ailleurs les deux rois ont prévu
une partie de chasse le mois prochain. Ils dîneront ensemble.
Orion se tourne alors vers Priam et le roi semble en proie à une grande réflexion.
Orion
Le mois prochain ?
Priam
Oui maître. Juste après le mariage avec Haedi.
Orion
Merci, Priam. Tu peux disposer.
Priam
Merci, maître.
Extraits du scénario de Préhistoire / par Daniel BertrandChapitre 1
La conférence de presse
Lundi 28 juillet
Flash blanc. Un crépitement, puis un nouveau flash blanc. Julien serrait les poings. Il
avait l'habitude, pourtant aujourd'hui il était tendu. Julien leva la tête. De nouveau son
regard croisa celui de Merid. Décidément ce bonhomme lui faisait peur. Julien avala sa
salive, essaya de contrôler sa respiration. Sa bouche était pâteuse, ses jambes
flageolaient. Ses yeux se rivèrent une nouvelle fois sur ses notes. Et d'un geste qu'il
voulut détendu, Julien écarta l'épaisse masse de cheveux qui lui barrait le front et qui
commençait à coller à cause de la transpiration. Julien redressa la tête. Malgré la
horde de journalistes, le jeune attaché de presse ne voyait que Merid, qui tapait
nerveusement du pied, les bras croisés sur la poitrine en attendant visiblement qu'il
prenne la parole.
Pour l'occasion, la salle de réunion avait été convertie en salle de presse. Les tables
sorties, les chaises toutes alignées pour accueillir la vingtaine de journalistes invités
pour l'événement. Un pupitre surmonté d'un micro avait été installé. Derrière, grandeur
nature, quatre affiches en carton. Celle de gauche représentait Eliott: le jeune manga
de douze ans, ses yeux bleus sans expression, ses cheveux bleus également, figés en
pleine action. Eliott braquait le robot, transformé pour l'occasion en arme, pointé sur
une affiche, légèrement à sa droite, plus petite, incarnant une créature. De l'autre côté
du pupitre, la troisième représentation offrait une Jade, braquant son arc aussi sur la
créature. Jade était une manga très féminine, contrairement à son prédécesseur, Élise.
Le visage de Jade était plus fin, ses yeux plus allongés, son corps aussi plus fin: sa
taille était déjà dessinée à douze ans. Les cheveux verts éclatants de Jade lui
tombaient jusqu'à la taille. Alors que, ceux d'Élise, lui arrivaient aux épaules en dehors
de sa mutation. La tenue vestimentaire de Jade aussi paraissait plus féminine. Jade
arborait des habits elfiques. Elle revêtait une tunique moulante jusqu'à la taille et qui
s'élargissait pour tomber jusqu'à mi-cuisse dans les tons verts, garnis de rubans jaunes
verticaux, accentuant sa taille fine, en dessous elle portait un long leggings vert foncé.
Tenue de camouflage idéal pour Brocéliande. Et puis, il avait été jugé qu'on aurait plus
de chance de vendre des déguisements de Jade que ceux d'Élise. Élise portait des
caracos à fines bretelles et shorts ou pantalons et pulls selon la saison. Tout était
marketing. Une grande affiche de la taille du mur s'étalait sur le fond, où était imprimée
une version grandeur nature également de la forêt de Brocéliande. Sa végétation était
gigantesque et tropicale aux couleurs vives. On pouvait aussi voir un centaure et un
elfe. Le centaure n'était autre que Solal, son pelage gris foncé, son regard doux aux
reflets prune. L'elfe représentait Éole, son regard topaze, ses cheveux noirs, le teint
mat. L'elfe avait un rôle primordial dans le jeu. Cousin du roi des elfes et possesseur
initial du robot, c'est lui qui l'avait offert à Eliott et lui qui conduisait les enfants jusqu'à
Solal.
Julien toussa, ferma les yeux une seconde, et respira un grand coup. Il commençaitJulien toussa, ferma les yeux une seconde, et respira un grand coup. Il commençait
à se détendre. Julien tapota le micro pour voir si celui-ci fonctionnait bien, et prit enfin
la parole :
— Bonjour à tous, je vous présente les deux héros de Créatures: Jade et Eliott.
Les journalistes dans la salle tendaient les micros. Les flashs crépitaient d'autant
plus. Certains mettaient en avant des microphones, gros comme des téléphones
portables. Les caméras avaient toutes leurs voyants rouges allumés, les plus
traditionnels prenaient des notes. Ça y'est, c'est parti ! Julien déglutit et continua:
— Derrière moi, s'étend la forêt de Brocéliande, nous avons choisi cette forêt pour
ses légendes et la magie qu'elle sous-entend. Trois peuples évoluent dans cette forêt
et deux sortes de personnages. Les trois peuples sont: les humains, les elfes et les
centaures. Les différents personnages sont les indépendants, et les autres. Les
personnages dits indépendants ont la capacité d'apprendre et d'évoluer. Bien sûr, à
chaque fois qu'un joueur recommence une partie, leur évolution et leur apprentissage
repartent de zéro. Chacun a un rôle et un caractère bien définis: les humains, à part
quelques exceptions, font partie des Êtres mineurs. Ils font finalement partie du décor.
Ils vaquent à leurs occupations, sans plus. Les exceptions sont bien sûr nos deux
héros, ainsi que le sage et son fils. Le roi également et tous ceux qui ont un impact
dans le jeu. Pour ce qui est des centaures, et des elfes, ce sont tous des personnages
indépendants. Ils ont leur mission, et leur caractère défini. Ils restent cependant des
Êtres qui peuvent s'avérer surprenants parfois.
Julien fit une pause pour retrouver sa respiration et prendre une gorgée d'eau. Il était
maintenant complètement à l'aise.
— Les elfes ont un caractère doux et discret. Ils seront les premiers à rendre des
services. Ils possèdent également un fort magnétisme, et pourront à l'occasion
remonter les niveaux d'énergie de nos héros. Les centaures ont un caractère
belliqueux. Ils refusent toute approche avec les humains. Ils ont en mémoire une
guerre sanglante entre centaures et humains, mais ce sont des Êtres d'une grande
sagesse et ils arrivent à donner des prédictions en lisant dans les étoiles.
Un bourdonnement se fit entendre dans la salle. Et puis une journaliste au premier
rang, une petite blonde en treillis et débardeur noir tendant son microphone le plus
possible, posa la première question:
— Monsieur Morel, à quoi cela sert-il, de donner aux centaures de telles aptitudes, si
personne ne peut les approcher?
Et comme si elle avait jeté de la poudre sur le feu, les questions fusèrent de toutes
parts.
— Monsieur Morel ?
— Monsieur Morel ?
— Une question s'il vous plaît !
Julien n'était absolument pas paniqué. Il avait l'habitude. Dès qu'un journaliste posait
une question, c'était toujours pareil, tous les autres en voulaient une aussi. Il
connaissait la journaliste qui avait posé la première question. Elle avait la réputation
d'être intrépide, championne régionale de Muay Boran, boxe traditionnelle thaïlandaise.
Elle était connue dans le milieu pour poser les questions les plus sensibles, qui en
général causaient le désarroi de celui qui tenait la conférence de presse. C'était l'unedes meilleures journalistes, rien ne se vendait sans son intercession en matière de
jeux vidéo, films, séries. Nora Acosta était partout. La jeune journaliste n'effrayait
nullement Julien. Elle avait l'air d'un agneau comparé à Merid, qui avait un regard qui
se faisait plus froid, plus insistant, depuis le début. Cet homme ne l'aimait pas et ce,
profondément. Et Julien ne savait pas pourquoi.
— Une question à la fois, je vous en prie. Mademoiselle Acosta, c'est ça ?
— Tout à fait.
Nora Acosta n'aimait pas quand son renom la précédait, ça ne jouait généralement
pas en sa faveur. Pourtant cela devenait de plus en plus inévitable.
— En fait, il y a un lien entre humains et centaures, par l'intermédiaire du sage. Il
communique avec certains centaures, notamment leur roi. Il y aussi un centaure moins
farouche que les autres: Solal, qui est représenté ici.
D'un geste, Julien désigna le centaure. Nora Acosta avait sa réponse. Elle n'avait
cependant pas pu piéger Julien. Elle savait maintenant qu'il lui faudrait patienter, car
ses confrères et consœurs allaient poser à leur tour tout un tas de questions, sans
aucun intérêt. Il devait pourtant bien y avoir une faille quelque part, quelque chose qui
mettrait Julien Morel dans l'embarras.
Après deux ou trois questions sans grande importance, Julien reprit le sujet en
parlant des héros:
— Ensemble, ils vont devoir quitter leur village natal, pour aller chercher un sorcier
qui pourra sauver les terres du haut des créatures métalliques qui les envahissent.
Julien jeta un coup d'œil circulaire à la salle. Tous les journalistes étaient en grande
écoute, comme une classe attentive. Silence étrange, le calme après la première
tempête, et avant la prochaine. Seul Merid avait le regard froid, l'air de celui qui attend
le moindre faux pas.
— Leurs atouts principaux sont, pour Eliott, un robot métallique, s'adaptant de
luimême à de nombreuses situations. Cependant, il ne gardera ce robot qu'une année,
durant laquelle Jade devra lui apprendre à manier l'arc.
Julien en profita pour reprendre son souffle.
— Jade, quant à elle, a de nombreuses aptitudes physiques très développées. Ayant
grandi chez les elfes, elle manie l'arc presque aussi bien qu'eux. Elle est très résistante
à l'effort, son énergie baisse très lentement.
Le regard de Julien tomba sur celui de Nora, une étincelle venait de s'allumer au
fond de ses prunelles noires. Elle semblait prête à lui sauter dessus. Il la détailla
discrètement tout en continuant de lire ses notes. Physique d'athlète, de grands yeux
en amande, un grand nez aquilin, sourcils épais, lèvres charnues, cheveux courts qui
laissait apparaître une racine noire, teint mat. D'une mère espagnole et d'un père
tunisien souvent absent, qui ne passait qu'à l'occasion afin de divulguer à sa mère
quelques bonnes recommandations sur l'éducation telle qu'il la concevait. La mère de
Nora ayant élevé sa fille toute seule, considérait, à juste titre, qu'elle n'avait de conseils
à recevoir de personne. Le peu que Nora avait finalement vu ses parents réunis, avait
été de les voir se tenir tête des heures durant. Elle avait donc de qui tenir son fichu
caractère. Elle attendit que Julien finisse son récit pour poser la question qui lui brûlait
les lèvres:
— Monsieur Morel, vous dites qu'Eliott ne garde son robot qu'une année. Pourquoi— Monsieur Morel, vous dites qu'Eliott ne garde son robot qu'une année. Pourquoi
au juste ?
Julien perdit toutes ses couleurs d'un coup et jeta un coup d'œil à Merid. Ce dernier
était devenu cramoisi, des gouttes de sueur perlaient sur son front. Julien avait voulu
lui tenir tête et avait trouvé important de dire qu'Eliott perdait le robot, alors que Merid,
lui avait demandé de taire l'information. Il craignait justement ce genre de question, qui
n'avait pas encore de réponse. Julien inspira un grand coup, et répondit.
— C'est l'un des secrets du scénario. Nous préférons ne rien dire et laisser aux
joueurs la joie de le découvrir d'eux-mêmes. Et puis nous trouvions le fait qu'Eliott
apprenne de Jade, était porteur de valeur de partage et d'évolution positive.
Nora soupira. Elle avait bien senti le mensonge de Julien, mais il avait bien rattrapé
le coup. Julien répondit encore à quelques questions. Puis il conclut en évoquant
l'équipe et les deux années de travail qu'avait engendrées la création du jeu. Les
journalistes furent invités à prendre congé. Merid rejoignit Julien, lui tendant la main:
— Je dois vous dire bravo, vous vous en êtes très bien sorti.
Il ajouta, un peu penaud :
— Je m'excuse, j'aurais dû vous faire plus confiance.
Julien serra la main que Merid lui tendait.
— Vous protégez votre jeu, c'est tout à votre honneur.
Déjà des assistants, engagés spécialement pour l'occasion, rangeaient la salle. Les
affiches de Jade et d'Eliott allaient bientôt rejoindre les supermarchés, à côté des
étalages du jeu pour Noël prochain. Le micro et le pupitre étaient déjà démontés par la
société qui les louait.
— Vous avez bien mérité vos vacances. Vous partez ?
— Oui. Je rejoins ma famille en Normandie. Et vous?
— Je pars dix jours dans les îles Grenadines avec mon fils.
— Ça doit être sympa !
— J'espère, en tout cas. Julien, bonnes vacances, et on se dit à dans trois
semaines.
— Bonnes vacances à vous.
Julien traversa les couloirs vides. C'était étrange, d'habitude on avait toujours
l'impression d'être dans une fourmilière grouillante, et là c'était le calme absolu. Julien
passa la grande porte en bois massif qui séparait les bureaux des escaliers. Et il ne fut
pas vraiment surpris d'y trouver Nora Acosta, adossée contre le mur, attendant
patiemment.
— Mademoiselle Acosta !
— Monsieur Morel !
— Est-ce qu'il y a quelque chose que je puisse faire pour vous ?
— Non, pas vraiment, j'avais juste envie de vous parler.
Julien n'était pas dupe. Il connaissait la réputation de la demoiselle. Elle ne lâchaitJulien n'était pas dupe. Il connaissait la réputation de la demoiselle. Elle ne lâchait
rarement prise. Or, si Merid avait une emprise sur Julien, la journaliste n'en avait
aucune. Julien croisa les bras sur la poitrine, en soupirant, son regard planté dans celui
de Nora.
— Je vous en prie.
Cette attitude déstabilisa Nora, mais elle se reprit vite. Nora n'avait pas l'habitude
qu'on lui tienne tête.
— Je voulais savoir pourquoi vous avez menti tout à l'heure.
Julien haussa les sourcils.
— J'ai menti ?
— Ne me prenez pas pour une imbécile, monsieur Morel. Vous avez menti quand
vous avez parlé du robot. J'ai bien vu le regard que vous avez échangé avec votre
directeur artistique.
— Je ne vois pas en quoi je vous ai menti. J'ai dit que nous laissions la surprise aux
joueurs.
— Mon micro est coupé Monsieur Morel, dit-elle en agitant le micro devant Julien.
Pouvez-vous me dire, pourquoi Eliott ne peut pas garder son robot plus d'une année?
— Pourquoi voulez-vous savoir? Sinon pour le mettre dans votre journal?
— Je ne le mettrai pas dans mon journal, curiosité personnelle.
— J'ai appris à ne pas faire confiance aux journalistes.
— Monsieur Morel, vous me connaissez sûrement de réputation. J'ai celle d'être
dure, et de dénicher les questions embarrassantes, mais je n'ai pas celle d'employer
des pratiques déloyales. Alors, dites-moi. Vous avez éveillé mon intérêt, et je ne me
contenterai pas d'une excuse bidon que votre scénariste trouvera au dernier moment,
Daniel c'est ça? C'est lui qui a pris votre place à l'émission de Maxime Gérard,
pourquoi?
Julien connaissait effectivement la réputation de Nora. Elle n'était pas connue pour
user de méthodes perfides, cependant Julien resta impassible.
— Mademoiselle Acosta, qu'est-ce que vous êtes en train de vous imaginer ?
— Justement, je ne sais pas quoi m'imaginer. Que s'est-il passé ? Un sponsor
n'aimait pas le coup du robot ?
— Soyez patiente, vous verrez bien dans le scénario.
— Mensonges.
Julien prit un air faussement innocent.
— Vous avez trop d'imagination.
— Ou pas assez. Monsieur Morel, je n'ai pas encore écrit l'article sur votre jeu.
— Et ?
Nora fut embarrassée d'un coup.
— C'est du chantage ?
Nora ne répondit rien, mais soutint son regard.
— Mademoiselle Acosta, je vous l'ai dit et vous le répète, il n'y a rien d'ésotérique là-— Mademoiselle Acosta, je vous l'ai dit et vous le répète, il n'y a rien d'ésotérique
làdedans. Tout sera expliqué dans le scénario.
Nora eut un regard malicieux:
— Ésotérique ? Sera ? Le scénario n'est pas encore écrit. Il s'est passé quoi au
juste? Une perte de sponsor n'a rien d'ésotérique. Qu'est-ce que vous me cachez?
Julien lâcha un soupir.
— Votre réputation n'est pas surfaite, vous n'abandonnez jamais.
Nora aborda un sourire victorieux.
— Jamais.Chapitre 2
Blanc
Blanc. Tout était blanc : le ciel et le sol se perdaient dans ce monochrome. Les
arbres ressemblaient à des fantômes. Chaque branche était recouverte d'une épaisse
couche de neige, et les flocons continuaient à tomber dans un bruit sourd… Partout on
ne voyait que du blanc. Tout était blanc et froid comme la mort.
— Le lapin Tu le vois
— Quel lapin
— Là-bas, le blanc !
— Tu te fiches de moi
Eliott avait levé la voix et débandé son arc.
— C'est malin, maintenant il est parti.
— Je pensais que les elfes étaient végétariens.
— Je ne suis pas une elfe ! Et puis on ne chasse pas, on s'entraîne.
— Comment veux-tu qu'on s'entraîne par un froid pareil
— Tu penses vraiment qu'on va être toujours dans de bonnes conditions
— Pff…
— Quoi encore
— Il neige des flocons gros comme des chatons. On n'y voit rien à trente mètres.
— Des chatons ! Tu n'exagères pas un peu
— Franchement, Jade, ça fait six mois qu'on s'entraîne.
— Oui, et tu as fait des super progrès.
— Justement, on pourrait faire une pause aujourd'hui. Tu as vu le temps qu'il fait.
— Au contraire, c'est idéal pour s'entraîner.
— Élise était plus cool, marmonna Eliott.
Jade fit mine de ne pas avoir entendu cette dernière remarque. Elle ne l'avait pas
entendue à proprement parler. Eliott l'avait échappée, dans un murmure. Et Jade
n'avait pas l'ouïe aussi développée que les elfes mais, à leurs contacts, elle avait
appris à lire sur les lèvres. Entre eux, ils avaient tendance à chuchoter, même à bonne
distance les uns des autres. Jade s'était bien gardée de révéler ce don à Eliott. En six
mois, elle avait découvert un être antipathique, diamétralement opposé à ceux qu'elle
côtoyait : les elfes. À croire que la mauvaise humeur d'Eliott déteignait sur elle. Jade
avait de terribles sauts d'humeur et ne se reconnaissait plus. C'est comme si sa nature
humaine se réveillait.
Éole, qui était l'un des amis intimes de Jade et aussi le conseiller le plus proche duÉole, qui était l'un des amis intimes de Jade et aussi le conseiller le plus proche du
roi, l'avait mise en garde. Il lui avait raconté l'épisode dramatique d'Aquila. Eliott s'en
était pris à Élise sans raison apparente. Éole s'était fortement opposé au départ de
Jade et Eliott. Il avait essayé de convaincre son cousin, le roi, lui disant que l'alliance
des deux était trop périlleuse. Il estimait qu'on ne pouvait pas faire confiance à Eliott et
que Jade courrait un réel danger. Or, l'enjeu était trop important, et finalement, c'était
Jade qui avait insisté pour y aller. À présent, la jeune fille commençait à regretter son
choix.
Eliott savait parfaitement se fondre dans la masse. À Véla, il vivait chez Jade et
partageait la chambre de son frère le plus jeune, qui avait tout juste cent quarante-trois
ans. Devant les parents et les frères de Jade, Eliott était un être tout à fait charmant.
Jade était la seule à savoir ce qui s'était passé et se méfiait d'Eliott en permanence.
Quand Jade et Eliott s'entraînaient, ou plutôt quand Jade enseignait à Eliott, sa vraie
nature sortait de l'ombre. Il n'évoquait jamais Élise clairement devant Jade, mais il y
avait souvent des remarques marmonnées dans sa barbe. Les réflexions étaient
changeantes néanmoins. Un coup il parlait de la tuer. Le plus souvent quand une
flèche atteignait sa cible. Chose qui était de plus en plus fréquente, mais il semblait
regretter aussi Élise. Il avait une estime pour elle qu'il n'aurait jamais pour Jade. Cette
contradiction ne paraissait pas gêner Eliott outre mesure, en tout cas, en apparence.
Élise… Personne ne savait où elle était. Elle avait mystérieusement disparu la nuit
qui avait suivi l'enterrement de Galaad. Autre disparition notable aussi, celle de Solal,
le centaure qui avait tué Galaad. La dernière personne à l'avoir vu était Arius. Il s'était
présenté six mois plus tôt, devant lui, encore sous le choc, tremblant, blanc comme un
linge, les yeux rougis par les larmes. Solal était rentré comme une furie dans le palais
d'Arius, vite arrêté par la garde royale. Personne n'avait pu le calmer. Personne n'avait
osé tirer. Tout le monde savait que Solal était le centaure le plus pacifique que l'on
puisse connaître, et justement, personne ne le reconnaissait. Le tapage qu'avait fait
son entrée au palais avait attiré l'attention d'Arius. Il n'en avait pas cru ses yeux, quand
il avait vu Solal se débattre contre cinq de ses gardes, qui essayaient tant bien que
mal, de le maîtriser. Solal, malgré son escorte royale, avait réussi, à pénétrer, dans
deux pièces du palais en hurlant :
— ARIUS, ARIUS, JE DOIS TE PARLER !
Arius s'était alors montré, interdit, devant le spectacle qui s'offrait à lui, un garde était
alors intervenu :
— Sire, n'approchez pas, il est dangereux.
— Non, lâchez-le, il ne me fera rien.
Les gardes hésitèrent un moment.
— Lâchez-le ! Obéissez à votre roi.
Les gardes le lâchèrent et Solal trembla de plus belle.
— Que se passe-t-il
Solal avait la bouche pâteuse et malgré le mouvement de ses lèvres, aucun son ne
sortit.
— Solal, parle-moi.
— J'ai tué Galaad, souffla Solal.
Arius crut un moment avoir mal compris, ou souhaitait avoir mal compris.Arius crut un moment avoir mal compris, ou souhaitait avoir mal compris.
— Quoi
— J'ai tué Galaad.
Cette fois, sa voix n'avait pas tremblé, et ses yeux étaient fixés sur Arius. Cela ne
dura qu'une seconde. Il fut secoué de spasmes et fut pris de sanglots. Cinq arcs armés
se pointèrent sur lui, attendant qu'un ordre pour tirer. Arius leur intima de baisser leur
arme, cependant la garde ne pouvait s'empêcher de le garder à l'œil. Arius s'approcha
doucement de Solal et parla d'une voix douce :
— Que s'est-il passé
— J'ai surpris la conversation que tu as eue avec Galaad. Il parlait de tuer Élise. Je
ne pouvais pas le laisser faire. Je l'ai suivi.
Arius grimaça. Peut-être aurait-il dû essayer de convaincre Galaad mieux que ça
Solal continua :
— Il s'est procuré un fusil et était prêt à tirer quand je suis intervenu. J'ai tenté de le
persuader, mais il ne voulait rien savoir. Il ne m'a pas laissé le choix.
— Galaad avait l'esprit fermé. Il craignait pour la santé de son fils. Quoi qu'on dise,
quoi qu'on fasse, ça n'aurait rien changé. Tu as eu un choix difficile à faire, celui de
sauver une vie, au prix d'une autre.
— Qu'est-ce que j'ai fait
— Tu as fait ce que tu as cru être le plus juste.
— Je vais partir. Je ne vivrais jamais en paix ici.
— Ne te culpabilise pas trop, Solal. Tu as donné la mort à Galaad, mais si tu n'avais
rien fait, il aurait tué Élise.
Arius soupira. Il sentait que Solal n'était déjà plus là. Il ne voulait pas qu'il y ait de
malentendu ni qu'une deuxième guerre entre centaures et humains éclate.
— Quand aura lieu l'enterrement
— Demain.
— Reste jusqu'à ce que je revienne.
— Sire, je ne suis pas sûr de pouvoir.
Nouveau soupir d'Arius.
— Le choix t'appartient. Ne reste pas absent trop longtemps.
Il se tourna alors vers l'un de ses valets, lui demandant de prévenir les centaures de
la mort de Galaad. Pour ceux qui le souhaitaient, ils partiraient d'ici une heure pour
l'enterrement. Arius s'était alors retourné vers Solal, qui commençait à s'agiter. D'un
signe de tête, il lui fit signe qu'il pouvait partir. Et Solal était parti au galop, en direction
de son habitation, où il avait pris quelques affaires. Et personne ne l'avait revu depuis.
Certains disaient que les deux disparitions n'étaient pas un hasard. D'autres disaient
même qu'ils avaient vu un centaure accompagné d'un Être, mais à chaque fois, le
centaure et l'Être en question portaient de grandes capes, si bien qu'on ne pouvait
même pas déterminer si l'Être en question était humain ou elfe.
Jade donna un coup de coude à Eliott, lui montrant alors un buisson qui s'agitait.Jade donna un coup de coude à Eliott, lui montrant alors un buisson qui s'agitait.
Eliott braqua son arc en silence dans la direction donnée. La petite masse de
branchages s'agita encore, et une perdrix s'envola, faisant tomber de gros monceaux
de neige. Eliott tira. L'oiseau s'effondra, chutant dans un bruit sourd, sur la neige qui
commença à rougir. L'animal avait été transpercé en plein milieu du corps. Le visage
d'Eliott se fendit d'un large sourire. Il se tourna vers Jade, qui souriait aussi, complice.
— Ta mère ne va pas être contente.
Il alla ramasser l'oiseau.
— J'imagine qu'elle doit commencer à avoir l'habitude. Et puis de toute façon, elle a
dit que la prochaine fois, c'est toi qui allais dépiauter l'animal que tu tuerais.
Eliott grimaça en jetant un regard à l'oiseau.
— Ah, oui, c'est vrai.
— C'est logique, nous sommes les deux seuls à se nourrir de viande.
— Dire qu'il y a quelques mois, tu n'en mangeais pas du tout.
— Il faut croire que j'y ai pris goût.
Eliott et Jade se mirent à rire.
— L'entraînement est fini pour aujourd'hui. On rentre.
Eliott eut un soupir de soulagement. Jade aimait ces rares moments de complicité.
Au contact d'Eliott, elle sentait sa vraie personnalité surgir des méandres de son être.
Son essence humaine avait été refoulée depuis son adoption. La douceur des elfes
avait glissé sur elle, l'engluant comme du miel, un miel doux et confortable. De plus,
Eliott n'était pas un humain comme les autres, il était un Être indépendant en devenir.
Tous deux rentrèrent. La petite maison confortable était pleine. Une femme à la
longue chevelure bleue se précipita sur Eliott.
— Maman, qu'est-ce que…
Lunalie, la maman de Jade s'approcha :
— Eh bien Eliott, as-tu oublié quelle date nous sommes
Eliott se fendit d'un large sourire, et vit son père s'approcher :
— Bon anniversaire, Eliott.
Il voulut l'étreindre quand il aperçut l'animal mort que tenait son enfant. Les elfes
invités eurent un mouvement de recul et un air écœuré. Lunalie et sa famille étaient
maintenant habitués. Le père félicita chaleureusement son fils pour cette prise. D'un
geste discret, Lunalie lui indiqua d'aller la poser dans la cuisine. Eliott regarda autour
de lui. La maison elfique n'avait jamais paru aussi petite. Il y avait là sa famille
humaine, la famille elfe de Jade et quelques amis à lui, humains et elfes. Jade préféra
s'isoler sur le perron, à l'abri de la neige. Des petites loupiotes courraient le long de
l'auvent, reflétant une lumière orange et dansante dans cette nuit blanche. La neige
scintillait. Tout était calme. Saisie d'un frisson, elle croisa ses bras sur son pull en
laine. Jade regrettait son manteau resté à l'intérieur, quand elle sentit se poser sur ses
épaules une douce fourrure. Elle se retourna et vit Éole lui souriant tristement. Elle
enfila le manteau qu'il venait de lui apporter, le remerciant vivement.
— Comment avance l'entraînement
— Bien, Eliott devient de plus en plus adroit. Je pense que d'ici un petit mois, il sera— Bien, Eliott devient de plus en plus adroit. Je pense que d'ici un petit mois, il sera
prêt.
L'elfe transperça Jade de ses yeux topaze, l'air grave :
— Je ne parlais pas de ça.
Jade baissa les yeux.
— Rien ne change de ce côté-là. Puis dans un sanglot étouffé : il me déteste.
Comment allons-nous pouvoir passer les prochains mois ensemble dans ces
conditions
Éole l'attira contre lui et la prit dans ses bras réconfortants.
— Il faut que tu restes sur tes gardes, Jade. Tu es bien plus rapide et maligne que
lui. Tu ne crains rien.
Jade resta un moment comme ça. Le magnétisme d'Éole était fort. Elle se sentait à
l'aise et réconfortée dans ses bras.
— Nous devrions peut-être rentrer, ta maman va s'inquiéter.
Jade se détacha doucement des bras d'Éole, qui lui déposa un baiser sur le front en
riant.
— Dire qu'hier à peine, tu étais grande comme mon avant-bras.
— Et que demain j'aurais l'air d'être ta grand-mère.
Tous deux s'esclaffèrent et rentrèrent.Chapitre 3
La requête d'Abriel
Jérôme versa l'eau chaude dans les tasses posées devant lui. Une odeur de thé au
jasmin envahissait la salle. Il reposa la bouilloire sur la cuisinière, et jeta un coup d'œil
à la cuisine qui n'avait pas bougé depuis six mois. Tout était resté à sa place, et
pourtant tout lui paraissait vide. Il remit une bûche dans la cuisinière pour maintenir la
température de la pièce, puis Jérôme vint se rasseoir face à Abriel.
Abriel toisait Jérôme de la tête aux pieds. Si la maisonnette n'avait pas changé,
Jérôme était méconnaissable : ses traits étaient creusés et fatigués, il avait maigri, son
visage blafard paraissait maladif. Ses yeux abritaient de lourds et sombres cernes
bleus, tirant sur le violet. Les cheveux de Jérôme étaient plus longs également. Il ne
s'en était pas occupé, ils étaient ternes, cassants et lui arrivaient maintenant aux
épaules. Sa posture s'était voûtée. Jérôme avait perdu ce qui lui restait de poupon sur
le visage. Ses traits étaient ceux d'un homme qui en porte beaucoup trop sur ses
épaules.
— Jérôme, tu ne peux pas rester comme ça, il faut que tu fasses quelque chose.
Jérôme ne répondit rien. Les yeux rivés sur sa tasse, qu'il tenait de ses deux mains
pour se réchauffer.
— Jérôme, tu as pris la place de ton père. Il ne faut pas que tu te laisses abattre.
— Pourquoi devrais-je prendre la place de mon père ? Quel est mon rôle dans tout
ça ? Jade et Eliott vont bientôt repartir pour Aquila. Je ne vois pas en quoi je pourrais
être utile.
— Jérôme, tu plaisantes ! Tu es le lien entre eux et les centaures, d'autant plus
depuis la disparition de Solal.
— Je suppose que Jade n'aura aucun mal à parler à Arius, même si elle est
humaine, elle a été élevée chez les elfes.
— Je ne suis pas sûr qu'Arius pense comme toi.
Jérôme soupira, et retourna à la contemplation de son thé infusant.
— Je voulais te demander quelque chose.
Jérôme plongea son regard dans celui de l'elfe avec une expression neutre.
— Dans un mois, je dois procéder à mon initiation. J'aimerais que tu la fasses avec
moi.
— L'initiation ?
— Oui !
— Tu n'es pas un peu jeune pour ça ?
— En effet ! J'aurais dû la faire dans neuf ans, répondit l'elfe dans un sourire.
— Pourquoi si tôt ?— Pourquoi si tôt ?
— Edwin a jugé que j'étais prêt.
— Ouah, félicitations !
— Merci, ça fait plaisir de te voir sourire.
Le regard de Jérôme retrouva sa morosité d'un coup.
— Jérôme, n'aie pas honte de sourire. Tu ne vas pas rester malheureux toute ta
vie !
— C'est le temps qui me déprime.
Abriel eut un éclat de rire retenu. Un sourire apparut sur le visage de Jérôme et il se
mordit les lèvres. L'elfe voyant son ami plaisanter, arrêta de se contenir, et rigola de
bon cœur. Jérôme ne put se retenir plus longtemps et s'esclaffa lui aussi. Ils rigolèrent
un bon moment. Jérôme avait l'impression de ne plus se contrôler. Il se libérait d'un
poids.
— C'est vrai ! Je n'ai jamais vu autant de neige de toute ma vie. D'ailleurs, c'est
même plutôt rare qu'il neige. ; ;
Jérôme en disant cela, jeta un coup d'œil par la fenêtre. Le rebord en était déjà
couvert d'une dizaine de centimètres, alors qu'il avait retiré la neige quelques heures
auparavant. De gros flocons avaient commencé à tomber la veille, dans la soirée. Au
réveil, tout était blanc, les branches pliaient sous leur frais manteau blanc. Les
buissons semblaient être couverts de dentelles, mais une dentelle grossière.
— C'est rare en effet. Il y a soixante-dix ans, nous avons eu pas mal de neige, mais
pas autant. ; ;
Jérôme s'essuya les yeux, il était plus détendu.
— Tu vas faire ton initiation par ce temps ?
— Oui, ce n'est pas un problème. Alors, tu la fais avec moi ?
— Mais c'est une initiation elfique, je ne peux pas la faire !
— Bien sûr que si tu peux la faire !
— Non, même si je devais la faire, je ne serais pas prêt ! Et puis je ne suis pas sûr
qu'Edwin m'accorde ce privilège.
— Edwin pense que ça te ferait le plus grand bien.
— Tu lui en as déjà parlé ?
— Bien sûr !
— Tu aurais dû m'en parler avant.
— Je voulais être sûr que ce soit bon pour toi avant.
— Non, je ne suis pas prêt !
— Je veux que tu la fasses avec moi. Je suis mort de trouille, Jérôme, tu me dois
bien ça, et en plus dans un mois, tu auras dix-huit ans, c'est parfait.
— Bon, d'accord, soupira Jérôme. Je connais le principe, je sais qu'il y a une
préparation, mais je ne la connais pas.
Abriel souriait, victorieux.Abriel souriait, victorieux.
— Il faut qu'on commence la préparation demain. Tout d'abord, il y a un régime
alimentaire spécifique… et végétarien bien sûr. ; ;
Jérôme fronça les sourcils, attentif.
— Ensuite, tous les matins il y a une demi-heure de marche suivie d'une demi-heure
d'étirements particuliers.
— Avec toute cette neige, ça va être difficile.
— Normalement c'est une heure. C'est à cause de la neige que le temps de marche
a été réduit.
— C'est plus facile de marcher une heure sans neige qu'une demi-heure avec vingt
centimètres de neige.
Jérôme jeta un coup d'œil dehors.
— Et je suis optimiste quand je dis vingt.
— Il ne va pas y avoir autant de neige pendant un mois. Nous sommes début février,
les choses devraient se tasser.
Abriel eut soudain un sourire forcé.
— Et puis tu vas être content, dans le régime alimentaire, la journée commence par
un thé.
Jérôme le regarda interdit :
— Ne me dis pas que c'est cette infusion, couleur terre, que boivent régulièrement
certains elfes ?
Le sourire d'Abriel se fana sur ses lèvres.
— Euh… Si.
Jérôme grimaça et Abriel eut une moue écœurée.
— Il paraît qu'on s'y habitue, que finalement, c'est très bon.
— Et si on le remplace par un thé au jasmin ? Ou un thé potable ? Est-ce que tu
penses que ça changerait quelque chose ?
— On n'a pas le choix ! C'est ce thé-là. Je viendrai demain. Je t'apporterai la liste
avec le régime alimentaire. On ira faire la balade ensemble et je te montrerai pour les
exercices. De toute façon, on les fera tous les jours ensemble.
— Pourquoi ne dormirais-tu pas ici ? Ce serait plus simple.
— Oui, c'est une bonne idée. Je viendrai à partir de demain. Il faut que j'aille
chercher quelques produits, et le thé…
— Oui, le fameux thé.
Abriel but une gorgée de thé, imité par Jérôme. Ils savourèrent leur thé au jasmin.
— Ça va me manquer.
— À moi aussi.
— Il y a autre chose dont il faut que l'on parle.
Jérôme afficha un regard surpris, et encouragea Abriel à continuer.Jérôme afficha un regard surpris, et encouragea Abriel à continuer.
— J'ai croisé Éole hier, nous avons discuté. Connais-tu Éole ?
— De nom et de réputation uniquement. Nous n'avons jamais été présentés. Je sais
qu'il était présent à l'enterrement de mon père.
— Tu sais qu'il fait partie des elfes qui sont près de la mine pour ralentir les
créatures.
— Comment se passe le contrôle des créatures exactement ?
— Ce sont des incantations particulières qui font que les extraits minéraux restent
dans un état végétatif un peu plus longtemps.
— Ça ne doit pas être simple, surtout que rien ne peut éliminer ces extraits minéraux
devenant graduellement créatures.
— Non, en effet, Éole et son équipe n'ont aucun moyen de les tuer. On s'est rendu
compte que les incantations perdaient de leurs effets. Aujourd'hui, elles sont quasi
nulles.
— Il doit commencer à en avoir beaucoup ?
— Eh bien, en fait, leurs nombres semblent diminuer depuis quelque temps.
— Diminuer ? À cause de la neige ?
— C'est ce que l'on pensait au début.
— Mais ?
— On a retrouvé des ; ;cadavres de créatures, si on peut appeler ça comme ça.
— Elles doivent avoir une durée de vie, comme tout un chacun ?
— Non, ce n'est pas ça, répondit Abriel en secouant la tête.
— Elles sont en métal, elles doivent rouiller.
— Non plus. Elles ont été tuées.
— Tuées ? Mais comment est-ce possible ?
Abriel haussa les épaules et reprit :
— À ma connaissance, il n'y a que trois moyens d'en venir à bout…
Jérôme but de nouveau une gorgée de thé et énuméra :
— La magie d'un sorcier, le robot et… Élise.
— Et on sait qu'il n'y a pas de sorcier connu dans les terres du haut. Quant au robot,
il a disparu avec Solal. Et Élise semble s'être évaporée aussi.
— Penses-tu qu'Élise ou Solal seraient revenus et tueraient des créatures ?
— Oui, ou bien qu'un sorcier se cache dans nos terres. Mais ce serait moins
probable.
— Pourquoi Solal ou Élise feraient ça ?
— Solal était rongé par la culpabilité. C'est peut-être un moyen pour lui de se
racheter. En tout cas, c'est là que tu interviens.
— Comment veux-tu que j'intervienne ? Personne ne sait où est Solal. Et que ferais-— Comment veux-tu que j'intervienne ? Personne ne sait où est Solal. Et que
feraisje de plus si je le trouvais ?
— En réalité ce n'est pas moi qui veux que tu interviennes. Je te transmets le
message d'Éole : Edwin veut te voir à ce sujet.
Jérôme sembla réfléchir un moment.
— Qu'est-ce qui te préoccupe ?
— Je me demandais juste pourquoi Edwin est passé par Éole pour te transmettre ce
message alors que tu l'as vu pour l'initiation.
— Je ne connais pas très bien Edwin, mais un peu mieux son cousin, par
l'intermédiaire des frères de Jade en réalité. Je suis ami avec Aélan et Éole est ami
avec Liam. Ils ont presque le même âge. Depuis quelques années, la différence d'âge
ne se ressent plus et je croise souvent Éole. En réalité c'est lui qui a considéré que ce
serait bon pour moi que je fasse mon initiation plus tôt. Il est arrivé un jour en me
disant que j'étais convoqué par le roi.
— Savais-tu que c'était pour l'initiation ?
— Non, je ne m'y attendais pas. Je t'avouerai que j'étais même un peu inquiet. Je me
demandais bien pourquoi le roi me convoquait et puis j'ai pensé que ça avait un rapport
avec Jade et Eliott.
— Ça aurait pu ; ; qu'Éole veuille que tu les aides !
— Je pensais plus au fait que j'avais croisé et accompagné Eliott quand il est
remonté sur Brocéliande. Peut-être aussi le fait que j'en sache un peu plus que la
plupart des elfes sur la mine.
— Pourquoi aurait-il attendu aussi longtemps pour t'en parler ?
— Je ne sais pas, en fait. Je cherchais à deviner pourquoi le roi voulait me voir. Je
n'ai jamais eu beaucoup d'intuition.
— Pourtant, tu es revenu à la mort de mon père.
— L'intuition n'est pas si simple et n'est pas constante. Je ne dis pas que je n'en ai
pas, mais ce n'est pas mon point fort. Et dans l'intuition il y a une bonne part
d'observation.
— Comment ça se présente au juste ? L'intuition, comment faites-vous pour
ressentir les choses ?
— L'intuition est vraiment une sorte de sens, au même titre que la vue ou l'ouïe, tout
comme le magnétisme. Sauf qu'il y a une différence de perception, qu'il n'y a pas dans
les autres sens.
— Je ne suis pas sûr de bien te suivre.
— Je vais te donner un exemple. S'il y a deux oiseaux identiques sur une branche,
qu'ils sont donc à même distance, si tu vois l'un des deux, il n'y aucune raison que tu
ne vois pas l'autre.
Jérôme plissa des sourcils. Il commençait à voir où l'elfe voulait en venir. Il opina de
la tête et le laissa continuer :
— L'intuition arrive un peu comme une pensée, la plupart du temps. Il se peut aussi— L'intuition arrive un peu comme une pensée, la plupart du temps. Il se peut aussi
de voir certaines images de choses qui vont se produire ou de rêver de certaines
choses avant qu'elles n'arrivent. C'est souvent une sorte de pensée, comme si tout
notre corps nous criait que quelque chose allait se produire, de bien ou de mal
d'ailleurs. Ou plutôt comme si une envie nous prenait subitement. Quand je suis parti
en te laissant avec Eliott et ton père, j'ai bien vu que quelque chose n'allait pas. Déjà
de par Eliott, son histoire de tuer Élise me faisait un peu peur. Et je te connais assez
pour savoir que quelque chose clochait quand tu as vu Eliott et quand tu lui as dit que
tu n'avais pas vu Élise. Quand je suis rentré, j'y pensais beaucoup. Et je sentais qu'il
fallait que je revienne, mais je ne savais pas pourquoi.
— C'était donc bien une intuition que tu as eue ?
— Oui, mais elle était basée sur l'observation de ce qui se passait. Je ne pense pas
que je l'aurais eue si je ne vous avais pas vu.
— Quel est le rapport avec les oiseaux ?
— Ah oui les oiseaux ! Je te disais donc que si ta vue est bonne tu verrais les deux
oiseaux de manière identique. Alors que pour l'intuition, tu peux ressentir quelque
chose de très fort sur quelque chose, et ne rien voir sur une autre, peu importe son
importance. Eliott et Élise ont rencontré Edwin et Éole et aucun des deux n'a pressenti
qu'Eliott tenterait de tuer Élise. Il y a des choses qui restent invisibles et personne ne
sait pourquoi. Peut-être parce qu'au fond certains événements doivent arriver.
— Donc, tu ne savais pas pourquoi Edwin voulait te voir.
— J'ai été surpris quand il m'a annoncé qu'il voudrait que je fasse mon initiation. Et
puis j'ai pensé à toi. Je lui ai demandé s'il y avait une possibilité que tu la fasses avec
moi. On en a discuté et il m'a dit que ce serait une très bonne idée. Et quelques jours
après, j'ai croisé Éole qui allait voir son cousin, justement car les incantations ne
faisaient plus vraiment d'effets. Et quand j'ai recroisé Éole, il m'a demandé de te
transmettre le message. Je ne sais pas au juste ce dont Edwin veut te parler, mais je
sais que c'est à ce sujet là. Il faut savoir qui est vraiment derrière tout ça. Quand Jade
et Eliott partiront, ils vont être confrontés à l'Être qui est derrière tout ça. Et je ne suis
pas sûr que ce soit une bonne idée qu'Eliott croise le chemin d'Élise ou de Solal.
— Ce n'est pas Solal qui leur fera du mal.
— Personne n'a revu Solal depuis près de six mois. Il n'est peut-être plus aussi
cordial qu'avant.
— Et je ne crois vraiment pas que je sois la bonne personne pour parler à Solal.
Reveux-tu du thé ?
— Si, justement, il ne te fera rien. Et non pour le thé, je te remercie. Il va me
manquer, dit Abriel en regardant tristement sa tasse vide.
Jérôme se leva et ramassa la vaisselle afin de les déposer dans l'évier. Abriel
continua :
— Et il y a une probabilité que ce ne soit pas Solal ou qu'il ne soit pas seul.
Jérôme eut un moment d'arrêt et fut parcouru d'un frisson. Il respira un grand coup
avant de continuer son geste.
— Jérôme, si c'est Élise qui tue ces créatures, c'est d'autant plus problématique.
Eliott fera tout pour la tuer.
— Et elle ne se laissera pas faire.